Les amours du temps passé

Part 3

Chapter 33,848 wordsPublic domain

Ce que je voudrais défendre,--en dehors, bien entendu, de certains petits jeux vieux comme le monde et qui dureront autant que lui, tels que: les _Quatre coins_, prétexte à tant de charmants tableaux, la _Main chaude_, _Petit bonhomme vit encore_, _Tirez-lâchez_;--ce que je demande du moins la permission de regretter tout haut, ce sont ces divertissements ingénieux qui étaient la joie et le sourire ravissant de nos réunions d'il y a... ne comptons plus; ce sont les jeux de l'_Avocat_, de la _Volière_, des _Métamorphoses_, du _Secrétaire_, de cent autres encore vers lesquels mon esprit s'est retourné ce matin pendant que je parcourais les tablettes de ta grand'mère.

Je te les envoie, ces tablettes, ma chère nièce; et, de ma grosse et tremblante écriture, j'y joins quelques notes qui t'intéresseront peut-être. Si elles ne t'intéressent pas, mon Dieu, je ne regretterai point le temps que j'ai mis à les rassembler, car j'aurai vécu deux ou trois heures dans le passé; j'aurai foulé une fois de plus d'un pas attendri le gazon de mon adolescence; je me serai donné une dernière fête, comme ce pauvre Brummel, qui, sur la fin de sa vie, retiré dans une modeste chambre de Calais, allumait chaque soir une trentaine de bougies et faisait--réception imaginaire!--annoncer par son domestique les plus grands noms de l'Angleterre. Moi, ce ne sont pas des lords et des pairs que j'évoque; ce sont de petites figures espiègles, de mignonnes têtes poudrées, des joues rougissantes et qui se tendent pour subir leur punition, des robes couleur du jour que l'on dirait sorties de l'armoire des fées, des éclats de rire argentins, des chuchotements qui annoncent des conspirations, et des regards, ah! des regards comme on n'en voit plus,--surtout depuis que ma vue est devenue si basse.

Le nom de mademoiselle de Saint-Graverand, inscrit à la deuxième page, me rappelle un incident qui tourna à sa confusion. C'était une personne admirablement belle que mademoiselle de Saint-Graverand, mais elle avait une dose de simplicité qui la rendait le plastron de nos amusements. Ce soir-là, au nombre de huit ou dix personnes, nous jouions à: _J'aime mon amant par A_.

Ta céleste grand'mère avait dit:--J'aime mon amant par A, parce qu'il est affable; je le nourris d'amandes, je l'envoie à Avignon, je lui fais présent d'un aérostat, et je lui donne un bouquet d'anémones.

Madame de Serrière:--J'aime mon amant par A, parce qu'il est agaçant, je le nourris d'alouettes, je l'envoie à Antioche, je lui fais présent d'un anthropophage, et je lui donne un bouquet d'absinthe.

Mademoiselle Gay, une brune des plus engageantes:--J'aime mon amant par A, parce qu'il est audacieux, je le nourris d'abricots, je l'envoie à Antibes, je lui fais présent d'une arbalète, et je lui donne un bouquet d'aubépine.

Quand ce fut au tour de mademoiselle de Saint-Graverand, voici les paroles qu'elle prononça:--J'aime mon amant par A, parce qu'il est _ardi_...

Je te laisse à deviner nos éclats de rire.

Il est juste de dire que cette délicieuse niaise prenait une revanche éclatante dans la _Clef du jardin du roi_, où elle était servie par une merveilleuse volubilité. C'est un exercice de mémoire, qui tire son origine, je crois, d'une chanson populaire. «Je vous vends la clef du jardin du roi,» voilà le commencement;--et voici la fin, qui fera comprendre tout le mécanisme du jeu: «Je vous vends le seau qui a apporté l'eau qui a éteint le feu qui a brûlé le bâton qui a tué le chien qui a dévoré le chat qui a mangé le rat qui a rongé la corde qui tient à la clef du jardin du roi.»

Tu t'étonneras sans doute de ce qu'une tête blanche comme moi ait gardé le souvenir de ces enfantillages. J'ai vu passer bien des événements dont il ne me reste plus aujourd'hui qu'une image confuse; j'ai oublié les noms d'une grande quantité de mes amis, j'ai oublié les serments qu'on m'a faits et ceux que j'ai pu faire, j'ai oublié des joies, des désespoirs, des heures d'orgueil suprême;--mais jamais je n'ai oublié ce couplet, que je peux répéter encore, sans hésitation, comme à quinze ans:

Celui-là n'est point ivre qui trois fois dira: Blanc, blond, bois, barbe grise, bois, Blond, bois, blanc, barbe grise, bois, Bois, blond, blanc, barbe grise.

Ce qui surnage pour moi au-dessus des temps philosophiques, guerriers et parlementaires que j'ai traversés, c'est le jeu de _Berlurette_, de _Chiquette_, de _Berlingue_, du _Capucin_, de la _Pantoufle_ et du _Chnif-chnof-chnorum_. Le plus clair de mon expérience, c'est _Vive l'amour, l'as a fait le tour!_

Quelque temps avant la révolution, j'ai joué au _Colin-Maillard à la silhouette_ avec le jeune M. de Chateaubriand, dont la destinée devait être si étonnante. Peut-être ignores-tu ce que c'est que cette sorte de Colin-Maillard; alors imagine-toi un rideau transparent devant lequel chacun passe à son tour en faisant des grimaces et des contorsions risibles. Il faut que celui qui est placé derrière le rideau devine la personne qui passe. Les hommes mettent quelquefois des bonnets de femme et des mantelets, pour n'être point reconnus. J'ai vu aussi des jeunes gens monter à califourchon l'un sur l'autre; cela formait les groupes les plus plaisants du monde.--Le dernier de tous, M. de Chateaubriand se dessina, lent et sévère, sur le rideau. Il fut immédiatement reconnu. Ce jeune Breton n'avait pas du tout l'instinct du _Colin-Maillard à la silhouette_, mais pas du tout.

Il n'en était pas de même de M. l'évêque d'Autun; son enjouement et son esprit faisaient merveille. Au jeu des _Comparaisons_, il s'entendit ainsi interpeller par la grasse madame de Chessy:

«--A quoi me comparez-vous?

--Je vous compare à une pincette, lui répondit-il.

--Oh! oh! se récria l'auditoire.

--Sans doute; la pincette attise le feu... comme madame; voilà pour la ressemblance. La pincette, en attisant le feu, s'échauffe... tandis que madame reste toujours froide; voilà la différence.»

Pour ce qui est de moi, si j'ose prendre rang après des noms si fameux, je puis dire que j'excellais particulièrement à la _Sellette_, aux _Propos interrompus_ et aux _Devises_. Mon apprentissage fut assez long toutefois, et je me vis dans les premiers temps en butte à maintes mystifications. Au _Pince sans rire_ entre autres, qui consiste à se présenter à tour de rôle devant une personne élue et à se laisser pincer par elle soit le menton, soit le nez, soit les joues, soit le front; au _Pince sans rire_, dis-je, je fus bafoué de la plus complète façon: mon pinceur, devant qui j'étais le dernier à passer, avait frotté deux de ses doigts à un bouchon brûlé, sans que je m'en fusse aperçu; il me traça de grandes virgules noires sur la figure. Je retournai à ma place: toute la compagnie riait, et je riais comme toute la compagnie, sans savoir pourquoi. Les choses furent poussées si loin qu'on me laissa sortir dans cet état; mon cocher me regarda avec stupeur, mais, croyant à une gageure, il ne m'avertit de rien et me conduisit à la Comédie-Italienne, où j'avais l'habitude de finir mes soirées. Là seulement les éclats de rire qui m'accueillirent à mon entrée me donnèrent quelque soupçon: je tirai mon petit miroir; à peine y eus-je jeté les yeux que je reculai épouvanté.

Je dois avouer que le jeu du _Pince sans rire_ n'est souvent pas du goût de tout le monde.

Quelques-uns lui préfèrent, et je suis de ceux-là, le jeu de la _Toilette_, où chacun représente un objet d'ajustement; le jeu de _M. le curé_, qui met en scène tout le personnel d'une paroisse: carillonneur, bedeau, chantre, enfant de choeur; celui de _Combien vaut l'orge?_ demande à laquelle les joueurs doivent répondre successivement, dans un ordre convenu, et avec la plus grande prestesse: Comment?--diable!--peste!--vingt sols;--s'il vous plaît?--c'est bien cher, etc.

Les mots à deviner et les choses à chercher ont aussi leur intérêt. Que de fois ne m'a-t-on pas fait chercher une épingle au son du violon; plus j'approchais de l'objet caché, plus le musicien jouait fort; plus je m'en éloignais, plus son jeu se ralentissait. Une fois, c'était Viotti qui tenait le violon; nous demeurâmes dans le ravissement pendant une demi-heure; j'oubliais de chercher l'épingle, et lorsque je l'eus aperçue, je détournai vite les yeux, afin de prolonger les accords du célèbre artiste.

Quand Viotti manquait, c'était un sifflet que nous nous faisions passer et dans lequel nous soufflions de temps en temps, en chantant:

Il est passé par ici, Le furet du bois, mesdames; Il est passé par ici, Le furet du bois joli.

Il fallait saisir l'instrument entre les mains du siffleur, ce qui n'était pas facile;--on l'attacha un jour derrière M. Petit-Radel, et chacun vint y souffler en tapinois. Lui de se retourner brusquement, et nous de nous enfuir. Cela recommença quinze ou vingt fois, au bout desquelles il finit par se donner au diable et par nous demander merci.

Je m'arrête à mon tour. Chère enfant, tu liras d'autres noms, inconnus ou célèbres, tous à demi effacés, sur ce portefeuille qui a dormi si longtemps dans les tiroirs de mon reliquaire mondain. Avant qu'ils s'effacent tout à fait, ils auront vu du moins, ces amis de l'adorée qui fut ta grand'mère, se fixer sur eux tes yeux profonds et purs; regarde bien alors cette poussière du crayon, et si tu la vois s'animer tout à coup comme sous un souffle inconnu, ne t'étonne pas, Antoinette: c'est que l'âme du souvenir aura passé pour un instant dans ces pages.

LES PASSE-TEMPS DE M. DE LA POPELINIÈRE

I

L'aventure de la cheminée tournante a rendu M. de la Popelinière immortel. Son argent, ses relations et ses écrits ne l'avaient rendu simplement que fameux. Il ne serait peut-être pas facile aujourd'hui de reconstruire cette physionomie de financier romanesque, pompeux, despote et dévoré surtout par la passion du bel esprit. Les points de comparaison avec des types de notre époque nous manqueraient presque absolument.

La Popelinière a composé beaucoup de prose et de vers. D'abord, c'étaient ses propres comédies qu'il faisait représenter sur son théâtre, où naturellement on les trouvait fort bien tournées; nous croyons qu'elles sont toutes restées manuscrites. Deux ouvrages seulement de la Popelinière ont été imprimés, _Daïra_ et les _Tableaux des Moeurs du temps_. Ce sont deux raretés bibliographiques.

_Daïra_ parut pour la première fois en 1760; c'est un volume grand in-8º, tiré à très-peu d'exemplaires, vingt-cinq, assure-t-on. Les aventures qui y sont racontées ne sortent pas du cadre ordinaire des romans musulmans; on y rencontre cependant quelques situations pathétiques et un certain art de composition. Bien que la Popelinière eût alors soixante-huit ans, et que sa femme adultère fût morte depuis plusieurs années, il ne put s'empêcher, dans les premières lignes de _Daïra_, d'exhaler un reste de colère contre celle qu'il avait tant aimée, contre cette petite-fille de Dancourt, qui avait hérité de son grand-père l'esprit et la légèreté.

«Si je voulais, dit-il, rappeler ici la fatale année de ma vie où je me suis vu réduit à quitter mes amis, ma famille, ma chère patrie, pour me retirer dans les déserts, il faudrait développer les intrigues secrètes, les manoeuvres impies par lesquelles une femme a pu parvenir à renverser un homme d'honneur. Mais je suis le même homme toujours; et s'il a plu au ciel de terminer la vie de cette femme criminelle, je ne la regarde plus sur cette terre que comme la pincée de poussière que je serre en mes doigts. Je lui pardonne, Dieu m'en est témoin, je lui pardonne tous les maux, tous les tourments qu'elle m'a causés; je ne veux pas même étendre ce sentiment plus loin, de peur qu'il ne s'y répandît malgré moi quelques lumières sur des événements déjà connus, dont on a toujours profondément ignoré les causes, et qui peut-être exciteraient à les rechercher...

»Je préviens donc que si j'emploie le loisir que je trouve dans ma retraite à rassembler les choses qu'on va lire, ce n'est que parce qu'elles n'ont aucun rapport avec moi; je préviens que rien ne m'est plus étranger que toute l'histoire que je vais écrire,» etc., etc.

Quoi qu'il en dise, on sent que la blessure est toujours saignante chez le pauvre financier. Cette sensibilité sera plus tard une excuse au cynisme et aux écarts que nous aurons à reprendre en lui; cela ne s'applique pas à _Daïra_, qui n'a rien de bien galant, malgré la réputation que les catalogues lui ont faite, et quoique la scène se passe dans le sérail d'Alep. Une seconde édition en fut publiée l'année suivante en vue du public[1].

[1] _Daïra_, histoire orientale en quatre parties. A Amsterdam, et se trouve à Paris, chez Bauche, libraire, quai des Augustins, _A l'Image Sainte-Geneviève_; 2 vol. petit in-12.

Les _Tableaux des Moeurs du temps dans les différents âges de la vie_ sont bien autrement importants. La découverte qu'on en fit, après la mort du fermier général, excita un scandale assez plaisamment raconté dans les _Mémoires secrets_, à la date du 15 juillet 1763. Nous citons l'article: «Tout le monde sait que M. de la Popelinière visait à la célébrité d'auteur; on connaissait de lui des comédies, des romans, des chansons, etc.; mais on a découvert depuis quelques jours un ouvrage de sa façon qui, quoique imprimé, n'avait point paru: c'est un livre intitulé _Les Moeurs du siècle_, en dialogues. Il est dans le goût du _Portier des Chartreux_. Ce vieux libertin s'est délecté à faire cette production licencieuse. Il n'y en a que trois exemplaires existants. Ils étaient sous les scellés. Un d'eux est orné d'estampes en très-grand nombre; elles sont relatives au sujet, faites exprès et gravées avec le plus grand soin. Il en est qui ont beaucoup de figures, toutes très-finies. Enfin, on estime cet ouvrage, tant pour sa rareté que pour le nombre et la perfection des tableaux, plus de vingt mille écus.

«Lorsqu'on fit cette découverte, mademoiselle de Vandi, une des héritières, fit un cri effroyable, et dit qu'il fallait jeter au feu cette production diabolique. Le commissaire lui représenta qu'elle ne pouvait disposer seule de cet ouvrage, qu'il fallait le concours des autres héritiers; qu'il estimait convenable de le remettre sous les scellés jusqu'à ce qu'on eût pris un parti; ce qui fut fait. Ce commissaire a rendu compte de cet événement à M. le lieutenant général de police, qui l'a renvoyé à M. de Saint-Florentin. Le ministre a expédié un ordre du roi, qui lui enjoint de s'emparer de cet ouvrage pour Sa Majesté; ce qui a été fait.»

Depuis lors, il s'écoula un assez long espace de temps, pendant lequel on n'entendit plus parler de ce mystérieux exemplaire. Le _Manuel du Libraire_, de Brunet, dit qu'il passa en Russie; il le signale dans le catalogue des livres précieux du prince Michel Galitzin, _Moscou_, 1820. «Unique exemplaire (ce sont les termes du catalogue), imprimé sous les yeux et par ordre de M. de la Popelinière, fermier général, qui en fit aussitôt briser les planches; ouvrage érotique, remarquable par vingt miniatures de format in-4º, dont seize en couleur et quatre au lavis, de la plus grande fraîcheur et du plus beau faire, représentant des sujets libres. M. de la Popelinière est peint sous divers points de vue et d'après nature, dans les différents âges de la vie. C'est un ouvrage d'un prix infini, par cela même qu'il est le _nec plus ultrà_ de ce que peuvent produire le luxe et une imagination déréglée. Un vol. gr. in-4º, rel. en mar. r.» Brunet ajoute: «Cinq ans après la publication de ce catalogue, les livres précieux du prince Galitzin furent envoyés à Paris pour y être livrés aux enchères publiques. Les _Tableaux des Moeurs du temps_ faisaient partie de cet envoi; mais, ayant été vendu à l'amiable et à très-haut prix à un amateur français, cet ouvrage n'a pas dû être compris dans le catalogue des livres du prince russe, publié pour la vente qui s'est faite le 3 mars 1825.»

Il y a six ou sept ans, les _Tableaux des Moeurs du temps_ appartenaient à M. J. Pichon, président de la société des bibliophiles, qui en avait refusé trois mille francs[2]. Nous sommes loin, comme on voit, de l'estimation des _Mémoires secrets_. On dit que quelques dessins ont disparu. Quant aux deux autres exemplaires, nous ne savons où ils ont passé; peut-être ont-ils été détruits.

[2] _Les Tableaux des Moeurs du temps_ sont aujourd'hui la propriété d'un Anglais domicilié à Paris, M. Frédéric Hankey, dont le cabinet est un des plus somptueux qui existent.

Nous indiquerons l'ordonnance de l'ouvrage de M. de la Popelinière, et nous en donnerons des extraits qui, sans alarmer la morale, initieront nos lecteurs à quelques-unes des habitudes de la vie privée au XVIIIe siècle.

II

Les _Tableaux_ comprennent dix-sept dialogues, qui donnent l'histoire de la jeunesse et du mariage de mademoiselle Thérèse de Se..., jeune personne du meilleur monde.

PREMIER DIALOGUE.--MÈRE CHRISTINE, MAÎTRESSE DES NOVICES ET DES PENSIONNAIRES DU COUVENT DE ***; MADEMOISELLE DE SE..., PENSIONNAIRE SOUS LE NOM DE THÉRÈSE.

La mère Christine surprend Thérèse à sa toilette et lui reproche sa coquetterie; elle cherche à la retenir au couvent, en lui montrant les écueils de la société.

DEUXIÈME DIALOGUE.--THÉRÈSE, LA GOUVERNANTE.

La gouvernante de Thérèse vient lui annoncer qu'on la marie avec le comte de ***.--Le comte de ***! s'écrie Thérèse; je n'en ai jamais ouï parler. Comment est-il fait?

LA GOUVERNANTE.--La femme de chambre de madame, à qui madame dit tout et qui ne me cache rien, m'a assuré que c'est un homme de grand mérite.

THÉRÈSE.--Ah! je t'entends; c'est un vieux.

LA GOUVERNANTE.--Non; c'est un homme revenu de la première jeunesse, et voilà tout.

THÉRÈSE.--Où penses-tu qu'il cherche à me voir? Je ne voudrais pas que ce fût à l'église; il ne me distinguerait jamais dans ce choeur, parmi trente pensionnaires que nous sommes. N'y aurait-il pas moyen d'inspirer à ma chère maman de me faire venir dîner chez elle? M. le comte pourrait m'y voir à son aise, sans faire semblant de rien. Je t'assure bien que, pour moi, j'aurai l'air d'être sur tout cela d'une ignorance profonde, et qu'il ne se douterait seulement pas que j'eusse jamais entendu parler de lui.

LA GOUVERNANTE.--C'est-à-dire qu'il vous verrait gambader, sauter au cou de votre maman, avec votre gaieté et votre vivacité ordinaires.

THÉRÈSE.--Assurément.

LA GOUVERNANTE.--Eh! voilà précisément ce qu'il ne faut pas.

THÉRÈSE.--Quoi! est-ce que tu veux que je me contraigne?

LA GOUVERNANTE.--Oui, oui, et beaucoup. Vous ne connaissez pas les hommes: ce sont de drôles d'animaux. Nous ne les servons jamais si bien qu'en les trompant, parce qu'ils voient ordinairement la plupart des choses tout de travers; et presque tout dépend de leur première impression. Un extérieur animé, une démarche légère, des yeux qui se laissent aller, ne leur plaisent pas à propos de mariage; cela semble leur annoncer pour l'avenir une femme vive, inconstante, volage. Mais un maintien composé, un air timide et des regards abattus, mettent d'abord un prétendu à son aise, en ce qu'il lui semble qu'une fille qui se présente ainsi reconnaît déjà sa dépendance et lui réserve l'honneur de triompher de sa modestie.

THÉRÈSE.--C'est donc à dire, ma bonne, qu'il faut que je m'étudie sur tout cela, jusqu'à ce que le mariage soit fait?

LA GOUVERNANTE.--Oui, vraiment, mademoiselle.

THÉRÈSE.--Mais le lendemain?

LA GOUVERNANTE.--Oh! le lendemain, ce sera une autre paire de manches; nous verrons cela.

La gouvernante achève de coiffer Thérèse.

TROISIÈME DIALOGUE.--MADAME DE SE..., THÉRÈSE.

Madame de Se... ne précède que de quelques minutes le comte de ***. Elle confirme les paroles de la gouvernante et donne à sa fille, sur la fortune de son futur, des détails où se trahissent les côtés positifs de la Popelinière:--C'est un homme de bonne maison; il n'a que trente-huit ans, il jouit des biens de feu son père. Ces biens, dont j'ai vu l'état, consistent en deux fort belles terres situées dans le Périgord, en rentes sur la ville et en actions. Tout cela lui compose plus de cinquante mille livres de rente, sans compter une maison à lui, bien étoffée, et où rien ne manque.--Vous êtes financier, monsieur Josse!

QUATRIÈME DIALOGUE.--M. LE COMTE DE ***, MADAME DE S..., THÉRÈSE.

_Présentation._--Tenez, monsieur, voulez-vous m'en croire? abrégeons les révérences et surtout les compliments, qui vous mettraient tous deux fort mal à votre aise. Voilà ma fille que je vous présente au travers d'une grille; on vous a dit, dans le monde, qu'elle était si belle! Eh bien, voilà pourtant tout ce que c'est.

Ainsi parle, en femme d'esprit, madame de Se..., et le comte de riposter de son mieux. Thérèse se laisse baiser la main par la fenêtre du parloir, et l'on fixe à huitaine le jour des noces.

CINQUIÈME DIALOGUE.--AUGUSTE, THÉRÈSE.

Jusque-là l'oreille la plus inquiète ne trouverait pas à reprendre un mot à ces entretiens. Mais il ne va pas en être ainsi désormais, et notre analyse sera maintes fois obligée de s'abstenir. Voici, par exemple, mademoiselle de Ri..., appelée Auguste par ses camarades; mademoiselle Auguste est une égrillarde, qui en sait long sur la vie de couvent; nous ne la suivrons pas dans ses révélations indiscrètes. Le bout des cornes du satyre commence à percer chez la Popelinière.

SIXIÈME DIALOGUE.--LE MARQUIS, THÉRÈSE, AUGUSTE.

Le marquis est un petit échappé de collége, cousin de mademoiselle Auguste. On tire le verrou, et l'on joue à la main chaude. _Proh pudor!_

SEPTIÈME DIALOGUE.--THÉRÈSE, LA GOUVERNANTE.

LA GOUVERNANTE.--Enfin, mademoiselle, le voilà, ce grand jour! Il faut songer à vous habiller.

THÉRÈSE.--Ah! ma bonne, je n'en ai pas dormi de toute la nuit. Cela me trouble l'esprit. Je frémis en pensant que ce soir même un homme va m'emmener chez lui pour y vivre selon ses volontés. Eh! qui sait si j'y serai bien ou mal, et comment les choses tourneront!

LA GOUVERNANTE.--Vos réflexions ne sont pas hors de saison: j'ai appris des particularités...

THÉRÈSE.--Ah! ma bonne, qu'est-ce qu'on t'a dit? Apprends-moi vite!

LA GOUVERNANTE.--C'est quelque chose qui ne vous plaira pas, et qu'il est bon, je crois, pourtant, que vous sachiez.

THÉRÈSE.--Eh bien? eh bien donc?

LA GOUVERNANTE.--C'est que monsieur le comte de *** a une maîtresse.

THÉRÈSE.--Une maîtresse! Ah! que dis-tu?

LA GOUVERNANTE.--Oui, qu'on dit même être fort jolie.

THÉRÈSE.--Ah! ma bonne, il ne m'aimera sûrement point, et je serai malheureuse!... Et quelle est donc cette maîtresse, qu'on dit si jolie?

LA GOUVERNANTE.--Une demoiselle de l'Opéra, et c'est là le fâcheux.

THÉRÈSE.--Comment? Explique-toi donc.

LA GOUVERNANTE.--C'est qu'il fait pour elle de fort grosses dépenses; et vous ne savez pas encore que des demoiselles de l'Opéra sont des ruine-maisons.

THÉRÈSE.--Ma bonne, que m'apprends-tu? J'en suis confondue. Quoi! monsieur le comte, qui, depuis huit jours, vient au couvent m'assurer de sa tendresse et me marquer ses empressements, monsieur le comte est un homme à maîtresse?... Ah! que vais-je devenir?

LA GOUVERNANTE.--Quelquefois ce n'est pas un si grand malheur: c'est suivant le caractère des gens. Il y en a qui ont des maîtresses et qui ont le bon esprit d'en dédommager leurs femmes par de grands égards et de bonnes façons; mais il y en a aussi que ces sortes d'amours ne rendent que plus insupportables dans leur domestique. A tout prendre, il en revient toujours une petite consolation, parce qu'en général les femmes ont beaucoup plus de liberté avec ces hommes-là qu'avec ceux qui prétendent faire ce qu'on appelle un bon ménage.

HUITIÈME DIALOGUE.--MADAME DE SE..., LA COMTESSE.

Le mariage a eu lieu. Thérèse est devenue la comtesse, et c'est sous ce nom qu'elle sera désignée dorénavant. Elle fait à sa mère ses confidences de nouvelle mariée. La mère rit beaucoup.

NEUVIÈME DIALOGUE.--MONSIEUR LE COMTE DE ***, CHONCHETTE.