Les amours du temps passé

Part 5

Chapter 53,624 wordsPublic domain

Je ne sais pas si je suis conformé autrement que mes lecteurs, mais il me semble que toute l'énorme fantaisie déployée dans ce titre est chose bien répugnante, bien indigeste. Telles furent pourtant les formules adoptées après la vogue des romans turcs et chinois de Crébillon le fils, qui lui-même avait donné, mais plus sobrement, dans ce système de plaisanterie. Grigri est un adolescent timide qui brigue la main de la reine Amétiste. Pour le faciliter dans ses prétentions, une fée, sa marraine, lui a fait cadeau d'une montre merveilleuse qui sonne toutes les fois qu'il s'apprête à dire quelques sottises, et d'un anneau qui lui serre le doigt toutes les fois qu'il est sur le point d'en faire. On voit d'ici les scènes embarrassées et comiques qui découlent de ce point de départ. _Grigri_ serait d'une lecture supportable, si la chasse à l'ingénieux n'y était pas poursuivie avec une persistance qui n'aboutit souvent qu'au forcé et à l'inintelligible. Ce défaut enlève toute portée aux situations un peu libres que l'auteur a prétendu y représenter.

IV

THÉMIDORE

La Haye, 1745.

Pimpante fantaisie, que M. Jules Janin nous a rendue un jour dans la _Revue de Paris_, commentée et abrégée sous le titre de _Rosette_. _Thémidore_ est écrit avec une plume de véritable gentilhomme, frétillante, parfumée, à demi mythologique, effleurant tout et dépassant le pastiche à force de bel air et d'impertinente individualité. Cela ne se raconte guère; tout au plus peut-on déranger quelques colifichets, quelques brins de cet échafaudage riche et mignon. Essayons d'un portrait:

«Rozette était sans paniers, avec le plus beau linge du monde, une chaussure fine et une jambe dont elle savait tirer mille avantages.--Le président dort, s'écria-t-elle, veillons! Et puisque le dessert a été réservé pour mon arrivée, tâchons qu'il n'en reste rien. Nous suivîmes son avis. Une heure se passa à badiner, à faire partir des bouchons, à casser des verres et quelques porcelaines. C'est le goût de ces femmes. Depuis le départ des officiers pour l'armée, elles se plaisent dans les soupers où l'on fait carillon; elles trouvent un esprit infini à briser un miroir ou une table, à jeter des chaises par les fenêtres. Rozette et Argentine firent l'amusement du repas par une infinité de chansons plus jolies les unes que les autres, qu'elles débitaient à l'envi. Laurette excitait à boire et faisait circuler la joie avec la mousse qu'elle excitait dans les verres.»

Ces petites phrases, dont la plus étendue ne comporte jamais six lignes, brillantes, mesurées, faites de mots choisis et dont aucun ne sort de la situation, ces petites phrases caractérisent on ne peut mieux le genre de littérature érotique et de courte haleine dont nous nous occupons. L'esprit, la volupté, la seconde jeunesse, ne s'expriment effectivement qu'à petits traits délicats et précis; ils fuient la grande période cadencée, le tour abondant et orné d'incidentes.

Le lendemain de ce _carillon_, Thémidore, qui est un jeune conseiller au parlement, se fait descendre de carrosse à deux pas du Luxembourg, et arrive en chaise à porteurs chez la divine Rozette. Il la trouve coiffée en négligé, avec un désespoir couleur de feu, un corset de satin blanc et une robe brodée des Indes.

Comme il sait qu'elle aime à faire des noeuds, il lui offre une navette garnie d'or; ce cadeau et une cour empressée finissent par fléchir Rozette, qui n'est prude que par accès. La lune de miel de ces deux amants s'éternise pendant quarante-huit heures, au bout desquelles le père de Thémidore, inquiet de ne pas le voir rentrer, se décide à mettre la police en mouvement. On retrouve d'abord le fiacre qui l'a conduit, et, sur les indications qu'on arrache à son ivresse, on arrive après trois jours dans une petite maison à grande porte jaune du quartier de l'Estrapade, où Thémidore et Rozette oubliaient le cours des heures.

«L'Aurore, montée sur son char de pourpre et d'azur, ouvrait dans l'Orient les portes du jour, et les oiseaux commençaient leurs concerts amoureux,» lorsqu'un commissaire et un exempt ébranlent de leurs coups redoublés la grande porte jaune. Thémidore essaye vainement de la résistance; il est ramené par le commissaire à la maison paternelle, pendant que l'exempt, escorté du guet, conduit Rozette à Sainte-Pélagie.

On pourrait croire, d'après cet épisode, que le roman va tout à coup au larmoyant; mais on est bientôt détrompé. Thémidore accorde cependant quelques jours à sa douleur; il fait les choses en conscience et va jusqu'à repousser la nourriture qu'on lui offre. Après quoi, il demande des consolations aux filles de boutique de madame Fanfreluche, cour Dauphine; puis à une noble demoiselle picarde, mademoiselle des Bercailles; ensuite à une jeune veuve, la dévotion même, qui a de l'esprit, du bien, des grâces, et qui répand dans tout le Marais la bonne odeur de sa charité. «Elle avait eu la bonté de me mener aux sermons du père Regnault, à ces sermons qui se prêchent aux extrémités de Paris, et pour lesquels on choisit exprès une petite église, afin d'y faire foule.» Thémidore se laisse conduire partout; mais le lieu qu'il affectionne le plus particulièrement, c'est le boudoir de la dévote. Il y revient sans cesse, et la description qu'il en donne justifie pleinement sa prédilection.

«Un matin, quoique en robe du Palais, j'allai lui rendre visite, excusant mon habillement sur la passion que j'avais de lui faire ma cour. Elle me reçut à sa toilette; les dévotes en ont une moins brillante que celle des coquettes du monde, mais mieux composée. Les odeurs qui remplissaient les boîtes n'étaient pas fortes et en grande quantité, mais elles répandaient un parfum suave qui embaumait légèrement la chambre. Son linge de nuit, garni d'une petite dentelle, était travaillé avec goût; sa robe de perse, son jupon de satin piqué, ses bas extrêmement fins, ainsi que sa chaussure, enfin tout son déshabillé accompagnait bien sa taille et sa figure. Tandis qu'on nous préparait le chocolat, je m'approchai d'elle et cueillis mille baisers sur ses belles mains.»

On ne niera pas le fini et le voluptueux de ces détails. Thémidore est un jeune homme qui entre dans la vie et qui s'imagine souvent que le plaisir est une découverte de son invention. Au milieu de ses occupations, il n'oublie pas la séduisante Rozette; il emprunte à un abbé de ses amis, docteur en Sorbonne, une soutane, un manteau long, un rabat, et, ainsi déguisé, il s'introduit auprès d'elle dans le parloir Saint-Jean. La pauvre fille commençait à faire d'assez tristes réflexions sur les conséquences des lunes de miel illicites. Il finit par obtenir son élargissement, sous promesse de ne plus avoir de relations avec elle. «Depuis ce temps, cher marquis, selon que je l'ai promis à mon père, je ne l'ai point vue d'habitude, excepté les quinze premiers jours. Cette fille est rentrée en elle-même, j'ai contribué à son arrangement. Comme elle avait une douzaine de mille francs, elle s'est établie et a épousé un marchand de la rue Saint-Honoré, riche, sans enfants, qui l'a prise pour compagne. Elle est maintenant attachée à son commerce et heureuse avec son mari. C'est une union de gens qui ont vu le monde. Je la vais visiter quelquefois et je suis avec elle comme avec une amie; je l'estime même assez pour ne plus lui parler de galanterie.»

Ce dénoûment fort tranquille et de la plus naïve immoralité est entièrement dans les moeurs du XVIIIe siècle.

L'auteur est Godard d'Aucour, mieux inspiré que dans les _Mémoires turcs_. Le président Dubois, s'étant reconnu à quelques traits de _Thémidore_, fit mettre le libraire (Mérigot) à la Bastille, n'y pouvant mettre l'auteur.

V

MÉMOIRES DE M. DE VOLARI, OU L'AMOUR VOLAGE ET PUNI

Deux parties, à la Haye, 1746.

Livre bête comme chou. M. de Volari aime Finette, la nièce d'un petit ecclésiastique; après l'avoir rendue mère, il la quitte pour une donzelle dont il a fait la rencontre en Provence. Un jour qu'il trouve cette belle occupée sur le seuil de l'auberge à regarder les passants, il lui décoche ce madrigal longuement et péniblement enroulé: «En vérité, madame, vous n'avez guère de charité pour votre prochain; l'amour, qui est en embuscade dans vos beaux yeux, va blesser de ses traits tous ceux qui passeront par ici. Soyez plus généreuse, et pour ne pas faire des maux que vous ne voudriez sans doute pas guérir, profitez de la beauté du jour et venez respirer avec moi l'air de la promenade hors des portes de la ville.» On a beau s'appeler M. de Volari, il me semble qu'une telle phrase ne doit point être facile à prononcer; et, pour ma part, je ne m'engagerais point, même avec un petit manteau bleu de ciel sur l'épaule, à la débiter tout d'une haleine.

Néanmoins, ce style fait impression sur la _belle inconnue_, qui, après quelques façons, se laisse insensiblement conduire dans un petit bois «qui semblait avoir été créé pour le mystère.» Mais au lieu des Amours et des Ris dont M. de Volari espère y trouver le cortége, il n'aperçoit qu'un farouche Espagnol, tyran de la dame, qui les a suivis en donnant tous les signes de la plus sourde rage. M. de Volari tue ce Fabricio et demeure avec l'aventurière sur les bras. Ils voyagent, ils se racontent mutuellement leur histoire, et ils se font raconter celle des gens avec qui ils nouent connaissance. Ce procédé pourrait se continuer à l'infini, il faut donc savoir quelque gré à l'auteur de l'avoir restreint à deux volumes. Qu'on ne s'étonne point d'ailleurs de la piètre invention de ces romans-voyages, uniformément coulés dans le même moule; à toutes les époques, il se produit sept ou huit ouvrages destinés à servir de patron à toute une génération écrivassière. Au dix-huitième siècle, ces ouvrages typiques s'appellent _Gil Blas_, _les Lettres persanes_, _Manon Lescaut_, _Candide_, _Clarisse Harlowe_ et _le Paysan perverti_; ils ont engendré tout ce qui s'est produit après eux.

VI

LE NOVICIAT DU MARQUIS DE ***, OU L'APPRENTI DEVENU MAITRE

Deux parties (titre rouge); à Citer (_sic_), en l'année 1747; avec approbation de Vénus.

L'extrême rareté de cet ouvrage suffirait à faire douter de son existence, s'il ne se trouvait pas en ma possession. Ce n'est point un trésor d'ailleurs; sans être complétement insignifiant, il a le tort plus grave d'être ennuyeux. Une bourgeoise de trente-cinq ans, une actrice et une femme du monde se chargent à tour de rôle de l'éducation du marquis de ***, qui n'en devient pas plus _maître_ pour cela. Un certain mérite de pittoresque dans le portrait ne rachète point le manque absolu d'intérêt qui domine dans ces deux parties, lesquelles n'ont aucun dénoûment et laisseraient croire à une troisième, si le mot _fin_ n'était là pour détruire toute illusion à cet égard.

VII

LE GRELOT, OU LES ETC., ETC., ETC.

Dédié à moi. Deux parties. Ici, à présent.

Ce grelot est un grelot véritable, attaché à la personne d'un jeune prince de la façon la plus incommode et la plus nuisible à ses bonnes fortunes. Sur ce thème scabreux sont brodés, d'une main délurée et agile, des épisodes à la gaieté desquels il est difficile de résister longtemps, bien qu'ils soient monotones et presque toujours prévus. Le _Grelot_ est calqué, quant au style, sur _Angola_; le caractère _italique_, surabondamment employé, sert à indiquer les tours de phrases à la mode et les façons précieuses du langage des petits-maîtres.

Auteur: Barret, homme grave à ses heures, et traducteur de Cicéron.

Le _Grelot_ a été publié pour la première fois en 1754; il a ensuite trouvé place dans la _Bibliothèque amusante_ (Londres), format Cazin.

VIII

CONFESSION GÉNÉRALE DU CHEVALIER DE WILFORT

A Leipsik, 1758; 1 vol.

A la manière de tous les romans intitulés _Confessions_ ou _Mémoires_, l'ouvrage débute ainsi: «Tu veux donc absolument, charmante amie, que je te fasse un récit sincère de toutes mes aventures, avant que l'hymen nous unisse? J'y consens; mais de toutes mes folies la plus grande est sans contredit celle de te les raconter.» Cette déclaration faite, Wilfort nous apprend qu'il doit le jour aux intrigues d'un major de place et d'une bouquetière flamande; mis de bonne heure au collége, il ne le quitta que pour entrer dans un régiment de cavalerie où il avait obtenu une lieutenance. «Le service n'occupe pas toujours un officier: on se dissipe au jeu, au spectacle, chez les coquettes, chez les demi-libertines, chez celles qui le sont tout à fait; on cherche à tuer le temps. J'avais du goût pour la lecture, mais on ne lit pas toujours. Je fis comme faisaient les autres.»

Faire comme faisaient les autres, c'est pour Wilfort escalader un couvent de nonnes, porter le trouble dans les familles des bourgeois, s'attarder dans les festins, casser les lanternes des rues. Une affaire d'honneur avec un mari mal commode le force, au milieu de ces désordres, à prendre en poste le chemin d'Espagne; grâce aux bons offices du secrétaire de l'ambassadeur de France, il est reçu chez le duc de Silvia, en qualité de gouverneur du marquis son fils, âgé de douze ans. Wilfort, comme tous les héros des romans légers, a la beauté d'Apollon unie aux grâces d'Antinoüs; il ne tarde pas à faire une vive impression sur la duchesse, et particulièrement sur sa fille Floride, à qui il s'est chargé de donner des leçons de français. Ici se reproduit cette éternelle scène que les romans et la vie réelle n'ont pas encore épuisée:

«Un jour que j'étais seul dans le cabinet de Floride et qu'elle expliquait cet endroit de _Télémaque_ où l'amour d'Eucharis est exprimé avec des traits si naturels, j'eus l'imprudence de lui demander si cette lecture était de son goût et si elle en apercevait toute la délicatesse.--Oui, monsieur, me répondit-elle; je lis ce livre avec beaucoup de plaisir; depuis que mon père me l'a donné, je ne le quitte qu'avec regret et je le reprends toujours avec empressement. Dans le couvent de Lisbonne où j'étais, j'ai lu plusieurs romans, mais je donne à celui-ci la préférence; il m'a touchée plus que les autres.--Oserai-je, lui dis-je avec émotion, vous demander quels sont les endroits qui vous frappent le plus? Elle me fit réponse que le morceau qu'elle expliquait actuellement renfermait bien des beautés.--Mais, repris-je, ne trouvez-vous pas qu'il est un peu trop tendre et qu'il serait capable d'allumer dans un jeune coeur un feu qui fait en peu de temps beaucoup de progrès?--Vous m'étonnez, s'écria-t-elle en riant; je n'aurais jamais cru qu'un cavalier français pût blâmer un livre si bien écrit.--Pardonnez-moi, lui dis-je fort déconcerté, si je me suis mal énoncé; loin de blâmer le livre que vous lisez, je pense que l'auteur ne pouvait traiter son sujet avec plus de retenue.--Ainsi, reprit avec un sourire moqueur mon écolière, vous avez donc prétendu par votre question connaître si mon âme est sensible? Je n'osais parler; animé de cette passion que j'étouffais depuis si longtemps, je la regardais, et mes yeux avouaient ma défaite.»

Fénelon! à quoi devais-tu servir!

Malgré tous les soins qu'il se donna pour empêcher la duchesse de Silvia et Floride d'être jalouses l'une de l'autre, Wilfort ne put y réussir; accorder la préférence à la fille ou à la mère, c'était s'exposer à la vengeance de celle qui se serait crue méprisée. Dans la crainte d'une goutte de poison ou d'un coup de poignard, cet amant trop favorisé prit le parti de se sauver en Portugal. Là, non moins incorrigible que par le passé, il séduisit successivement deux filles d'un avocat chez lequel il logeait, une veuve toute confite en piété nommée Célie, une autre encore, madame Hortense, marchande d'étoffes de soie; mais cette dernière, à laquelle il avait eu la gaucherie de promettre le mariage, n'entendit pas aisément raison et tira de lui une vengeance cruelle. «Un soir, à dix heures, je fus pris dans mon lit, lié comme un criminel, et conduit, après plus d'une demi-heure de marche, dans un séjour dont l'entrée me fit trembler. On me mit dans une petite chambre où les grilles, les verrous et les clefs n'étaient pas épargnés. Un frère dominicain m'apprit que j'étais prisonnier de la sainte Inquisition, m'avertit de prendre en patience cette petite affliction et de me soumettre à la nécessité.»

Le conseil était sage, Wilfort le suivit. Après vingt mois et quatorze jours de captivité, les portes s'ouvrirent devant notre galant, qui, se trouvant sans ressources (les geôliers l'avaient débarrassé, au moment de son arrestation, de douze doubles louis qui étaient dans ses poches) et ne sachant plus où donner de la tête, promena son désespoir jusqu'à Florence, où il crut ne pas pouvoir mieux faire que de s'associer avec les comédiens du grand-duc. «C'est là, dit-il en terminant sa _Confession générale_, c'est là, ma chère Babet, que j'ai eu le bonheur de te voir. Ton père, chef de la troupe, n'a pas voulu me recevoir sans avoir auparavant éprouvé mes talents pour le théâtre. J'ai représenté dans l'_Andromaque_ de Racine. Tu jouais le rôle d'Hermione et moi celui de Pyrrhus; je me voulais du mal de feindre pour Andromaque une préférence que mon amour te donnait. Tu m'as écouté, Babet; je t'ai plu, cher et charmant objet d'une ardeur qui surpasse toutes celles que j'aie jamais ressenties; tu n'as pas dédaigné le présent de mon coeur. A vingt ans vertueuse, ce qui est un miracle chez les actrices, tu m'as reçu comme amant, comme époux. Épris des mêmes flammes, nés l'un pour l'autre, qui pourrait nous désunir et troubler un hymen préparé par les amours mêmes, qui sont garants de notre constance et de notre félicité?»

IX

LE ROMAN DU JOUR

Pour servir à l'histoire du siècle. Deux parties; à Londres, 1754.

Ce roman est le plus étonnant du monde, en ce sens que les peintures galantes qu'il offre au début sont interrompues soudain par des discussions théologiques et des expériences d'alchimie. Tout à l'heure il ne s'agissait que de madame Saint-Farre, charmante en robe de taffetas bleu, sur sa chaise longue; de la comtesse de Liges, en corset de nuit et en jupe de mousseline brodée; de madame Damonville, jeune veuve très-sujette aux distractions; maintenant il s'agit des jésuites, de la pierre philosophale, des schismes d'Orient et d'Occident, et cela pendant un demi-volume. L'auteur, dont le but me paraît difficile à comprendre, si tant est qu'il ait eu un but, cite sans propos Alciat, Paul Diacre, Jornandès, Eneas Sylvius dans son _Histoire de Bohême_, Rodolphe Hospinianan, Dumase dans la _Vie de Marcelle_, OEcolampade, Faustus Socinus, Léon l'Isaurien et Ezydès, roi des Arabes. On dirait un savant à qui l'on a enjoint, en guise de pensum, d'écrire un roman gaillard, et qui, sa tâche terminée, revient avec délices à ses études dogmatiques.

X

BIBLIOTHÈQUE DES PETITS-MAITRES

Ou Mémoire pour servir à l'histoire du bon ton et de l'extrêmement bonne compagnie, avec cette épigraphe: «_Quid rides? Fabula de te narratur._» Au Palais-Royal, chez la petite Lolo, marchande de galanteries, à la Frivolité. 1762.

De l'esprit, et du meilleur; de la malice à fleur d'eau, de l'érudition dissimulée avec grâce, du raisonnement: voilà ce qui compose ce livre, agréable de tous points. Je considère comme un chef-d'oeuvre, et comme le spécimen le plus étourdissant de la littérature des boudoirs, la notice sur l'abbé de Pouponville, qui termine le volume.

Ange-Rose-Farfadet, Abbé de Pouponville, Le mignon des Grâces, La fleur des Beaux-Esprits, La perle des Petits-Maîtres, La coqueluche des femmes, L'élixir de la galanterie, La quintessence de la gentillesse, La fine crème des compagnies, etc., etc.

«M. l'abbé de Pouponville était poupon dans tout. Il naquit pouponnement dans une coulisse d'une pouponne de l'Opéra et du céleste chevalier de Muscoloris, seigneur de Pomador, Ambresée et autres lieux. Il annonça ce qu'il devait être. A peine avait-il deux mois, qu'on remarquait déjà dans ses gestes enfantins un bon goût exquis; il tétait si joliment, si mignonnement, que c'était un ravissement pour sa nourrice. S'il pleurait, c'était avec une douceur infinie; s'il criait, c'était une espèce de mélodie cadencée dont le charme délicieux passait jusqu'au coeur. Alors un déluge de pralines et de bonbons de toutes sortes l'inondait de toutes parts; il était choyé, caressé, dorloté, baisé, léché, presque étouffé. Dès l'âge de dix ans, ses qualités précieuses commencèrent à se développer. Quelle vivacité! que d'agréments! quelle bouche pour sourire et mignarder! quels yeux pour languir et brûler! Il fit ses études avec une rapidité incroyable: la lecture d'_Angola_, des _Bijoux indiscrets_, du _Sopha_, des _Matines de Cythère_ et autres livres orthodoxes, lui apprit autant de théologie qu'il en faut pour triompher des coeurs dans les ruelles. Aussi fut-il bientôt en possession de subjuguer toutes les femmes. On ne saurait croire combien un petit collet donne d'accès auprès du sexe. Avec un rabat de la première faiseuse, un teint miraculeux, une voix flûtée, des lèvres d'un incarnat et d'une fraîcheur à faire envie, un _assassin_ placé dans les règles les plus étroites de la mode, quelle vertu aurait pu résister à des armes pareilles?

»Lorsque, échappé d'un tête-à-tête galant, l'abbé de Pouponville montait dans la chaire de vérité, il avait l'air d'un chérubin adonisé. Un texte pris des endroits les plus voluptueux du Cantique des cantiques annonçait un exorde délicieux, suivi d'un discours en deux petites parties aussi lestes que divinement bien tournées. Il était couru de toutes les femmes du bon ton. La morale qu'il leur débitait était celle des poëtes et des romanciers, déguisée sous une nuance légère de spiritualité. Il peignait tout en miniature, jusqu'au péché et à l'enfer. C'étaient la vie et la conversion de Madeleine, la Samaritaine, la Femme adultère, _amore langueo_, je languis d'amour. Aussi les petites-maîtresses s'écriaient au sortir du sermon:--Ce Pouponville est un prédicateur sans pareil! un organe insinuant! des gestes à ravir! un air mouton! un sourire supérieurement fin! un persiflage décent, tel qu'il convient aux gens du beau monde! des descriptions à faire pâmer! S'il prêchait plus souvent, il ferait déserter tous les spectacles. Non, je n'ai jamais eu tant de plaisir à l'Opéra qu'aux sermons de cet aimable Pouponville!

»C'est de lui que nos jeunes abbés ont hérité des belles manières qui les distinguent: la coutume de se faire coiffer à double et triple rang de boucles, de prendre un morceau de sucre candi au bout de chaque période un peu longue, d'avoir un mouchoir ambré qu'on laisse tomber au moins deux fois par séance pour voir l'empressement des femmes à le ramasser; de promener amoureusement ses regards sur une assemblée brillante de beautés à demi voilées, pour se concilier leur attention.