Part 12
Fragonard l'avait écoutée avec attention et en frémissant. Il savait que l'orage révolutionnaire franchissait les provinces, et il craignait que la justice du peuple ne regardât pas aux cheveux blancs avant de s'abattre sur une tête proscrite. Néanmoins, il se garda bien de communiquer ses craintes à la jeune fille; il essaya, au contraire, de la rassurer.--Mais le portrait n'avança guère ce jour-là.
Il n'avança guère non plus le 18. Mademoiselle Cazotte, instruite du décret qui ordonnait la formation d'un tribunal criminel, accourut épouvantée dans la maison de la rue Gît-le-Coeur. Des pleurs coulaient sur ses joues; elle essaya de poser cependant. La même désolation opprimait Fragonard.
--Mademoiselle, disait-il, je n'ai jamais peint que la joie et le plaisir; je ne sais pas, je n'ai jamais su peindre les pleurs. De grâce, faites trêve à votre chagrin. Voulez-vous encore des roses autour de vous? j'en sèmerai autant qu'il vous plaira. Mais, par pitié! ne me faites pas peindre ces pleurs!
A travers ces souffrances partagées, le portrait s'acheva cependant. Mademoiselle Cazotte était représentée assise sous un berceau de roses. Les roses avaient toujours enivré Fragonard. Lors de la dernière séance, mademoiselle Cazotte vint chez lui, accompagnée de sa mère, une créole qui avait été parfaitement jolie et qui l'était encore, quoiqu'elle eût de grands enfants. Elle avait cette grâce négligée des femmes de la Martinique, et cet accent nonchalant d'enfance et de caresse. Quelque chose d'étranger se remarquait aussi dans ses vêtements; sa tête était entourée d'une mousseline des Indes, disposée avec un goût infini. La mère et la fille remercièrent avec effusion le vieux peintre, qui ne s'était jamais senti si ému; et, le soir même, elles reprenaient la route de la Champagne.
--Pourvu qu'elles arrivent à temps! soupira Fragonard.
Et serrant avec soin ses pinceaux dans la grande armoire, il ajouta d'un ton de voix fort singulier:
--Elles étaient bien rouges, les roses que j'ai amoncelées autour de cette enfant!
II
UNE MAISON EN CHAMPAGNE
Jacques Cazotte était maire de Pierry, petit village de vignobles à une demi-lieue d'Épernay. Il habitait une grande maison, composée d'un rez-de-chaussée et de mansardes, et flanquée de deux ailes qui n'existent plus. On entrait par une vaste cour entourée d'arbres et coupée par de nombreuses plates-bandes toutes couvertes de plantes de la Martinique apportées et multipliées par madame Cazotte. En haut d'un perron très-élevé, un magnifique perroquet blanc se pavanait sur un juchoir.--Tel était l'aspect extérieur de cette maison, devenue aujourd'hui, après plusieurs possesseurs intermédiaires, la propriété de M. Aubryet, père d'un de nos littérateurs les plus spirituels. Les jardins et le parc qui en dépendent, quoique encore très-beaux assurément, n'ont plus l'étendue d'autrefois.
La maison de Cazotte donnait et donne toujours sur la rue principale de Pierry.
En attendant le retour de sa femme et de sa fille, qu'il avait envoyées à Paris pour s'enquérir de la réalité des périls qu'il courait, Jacques Cazotte, resté seul avec son fils Scévole, passait les jours dans la lecture des livres saints. C'était alors un vieillard de soixante-douze ans, haut de taille, le regard vif et bienveillant, les dents belles. Profondément religieux, il savait, quand il le voulait, redevenir un homme du monde; et son langage, trempé aux plus pures sources de l'esprit français, charmait les gens de qualité et les gens de science qui le fréquentaient d'habitude. Célèbre par ses visions, plus célèbre par ses romans, et entre autres par le _Diable amoureux_, qui est vraiment un chef-d'oeuvre, il ralliait autour de lui l'estime, la curiosité, la tendresse, l'admiration, c'est-à-dire tout ce qu'un homme peut envier pour couronner le déclin de ses ans. C'eût été un heureux vieillard, si, en face des désastres de son pays, il eût pu conserver ce rare et précieux sang-froid, ce calme souverain, qui, dans tous les cas, n'est que le partage de l'égoïsme ou de la philosophie,--deux termes synonymes en temps de révolution. Par malheur, ou plutôt par bonheur (c'est comme on veut l'entendre), Cazotte avait une âme impressionnable, généreusement imbue de l'amour de la patrie, vibrant à toutes ses gloires et à toutes ses douleurs. Quoique sur le bord de la tombe, il n'avait pu voir s'avancer les faucheurs révolutionnaires sans essayer de les combattre; et de sa plume colorée, toujours jeune, emportée et brillante, il avait aidé au succès du journal de son ami Pouteau, intitulé: _les Folies du mois, journal à deux liards_. Pouteau était secrétaire de M. Arnaud de Laporte, intendant de la liste civile. Il recevait les articles que Cazotte lui envoyait de Pierry.
Cette collaboration, anonyme du reste, comme toutes les collaborations à cette époque, n'aurait pas suffi à compromettre le maire de Pierry, si, après la journée du 10 août, les papiers de la liste civile n'eussent été inventoriés, et si la correspondance tout entière de Cazotte ne fût tombée, comme nous l'avons dit plus haut, entre les mains de ses ennemis politiques. Ces lettres, qu'il avait l'habitude de dicter à sa fille Élisabeth,--lettres excessivement remarquables par la forme, et dont quelques-unes ont été publiées par les journaux d'alors, contenaient l'expression sans voile de ses sentiments royalistes. «O Paris! s'écriait-il, Paris! vaux-tu bien la peine qu'on pleure sur toi! On voit quelquefois, dans le marais le plus infect, des portions de gaz fixé que le soleil dore des plus brillantes couleurs du prisme. Voilà ton image.» Il appelait les Jacobins les _Jacoquins_ et disait: «Nous ne serons malheureusement délivrés de cette vermine que par la vapeur de la poudre à canon.»
Cazotte ignorait cette importante et funeste découverte. Sa fille et sa femme, lorsqu'elles furent de retour à Pierry, tâchèrent de la lui cacher; mais à leurs embrassements mêlés de larmes, à leurs transes continuelles, surtout à leurs instances pour l'engager à fuir, à s'expatrier, comme faisaient désespérément les derniers serviteurs de la royauté, il devina une partie du danger qui le menaçait.
Mais lui, mû par cette obstination douce des vieillards, il résista à toutes les prières, disant que s'il devait mourir, il voulait mourir en France, à son poste comme un soldat, à son autel comme un prêtre.
Un jour cependant que son fils Scévole s'était joint à sa fille et à sa femme pour le supplier de se rendre à leurs voeux, il parut un instant ébranlé. Ses yeux se promenèrent avec attendrissement sur ces trois fronts baignés de larmes; ses bras entourèrent ces trois têtes levées vers lui; son coeur se prit à battre comme à l'heure des grandes décisions. Il allait céder peut-être, lorsque tout à coup, s'arrachant à leurs embrassements, il ouvrit le livre des Machabées, et, comme saisi d'une inspiration sainte, il lut d'une voix assurée et haute ce passage où le vieil Éléazar repousse les propositions de ceux de ses amis qui veulent le soustraire à la mort.
«Mais lui, considérant ce que demandaient de lui un âge et une vieillesse si vénérables, et ces cheveux blancs qui accompagnaient la grandeur de coeur qui lui était si naturelle, et la vie innocente et sans tache qu'il avait menée depuis sa jeunesse, il répondit: En mourant avec courage, je paraîtrai plus digne de la vieillesse où je suis, et je laisserai aux jeunes gens un exemple de courage et de patience, au lieu de chercher à conserver un petit nombre de jours qui ne valent plus la peine d'être préservés.»
La famille de Cazotte baissa la tête, car il lui semblait être en présence du vieil Éléazar lui-même; et à partir de ce jour, il ne fut plus question de fuite entre ces quatre croyants, qui tiraient leur règle de conduite des exemples de l'Écriture.
Mais la vie n'était pas heureuse à Pierry. Si petit que fût ce village, si peu d'importance que lui accordassent les dictionnaires géographiques, il renfermait néanmoins assez de mécontents et d'exaltés pour fournir un contingent à la révolte populaire. Cazotte était bienfaisant, mais il était riche ou du moins aisé; il était honnête homme, mais il aimait le roi et il allait à la messe; ces torts prévalurent aux yeux de ses administrés, on ne considéra ni son âge ni les services qu'il avait rendus dans ce coin de terre. Dénoncé à Paris, dénoncé à Pierry, Cazotte ne pouvait éviter son sort. Il attendait le malheur, le malheur ne se fit pas attendre.
Un agent de la Commune, gros homme dont le nom est resté inconnu, fut envoyé à Pierry. Il arriva le matin, suivi de quelques gendarmes et d'un commissaire d'Épernay. Il trouva une maison calme, en fleurs; le perroquet était sur son bâton; la négresse travaillait auprès d'une fenêtre; un petit chien bichon était couché auprès d'elle. L'agent pénétra jusque dans le salon, où étaient réunis Jacques Cazotte, son fils, sa femme et sa fille.
--Reconnaissez-vous ces lettres? demanda-t-il au vieillard.
--Oui, monsieur, répondit celui-ci.
Et apercevant le commissaire d'Épernay, qui cherchait à dissimuler sa présence derrière les gendarmes, il le salua d'un sourire.
--C'est bien, reprit l'agent; vous allez nous suivre, voici le mandat d'arrêt.
--Monsieur! s'écria Élisabeth, c'était moi qui écrivais pour mon père!
--Eh bien, repartit l'agent étonné, je vous arrête avec lui.
C'était là tout ce que demandait la noble fille. La mère sollicita la même faveur, elle lui fut refusée; l'agent de la Commune n'était pas venu pour faire tant d'heureux!
On parcourut la maison, on saisit tous les papiers. La cour était encombrée de gens du village qui venaient avec une curiosité bête chez les uns, cruelle chez les autres, assister à l'arrestation de leur maire.
Après que les scellés eurent été mis partout, Cazotte, qui avait réuni Élisabeth, Scévole et sa femme dans une suprême et douloureuse étreinte, ordonna à Jacques, son cocher, d'atteler tout de suite les chevaux à la voiture. On partit de Pierry à midi environ, et l'on arriva le lendemain à Paris par la barrière Saint-Martin. Conduits immédiatement à l'hôtel de ville, où se tenaient les séances permanentes du comité de surveillance, le père et la fille, après avoir subi un interrogatoire préalable, furent envoyés à la prison de l'Abbaye-Saint-Germain pour y attendre que leur procès fût instruit.
III
LE TRIBUNAL DU PEUPLE
Il est, dans notre histoire, cinq ou six dates effrayantes qui se dressent, semblables à des poteaux, comme pour indiquer les trébuchements de la civilisation, et qui justifient presque les omissions du père Loriquet. Les 2, 3 et 4 septembre 1792 appartiennent à ces dates particulières devant lesquelles la peinture, le roman et le théâtre reculent épouvantés. Tragédie ignoble, dont les actes ne se passent que dans des cachots à peine éclairés par la torche et par l'acier, l'_expédition des prisons_, comme on l'a appelée honnêtement, est, avec la Saint-Barthélemy, une de nos plus grandes hontes nationales. Vainement ceux qui placent la loi politique au-dessus de la loi morale ont plusieurs fois tenté de présenter ces massacres sous un côté supportable, compréhensible; il y a quelque chose en nous qui repousse jusqu'à la simple atténuation de tels crimes. Là où l'humanité disparaît, le patriotisme n'est plus qu'un exécrable mot.
On sait que la prison de l'Abbaye-Saint-Germain, située rue Sainte-Marguerite, fut la première par laquelle on commença. Après avoir égorgé--sans jugement--dans la cour dite abbatiale, une vingtaine de prêtres, la multitude, prise d'un singulier scrupule, imagina d'établir au greffe de l'Abbaye un _tribunal du peuple_, chargé de donner une apparence de justice à ces sinistres représailles. L'ancien huissier Maillard fut élu président par acclamation; il s'adjoignit douze individus pris au hasard autour de lui. Deux d'entre eux étaient en tablier et en veste. Quelques-uns des noms de ces juges ont été conservés: le fruitier Rativeau, Bernier l'aubergiste, Bouvier, compagnon chapelier, Poirier. Ils s'assirent à une table sur laquelle on fit apporter, en outre du registre d'écrou, quelques pipes, quelques bouteilles et un seul verre pour tout le monde. C'était le 2 septembre au soir.
Cent trente victimes environ furent livrées aux massacreurs par ce tribunal; quelques détenus furent réclamés par leur section; d'autres surent exciter la compassion des juges ou réveiller en eux quelques sentiments d'humanité. C'est à ces ressuscités que nous devons de connaître la physionomie caverneuse du tribunal de l'Abbaye et les semblants de formes judiciaires qui furent employées à l'égard de quelques-uns.--M. Jourgniac de Saint-Méard, particulièrement, a tracé un vif tableau de l'interrogatoire qu'il eut à subir; son _Agonie de trente-huit heures_, qui a eu un nombre incalculable d'éditions, est trop connue pour que nous en détachions quelques passages; il faut d'ailleurs la lire tout entière, en songeant qu'elle fut publiée peu de temps après les journées de septembre, et qu'elle reçut l'approbation de Marat. La relation de l'abbé Sicard et celle de la marquise de Fausse-Lendry jettent également d'horribles lueurs sur ces événements. Nous n'indiquons là et nous ne voulons indiquer que les récits des témoins oculaires, car ce n'est qu'aux témoins oculaires qu'il convient de se fier en ces monstrueuses circonstances.
Pour ces motifs, nous donnerons accueil dans ces pages à une narration très-émouvante de madame d'Hautefeuille (Anna-Marie), rédigée sur les lettres de mademoiselle Cazotte elle-même. On se rappelle les détails de l'arrestation de l'honnête et aimable vieillard. Sa fille avait obtenu la permission d'être enfermée, non avec lui, mais dans la même prison; elle le voyait plusieurs fois par jour. Lorsque arriva l'heure des massacres et que le tribunal populaire se fut installé au greffe, elle se mit aux aguets, écoutant avec anxiété les noms des détenus.
Maillard venait de lire sur le registre d'écrou le nom de Jacques Cazotte.
--Jacques Cazotte!
A ce cri répété deux fois par une voix de stentor, un cri terrible a retenti dans les cloîtres supérieurs.
Une jeune fille descend précipitamment les marches de l'escalier, elle traverse la foule comme un nageur intrépide fend les flots; elle pousse les uns, elle glisse à travers les autres, se fraye un passage de gré, de force ou d'adresse; elle arrive, pâle, échevelée, palpitante, au moment où Maillard, après avoir rapidement parcouru l'écrou, venait de dire froidement:
--A la Force!
On sait que c'était l'expression convenue pour désigner les victimes aux assommeurs.
La porte s'ouvrait déjà. Deux assassins ont saisi Cazotte et vont l'entraîner au dehors.
--Mon père! mon père! s'écria la jeune fille; c'est mon père! Vous n'arriverez à lui qu'après m'avoir percé le coeur.
Et, se précipitant vers lui, de ses bras Élisabeth étreint le vieillard et le tient embrassé, tandis que, sa belle tête tournée vers les bourreaux, elle semble défier leur férocité par un élan sublime.
Ce mouvement imprévu avait rendu les bourreaux immobiles; ils écoutaient avec surprise et curiosité.
--Voici du nouveau, dit une voix; et du dehors on s'approcha.
Le vieillard regardait sa fille avec un indicible amour, la serrait dans ses bras, baisait ses longs cheveux répandus autour d'elle, et puis levait ses yeux au ciel comme pour le remercier de lui avoir encore permis d'embrasser sa noble fille.
--Ange, lui disait-il, charme de ma vieillesse, ange de mes derniers jours, adieu! Vis pour consoler ta mère; va, va, _Zabeth_, laisse-moi.
--Non, non, je ne te quitte point, et je mourrai là, sur ton sein, si je ne puis te sauver!
Et la jeune fille s'attachait plus étroitement encore à lui, cherchant à le couvrir de son corps.
--C'est un aristocrate! cria Maillard d'une voix enrouée; emmenez-le.
--C'est un vieillard sans force et sans défense! reprit la jeune fille; voyez ses cheveux blancs, vous ne pouvez pas lui faire du mal! Non, non, c'est impossible! Épargnez mon père, mon bon père!
Ici un homme au bonnet rouge baissa son sabre et s'appuya sur la poignée en faisant ployer la lame; il semblait incertain.
Au dehors, les bourreaux s'étaient arrêtés, plusieurs même s'étaient approchés de la porte; ils écoutaient cette enfant. Les accents de sa voix remuaient leurs coeurs farouches; son appel à des sentiments qui vivaient encore en eux à leur insu les subjuguait. Quand elle eut fini de parler, haletante, épuisée, l'un dit:
--Mais ça m'a l'air de braves gens, ça; pourquoi leur faire du mal?
Ces mots opérèrent une réaction.
--Le peuple français n'en veut qu'aux méchants et aux traîtres; il respecte les braves gens! dit l'homme au bonnet rouge; citoyen Maillard, un sauf-conduit pour ce bon vieux et pour sa fille.
--Mais j'ai lu l'écrou, criait toujours Maillard; ce sont des aristocrates endiablés, vous dis-je! ce sont des conspirateurs!
--Allons donc! cette jeunesse, ça ne s'occupe pas des affaires; c'est une brave fille qui aime bien son vieux père.
--Eh! non, s'écria Maillard; si on les écoutait tous, on n'en finirait pas; faites-la remonter et conduisez son père _à la Force_.
--Non! non!
--Si!
Élisabeth se sentait mourir en voyant renouveler cette sanglante discussion; elle se pressa de nouveau sur son père, qui lui disait:
--Va, va, laisse-moi mourir, retire-toi.
--Jamais! répondit-elle.
* * * * *
(Les lettres de mademoiselle Cazotte nous apprennent qu'il s'écoula plus de DEUX HEURES dans ces terribles débats!...)
* * * * *
Alors l'homme au bonnet rouge, qui désirait accorder les différents avis:
--Écoutez-moi, petite citoyenne; pour convaincre le citoyen Maillard du civisme de vos sentiments, venez trinquer au salut de la nation et criez avec moi: Vive la liberté, l'égalité ou la mort!
De sa main sanglante, il lui tendit un verre dans lequel les égorgeurs se désaltéraient chacun à leur tour.
Élisabeth prit le verre:
--Oui, je vais boire, dit-elle en détournant les yeux.
Elle tendit sa main pour qu'on lui versât du vin, mais sans cesser d'entourer son père avec son autre bras, car elle craignait que cette proposition ne fût une ruse pour l'éloigner de lui.
--Allons, reprit l'homme, après avoir versé: Vive la liberté, l'égalité ou la mort!
--Vive la liberté, l'égalité ou la mort! répéta la pauvre enfant; et portant le verre à ses lèvres, elle le vida d'un seul trait.
Il y eut une acclamation générale; les hommes qui l'environnaient s'écrièrent:
--Il faut les porter en triomphe! Ils méritent les honneurs du triomphe!
Alors tous les spectateurs, hommes et femmes, se mirent sur deux haies; on apporta deux escabeaux sur lesquels on fit asseoir le père et la fille, et l'on choisit quatre hommes pour les porter. Ceux-ci, les élevant à la hauteur de leurs épaules, les emportèrent hors de la cour de l'Abbaye, aux applaudissements unanimes.
--Place à la vieillesse et à la vertu! s'écriait l'un.
--Honneur à l'innocence et à la beauté!
Un fiacre venait d'amener de nouveaux prisonniers; on y fait monter Cazotte et sa fille; deux hommes montent avec eux, et le cortége se met en marche au trot de deux chevaux, suivi d'une foule qui criait sans relâche:
--Vive la nation! à bas les aristocrates, les prêtres et les conspirateurs!
* * * * *
Ce fut ainsi qu'on arriva rue Thévenot, où était venue loger madame Cazotte. Élisabeth, jusque-là si courageuse et si forte, tomba évanouie dans les bras de sa mère.
D'affreuses convulsions succédèrent à cet évanouissement, et l'on dut craindre pendant plusieurs jours pour sa vie[9]...
[9] M. Michelet, dans l'étrange patois de son _Histoire de la Révolution française_ (t. IV), a raconté différemment cette touchante aventure: «Il y avait, dit-il, à l'Abbaye, une fille charmante, mademoiselle Cazotte, qui s'y était enfermée avec son père. Cazotte, le spirituel visionnaire, auteur d'opéras-comiques, _n'en était pas moins_ très-aristocrate, et il y avait contre lui et ses fils des preuves écrites très-graves. Il n'y avait pas beaucoup de chances qu'on pût le sauver. Maillard accorda à la jeune demoiselle _la faveur d'assister au jugement et au massacre_ (la faveur d'assister au massacre!), de circuler librement. Cette fille courageuse en profita pour capter la faveur des meurtriers; elle les gagna, les charma, _conquit leur coeur_, et quand son père parut, il ne trouva plus personne qui voulût le tuer.»
Cette manière lâchée de raconter un des plus beaux traits de notre histoire, et cette mauvaise grâce à reconnaître l'héroïsme chez les royalistes, se retrouvent à chaque ligne dans l'historien des écoles.
IV
DERNIER MARTYRE
--Respect à la vieillesse et à l'innocence! s'étaient écriés, en présence de Cazotte et de sa fille, les tueurs de l'Abbaye. On pouvait croire que c'était aussi la devise de la Commune, lorsqu'un ordre signé Pétion, Panis et Sergent, expédié le 13 septembre, vint arrêter pour la seconde fois Jacques Cazotte, «mis hors de l'Abbaye sans avoir subi son jugement.»
Eh quoi! la Commune cherche à détourner d'elle tout soupçon de participation aux crimes de septembre, et voilà qu'elle se montre plus féroce que les égorgeurs eux-mêmes: elle fait arrêter de nouveau et emprisonner un septuagénaire devant lequel leurs haches rougies s'étaient abaissées. Le peuple avait acquitté Cazotte; la Commune le reprit, et le tribunal le reçut des mains de la Commune, donnant ainsi l'exemple de la violation d'un principe respecté de tous les jurisconsultes.--Croyaient-ils donc, ces juges sans pitié, que les deux heures d'angoisses suprêmes subies par Jacques Cazotte devant le tribunal de Maillard n'étaient pas suffisantes pour expier ses fautes réelles ou prétendues? Il y a dans cet acharnement après un homme en cheveux blancs quelque chose de honteusement cruel qui s'explique à peine; ces raffinements inutiles ne peuvent appartenir qu'à une nation débordée.
Cazotte ne montra point de surprise. Malgré sa récente délivrance,--délivrance presque triomphale,--il avait gardé un pressentiment de sa fin prochaine; témoin le trait suivant:
Après sa sortie de l'Abbaye, ses amis vinrent le féliciter en foule; M. de Saint-Charles fut du nombre.
--Eh bien, vous voilà sauvé, dit-il en l'abordant.
--Je ne crois pas, répondit Cazotte.
--Comment cela?
--Je serai guillotiné sous très-peu de jours.
--Vous plaisantez, dit M. de Saint-Charles, surpris de l'air profondément affecté du vieillard.
--Non, mon ami; sous peu de jours, je mourrai sur l'échafaud.
Et comme on le pressait de questions, il ajouta:
--Un moment avant votre arrivée, il m'a semblé voir un gendarme qui est venu me chercher de la part de Pétion; j'ai été obligé de le suivre. J'ai paru devant le maire, qui m'a fait conduire à la Conciergerie et de là au tribunal. Mon heure est venue, mon ami, et j'en suis si convaincu, que j'ai mis ordre à mes affaires. Voici des papiers importants pour ma femme; je vous charge de les lui faire tenir et de la consoler.
Naturellement M. de Saint-Charles traita ces pressentiments de rêveries et ne voulut rien entendre. Il quitta Cazotte, persuadé que sa raison avait souffert par suite de l'impression des massacres. Mais lorsqu'il revint quelques jours après, ce fut pour apprendre son arrestation.