Part 4
Nous sommes introduits chez cette demoiselle de l'Opéra, dont il vient d'être parlé. Il y a un mois que le comte ne l'a vue; la scène est très-bien faite. Ce sont d'abord des reproches, des menaces, et puis de l'attendrissement.
CHONCHETTE.--Nous passions d'heureux moments, avouez!
LE COMTE.--Il est vrai.
CHONCHETTE.--Vous voilà, à cette heure, avec une femme; en êtes-vous mieux?
LE COMTE.--Ma foi, non!
Le comte lui promet de lui continuer sa pension, et pour faire la paix il lui passe un diamant au doigt. En outre, il lui donne cinquante louis pour achever de payer un meuble en vraie perse. Ce n'est pas tout.
CHONCHETTE.--Attendez donc! vous êtes si pressé de me quitter! Tenez, remplissez au moins ma tabatière avant de partir; je n'aime de tabac que le vôtre... Ah! petit père, la belle boîte que vous avez là! elle est, Dieu me pardonne, de pierre précieuse. Que je la voie donc! Qu'elle est bien montée! C'est admirable!
LE COMTE.--C'est une pierre d'émeraude; ma mère m'en a fait présent l'autre jour.
CHONCHETTE.--Je n'aimerais point ces sortes de tabatières-là pour mon usage; on croit toujours que ça va se casser. Cependant... Il me vient une idée: ce serait que vous voulussiez bien me la prêter seulement pour ce soir, afin de m'en donner des airs à souper. Au moins, ne comptez pas que je veuille vous la garder plus de vingt-quatre heures, car je n'en ai que faire, moi.
LE COMTE.--Mais, ma petite, puisque tu n'en as que faire!
CHONCHETTE.--Ah! c'est-à-dire, monsieur, que vous avez peur de me la confier; que vous craignez que je ne la casse, ou même que je ne la garde. Vous avez raison, monsieur, d'en user de cette manière; cela m'apprendra à vivre, je vous le promets.
LE COMTE.--Tiens, folle, prends-la; garde-la deux jours si tu veux.
CHONCHETTE.--Non, monsieur, vous êtes dans la défiance.
LE COMTE.--Ce n'est pas cela, c'est que je suis embarrassé; que dire à ma mère, qui voit que je m'en sers depuis qu'elle me l'a donnée? Mais tu la veux pour t'en divertir ce soir, et je te la confie de tout mon coeur.
CHONCHETTE.--Non, monsieur, je suis trop vive et trop étourdie; elle se casserait entre mes mains.
LE COMTE.--Je compte bien que tu y prendras garde... Serre-la dans ta poche.
DIXIÈME DIALOGUE.--CHONCHETTE, MINUTTE.
Minutte est une élève de Chonchette, une petite niaise que celle-ci s'attache à dégourdir; l'interrogatoire qu'elle lui fait subir est assez curieux.
--Comment ton robin en agit-il avec toi? lui demande-t-elle.
MINUTTE.--Mais... pas trop bien.
CHONCHETTE.--As-tu toujours ce lit de serge?
MINUTTE.--Mon Dieu, oui, mademoiselle.
CHONCHETTE.--Et cette vilaine tapisserie de Bergame?
MINUTTE.--Mon Dieu, oui! Il me promet bien du damas; mais ça ne vient pas.
CHONCHETTE.--Il faut le quitter; qu'est-ce que ça signifie?
MINUTTE.--Il dit que son père ne lui donne point d'argent.
CHONCHETTE.--Belle raison! Il faut qu'il en emprunte.
MINUTTE.--Ainsi fait-il; mais il ne trouve pas tout ce qu'il voudrait, parce que, dit-il, on n'a point de confiance aux jeunes gens.
Chonchette propose à Minutte de prendre du café au lait avec elle.
MINUTTE.--Très-volontiers.
CHONCHETTE.--Mon laquais est en commission, mais n'importe... Hé! ma mère!...
LA MÈRE.--Eh ben! qu'est-ce qui gnia?
CHONCHETTE.--Faites-nous du café au lait tout à l'heure.
Nous nous trouvons en présence de cette terrible mère de courtisane, la même dans tous les temps, et que la Popelinière a dû rencontrer bien des fois, en effet, sur le chemin de ses folies amoureuses. Le _qu'est-ce qui gnia_ et le café au lait nous rapprochent des caricatures de Daumier et des vaudevilles du Palais-Royal. Ce n'est qu'une indication, mais elle est précise et brûlante.
ONZIÈME DIALOGUE.--MADEMOISELLE AUGUSTE DEVENUE MADAME DE RASTARD; MADAME DODO.
A présent, c'est au tour de la marchande à la toilette, madame Dodo, qui vient proposer à madame de Rastard, encore au lit, des pommades de Naples et de Florence, avec des essences de cédrat et de bergamote à l'ambre, des fleurs d'Italie et mille brimborions. Revendeuse à la toilette, au XVIIIe siècle on savait ce que cela voulait dire; aussi madame Dodo ne tarde-t-elle pas à faire connaître le principal objet de sa visite: il s'agit d'un rendez-vous à accorder, et madame de Rastard, dont nous avons laissé entrevoir les moeurs complaisantes, consent à se rendre le lendemain soir dans un petit jardin dont la porte s'entr'ouvrira sur les onze heures.
DOUZIÈME DIALOGUE.--MADAME DE RASTARD VÊTUE EN GARÇON, MADAME DODO.
Suite du précédent. Dans le jardin.
TREIZIÈME DIALOGUE.--MADAME DE RASTARD, TOUJOURS VÊTUE EN GARÇON ET COUCHÉE SUR L'HERBE; LE BEAU-FILS DE MADAME COPEN, DÉGUISÉ AVEC LES HABILLEMENTS DE SA BELLE-MÈRE.
Impossible à indiquer.
QUATORZIÈME DIALOGUE.--LA COMTESSE DE ***, MONTADE.
Nous revenons à Thérèse, c'est-à-dire à madame la comtesse; son mari est sorti, et l'ami de la maison arrive. Jeune, beau, et suffisamment éloquent pour combattre les scrupules d'une pensionnaire à demi émancipée par le mariage, M. de Montade n'a pas de peine à supplanter le comte de ***, toujours absent, toujours courant. Néanmoins, il n'en est encore qu'aux menues faveurs; on lui permet de ramasser le soulier et de baiser le pied.--Si vous saviez, dit-il, quand je vous entends courir sur votre parquet, combien le bruit clair de vos mules est doux à mon oreille! Quand je la prends, cette mule, que je vous la mets ou vous l'ôte, il me prend une sorte de saisissement presque égal à celui que l'on sent quelquefois quand on rencontre, sans y penser, du velours sous sa main, ou quand on cueille une pêche couverte de son duvet.
Quoi qu'il en soit, Montade se laisse petit à petit emporter par son amour; et, dans une scène habilement conduite, plus humaine et plus pratique que les scènes de Crébillon fils, il finit par manquer de respect à madame la comtesse. C'est dans ce moment qu'on entend le mari frapper à la porte, selon la coutume éternelle.
--Mon mari! s'écrie-t-elle; je suis perdue! il nous soupçonnera... Seyez-vous dans ce fauteuil... ne bougez pas... prenez un livre et lisez tout haut.
QUINZIÈME DIALOGUE.--MONTADE, LE COMTE ET LA COMTESSE DE ***.
Le comte entre, comme un mari de l'époque et de toutes les époques, joyeux, se frottant les mains; il dit bonjour à Montade, il s'informe du livre qu'on lit. C'est _Gulliver_.--Oh! oh! j'en fais cas; il renferme une bonne philosophie et déguisée fort plaisamment.
Cependant, au bout de quelques tours dans la chambre, il trouve que sa femme fait un très-maussade visage à Montade; il l'en réprimande durement.--Madame, avez-vous la fièvre chaude? Que veut dire ceci? Qu'est-ce que monsieur vous a fait? Prétendez-vous le rebuter de venir ici, comme vous avez rebuté déjà cinq ou six de mes anciens amis et de mes plus intimes?
La querelle se prolonge ainsi pendant un quart d'heure; après quoi, avec ce tact particulier aux époux, le comte de *** force sa femme à embrasser Montade. Tous les trois passent dans la salle à manger, où le souper est servi.
SEIZIÈME DIALOGUE.--LA COMTESSE, MONTADE.
Montade triomphe entièrement de la comtesse.
DIX-SEPTIÈME DIALOGUE.--LA COMTESSE, MADAME DE RASTARD.
Ce dialogue, le dernier, est le plus curieux et le plus spirituellement observé au point de vue des véritables moeurs du temps. Les deux anciennes amies de couvent échangent des confidences sur leur position nouvelle et sur leurs relations dans le monde.
--A propos, vous savez _qu'on vous donne_ Montade? dit madame de Rastard à la comtesse.
Celle-ci se défend de son mieux, mais sans succès; et madame de Rastard lui apprend qu'elle figure déjà sur _des listes_.
LA COMTESSE.--Comment! sur des listes?
MADAME DE RASTARD.--Eh! vraiment, oui. Est-ce qu'ils ne font pas tous des listes vraies ou fausses des femmes qui leur ont passé par les mains?
LA COMTESSE.--Quelle perfidie!
MADAME DE RASTARD.--Eh! bons dieux! ne me suis-je pas vue, moi, sur celle d'un petit agréable à qui je n'avais seulement pas donné ma main à baiser?
LA COMTESSE.--Mais sur quoi en faisait-il au moins voir l'apparence?
MADAME DE RASTARD.--Sur quoi? sur trois ou quatre lettres qu'il m'avait écrites, en présence peut-être de quelque ami, mais auxquelles pourtant je n'avais fait nulle réponse; sur l'air libre et dégagé avec lequel il était venu chez moi; sur un ton de plaisanterie et de familiarité que je lui passais sans y prendre garde; que sais-je? sur quelques soupers où on l'avait vu se faire de la maison et servir tout le monde, comme si je l'eusse chargé de faire les honneurs de ma table.
Voici un autre trait, fort plaisant, et qu'on chercherait vainement ailleurs que dans l'ouvrage de la Popelinière.
LA COMTESSE.--Cela me rappelle que j'ai remarqué dernièrement un de ces petits messieurs-là, au balcon de l'Opéra, qui ne cessa point de me regarder et de me fixer pendant tout le temps du spectacle, et que j'en fus même embarrassée.
MADAME DE RASTARD.--Eh bien, pendant qu'il vous faisait cet honneur-là, il en faisait peut-être lorgner une autre par son valet de chambre, avec une lettre passionnée à cette autre femme, pour lui persuader que c'est par un excès de discrétion et de réserve qu'il n'a pas osé se faire remarquer en la lorgnant lui-même; de façon qu'elle lui sera fort redevable d'avoir été lorgnée par son valet.
Plus loin, l'experte madame de Rastard demande à la comtesse si elle a un habit d'homme.
LA COMTESSE.--Un habit de cheval? Non, je n'en ai point.
MADAME DE RASTARD.--Tant pis; il faut vous en faire faire incessamment: habit, veste et culotte. Je vous enverrai mon tailleur.
LA COMTESSE.--Mais je n'aime guère à monter à cheval.
MADAME DE RASTARD.--Ni moi non plus, mais qu'est-ce que cela fait? On s'habille toujours, on fait un tour d'allée; c'en est assez pour descendre et pour demeurer le reste du jour dans ce déguisement, dont les hommes sont fous.
LA COMTESSE.--Mettez-vous cet habit-là souvent?
MADAME DE RASTARD.--Sans doute. On en est cent fois plus jolie et plus piquante. Si vous rencontriez madame d'E... dans cet équipage, indolente et langoureuse comme vous la voyez dans son état naturel, vous ne la reconnaîtriez point du tout. Avec sa taille dégagée, ses cheveux tressés de rubans jaunes, son petit chapeau à plumet retapé, ce n'est plus une femme, c'est un petit garçon, joli à manger, et qu'on prendrait pour un petit vicieux, tant elle devient vive et hardie.
Avant de s'en aller, madame de Rastard prête à la comtesse un petit volume intitulé _Histoire de Zaïrette_.
C'est par cette histoire, assez étendue, que se terminent les _Tableaux des Moeurs du temps_. Il y est encore question de l'Orient et des sérails. Zaïrette est «fille de la Fortune et de l'Amour, c'est-à-dire d'un homme opulent et d'une actrice de théâtre.» Ce sont les expressions de la Popelinière; elles nous donnent à penser qu'il pourrait bien y avoir quelque petite vengeance sous ce récit. S'agirait-il d'une fille de mademoiselle Gaussin, la _Zaïre_ de Voltaire?
De Paris, où elle est née, Zaïrette, par une suite d'aventures romanesques, se trouve transportée dans l'empire du Karakatay pour servir aux amusements de l'empereur Moufhack. Ces amusements, ou plutôt ces orgies, sont rendus avec une ardeur et un soin qu'on ne saurait concevoir. Mais le but est dépassé: la lassitude et le dégoût s'emparent du lecteur et l'empêchent de prendre à cette accumulation de fresques licencieuses l'intérêt que lui avaient arraché les _dialogues_.
BIBLIOTHÈQUE GALANTE
Les catalogues ont quelque chose en eux d'irritant, non pour le bibliophile, mais pour le simple amateur, pour le public. Ils excitent au plus haut point la curiosité, et ils ne la satisfont pas. Ils précisent le titre d'un livre, la date de sa publication, ils ajoutent même: _Fort piquant_, ou _rarissime_, mais c'est tout. De sorte que celui à qui, pour une cause ou pour une autre, échappe un ouvrage longtemps poursuivi ou convoité, peut se trouver pendant des années entières en proie aux tortures de l'inconnu. Nous avons essayé de faire comprendre comment nous désirerions que fût rédigé un catalogue.
L'époque que nous avons choisie est la fin du XVIIIe siècle, d'abord parce que c'est celle que nous avons le plus étudiée, ensuite parce que c'est celle qui offre l'amas le plus considérable de livres bizarres et presque ignorés aujourd'hui. Nous nous sommes borné aux romans, genre de production voué fatalement à tous les caprices de la mode; et surtout aux romans anonymes, qui, écrits en dehors de bien des conventions, souvent aussi des bienséances, décèlent plus que tous les autres les courants d'idée d'un siècle. Toute cette période enragée de volupté et d'esprit, comprise entre _Angola, histoire indienne_, et _Aline et Valcour, roman écrit à la Bastille_, nous avons tâché de la faire revivre dans la plupart de ses oeuvres satiriques et clandestines, mais possibles.
Il ne faut jamais que la manifestation imprimée d'un homme, quelle qu'elle soit, se perde entièrement. Tout ce qui peut s'analyser ou s'extraire d'un ouvrage galant, nous l'avons analysé, nous l'avons extrait. Après cela l'ouvrage peut s'épuiser, disparaître, il n'en restera que ce qui devait en rester. Les esprits chercheurs iront bien encore au delà, mais la masse des lecteurs n'aura plus à s'inquiéter de ces matières, et ceux que tourmentent les titres des livres (il y en a beaucoup) seront apaisés.
Crébillon fils, Voisenon, du Laurens, sont connus suffisamment, ou peuvent l'être. Il devenait donc inutile de mentionner le _Hasard du coin du feu_, le _Sultan Misapouf_, le _Compère Mathieu_, etc. Ce n'est que tout autant qu'un roman est obscur ou rare que nous l'admettons dans notre _Bibliothèque_. Nous ne vulgarisons pas, nous initions.
I
L'ENFANTEMENT DE JUPITER, OU LA FILLE SANS MÈRE
Deux parties. A Amsterdam, 1743.
«Je ne prends point pour modèle de l'histoire de ma vie la sage _Paméla_, qui avait père et mère, ni la prude _Cécile_, qui se console aisément de découvrir l'un et l'autre au sein d'une union illustre, mais illégitime; je ne prends point pour original ni la _Paysanne_ à vertus postiches, ni la _Marianne_ au vernis philosophique; la vérité ne me plaît que dans la nudité. Trois femmes du faubourg Saint-Marceau, à Paris, se sont disputé entre elles la gloire de m'avoir donné le jour. L'une était une vivandière, veuve de garnison, blanchisseuse de son métier; l'autre, une domestique galante d'un vieux maître d'hôtel retiré du service; la dernière enfin, et celle qui m'a élevée, était ravaudeuse de profession, tenant une cuisine volante à côté d'un de ces petits arsenaux de gardes-françaises que le vulgaire appelle _corps de garde_, mais dont le bel esprit et l'oreille délicate ne peuvent souffrir l'expression. Elle s'appelait Margot, mais elle était bien mieux connue sous celui de _madame des Pelotons_, qu'elle se donnait.» Par ce début, on jugera de l'allure entière de l'ouvrage et des moeurs un peu basses qu'il met en jeu. Néanmoins on y remarque une certaine verve d'intrigue, beaucoup de naturel dans les figures, une franchise de ton qui est mieux que de la trivialité, qui est peut-être de l'observation. En ce qui concerne les expressions, elles n'ont rien qui puisse faire sonner l'alarme à la pudeur et sont aussi chastes que dans _Manon Lescaut_.
Junon (le nom surprend dans une fille de ravaudeuse) est une jolie petite personne, blonde sans être fade, l'oeil bien ouvert, _le nez bien tiré_, les dents du plus bel émail du monde; il fait beau la voir dans ses ajustements du dimanche, c'est-à-dire coiffée d'un _cabriolet_ charmant, avec un fichu de gaze, un collier de cailloux du Médoc et une paire de mitaines de soie à jour, avec les bracelets à boucles pour les retenir au bras. Il n'y a donc rien de surprenant à ce qu'elle ait donné dans l'oeil d'un beau soldat nommé _l'Amour_; cette intrigue serait même poussée grand train, s'il ne survenait un heureux changement dans la fortune de madame des Pelotons: un de ses adorateurs, le père supposé de l'héroïne, est nommé sergent de compagnie, et il croit de sa nouvelle dignité de tenir à la ravaudeuse le discours suivant, plein de couleur et d'empire:
«--Déterminez-vous, madame, à quitter cette chambre; je viens de louer un très-bel appartement, au troisième étage, dans la rue de la Mortellerie, qui est composé de deux chambres et d'un petit cabinet. Je l'ai fait tapisser, l'une de la plus belle bergame que j'ai trouvée chez les fripiers du faubourg Saint-Antoine; l'autre est meublée de ces jolies tapisseries de la Porte; ce sera là notre salle de compagnie, et le cabinet attenant sera la chambre de ma petite Junon. Il ne faut plus parler de parties de guinguette, mais de ces repas que l'on fait venir de chez le traiteur; nous ne serons pas loin de la _Clef d'Argent_, où l'on est fort bien traité à vingt-cinq sols par tête. Ne parlez plus de jouer à la boule, à l'_as qui court_ et à tous ces jeux qui ne se jouent que dans les maisons obscures; mais à la _briscambille_ et au _bonhomme_ au liard la fiche. Vous aurez l'habit de taffetas en été, le damas en hiver; surtout soyez bien chaussée, et que vos bas ne tombent pas sur vos talons.»
Cela vaut une harangue de Nestor.
Dans ce nouvel équipement, la famille des Pelotons s'en va demeurer chez un M. Ruinard, procureur, qu'elle gruge à qui mieux mieux. Il y a là, décrites avec une science amusante, des ripailles bourgeoises qui sentent la fricassée, le ratafia, l'eau-de-vie d'Andaye. M. Ruinard laisse pieds et ailes aux mains de nos aventurières, qui s'envolent de là dans une sphère plus élevée, sinon plus pure. Junon fait tant et si bien qu'elle épouse un chevalier du Catel; mais la famille du chevalier fait casser cette union disparate. Comme un mari est cependant indispensable à l'héroïne pour couvrir son commerce de galanterie, elle convole en secondes noces avec le comte de la Fère, un drôle assez bien représenté dans ce peu de lignes: «Un grand jeune homme bien fait, les plus beaux yeux du monde, s'énonçant d'un air un peu à la grenadière, mais qu'un ton un peu soutenu déconcertait, filant l'amour à la romanesque, souvent entreprenant, singe des petits-maîtres, se vantant de sa bravoure, mais qu'une épée nue aurait fait rentrer dans le néant, racontant ses aventures, se croyant aimé des femmes, les apostrophant par leur nom, surnom et qualité, sans avoir jamais parlé à aucune, d'un génie fort borné et mari commode; d'ailleurs peu ou point fortuné, traînant son talon rouge dans les boues de Paris.»
Et puis des enlèvements, un voyage en Hollande, un séjour au couvent, des scènes de jeu, la police et la Conciergerie; vous connaissez le roman aussi bien que moi. En ce temps-là on ne savait pas ce que c'était que l'action _une_ et charpentée; Le Sage lui-même ne le savait pas; on ne faisait que des récits d'aventures, se modelant en cela sur le train réel de la vie. Un détail assez original dans _L'Enfantement de Jupiter_ (je ne sais pas trop pourquoi cela s'appelle _L'Enfantement de Jupiter_!), c'est l'histoire d'un conseiller qui est amoureux seulement du coude de Junon, et qui, pour se procurer le délice de le voir et de le baiser de temps en temps, fait en six mois une dépense de vingt-cinq mille livres; encore remarquez que, de l'avis même de Junon, ce coude est fort pointu, et que lors de la première manifestation des fantaisies du conseiller, elle le lui avait poussé si fort contre les dents qu'elle lui en avait ébréché trois ou quatre.
Au milieu de ce terrain malsain, on rencontre, comme je l'ai dit et comme on l'a vu, des parties bien traitées, surtout celles qui sont relatives aux gens de finance. On se divertit principalement aux façons galantes d'un fermier général qui transporte dans une déclaration les expressions de ses calculs: «--Ah! million de mon âme! fonds le plus précieux! trésor admirable! chiffre charmant! que vos droits de présence charment mon coeur! Aimez-moi un peu, tarif séduisant. Jamais prise de corps contre nos fraudeurs ne m'a tant flatté que me flatterait celle que j'imposerais sur votre adorable total!»
D'après la marotte des romanciers d'alors, qui infligeaient toujours un dénoûment moral, quelque forcé qu'il fût, à leurs productions, et qui prétendaient faire ressortir un enseignement de leurs écarts, Junon, après avoir brillé au premier rang des constellations suspectes de Paris, se retire définitivement _du monde_ et va achever une existence dégagée de soucis dans une maison de campagne où elle ne reçoit plus que quelques voisins, son avocat et M. le curé.
Quelques critiques des systèmes de Jean-Jacques Rousseau sur l'éducation se mêlent étrangement à cet ouvrage, qui a pour auteur Huerne de la Mothe.
Dans le catalogue de Pixérécourt (1838), page 169, nº 1263, se trouve mentionné un livre intitulé: «_Histoire nouvelle de Margot des Pelotons, ou la Galanterie naturelle._ Genève, 1776; deux parties en un vol in-8º.» Il est supposable que c'est le même que _L'Enfantement de Jupiter, ou la Fille sans mère_.
II
MÉMOIRES TURCS
Avec l'histoire galante des principaux personnages qui composaient la suite de Saïd-Effendi, ambassadeur extraordinaire du Grand Seigneur, pendant leur séjour en France, par Achmet-Dely-Azet, bacha à trois queues. Deux parties; à Paris, lus et approuvés par l'approbateur général du Grand Seigneur, et réimprimés par ordre de Sa Hautesse; 1743, titre noir et rouge.
La première moitié de ces mémoires se passe en Turquie, la seconde en France; cette seconde moitié est la plus piquante, en ce qu'elle traite de nos usages et qu'elle raille assez agréablement notre frivolité. Citons cette sortie contre les _paniers_:
«Zulime ne pouvait se résoudre à mettre un panier, malgré toute la bonne grâce qu'on prétend que cela donne au beau sexe. Comme nous étions à disputer à ce sujet, un jeune abbé frisé par les mains des Grâces entra; cet homme divin nous fut d'un grand secours. Il commença par faire le panégyrique des paniers en des termes qui engagèrent Zulime à se laisser enfin emprisonner dans ce triple cercle.--Mais il me semble que je ne pourrai passer nulle part, disait-elle.--Vous vous tournerez de côté, madame, reprenait l'abbé, ou, embrassant votre panier comme une idole, vous le ferez passer le premier et vous entrerez ensuite. Quand vous serez obligée de vous asseoir en compagnie, si ce sont des messieurs qui se trouvent à vos côtés, vous jetterez sans façon votre panier sur leurs genoux, en sorte qu'on ne voie que trois têtes et leur buste sortir d'un même corps. Si ce sont des dames et que l'appartement soit petit, pour lors les paniers se croisent et l'on est environ un quart d'heure à les arranger: la duchesse couvre la comtesse, la comtesse éclipse la marquise, et ainsi de suite. Voilà l'usage.»
Malgré quelques passages dans ce ton, je ne me rends pas compte de l'engouement dont les _Mémoires turcs_ furent longtemps l'objet. Le nombre des éditions s'est élevé à plus de douze. Je serais tenté d'attribuer cette vogue à une _Épître dédicatoire à mademoiselle Duthé_, que l'auteur ajouta sur les éditions suivantes, et qui est effectivement un joli morceau de persiflage.
Un des épisodes de la première partie a fourni à Dumaniant le sujet d'une comédie en un acte et en vers, représentée en 1787 sur le théâtre du Palais-Royal, et intitulée _La Loi de Jatab, ou le Turc à Paris_. Cette pièce était jouée par Michelot, Bordier, Saint-Clair, mademoiselle Forest et Dumaniant lui-même.
L'auteur des _Mémoires turcs_ est Godard d'Aucour, fermier général.
III
GRIGRI
Histoire véritable traduite du japonais en portugais, par Didaque-Hadeczuca, compagnon d'un missionnaire à Yendo, et du portugais en français par l'abbé ***, aumônier d'un vaisseau hollandais, dernière édition, moins correcte que les premières. Épigraphe: «_Ridiculum acri fortius et melius magnas plerumque secat res._ HOR. lib. 1, sat. 10.» Deux parties; à Nangazaki, de l'imprimerie de Klnporzenkru, seul imprimeur du très-auguste Cubo, l'an du monde 59749.