Part 10
Le marchand de porcelaines fut secouru, grâce à cette noble et généreuse fille; mais, comme on n'a pas de peine à le deviner, un plus doux sentiment remplaça bientôt la reconnaissance dans le coeur de Choudard-Desforges. Tant de dévouement eût-il pu le trouver insensible? Cependant une délicatesse que l'on appréciera le tenait en respect auprès de Louison, et le service même qui avait rapproché leurs âmes était précisément ce qui élevait entre eux une barrière. Pendant huit jours il ne fut préoccupé que d'une seule idée: rembourser Louison, afin de pouvoir l'aimer tout à son aise et d'en être aimé à coeur que veux-tu. Dans ces réflexions, comme il passait rue Mazarine, l'idée lui vint d'entrer à la paume tenue par Masson. Une grande partie s'arrangeait: il manquait un joueur. Masson, le voyant arriver, s'écrie:--Voilà notre homme!--De quoi s'agit-il?--De primer avec monseigneur le duc d'Orléans. C'était une partie de cinq cents louis. Desforges dit tout bas à Masson:--Je ne joue pas d'argent.--Allez toujours, et tenez vingt-cinq louis; en cas de perte, il ne vous en coûtera rien; si vous gagnez, vous aurez un quart dans le pari.--A la bonne heure! La partie se fait; Desforges était d'une jolie seconde force d'amateur; le duc d'Orléans et lui gagnent en trois parties deux mille louis qu'ils emportent tout de suite, et deux cents louis de pari, parce qu'on avait poussé en voyant la veine de leur côté. C'était donc cinquante louis qui revenaient à Desforges pour son quart. Il était modestement occupé à se chauffer dans la chambre des joueurs, lorsqu'un page vint lui dire que Monseigneur le demandait. Desforges se rend à cette invitation.--Vous avez parfaitement joué, monsieur, lui dit le duc d'Orléans; je serais enchanté que vous fussiez de nos parties toutes les fois que vos affaires vous le permettront. Ensuite, s'approchant d'une table couverte de rouleaux d'or, il en prend un, et le lui mettant dans la main:--Puisque vous m'avez fait gagner deux mille louis, ce n'est pas trop, je pense, de vous en offrir le vingtième, que je vous prie d'accepter.
La joie de Desforges peut aisément se passer de commentaires. Voler chez Louison, et du plus loin qu'il l'aperçut lui crier:--Un cabinet! ce fut l'affaire de moins de dix minutes. Louison obéit sans comprendre, et le même cabinet de l'autre jour les reçut tous les deux; là, sans autre forme de procès, Desforges l'embrassa de toutes ses forces, et, vidant ses poches plus chargées qu'elles ne le furent jamais depuis:--Tiens! vois, mon ange, comme tu m'as porté bonheur! voilà ce que je viens de gagner.--Pas possible!--Très-possible! Vite, Louison, un bon déjeuner! du mâcon vieux, un pâté de Lesage... tout ce que tu voudras! Je t'invite. Louison n'en revenait pas, elle ouvrait ses grands yeux et riait. Desforges fit claquer encore deux baisers sur sa joue de pêche, et l'on se mit à table. Oh! qu'ils sont jolis, ces déjeuners de tourtereaux! La petite nappe blanche resplendissait comme neige, les bouteilles au col élancé avaient le bouchon sur l'oreille; et dans les assiettes coloriées il se faisait un gentil remuement de couteaux et de fourchettes, interrompu par des regards brillants d'amour. On but à la santé du duc d'Orléans et à la santé de Louison, on chanta le beau temps qu'il faisait et les beaux jours que l'on avait à vivre. Un rayon de soleil entré par hasard faisait danser dans un coin les atomes d'or du plancher. Gracieux tableau! Le poëte et la servante n'avaient qu'un verre à tous deux, mais c'était le verre où l'on ne boit qu'à de rares intervalles, c'était le verre du bonheur!
Desforges avait alors vingt-deux ans. Il avait commencé par être pauvre, puis la pauvreté l'avait cédé à la poésie, et enfin la poésie le céda au mariage. La gradation était parfaitement observée. Comment ce mariage arriva, ou plutôt faillit arriver, c'est ce qu'il est facile de savoir. Mademoiselle Camille, fille d'un des premiers secrétaires de la police, était une grande brune de seize à dix-sept ans, fort bien faite, très-mince, haute en couleurs, peau un peu bise, beaux cheveux et belles dents. Desforges l'avait rencontrée dans le temps de Pâques au concert spirituel des Associés. Elle lui donna dans l'oeil, il lui donna dans le coeur; on leur persuada à tous deux qu'ils étaient nés l'un pour l'autre; et, un soir qu'il s'était attardé à la campagne des parents, comme il pouvait y avoir danger pour lui à se retirer, on lui fit signer un bout de promesse de mariage, moyennant quoi il put passer la nuit sous le même toit que mademoiselle Camille. C'était mettre le loup dans la bergerie; mais, ma foi! le secrétaire de la police avait quatre filles à marier, et il n'était pas fâché de se débarrasser de la plus grande.
Pourtant ce n'était pas tout d'avoir un gendre; encore fallait-il que ce gendre gagnât sa vie et exerçât une profession quelconque. En attendant la publication des bans, on obtint pour lui une place de surnuméraire dans le bureau de M. de Sartine. Dire qu'il s'y plut considérablement serait aller contre toutes les lois de la vérité. Il appela plus que jamais la littérature à son secours, et un matin qu'il s'ennuyait dans son grillage, il se mit à écrire une parade en un acte, qui, commencée à huit heures, fut terminée à midi. Le fameux Nicolet arriva en ce moment.--Tiens, lui dit le futur beau-père, prends cette pièce, et joue-moi cela tout de suite. Il n'y avait pas de réplique: Nicolet l'emporta, la joua dans la huitaine et en retira un argent immense; pour Desforges, il n'en eut pas un sou.
Il ne fut pas longtemps à se dégoûter de la police, comme il s'était dégoûté de la médecine et de la peinture. Cependant, il lui fallait absolument un état avant d'entrer en ménage, et les parents de sa future le pressaient de se décider. Choudard-Desforges se décida donc. Confiant dans les bravos qu'il avait obtenus sur plusieurs scènes de société, il se fit comédien, et, grâce à la protection de M. de Sartine, il obtint du maréchal de Richelieu un ordre de début à la Comédie-Italienne.
III
Desforges débuta, le 25 janvier 1769, dans l'emploi de Clairval ou des amoureux, par les rôles de Nouradin dans _Le Cadi dupé_, et de Colin dans _La Clochette_. Il fut accueilli du public avec une bienveillance marquée, et de ce moment il crut avoir mis le doigt sur sa véritable vocation. A bien réfléchir, en effet, cet homme ne pouvait pas être autre chose qu'un comédien, et un comédien de la Comédie-Italienne, c'est-à-dire un Lindor, un Azor, un Lubin, un Blinval, un troubadour à mollets et à roulades. Il y a une justice et une fatalité. Desforges fit sa vie publique de ce qui avait été sa vie privée: _il aima_ à appointements fixes; du reste, réunissant toutes les qualités de son emploi, il joua souvent au naturel et fut doublement récompensé, dans la salle et dans la coulisse. Les comédiens ont toujours été d'heureux personnages, lorsqu'ils ont eu de la figure, de l'esprit et du talent.
Il courut la province, comme tous ceux de ce temps-là; et, comme tous ceux de ce temps-là, il mena une vie ondoyante et cahotée. A Amiens, il adora une pâtissière de la rue des Verts-Aulnois; à Compiègne, il se trouva en rivalité avec Préville du Théâtre-Français, au sujet d'une figurante _de toute beauté_; à Versailles, il eut un duel et reçut deux coups d'épée, l'un sur le second os du sternum, l'autre le long de la première des fausses côtes, ce qui lui occasionna un séjour d'une huitaine au For-l'Évêque, où on lui donna la chambre de Mongeot, l'amant infortuné de la Lescombat. Mais alors on n'était pas bon comédien sans un bout de For-l'Évêque. Dans son _cachot_, Desforges tint table ouverte et fêta ses maîtresses, anciennes et nouvelles, avec du vin blanc et des huîtres; et s'il ne s'échappa point avec la fille du concierge, c'est que probablement l'ordre de sa mise en liberté arriva trop tôt.
Le reste de sa jeunesse se passa sur les grands chemins, en folle et belle compagnie, tantôt sur des charrettes de paille, tantôt en voitures de poste, jouant à la foire de Guibrai ou au château de M. de Choiseul, à Chanteloup: aujourd'hui Montauciel du _Déserteur_, Colin du _Maréchal_, ou Dorval de _Lucile_, gai compagnon toujours, coeur franc et désintéressé, tête chaude, santé robuste. Faut-il dire les noms de toutes celles qu'il a aimées en route, Gabrielle, Eugénie, Claimerade, Nina, Viviane, comédiennes ou grisettes, bourgeoises affolées, filles imprudentes? Lui seul a pu se reconnaître au milieu de ce prodigieux total. «Supposez un bibliomane, écrivait-il plus tard, autrement dit un homme fou de livres: autant il en voit, autant il en désire, autant il en acquiert; et lorsqu'ils sont en sa possession, il les feuillette et les refeuillette jour et nuit jusqu'à ce qu'il les sache sur le bout du doigt. Quand il est parvenu à cette entière et parfaite connaissance, il ne lit plus, mais il a une bibliothèque sur les tablettes de laquelle il les range suivant l'ordre de leur acquisition, de leur possession et de leur lecture. Tous ces livres sont étiquetés; en outre, il a un petit livret ou catalogue qu'il consulte en cas de besoin. Eh bien! le bibliomane, c'est moi; les livres, ce sont les femmes; la bibliothèque à tant de rayons, c'est le coeur, et le catalogue, la mémoire.»
Caen, Bordeaux, Marseille, reçurent tour à tour cet infatigable trouveur d'aventures. Dans cette dernière ville, le nombre de myrtes qu'il cueillit exaspéra à un tel point la jeunesse phocéenne qu'il fut forcé de résilier son engagement, après avoir mis trois ou quatre fois l'épée à la main et avoir sollicité vainement la protection des magistrats.--Parbleu, monsieur, lui répondait-on, soyez Don Juan tout à votre aise, mais alors ne chantez pas l'opéra!
IV
On s'est beaucoup entretenu vers cette époque d'un horrible événement arrivé le 28 novembre 1772, et dont Choudard-Desforges se trouva le témoin. Par une mesure bien peu politique dans une ville bouillante comme Marseille, on avait annoncé la veille: PAR ORDRE SUPÉRIEUR, la dix-huitième représentation de _Zémire et Azor_. Or, le public sut, je ne sais comment, que c'était la femme d'un magistrat, généralement détestée, qui avait demandé ce spectacle; en conséquence, les jeunes gens du parterre se promirent une petite vengeance pour le lendemain, vengeance qui dégénéra en catastrophe épouvantable, comme on va voir, et dont les papiers du temps n'ont pu donner un récit aussi exact que celui que nous reconstruisons sur les renseignements de Desforges lui-même.
Le lendemain, en effet, à trois heures, la salle de spectacle était pleine, ainsi que la rue des Carmes, où elle était située alors. Si compacte était la foule, que Desforges fut obligé de descendre de son logement par une fenêtre donnant sur la cour du théâtre, afin de pouvoir aller s'habiller et se tenir prêt. A l'heure où commence ordinairement le spectacle, l'orchestre joua l'ouverture, qui fut écoutée en silence; mais aussitôt que les acteurs parurent sur la scène, les exclamations du public commencèrent, et voici quel en était le sens:--Vous ne jouerez point _Zémire et Azor_ aujourd'hui, nous ne voulons point de _Zémire et Azor_! Trois fois l'ouverture fut recommencée et paisiblement écoutée, trois fois les acteurs se montrèrent et se virent éconduits. Enfin, la garde bourgeoise reçut l'ordre d'entrer dans le parterre; mais cette mesure fut accueillie par une risée unanime, et le parterre chassa doucement la garde bourgeoise par les épaules. A partir de cet instant, le tumulte ne fit que s'accroître. Le public s'obstinait à vouloir une tragédie, les magistrats à la lui refuser. Impatienté de ce débat, qui menace de se prolonger trop longtemps, un échevin ose prendre sur lui d'envoyer demander au commandant du château un détachement de deux cents hommes en armes. Ils arrivent. M. le comte de P***, qui les conduit, les remet à l'échevin, en lui disant:--Vous m'avez demandé du secours, en voilà; souvenez-vous qu'il s'agit de vos enfants. Mais celui-ci l'a écouté à peine: il fait disposer cent hommes dans la rue, et fait entrer les cent autres dans le parterre par les deux portes.--Mettez les à la consigne morts ou vifs! Tel est l'ordre barbare qu'il leur donne.
Le public continuait son tapage, ignorant ce qui se passait au dehors...
Cependant les grenadiers, baïonnette au bout du fusil, se sont glissés dans le parterre, sous la voûte des premières loges, et l'ont cerné. Soudain, un coup de feu se fait entendre. Il est suivi d'un autre, et puis d'un autre; bref, on en compte jusqu'à huit distinctement. Le rideau était levé; Desforges et les autres acteurs se trouvaient en scène, les balles leur sifflaient aux oreilles. Bientôt, les baïonnettes se joignant au feu, le sang coule de tous côtés dans le parterre: un jeune homme, cherchant à s'accrocher à l'amphithéâtre, est percé par derrière et tombe mourant aux pieds de son bourreau; un autre, franchissant l'orchestre, arrive sur le théâtre avec la cuisse fendue depuis le genou jusqu'à la hanche; un autre enfin, un jeune homme de dix-neuf ans, nommé Rémusat, déjà atteint d'un coup de baïonnette dans le flanc et d'une balle qui lui avait traversé la mamelle droite et l'omoplate gauche, se défendait encore, appuyé contre un des piliers du parterre et sur un de ses genoux. Un scélérat accourt le percer d'un second coup de baïonnette dans l'aine en disant: «Parbleu! voilà bien des façons pour mettre un homme comme ça à l'ombre!» Les soldats, furieux sans savoir pourquoi, chassaient devant eux une foule tremblante et sans armes. Le carnage ne s'arrêta que grâce à l'intrépidité de M. d'Onzembrune, capitaine de dragons, qui se précipita, l'épée à la main, de l'amphithéâtre dans le parterre, et se jeta au devant des grenadiers, à qui imposa son uniforme. Pour prix de son héroïsme, M. d'Onzembrune, après avoir été à minuit demander un asile à Desforges, fut obligé de s'enfuir une heure après pour aller en chercher un plus sûr à Nice.
Telle fut cette soirée atroce, qui laissa des traces profondes dans l'esprit des Marseillais. On a évalué le nombre des blessés à quatre-vingt-dix environ; peut-être ce chiffre est-il exagéré; Desforges ne se prononce pas là-dessus[4].
[4] Les événements les plus désastreux sont quelquefois accompagnés de circonstances burlesques; en voici un exemple. Un bon capitaine hollandais qui de sa vie n'était allé à la comédie, y vint ce jour-là pour son malheur. Ne se faisant aucune idée d'une chose qu'il n'avait jamais vue, il croyait que tout le tumulte auquel il assistait était la comédie elle-même; et il ne sortit de son erreur qu'au moment où il reçut un coup de feu qui lui cassa la cuisse. Il mourut dans la nuit, jurant, maugréant, et ne cessant de dire que s'il avait pu croire que tout ce train était sérieux, il aurait tué au moins une douzaine de ces forcenés.
Je reviens à mon récit. Peut-être le lecteur a-t-il souvenance d'une certaine demoiselle Camille, à laquelle notre héros avait bénévolement signé une promesse de mariage, un soir qu'il était tard et qu'il ne se souciait que médiocrement de rentrer chez lui. Il faut croire que les parents de la demoiselle avaient pris cette promesse très au sérieux, car dans un voyage que Desforges fit à Paris il se vit fort vivement inquiété pour ce que sa mémoire ne lui rappelait que comme une bagatelle. Néanmoins il n'y eut aucun moyen de faire entendre raison à ce mauvais sujet, qui ne se fit pas même un scrupule de rosser le père de mademoiselle Camille, pour lui apprendre à le laisser en repos. Ce dernier argument produisit son effet: Choudard-Desforges ne fut plus disputé au célibat, et, comme il avait fait rire M. de Sartine, il lui fut permis de partir pour Nantes, où l'attendait un brillant engagement.
Mais cette dernière aventure avait apparemment éveillé en lui certaines idées de moralité et d'ordre, car, une fois à Nantes, il se maria réellement et publiquement, à la grande satisfaction de bien des époux. Quatorze ans et trois mois, un bel oeil bleu, une bouche si petite que l'envie essayait de lui en faire un défaut; des lèvres fraîches, des dents de perles qui laissaient passage à un sourire charmant, un menton rond et potelé, les plus superbes cheveux blonds qu'il soit possible de voir, telle était Angélique Erbennert, telle était celle que Desforges avait choisie pour femme. Elle jouait les amoureuses et les ingénues dans l'opéra-bouffon et dans la comédie. Cette union, toute fortunée à son aurore, devait plus tard avoir des nuages, par suite du caractère ombrageux et jaloux de la jeune Angélique, à laquelle il arriva de tomber à coups de canne sur une ancienne maîtresse de son mari.
C'est à cette époque,--24 octobre 1775,--que les bonnes fortunes semblent commencer à abandonner Desforges; c'est à cette époque que, par manière de compensation, il se ressouvient de la poésie, cette ancienne compagne de sa jeune pauvreté. La poésie, qui ne garde pas rancune à ses amants infidèles, revint vers le _Colin en chef_ du théâtre de Nantes et le consola le mieux qu'elle put des bourrasques conjugales. Il avait alors trente ans. Il se reprit à rimer comme au temps où il n'en avait que dix-huit et où il ne possédait pour toute fortune que l'habit en peluche bleue de son grand-père. Malheureusement sa femme était un peu comme la femme d'Adam Billaut, qui prenait les neuf Muses pour les neuf maîtresses de son mari. Que de fois il lui fallut redescendre de son Olympe pour se mêler aux discussions les plus prosaïques et aux tracasseries les moins justifiées. Mais, hélas! ainsi finissent la plupart des hommes à bonnes fortunes; la dernière femme est celle qui venge toutes les autres. Cinq années s'écoulèrent de la sorte, cinq années de purgatoire, au bout desquelles, après avoir parcouru la moitié de l'Europe et avoir été attaché trois ans au théâtre impérial de Saint-Pétersbourg, Desforges revint se fixer pour toujours à Paris, _traînant l'aile et tirant du pied_.
V
Un soir que sa femme Angélique avait déchaîné sur lui tous les autans de l'hyménée, Desforges s'assit tristement devant sa modeste table de travail, et écrivit son chef-d'oeuvre, _la Femme jalouse_, chef-d'oeuvre de chagrin et d'amertume. Cette comédie,--il avait appelé cela une comédie!--eut un succès considérable de pleurs et de sanglots. Desforges la dédia à son véritable père, le docteur Petit, qui ne l'avait jamais quitté de vue. Ce fut le commencement de sa réputation littéraire, car nous croyons inutile de parler de ses premiers essais, représentés tant en province qu'à Paris. D'ailleurs, nous nous mettrons tout de suite à l'aise avec le lecteur en déclarant que nous n'avons affaire ici qu'à un écrivain du deuxième et même du troisième ordre.
_La Femme jalouse_, qui, de la Comédie-Italienne passa au répertoire du Théâtre-Français, se joue encore de loin en loin, et est écoutée avec faveur. Voici, sur cette pièce, l'opinion de la Harpe, que l'on ne peut accuser d'indulgence à l'égard des auteurs de son siècle: «C'est un drame où IL Y A quelque intérêt, ce n'est pas une bonne comédie. IL Y A dans le sujet un vice radical: la jalousie de la femme est fondée sur des apparences si fortes et si bien justifiées, qu'IL N'Y A PAS moyen de lui en faire un reproche. Ainsi le but moral est manqué; mais ces apparences produisent des situations qui ont de l'effet au théâtre. Le style est naturel et facile, sans déclamation, sans écarts et sans jargon; il est vrai qu'IL Y A peu de vers heureux. Les caractères, d'ailleurs, sont dessinés avec vérité, et la pièce marche bien.» Quoique écrites dans ce mauvais style qui est particulier à l'auteur du _Cours de littérature_, ces lignes résument assez notre opinion personnelle.
J'ignore si ce drame corrigea quelques femmes, mais ce que je sais parfaitement, c'est qu'il ne corrigea pas celle de Desforges. Il l'avait fait débuter aux Italiens et recevoir à quart de part quelques mois après ses débuts. «Superbe femme, talent médiocre,» disent les almanachs du temps. Le seul rôle où elle ait marqué est celui de la comtesse d'Arles dans _Euphrosine et Coradin_.
Acquis désormais tout entier à la littérature, Choudard-Desforges composa et fit représenter, dans l'espace de dix-huit ans, une trentaine de pièces environ. Au nombre des drames que l'on peut citer après _la Femme jalouse_, n'oublions pas _Tom Jones à Londres_, qui se fait remarquer par d'intéressantes péripéties et une certaine originalité d'allures. Desforges a écrit encore une foule d'opéras-comiques, en compagnie de Grétry, de Philidor, de Jadin; les principaux sont: _Joconde_, _l'Épreuve villageoise_, _Griselidis_, _l'Amitié au village_, et _Jeanne d'Arc à Orléans_.
De plus, il a, un des premiers, tracé la voie au mélodrame par sa pièce intitulée: _Novogorod sauvée_. Voici un compte-rendu que nous trouvons dans un recueil périodique: «_Novogorod sauvée_ est un de ces ouvrages dont le premier effet est horrible et repoussant, et que l'on aime à revoir ensuite, lorsque l'âme, revenue du trouble qu'elle a éprouvé, permet à l'esprit de se familiariser avec eux. Lorsque cette pièce fut donnée à Paris pour la première fois, le second acte jeta les spectateurs dans un état d'anxiété stupide; on sortit du spectacle en frémissant; la curiosité amena l'affluence; insensiblement on s'accoutuma à la voir, et l'espoir d'un dénoûment heureux atténua ce que le noeud pouvait avoir d'atroce... Les costumes ont été exécutés sur les dessins qu'en a fait faire M. Desforges. Cet écrivain a demeuré trois ans à Saint-Pétersbourg; ainsi, on peut regarder comme un modèle exact ses costumes russes.» (_Costumes et Annales_ des grands théâtres de Paris, par M. de Charmois; année 1788.)
Mais ce qui est vraiment un hasard extraordinaire et joyeux dans son existence semée de récifs conjugaux, c'est cette grande parade du _Sourd ou l'Auberge pleine_ qu'il écrivit de verve, en un jour d'ivresse ou d'oubli bien certainement. _Le Sourd_, donné d'abord au théâtre de mademoiselle Montansier, passa ensuite sur le théâtre de la Cité, pour arriver enfin à la Comédie-Française, où il eut sa place à côté du _Médecin malgré lui_. Baptiste cadet, et Brunet plus tard, se sont fait une réputation dans le rôle de _M. Dasnières_, qui est devenu un type comme M. Deschalumeaux et M. Dumolet. Le moment où M. Dasnières dresse son lit sur une table, se fait des rideaux avec la nappe et des draps avec les serviettes, se déshabille, se couche et éteint sa chandelle avec son soulier, ce moment-là, dis-je, étoilé de quolibets grotesques et de calembours triomphants, soulevait des trépignements d'hilarité par toute la salle.
Desforges paraît avoir embrassé franchement les principes révolutionnaires, si l'on en juge du moins par les pièces de circonstance auxquelles sa plume ne se refusa pas: _la Liberté et l'Égalité rendues à la terre_, _Alisbelle, ou les Crimes de la féodalité_, deux opéras composés pour la République, et représentés en 1794. A ces déclamations sans talent nous préférons de beaucoup les innocents coq-à-l'âne de M. Dasnières. Mais que voulez-vous? Sommes-nous bien sûrs que Desforges ne cherchait point dans la politique une distraction à ses infortunes maritales?
Une fois sur cette pente, il est hors de doute que le pauvre homme ne fût tombé dans le mélodrame le plus sombre. Heureusement pour lui que la loi du divorce fut décrétée, et qu'il fut, comme on le suppose bien, un des premiers à bénéficier de cette loi. Son contentement fut tel, qu'il en composa sur l'heure une comédie intitulée: _les Époux divorcés_, sa dernière comédie. Après quoi il se remaria avec une veuve pour laquelle il _soupirait_ depuis longtemps; et le ciel, touché de ses malheurs, lui fit rencontrer dans ce second hymen la paix qu'il avait si vainement cherchée.
Quant à madame Angélique Desforges, elle épousa l'acteur Philippe, des Italiens, qui n'avait pas son pareil dans l'emploi des tyrans et des _tabliers_.