Les amours du temps passé

Part 2

Chapter 23,723 wordsPublic domain

Dire ce qu'éprouva le Mondor est impossible. Il avait d'abord, sous le coup de sa première stupeur, roulé dans sa tête les projets de vengeance les plus extravagants, les coups d'épée les plus furibonds. Il s'était, en idée du moins, baigné dans une mare de sang et avait pourfendu à lui seul une demi-douzaine de chevaliers. Cette petite débauche d'imagination dura peu de minutes,--le temps de se souvenir des deux ou trois derniers duels de M. de Pimprenelle. Il n'en fallut pas davantage pour éteindre le beau feu du Mondor. Tout à l'heure c'était de la flamme, un moment après ce n'était plus que de la braise.

Il retomba sur sa chaise.

--L'abbé... dit-il en soufflant péniblement, donnez-moi à boire.

L'abbé lui versa du tokay avec un affectueux empressement. Le financier but son verre d'un seul trait, puis il se mit à regarder en silence le chevalier.

--Ainsi, monsieur, reprit-il lorsque ses sens furent un peu rassis, c'est donc vous l'heureux mortel sur qui madame d'Obligny dispense aujourd'hui ses faveurs?

Le chevalier écarquilla les yeux.

Il était resté la bouche béante depuis le commencement de cette scène; son premier mouvement avait été de se retourner vers La Brie,--mais le valet de chambre avait jugé prudent de s'esquiver; c'était la première fois qu'il voyait le Mondor, et sans doute il ne le connaissait pas de nom. Le chevalier demeura donc seul avec lui-même, accablé de ce qui se passait autour de lui, et promenant un regard inexprimable de Tonton à l'abbé et de l'abbé au Mondor. Nous ne lui ferons pas cependant l'outrage de croire qu'il avait des remords ou des scrupules; mais ce que nous affirmerons en toute sûreté de conscience, c'est qu'il était réellement étonné;--et il y avait si longtemps que rien ne l'étonnait plus, qu'il lui fallut quelques instants avant de recouvrer l'habitude de cette sensation.

La brusque interpellation du financier le rappela à lui. Il examina le poulet qu'il tenait entre les doigts, le tourna, le retourna, et, en fin de compte, le tendit à M. d'Obligny en lui disant:

--Ma foi! voyez vous-même... peut-être reconnaîtrez-vous l'écriture de madame d'Obligny.

--Laissez donc, répondit celui-ci: est-ce que je me suis jamais occupé de ces griffonnages-là!--L'abbé, donnez-moi à boire.

L'expédient honnête du chevalier tomba ainsi complétement. Il se vit dans la nécessité de pousser jusqu'au bout l'aventure.

--Alors, monsieur, dit-il, disposez de moi quand bon vous semblera. Je demeure à vos ordres.

--C'est bien, chevalier. Ceci ne doit point nous empêcher d'achever le repas.--A moins, poursuivit le Mondor en souriant d'un air forcé, que votre belle ne s'impatiente trop. Mais rassurez-vous, fit-il en portant ses regards sur la pendule, ce n'est point l'heure encore où elle se retire dans ses appartements.--Et d'ailleurs, j'y pense, n'avons-nous pas, parbleu! mon carrosse? Puisque nous suivons tous deux la même route, j'aurai le plaisir de vous déposer au lieu de votre destination.

Le chevalier de Pimprenelle l'écoutait sans comprendre.

--Je crois qu'il a presque de l'esprit ce soir, murmura l'abbé à l'oreille de Tonton.

--Il faut que le vin que tu lui sers soit diantrement bon, répondit-elle.

--Allons, Goguet! s'écria le Mondor, qui n'avalait plus que de travers, chantez-nous quelque chose... mais là, du gai, du drôle; vous savez... La derideri deridera!

--Bon! bon! je comprends, dit l'abbé en achevant la bouteille de tokay. Attention!

Et il entonna d'une voix aiguë, mais affreusement enrouée, les couplets amphigouriques suivants, sur l'air populaire: _Un chanoine de l'Auxerrois_.

Le vin généreux que j'ai pris Vient de ranimer mes esprits; Messieurs, point de chicane; Turlututu, chapeau pointu, Je vais vous faire un impromptu Rempli de coq-à-l'âne.

Cupidon s'est fait maréchal, Et ce dieu ne s'y prend pas mal: Lise est son domicile. Il met sa forge dans ses yeux, Puis en fait jaillir mille feux Qui brû...

--Assez! exclama impérieusement le Mondor en frappant du poing sur la table, vous faites souffrir monsieur le chevalier.--Fi! la vilaine voix! D'ailleurs, ne voyez-vous pas qu'il a hâte de partir? N'est-ce pas, chevalier?

Le chevalier de Pimprenelle se leva en silence:

--Labranche, dit-il à un des laquais, prévenez le cocher de M. d'Obligny qu'il ait à nous quérir.

--Dis donc, d'Obligny... fit l'abbé aviné, sais-tu que tu n'es guère honnête, d'Obligny?

Le financier le repoussa violemment.

--Allons, passe devant, ivrogne!

L'abbé s'effaça contre la muraille en grommelant, précédé par Tonton.

A la porte, il y eut un dernier échange de civilités entre le chevalier de Pimprenelle et M. d'Obligny. Après quoi, tous les quatre remontèrent en voiture.

--Chez ma femme! cria le Mondor au cocher.

V

LE DRAME

Cette fois, le trajet fut silencieux. Chacun des personnages emportés par cette voiture était agité de pensées si confuses et si incohérentes, qu'il n'aurait su que dire en prenant la parole. Quelquefois, la lueur soudaine d'un réverbère passait,--illuminant les acteurs de cette scène étrange, et les montrant fantastiquement groupés dans une ellipse rougeâtre. Assise devant lui, la danseuse pinçait les genoux du petit collet, qui ronflait à tue-tête et se retournait à chaque coup d'ongle avec des soubresauts d'Encelade.--Tous les deux représentaient le côté bouffon de ce drame après boire, qui avait commencé dans une loge d'actrice, et qui allait se dénouer dans une alcôve conjugale.

La tête doucement renversée sur les coussins du carrosse, les jambes croisées, la main dans son gilet,--le chevalier de Pimprenelle réfléchissait au bizarre et à l'imprévu de sa situation, sans toutefois songer aux moyens d'en sortir. Il semblait, au contraire, trouver un certain plaisir à s'enfoncer davantage au sein des complications qui l'attendaient. Semblable à ces malades singuliers qui, par un esprit de contradiction inexplicable, s'acharnent à raviver une douleur demi-éteinte, et goûtent une sorte de jouissance dans l'excès de leurs propres maux,--il se plongeait et se roulait avec délices dans les difficultés qu'il s'était créées lui-même. Comment cela finirait-il? Il l'ignorait et il voulait l'ignorer. Il était à la fois son acteur et son spectateur. Il se regardait faire d'un air curieux, et il se promettait de rire beaucoup de ce qui allait lui arriver.

Ce qu'il y avait là-dedans de plus clair pour lui, c'est que M. d'Obligny le conduisait chez sa femme.

Il avait plusieurs fois entendu parler de madame d'Obligny comme d'une personne fort belle et parfaitement à la mode. En cela son valet de chambre s'était ponctuellement conformé à ses intentions.--Lui-même n'était pas sûr de ne l'avoir point rencontrée dans quelque salon; mais ce jour-là elle lui était si bien sortie de la mémoire qu'il lui aurait été tout à fait impossible de déterminer la nuance de ses cheveux.

Un moment, il eut la pensée de se renseigner auprès du mari.

Mais en levant les yeux, il en eut une compassion réelle. Ses mains étaient crispées autour de sa haute canne; son haleine se dégageait mal de ses poumons oppressés; ses gros yeux regardaient sans voir à travers la vitre humide de sa respiration. Il était évident que le financier se trouvait en proie à l'un de ces cauchemars moraux sans exemple jusqu'à présent dans son existence alourdie par la sensualité. Non pas que madame d'Obligny lui tînt tellement au coeur qu'il ne pût se défendre à son égard d'un reste de tendresse; non pas que sa vertu se fût toujours présentée à ses yeux avec des rayonnements également purs; mais il y avait dans la façon dont cette nouvelle injure lui avait été révélée quelque chose de si spontané et de si inattendu, que le mari le plus cuirassé des deux mondes en eût été terrifié comme d'une poudre fulminante qui serait tout à coup partie sous son nez.

Aussi, lorsque le marche-pied de la voiture s'abaissa devant l'hôtel, le chevalier éprouva-t-il un dernier sentiment charitable;--et au moment où il se levait pour descendre, le corps plié en deux par la courbe de la voiture, il se retourna vers le Mondor et lui dit:

--Tenez, financier, si vous voulez m'en croire, nous remettrons la partie à un autre jour, et nous pousserons jusque chez Tonton pour terminer de sabler du champagne; quitte ensuite, demain matin, à nous couper réciproquement la gorge, si tel est votre bon plaisir.

Le financier eut un frisson. Mais il s'était trop avancé.--Pour unique réponse, il se leva avec effort derrière le chevalier, qui se décida à mettre pied à terre, disant à part lui:

--Maintenant, advienne que pourra!

Au coup de marteau qui alla ébranler l'hôtel jusque dans ses plus intimes profondeurs, un laquais se présenta sur le seuil, tenant un flambeau de cire.

--Où est madame? lui jeta à la figure M. d'Obligny.

--Madame vient de se retirer dans sa chambre à coucher, répondit le laquais.

--Éclairez-nous.

Puis, ils montèrent l'escalier, de compagnie. A la porte de l'antichambre, ils rencontrèrent une soubrette qui les regarda d'un air ahuri et fit mine de leur barrer le passage.

--Eh bien! Céphise, qu'est-ce que c'est? Ta maîtresse est-elle donc ce soir tellement agitée par ses vapeurs qu'elle ait donné l'ordre de ne laisser pénétrer personne auprès d'elle?--Tu sais bien pourtant qu'une telle consigne ne saurait atteindre M. le chevalier de Pimprenelle.

La suivante fixa le nouveau venu.

--C'est bon, mon enfant, tu feras ton métier d'étonnée un autre jour. En attendant, va-t'en prévenir madame de notre arrivée,--entends-tu?

--C'est que... monsieur... balbutia-t-elle, madame vient de renvoyer sa femme de chambre, et j'ignore... je ne sais...

--Tiens, coquine! fit le Mondor avec impatience en lui jetant une bourse; entre et annonce-nous.

La suivante obéit en poussant un soupir. Elle revint, au bout de cinq minutes, introduisant M. d'Obligny et M. le chevalier de Pimprenelle.

M. le chevalier tira, avant d'entrer, un petit miroir de sa poche,--et répara du mieux qu'il lui fut possible les incongruités que les cahots de la voiture avaient occasionnées à sa perruque en queue de veau.

VI

LA CHAMBRE A COUCHER

Je passerai sous silence la description de la chambre à coucher de madame d'Obligny.--Il suffira de savoir que c'était un réduit délicieux, très-élégamment et très-richement orné,--trop richement peut-être,--mais on ne doit pas perdre de vue que nous sommes chez un financier. L'or brillait de toutes parts, amorti par le velours. Deux bougies seulement brûlaient, odorantes, sur un guéridon.

Madame d'Obligny, en galant déshabillé de nuit, lisait, étendue dans une chaise longue et les pieds chaussés de ravissantes petites mules satin et argent. Un mantelet de mousseline claire enveloppait négligemment une taille divine. Un désespoir couleur de rose, agréablement noué sous le menton, couronnait un battant-l'oeil sous lequel ses regards se faisaient plus tendres et moins perçants. Ses mouches et son rouge étaient sortis. Ainsi accommodée, au milieu du luxe qui resplendissait autour d'elle,--à cette heure nocturne,--elle était belle à troubler la raison d'un saint ou d'un mari. C'était une grande et blonde femme, aux yeux langoureux, à la peau blanche, au bras irréprochablement sculpté. Sa pose était magnifique, quoiqu'un peu molle.

Elle releva doucement le front, au bruit que fit en entrant son mari, accompagné du chevalier de Pimprenelle; mais elle garda le livre qu'elle tenait à la main, et se contenta de saluer avec un sourire. Rien sur son gracieux visage ne peignait le moindre trouble, n'indiquait la moindre altération.

M. d'Obligny se sentit comme interdit à la vue de ce calme parfait,--de cette solitude parfumée et silencieuse. Il promena ses yeux autour de lui. Un moment il crut avoir rêvé, et il eut honte de son rêve. Par malheur, il réussit à s'arracher à cette illusion consolante, et, s'approchant de sa femme:

--Mille excuses, madame, lui dit-il d'une voix qu'il tenta de rendre railleuse, si je viens vous déranger de votre lecture. Je n'ai pu résister au désir de vous amener--moi-même--M. le chevalier de Pimprenelle... que voici.

Le chevalier s'inclina respectueusement.

--Savez-vous bien, madame, continua le financier, que c'est au plus mal à vous de nous dérober de la sorte vos amis, surtout quand il se fait que ce sont précisément les nôtres? Sans le hasard qui m'a livré cette heureuse découverte, jamais secret d'État n'eût été mieux gardé des deux parts.

Madame d'Obligny contempla tour à tour son mari et le chevalier. Puis elle posa le volume sur le guéridon, et, croisant les mains, elle dit machinalement:

--Ah! monsieur est un de mes amis?

Le chevalier, qui regardait les peintures, s'inclina pour la deuxième fois.

--Figurez-vous, poursuivit M. d'Obligny après une pause de muette indignation, la rencontre la plus originale, la plus extravagante qu'il soit possible d'imaginer, n'est-ce pas, chevalier?--Nous soupions ce soir dans sa petite maison, une maison charmante, sur ma parole, lorsqu'au beau milieu du dessert, un grand maladroit de valet...--Comment nommez-vous ce butor, chevalier? Est-ce que vous n'allez pas le faire bâtonner un peu, en rentrant?

--Certes! murmura le chevalier de Pimprenelle en fermant le poing.

--Lorsque cette espèce, dis-je, nous remet sans crier gare, au milieu de nos brocards et de nos plaisanteries indiscrètes, devinez quoi, madame?

--Je ne devine pas, monsieur, répondit sèchement la jeune femme.

--Parbleu! je le crois bien, pensa le chevalier, qui se mordit la lèvre.

--Votre poulet!

--Mon poulet?...

--Tenez, madame, le voici encore--un peu chiffonné, il est vrai--c'est qu'il a passé par plusieurs mains avant de me revenir.

Madame d'Obligny tendit le bras avec effort et approcha lentement le papier de la bougie.--Pendant qu'elle en faisait la lecture à voix basse, le financier, blême de fureur, l'examinait avec une surprise sans pareille. Nulle inquiétude ne s'était manifestée sur le visage de sa femme, aucun nuage n'avait passé sur son front pur, pas un signe n'avait altéré la parfaite harmonie de ses traits. C'était l'impassibilité personnifiée, l'immobilité faite chair.--Quand elle eut fini de lire, un sourire erra sur ses lèvres, et elle se prit à regarder plus attentivement le chevalier de Pimprenelle.

Le chevalier s'inclina pour la troisième fois.

--Eh bien! madame? s'écria le mari d'un air tragique, en essayant,--mais en vain,--de croiser ses bras sur son énorme poitrine.

--Eh bien! monsieur? attendit-elle.

--Avouez que cette aventure est au moins curieuse.

--Très-curieuse, en effet, répéta-t-elle sans détacher les yeux de dessus le chevalier.

--C'est inimaginable, se dit celui-ci; elle n'éclate pas comme je devais m'y attendre; qu'est-ce que cela cache donc?

--Certes, reprit M. d'Obligny,--en lâchant cette fois les guides à sa verve maritale,--je n'ignorais pas que, depuis bientôt trois semaines, un homme s'introduisait tous les soirs par la porte dérobée de l'hôtel,--que cet homme, qui avait gagné l'un après l'autre tous mes gens, était reçu par vous dans ce même appartement où, en cas d'éveil, il pouvait trouver un refuge dans ce cabinet de toilette;--que cet homme enfin avait été plusieurs fois aperçu sortant d'ici à la pointe du jour... Mais, par la maugrebleu! madame, j'avoue que j'étais loin de songer à M. le chevalier de Pimprenelle,--et que j'eusse plutôt incliné pour mon jeune cousin, le vicomte de Trublay!

La jeune femme était devenue, à ces mots, d'une pâleur de marbre, et un tremblement nerveux agita son corps.

--Permettez! permettez! s'écria le chevalier, qui avait écouté attentivement, et dont les oreilles tintaient au cliquetis de ces dernières paroles;--qu'est-ce que vous dites donc là, s'il vous plaît? Vous confondez...

Un regard de madame d'Obligny, prompt comme l'éclair, vint clouer sur sa bouche la suite de son apostrophe.

--Que voulez-vous dire? demanda le Mondor.

--Recommencez-moi mon histoire, mon cher. Voyons. D'abord, dites-vous, je m'introduis tous les soirs dans votre hôtel par une porte dérobée.

--Oui. Germain m'a tout avoué.

--Bon. Ensuite, je suis reçu ici par...

--Le nierez-vous peut-être?

--Mais... je ne dis pas, reprit-il après avoir regardé madame d'Obligny.--Et enfin, je me cache, au besoin, dans un cabinet attenant sans doute à cette chambre, n'est-ce point?

--Celui-ci.

--Ah! ah! fit le chevalier en se dirigeant de ce côté; je ne suis pas fâché de reconnaître un peu les localités...

La financière l'avait suivi jusque-là avec une anxiété croissante;--et au moment où, s'approchant d'un air curieux, il poussa du doigt le bouton qui ouvrait le mystérieux cabinet, elle s'élança vers lui avec un cri d'effroi.

Le chevalier referma la porte,--mais il avait eu le temps d'apercevoir dans l'ombre un quatrième personnage.

--Ne craignez rien, madame, dit-il galamment; nous n'ignorons pas qu'un cabinet de toilette est comme un sanctuaire, où la déesse et ses grands prêtres ont seuls le droit de présence.

Puis, se retournant vers M. d'Obligny, dont l'accablement paralysait toutes les facultés:

--Vous êtes parfaitement renseigné, monsieur, et je vois que rien n'échappe à votre oeil vigilant. Il est donc inutile d'empêcher plus longtemps le repos de madame, qui me permettra de prendre congé d'elle et de vous.

--Ainsi, s'écria le Mondor d'un ton désespéré et comme pour qu'il ne lui restât plus un seul doute sur son malheur;--ainsi vous avouez, madame, avoir écrit ce billet au chevalier? Vous reconnaissez votre écriture; c'est bien vous qui avez tracé ces lignes coupables?...

--Oui, monsieur.

A son tour, le chevalier de Pimprenelle ne put retenir une exclamation de surprise.--Il regarda fixement la jeune femme, dont une faible rougeur vint colorer la joue, et qui baissa les yeux non sans quelque marque de confusion.

--Allons, pensa-t-il, je vois ce que c'est; je paye pour M. le vicomte de Trublay; c'est là une femme d'esprit ou je ne m'y connais pas--et je m'y connais.

Et il fit quelques pas en arrière pour se retirer.

Le financier, sortant enfin de sa pétrification absolue, reprit son chapeau sur l'ottomane où il l'avait posé en entrant, passa sa canne de sa main droite dans sa main gauche, et saluant sa femme avec toute la gravité dont il était capable:

--J'espère, madame, lui dit-il, qu'après le retentissement que cette affaire court risque d'avoir sous peu de jours, vous comprendrez la nécessité d'aller passer quelque temps en Touraine, au sein de votre famille. Une rupture à l'amiable et sans bruit nous épargnera les tracas toujours inséparables d'une action judiciaire.

Madame d'Obligny,--bien vite remise de son émotion de tout à l'heure,--n'eut pas un geste, pas un mouvement qui trahît sa pensée. Elle resta belle et froide.

--Pour nous deux, chevalier, reprit-il avec un effort, c'est une affaire à vider sur un autre terrain. Nous nous reverrons.

--A votre aise, monsieur, fit le chevalier en tourmentant son jabot.

La financière se leva pour reconduire les deux visiteurs. A la porte de sa chambre, elle s'inclina une dernière fois devant le chevalier de Pimprenelle en lui lançant un éloquent regard qui semblait dire:

--Comptez sur ma reconnaissance.

A quoi M. le chevalier de Pimprenelle répondit par un sourire d'une impertinence victorieuse, et qui pouvait se traduire par ces mots:

--Je l'espère bien.

Au bas de l'escalier, M. le chevalier remonta dans le carrosse qui l'attendait,--et se fit reconduire chez lui, après avoir reconduit la danseuse. Quant à l'abbé Goguet, il fut impossible de l'arracher de la place où il s'était pelotonné et où il ronflait comme une trompette marine. Il passa donc la nuit dans la voiture.

La voiture passa la nuit dans l'écurie.

VII

LE DÉNOUMENT

Pourquoi nous marier, Quand les femmes des autres Se font si peu prier Pour devenir les nôtres?

COLLÉ.

C'était le lendemain.

--Une lettre pour monsieur, dit La Brie.

--Donne, belître, fit le chevalier de Pimprenelle.

Le chevalier décacheta et lut ce qui suit:

«Mon cher chevalier,

»Je sais tout.--Ce matin, madame d'Obligny est entrée sur la pointe du pied dans mon cabinet. Elle tenait à la main ce fameux poulet que vous savez, et elle le posa devant moi sans mot dire. Puis elle prit une plume sur mon pupitre et traça quelques lettres à côté de la signature. L'écriture était différente. Je tombai de mon haut.

»--Fi! monsieur, me dit-elle; ne voyez-vous pas que c'était une comédie imaginée avec M. le chevalier de Pimprenelle pour vous guérir de votre sotte jalousie?

»Savez-vous, mon cher, que vous êtes l'un et l'autre de parfaits comédiens? J'en suis encore délicieusement étourdi. Acceptez un million d'excuses et venez dîner ce soir avec nous.--Madame d'Obligny vous en prie.

»D'OBLIGNY.»

Le chevalier sourit et mit la lettre dans sa poche.

Mais il n'alla pas chez le Mondor--parce qu'il rencontra sur son chemin le vicomte de Trublay qui lui proposa un coup d'épée.

M. le chevalier de Pimprenelle en eut pour huit jours de lit,--au bout desquels, par malheur pour la moralité de ce conte, il se rendit, sans encombre, à une nouvelle invitation du financier--et de la financière.

Ce conte se passera donc de moralité.

LES PETITS JEUX

LETTRE DU VIEUX CHEVALIER DE PINPARÉ, TOMBÉ EN ENFANCE

A MA PETITE NIÈCE ANTOINETTE

Chère petite masque,--je le répète souvent avec regret: on s'ennuie à mourir dans les salons modernes. Il n'y a pas jusqu'aux jeux innocents qui ne soient mélancoliques, guindés, surveillés, enfin du dernier bourgeois, comme nous disions jadis. On en est resté au suranné _Portier du couvent_ et à l'éternel _Baiser sous le chandelier_. Çà, qu'on me ramène chez le duc de Penthièvre!

Il faut, ma friponne Antoinette, que tu réformes tout cela. Et justement je viens de retrouver, au fond de mon secrétaire en bois de Sainte-Lucie, un imperceptible portefeuille de maroquin ayant appartenu à ta grand'mère. Spirituelle et gracieuse mémoire, ombre couronnée de fleurs! Ce petit livre était celui où elle inscrivait les gages déposés entre ses mains par les joueurs de ses mardis et de ses vendredis.

A la première page, je lis:

M. de Champcenetz, une tabatière;

Madame de Breteuil, une agrafe en diamants;

M. Dorat-Cubières, un pois chiche;

M. l'abbé Souchot, un médaillon, un dé à coudre, un noeud de rubans et une jarretière;

Mademoiselle de Chamorin, un éventail;

M. Mardelles, ses deux montres.

Ce petit livre m'a rajeuni de quarante ans, de cinquante ans; j'y ai revu, comme dans un miroir enchanté, tous les visages aimés de cette époque lointaine, qui comptait tant d'aimables visages; j'ai cru en entendre sortir, comme d'un coquillage où s'agitent les bruits de la mer, des paroles et des chants tels que je n'en entends plus--depuis que j'ai cessé de jouer à tous les jeux.

Ceux qu'on nomme les _Petits jeux_ particulièrement menacent de disparaître peu à peu; je sais bien que les gens sévères ne trouveront pas grand mal à cela; moi-même je regretterai médiocrement le _Corbillon_ et la _Cassette_; des questions comme celles-ci ne m'ont jamais paru fort réjouissantes: «Je vous vends ma cassette; que voulez-vous qu'on y mette?--Une noisette, une allumette, une assiette, une cuvette, une sonnette, etc.»

Je ferai également bon marché du gothique _Pied de boeuf_: une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, je tiens mon pied de boeuf. J'y renoncerai, malgré la jolie chanson qu'il a inspiré à Panard:

Je rêvais l'autre jour Qu'avec vous et l'Amour Je jouais sur l'herbette...

Mais j'allais avoir trop de mémoire.