Part 11
Échappé aux ongles de cette exigeante personne, la galanterie revint à Desforges. Il se mit à évoquer ses souvenirs, et, se consolant avec des fictions de la perte de la réalité, il commença à écrire des romans où, selon son expression, il _sacrifia à l'autel des Grâces_. On sait ce que parler veut dire: sacrifier aux Grâces, pour Pigault-Lebrun, c'était écrire _l'Enfant du carnaval_; pour le général Lasalle, pour Dorvigny, c'était rivaliser d'audace et de grivoiserie. Choudard-Desforges ne resta pas au-dessous de ces modèles.
Au fond des vieux cabinets de lecture, sur les derniers et plus hauts rayons, il existe un ouvrage à peu près délaissé, intitulé _le Poëte_. Ce livre, dont la réputation n'est pas arrivée jusqu'à la génération actuelle, rebute assez unanimement, par son titre, la classe frivole des lecteurs à deux sous le volume. Semblable à un flacon qui, sous une insignifiante étiquette, cache un poison des plus dangereux, _le Poëte_ recèle, en ses quatre volumes, tout ce que le libertinage du Directoire enfanta de perfide et de raffiné. Publié pour la première fois en 1798 (4 vol. in-12), sans nom d'auteur, sous la rubrique de Hambourg, il passa presque inaperçu, ne pouvant soutenir la concurrence avec tant d'autres oeuvres plus infâmes qui s'étalaient avec impudeur chez les libraires des galeries de bois, au Palais-Royal. La vente s'en opéra cependant de manière à en permettre, l'année suivante, une deuxième édition, en huit volumes in-18, cette fois. Mais, je le répète, le titre, peu fait pour allécher la foule, en a toujours fort heureusement circonscrit le succès.
Ce livre, le premier essai de Desforges dans le roman, renferme, en un cadre évidemment arrangé, les principaux événements de sa vie; il a le tort très-grave d'y afficher, sous des couleurs souvent scandaleuses, les personnes de sa famille, et particulièrement sa soeur. En cela réside l'écueil ordinaire des faiseurs de mémoires et d'autobiographies; ils se modèlent tous sur Jean-Jacques Rousseau et sur _les Confessions_. Qu'ils se mettent donc bien dans la tête, ces imprudents et ces impudents, que ce n'est pas _à cause_ de ses défauts que l'on aime Jean-Jacques, mais _malgré_ ses défauts, ce qui est bien différent. Or, pris comme oeuvre littéraire, le livre de Desforges n'a qu'une valeur absolument relative et toute de curiosité. Son style, d'un abandon inconcevable, ne se relève par aucune qualité réelle. Il fait un abus extravagant des métaphores en usage chez l'école licencieuse: tout est rose, corail, ébène, autel de la volupté, calice, coupe. Un amant n'est plus un amant, c'est un _sacrificateur_, un _athlète_; une amante devient une victime, une prêtresse; ses jambes sont deux colonnes, ses seins deux globes en marbre, en ivoire ou en albâtre; la peau est au moins du satin ou de la neige.
Ce genre de littérature comporte d'ailleurs une uniformité de scènes qui suffirait à le rendre insupportable, s'il n'était odieux. Tout est prévu et bien prévu dans ces rencontres galantes; dès lors l'intérêt s'évanouit, le charme s'envole; il ne reste à la place qu'un appât grossier, bon tout au plus pour les gens qui, comme dit Molière, ont _la forme enfoncée dans la matière_.
Desforges a fait précéder _le Poëte_ d'un avertissement en style ambitieux, et dont voici le début:
«L'AUTEUR A SES CONTEMPORAINS. Minuit sonne, le 15 septembre expire, ma cinquante-deuxième année commence. C'était l'époque que j'avais fixée au travail que j'entreprends aujourd'hui. Quand on a vécu un demi-siècle, surtout quand on a beaucoup vu, beaucoup observé, beaucoup senti, on peut parler savamment de la vie et l'on n'a plus grand temps à perdre pour écrire la sienne.»
Malgré ce que nous en avons dit, il serait injuste cependant de contester à ce livre des aspects particuliers, un entrain réel, certains détails de costumes et de lieux, une franchise vraiment engageante, et çà et là quelques figures célèbres assez bien présentées[5].
[5] La dernière édition du _Poëte_ a été essayée en 1819, par M. Émile Babeuf, qui avait annoncé la publication des oeuvres complètes de Desforges, en 22 vol. in-12. Cette édition contient un portrait.
Je ne sais pas quel parfum de licence il y avait alors dans l'air; toujours est-il que, non satisfait d'avoir produit _le Poëte_, Desforges lança l'année suivante un ouvrage de la même humeur et de la même longueur, _les Mille et un Souvenirs, ou les Veillées conjugales_. C'était trop se complaire dans cette série de peintures. Voici le raisonnement qu'il faisait à ce propos:
«Un guerrier raconte ses combats, un navigateur ses courses et ses naufrages, un homme sensible ses peines et ses plaisirs dans la carrière de l'amour. Aucun de ces conteurs n'est dangereux, et tous les trois peuvent être utiles. La carrière d'amour, dont je parle en homme qui l'a parcourue dans toute son étendue, est à la fois un champ de bataille et un océan tempêtueux. Maintenant que je suis dans un port charmant, à l'abri de tous les orages, je crois ne pouvoir mieux employer mon loisir qu'en le consacrant au souvenir de mes innombrables aventures[6].»
[6] Je remarque en ce moment que le chevalier de Parny s'appelait également Desforges, de son nom de famille, bien qu'il n'existât aucune autre parenté que celle de l'esprit entre l'auteur de _la Guerre des Dieux_ et l'auteur du _Poëte_.
Et ainsi fait-il. _Les Mille et un Souvenirs_ sont l'appendice et le complément du _Poëte_; sous le nom de Mélincourt, Desforges raconte à sa seconde femme plusieurs anecdotes tour à tour bouffonnes, amoureuses et tragiques, auxquelles il s'est trouvé mêlé plus ou moins indirectement.
La seule chose dont je sache réellement gré à Desforges, c'est de s'être abstenu de nous raconter ses bonnes fortunes en diligence. Après cela, peut-être n'y a-t-il pas pensé. C'est le seul trait absent de sa littérature, laquelle résume cependant tous les procédés et toutes les rengaines de son temps. Un livre badin n'existait pas alors sans une aventure en diligence; dans la seule légèreté écrite qu'il se soit permise: _le Dernier Chapitre de mon roman_, Charles Nodier lui-même n'a pas manqué de tomber dans ce défaut caractéristique.
_Les Mille et un Souvenirs_ furent suivis de trois autres romans sans aucune valeur; après quoi Desforges cessa complétement d'écrire, ou du moins de faire imprimer. On était en 1800[7].
[7] Il convient cependant de remarquer qu'avant d'écrire des romans licencieux, Desforges avait essayé de mieux employer son talent. Nous avons en notre possession une lettre adressée par lui au citoyen Grégoire, représentant du peuple, membre du Conseil des Anciens, rue du Colombier, F. G., nº 16; c'est une demande d'emploi:
«17 Brum. an IV républicain.
»Enfin, mon cher et digne concitoyen, voici le moment où mes espérances peuvent se voir réalisées. On s'occupe sans doute avec chaleur de l'organisation de l'Instruction publique, et il me serait bien doux de pouvoir enfin payer à ma Patrie mon tribut d'utilité dans un genre analogue à mes facultés. Une place de professeur de Poésie est celle qui me conviendrait; et comme il y en a un certain nombre de désignées spécialement pour cet objet, tous mes voeux seraient remplis si je pouvais en obtenir une.
»Veuillez m'indiquer, mon sage ami, la route à tenir dans cette affaire, et ne me refusez pas un suffrage qui ne pourra, d'une part, que m'être très-favorable pour le succès de mes vues, et, de l'autre, m'élever à la hauteur de mon entreprise par le vif désir qu'il m'inspirera de le mériter.
»Un mot de réponse à votre reconnaissant et bien affectionné concitoyen.
DESFORGES.
»F. G. rue de Lille, ci-dev. Bourbon, nº 485.»
Écriture belle et ferme.
VI
Voyez-vous ce vieillard étendu sur une chaise longue, immobile, sans regard et sans voix, auprès d'une croisée aux rideaux entr'ouverts? Son front penche, couronné de mèches rares et blanches; sa main pend, sèche et abandonnée; quelquefois un tremblement passe dans ses jambes amaigries, et les agite. Une femme est auprès de lui, qui brode en silence et qui le regarde mourir; car cet homme se meurt, il s'en va d'épuisement comme Dorat; mais autour de lui les danseuses ne font point cortége comme autour du poëte décoiffé. Pourtant il fut aussi, lui, un libertin de poudre et d'épée; lui aussi courut les boudoirs, les salons et les chambrettes, laissant un peu de son coeur aux mains de toutes les femmes. Maintenant ce vieillard s'en va, triste, délaissé, au milieu d'une époque de fanfares et de gloire qu'il ne comprend pas. Le bruit d'une pendule est le seul qui se fasse entendre dans cette chambre remplie de mélancolie.
Quelquefois, lorsque sa pensée se réveille, lorsque son cerveau affaibli sent remonter sa mémoire, il se surprend à murmurer des noms charmants: Manon, Herminie, Louison, Sainte-Agathe, Ursule! Il voit repasser, vagues et confus, les événements des jours anciens; de vieux airs lui reviennent en tête, tels que celui du _Confiteor_; il se reporte dans cette petite chambre d'auberge où il faisait si beau soleil et où l'on aimait si bien! Alors un soupir de regret sort de cette poitrine exténuée, une larme qui brûle tombe et se perd dans les rides de cette face morne.
Desforges représente complétement la décadence du XVIIIe siècle. Il est le produit sans ampleur de la Régence, et a en lui le sang mélangé du duc de Richelieu et de madame Michelin. Il est le type accompli d'une société qui se déprave à chaque étage. Il porte très-haut une tête sans cervelle, et il traîne très-bas un coeur généreux. Tous les sentiments ne lui arrivent que sophistiqués par l'impure philosophie de Du Laurens et du curé Meslier; ce qu'il nomme _sensibilité_ n'est que la débauche; il a cette candeur dans le vice, qui ne voit qu'une faiblesse dans une faute, qu'un oubli dans un crime. Du reste, beau, brillant, ferrailleur, ainsi que je l'ai montré, tantôt rusé par boutades comme Guzman d'Alfarache, tantôt naïf comme la rue Grénetat. Tels étaient et tels devaient être, en effet, ces bâtards de la Régence, qui tranchaient à la fois sur la bourgeoisie et sur la noblesse. On conçoit que de tels beaux-fils ne pouvaient guère faire autre chose que des comédiens ou des auteurs de deuxième ordre.
Si je me suis plutôt appesanti sur sa vie que sur ses oeuvres, c'est que celles-ci découlent évidemment de celle-là, qu'elles en sont le fruit direct, et que, dans presque toutes, l'auteur n'est que l'homme raconté. Sans vouloir faire, à propos de ses romans, un plaidoyer en faveur de la vertu, qui n'en a pas besoin, je n'ai pu m'empêcher de condamner une littérature inutile et absurde. Il faut être ou bien pauvre, ou bien déraisonnable, ou bien corrompu, pour flatter les goûts licencieux d'une époque frappée de vertige. J'aime à me figurer que Desforges n'était que pauvre et étourdi.
Desforges expira le 13 août 1806[8].
[8] Nous sommes bien tenté de considérer comme un ouvrage posthume de Desforges les _Mémoires d'un vieillard de vingt-cinq ans_, publié sous le nom imaginaire de M. Louis-Julien de Rochemond, à Hambourg, en 1809, 5 vol. in-18. C'est tout à fait le style du _Poëte_ et des _Mille et un Souvenirs_; ce sont les mêmes procédés de narration, le même genre de tableaux, avec une description de Nantes, où Desforges a vécu assez longtemps, comme on l'a vu.
Il paraît d'ailleurs avoir laissé des manuscrits, à en juger par cette indication du catalogue d'autographes de la bibliothèque Soleinne (appendice au tome troisième):
DESFORGES (P.-J.-B. Choudard).--L. A. S., in-4, 12 prairial an VI. Au citoyen Maradan, libraire. Il lui offre un roman intitulé _Kim-Fenin, ou l'Initié, histoire mystérieuse_, et il lui donne le sujet d'une gravure pour le quatrième volume du _Poëte_.
CAZOTTE
I
LES ROSES DE FRAGONARD
En ce temps-là il y avait, dans un des appartements les plus tristes de Paris,--rue Gît-le-Coeur, s'il m'en souvient,--un bonhomme de soixante ans qui s'appelait Fragonard et qui avait été jadis un peintre à la mode, comme Boucher, son maître. Il avait vu poser devant lui, et dans le jour qui lui seyait le mieux, c'est-à-dire aux bougies, toute la France galante, depuis la France de l'Opéra jusqu'à la France de Trianon, les deux confins de la galanterie suprême. Il avait été peintre de sourires exclusivement,--peintre de S. M. la Grâce, _plus belle encore que la beauté_, selon le dire du poëte; et il avait fait courir tout le long des boudoirs ces guirlandes de petits Amours vêtus à la mode de l'Olympe, qui gèlent et s'écaillent aujourd'hui dans les vitrines du quai Voltaire. Il est vrai qu'alors Fragonard était jeune et joyeux; c'était surtout un garçon de bonne mine, portant le taffetas rose comme les Léandre de la Comédie-Italienne, plus galant que le dernier numéro des _Veillées d'Apollon_, baisant le bout des doigts à la façon des abbés poupins et pirouettant comme un militaire de paravent.
Pendant trente ans et plus, Fragonard vécut de cette vie brillante et douce que le règne de Louis XV faisait à tous les artistes mondains. Il fut grand peintre aussi, lui, dans le sens que le XVIIIe siècle attachait à ce mot, grand peintre à la manière de Baudouin, de Lancret, de Watteau, enchanteurs de ruelles, qui ne regardaient ni aux rubans ni aux fleurs lorsqu'il s'agissait de costumer la Vérité,--pléiade ravissante, que l'on pourrait appeler les _mignons de l'art_. Que n'a-t-il pas dépensé de charme et d'esprit dans ce chemin de la faveur qu'il parcourut d'un pied si léger! Combien de chefs-d'oeuvre naquirent sous ce pinceau, fait sans doute de quelques brins arrachés aux ailes de Cupidon! Tous les amateurs connaissent _le Chiffre d'amour_, _le Sacrifice de la rose_, _la Fontaine_, sujets tendres, qui font à peine rêver, qui font toujours sourire. Fragonard inventait cela, j'imagine, dans les soupers galants où on le conviait; et les allégories lui étaient fournies par ces Claudines d'hier, métamorphosées en Éliantes du jour par un coup de la baguette dorée de quelques fermiers généraux.
Fragonard vit de la sorte arriver chez lui la renommée et la richesse, ces deux courtisanes qui s'éprennent si rarement du même homme. Il vécut avec elles en bonne intelligence jusqu'au jour où la Révolution vint faire la part mauvaise à tous ceux qui vivaient de poésie peinte ou écrite, sculptée ou chantée. La Révolution les fit remonter, ceux-là, dans les mansardes d'où ils étaient descendus, en leur disant: «On n'a que faire de vous maintenant; voici venir le temps des choses politiques; restez là.» Imprudent comme tous les beaux-fils prodigues, le peintre n'écouta pas la Révolution. Il crut que les nymphes et les dieux étaient éternels en France, à Paris, sous ce ciel d'un blanc de poudre en été, dans ces hôtels gardés par de si beaux suisses à galons, dans ces cercles où le tournebroche de l'esprit était incessamment monté, dans ces bosquets toujours remplis d'amants, dans ces théâtres toujours remplis d'oisifs. Il crut à l'immortalité du luxe et de l'art, son compère. Que dire enfin? Il crut aussi un peu à lui-même et à son talent; c'était une faiblesse bien pardonnable chez un homme qui avait été aussi longtemps à la mode que Fragonard. Il continua donc à jeter de tous les côtés ces petits tableaux coquets, ces dessins lavés au bistre, ces scènes d'enchanteresse perdition où l'amour joue le principal rôle;--amour qui badine et par qui on se laisse badiner, flamme d'un quart d'heure qui s'éteindra au bout de cette svelte allée de peupliers, soupirs qui voltigent sur les lèvres à la façon des papillons, jeux de l'esprit et du coeur. O Fragonard! cette fois on passa auprès de vos petits chefs-d'oeuvre, non-seulement sans les voir, mais même sans vouloir les voir.
Il s'obstina pourtant. Lorsque le peuple tirait le canon contre les invalides de la Bastille, Fragonard encadrait un _aveu_ dans un boudoir lilas, le dernier boudoir de ce temps. Lorsque le peuple massacrait les gardes du corps de Versailles, aux journées des 5 et 6 octobre, Fragonard chiffonnait la houppelande azurée d'un Tircis dansant sur l'herbe au son d'un fluet tambourin. Lutte courageuse, mais désespérée! car nul ne pensait plus à Fragonard. Son monde de marquises et de petits-maîtres, à présent tremblant et retiré, n'avait plus le coeur aux fantaisies galantes de son pinceau. Les danseuses? Elles étaient passées des bras de la noblesse aux bras du tiers état, qui n'entendait que bien peu de chose aux élégances. Fragonard avait donc l'air de revenir du déluge avec ses tableaux d'un autre âge; peu s'en fallut même qu'on ne le traitât de contre-révolutionnaire.
Il se résigna, à la fin; et quand il se vit bien et dûment oublié, il laissa de côté sa palette, comme font toutes les réputations chagrines qui ne peuvent travailler qu'aux lueurs du triomphe. Là-dessus, la Révolution,--qui n'a rien fait à demi,--lui prit sa fortune, comme elle lui avait pris sa gloire! Au lieu de résister et de se faire emprisonner pour la peine, il se retira, désolé et bourru, au milieu de quelques-uns de ses tableaux, dont il se créa une compagnie, la seule qu'il pût supporter. Ce fut ainsi que l'année 1792 surprit le vieux Fragonard dans une maison renfrognée de la rue Gît-le-Coeur, où il se laissait aller solitairement à la mort et à l'oubli.
--S'ils savaient seulement s'habiller! disait-il quelquefois, les jours qu'il se hasardait à mettre les yeux à sa fenêtre; mais ils ont perdu le grand secret de l'ajustement. Plus de soie, plus de brocart. Ils ont des chapeaux américains, des lévites de drap sombre, des souliers sans rouge au talon. A peine si quelques-uns se font poudrer encore. Les autres vont les cheveux plats et sales. Et le peuple? Ah! le peuple! qui me rendra mes petites grisettes au corsage fleuri comme une corbeille? Qu'elles étaient jolies, et comme cela valait la peine alors d'être peintre!
Fragonard se lamentait de la sorte ou à peu près, lorsque, le 16 août au matin, comme il contemplait avec tristesse une très-jolie gravure faite d'après son tableau du _Serment d'amour_, il entendit frapper à sa porte d'un doigt timide. Il y avait bien longtemps que l'on n'avait frappé ainsi à la porte de Fragonard. Le vieux peintre sentit aux battements de son coeur que tout n'était pas complétement mort en lui. Il alla ouvrir et vit entrer une jeune personne de seize à dix-sept ans environ; une ample jupe en mousseline blanche, un mantelet noir attaché par un noeud de rubans bleus, un autre noeud semblable dans ses cheveux, composaient toute sa parure. Elle était suivie d'une négresse coiffée d'un madras.
--M. Fragonard? demanda la jeune fille, qui parut un peu surprise de l'aspect mélancolique de cette chambre.
--C'est moi, répondit-il, ébloui de cette apparition charmante; ou plutôt c'était moi... Que voulez-vous à Fragonard, mon enfant, et qui êtes-vous pour vous être souvenue de ce nom, au temps où nous sommes?
La jeune fille détacha le mantelet qui couvrait ses épaules. Ainsi dégagée, sa taille parut dans toute son idéale perfection. Son teint jetait de la lumière, et sa figure, d'un bel ovale, avait une expression ardente et douce à la fois.
--Je suis la fille de M. Cazotte, dit-elle, et je désire que vous fassiez mon portrait.
Fragonard se ressouvint. Dans les spirituelles compagnies d'autrefois, il lui était arrivé souvent de rencontrer le fantasque auteur du _Diable amoureux_, cet enjoué Cazotte, dont le mérite n'est pas apprécié suffisamment. Il avait causé plusieurs fois avec lui, sur le coin de la cheminée, à l'heure où le poétique rêveur se plaisait à écarter de la meilleure foi du monde un pan du voile de l'avenir. Cela avait suffi pour établir entre eux une liaison, frivole sans doute, mais toutefois durable dans sa frivolité. Fragonard ne pensait jamais à Cazotte sans ressentir un petit frisson; cela venait de quelques prédictions singulières que l'illuminé des salons avait faites au peintre des boudoirs,--tout en le regardant de ce grand oeil, bleu et ouvert, qui était bien l'oeil d'un illuminé, en effet.
Mais Fragonard ne connaissait pas la fille de Cazotte. En la voyant entrer dans sa pauvre cellule, il avait été tenté de la prendre tout d'abord pour le spectre adoré de madame de Pompadour à quinze ans. Il la fit asseoir, et lui dit d'un accent ému:
--Soyez bien venue, vous, la fête de mes pauvres yeux; soyez bien venue, vous qui me rapportez l'éclat et la suavité d'un temps que je pleure tous les jours avec égoïsme. Ah! mademoiselle Cazotte, je ne vous attendais pas! Je croyais toute espérance ensevelie pour moi. Savez-vous que voilà deux années que je vis dans cette solitude de la rue Gît-le-Coeur, la rue bien nommée! Soyez bénie, vous qui me revenez avec mes rubans bleus sur votre tête, avec mes roses sur vos joues, avec mes paillettes dans votre regard! Vous êtes la muse de Fragonard autant que la fille de Cazotte!
Il pleurait de joie en disant cela; et, comme elle lui rappela qu'elle était venue pour son portrait:
--Votre portrait? ajouta-t-il, mais ne l'ai-je pas déjà fait cent fois! Ne le voilà-t-il pas là et là, puis encore là (il montrait ses toiles accrochées au mur): ici Colinette, et plus loin Cydalise; ici Hébé, et à côté Léda? N'êtes-vous pas l'idéal que j'ai toujours poursuivi et quelquefois atteint? Pourquoi voulez-vous que je fasse votre portrait? le voilà tout fait, emportez-le; jamais je n'ai fait mieux.
Et Fragonard, monté sur une chaise, atteignait un merveilleux petit tableau où une jeune fille était représentée attachant un billet doux au cou d'un _chien fidèle_.
Mademoiselle Cazotte, souriant de ce délire, essaya de lui faire comprendre qu'elle désirait être peinte dans une attitude plus conforme à ses projets, car c'était à son père qu'elle destinait ce portrait, à son père de qui les événements politiques pouvaient un jour la séparer. Fragonard comprit enfin. Mais alors son front s'assombrit et il secoua douloureusement la tête.
--Hélas! je ne sais plus peindre, murmura-t-il; c'est une mauvaise vie pour un homme d'inspiration gracieuse et légère que cette vie de guerre civile! Toujours la fusillade qui vient ébranler les vitres de vos fenêtres! toujours les fureurs de la multitude! Encore ces jours-ci, n'ai-je pas eu la tête brisée par l'écho des mitraillades de la place du Carrousel? Il y a bien longtemps, ma chère demoiselle, que j'ai oublié mon métier; avec l'âge et avec la Révolution, ma main est devenue tremblante comme mon coeur. Je ne suis plus un peintre.
--Monsieur Fragonard... dit la jeune fille, en insistant avec un sourire.
--Vous le voulez donc bien?
--C'est pour mon père.
--Eh bien, répondit-il avec effort, revenez demain; nous essayerons.
Le lendemain, la fille de Cazotte revint dans l'atelier de Fragonard. Il avait acheté une toile de petite dimension sur laquelle il commença à tracer ses premières lignes. Mais tout en jetant les yeux sur son adorable modèle, il s'aperçut que peu à peu ce visage, d'une expression si brillante, s'obscurcissait sous l'empire d'une inquiétude secrète, que ce front limpide s'altérait graduellement, que ce regard radieux se couvrait d'un voile humide. Fragonard, surpris, lui demanda, avec une sollicitude que son âge autorisait, d'où venait cette préoccupation chagrine. Mademoiselle Cazotte lui apprit que son père était compromis dans les événements du 10 août, et que sa correspondance tout entière avait été découverte dans les papiers du secrétaire de l'intendant de la liste civile. Heureusement que Cazotte était en ce moment éloigné de Paris: il habitait, auprès d'Épernay, un petit village dont il était le maire; peut-être y demeurerait-il inaperçu et à l'abri des perquisitions.
--Aussitôt mon portrait achevé, dit-elle, ma mère et moi, ainsi que cette bonne négresse qui nous a accompagnées, nous retournerons le rejoindre, car il doit être bien inquiet!