Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5

Part 9

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ROSAMBERT.

Cependant il faut prendre garde: on ne badine point avec le coeur! c'est

la partie noble... Vous sentez bien que, si je l'assiégeois, ce ne

seroit pas pour ne le pas prendre; et, quand je l'aurois pris,

j'enfilerois tout droit la grande route de Saint-Pétersbourg pour aller

faire une visite à cette ambitieuse impératrice... A-t-elle un bon

sommeil?

MADEMOISELLE DE BRUMONT.

Docteur, les ambitieux ne dorment guère.

ROSAMBERT.

Oh! c'est de madame que je parle.

LA COMTESSE, _riant toujours_.

Moi, c'est autre chose; depuis quelque temps je dors mal... (_Elle prit

un air sérieux et tendre; puis, me lançant un regard prompt, mais

significatif, elle ajouta_:) Je n'ai pourtant jamais eu qu'une ambition,

celle de me passer des ordonnances du médecin.

ROSAMBERT.

Vraiment, belle dame, je conviens que le meilleur seroit de pouvoir s'en

passer; mais il faut céder à la nécessité quand elle presse... A la fin

de la campagne, je reviendrois me délasser dans mon sérail... Mais je

voudrois avoir des Françoises dans mon sérail! et vous, Monsieur le

comte?

M. DE LIGNOLLE.

Moi aussi.

ROSAMBERT.

Ah! c'est qu'il en faut convenir, il n'y a rien de si aimable que les

Françoises! J'en vois ici plusieurs qui sont charmantes; et, pour votre

part, Monsieur, vous en possédez une qui en vaut mille; mais jugez quels

délices ce seroit si vous en aviez encore deux ou trois cents comme

celle-là, sans compter beaucoup d'autres que vous feriez venir d'Italie,

d'Espagne, d'Angleterre, de Golconde, de Cachemire, de l'Afrique, de

l'Amérique, et de toutes les parties du monde enfin!

LA BARONNE, _en riant_.

Doucement, Docteur. Quel sultan vous seriez!

LA COMTESSE, _à son mari_.

Je crois que tant de monde ne vous donneroit que de l'embarras.

ROSAMBERT, _à la comtesse_.

Oui! un petit mouvement d'humeur jalouse! N'allez pas vous fâcher contre

moi: ce n'est pas sérieusement que je conseille à monsieur le comte...

(_A M. de Lignolle._) Lui donnez-vous beaucoup d'exercice?

M. DE LIGNOLLE.

De l'exercice? Elle en prend trop, elle se tue.

ROSAMBERT.

Les jeunes femmes aiment cela, et elles ont raison. Il est rare qu'elles

s'en trouvent mal. Madame a de l'appétit?

LA COMTESSE.

J'en avois, je le perds.

ROSAMBERT.

Vous le perdez... Vous ne dormez pas... Belle dame, votre âme est

affectée de quelque peine secrète.

M. DE LIGNOLLE.

Docteur, vous vous connoissez aux affections de l'âme.

ROSAMBERT.

Mieux que personne.

M. DE LIGNOLLE.

Mieux? c'est bientôt dit. Mais voyons, souffrez que je mette votre

profond savoir à l'épreuve: mon âme à moi, est-elle dans son assiette

ordinaire?

ROSAMBERT.

Votre âme? croyez-vous que je ne vois pas bien qu'il y a dans ce

moment-ci quelque chose qui la gêne?

M. DE LIGNOLLE.

Eh quoi?

ROSAMBERT, _avec humeur_.

Vous me poussez! je vais tout dire: ce qui met votre âme à la gêne,

c'est d'abord l'état de madame, parce que, si la maladie devenoit

sérieuse et que votre épouse en mourût, vous seriez obligé de rendre la

dot.

M. DE LIGNOLLE, _avec hauteur_.

Monsieur le docteur, vous me manquez!

ROSAMBERT, _avec vivacité_.

C'est votre faute, Monsieur le comte. Pourquoi ne traitez-vous pas les

savans avec la considération et les ménagemens qu'ils méritent?... Ce

qui tourmente encore votre âme, c'est la composition de quelque ouvrage

d'esprit qui ne va pas aussi bien que vous le voudriez. Car moi, je ne

m'arrête pas à votre habit, qui me dit que vous êtes homme d'épée: c'est

votre âme que je regarde; elle est peinte... dans votre maintien,...

dans vos yeux. J'y vois que vous cultivez les lettres avec succès.

M. DE LIGNOLLE, _avec joie_.

Vous voyez très bien, vous êtes un fort habile homme... Il est vrai que

je suis maintenant très tourmenté d'une charade...

ROSAMBERT.

Quoi! j'aurois le bonheur de parler à ce monsieur de Lignolle qui

remplit les papiers publics de ces quatrains, qui alimente le _Mercure_

de ces petits chefs-d'oeuvre...?

M. DE LIGNOLLE, _transporté_.

Chefs-d'oeuvre? Vous êtes trop bon. Au reste, je suis le monsieur de

Lignolle dont vous parlez.

ROSAMBERT.

Oh! Monsieur, pardonnez-moi le peu de respect...

M. DE LIGNOLLE.

Vous vous moquez! pardonnez vous-même: car j'avoue qu'en effet il est

difficile de pousser plus loin la science de l'âme...

ROSAMBERT.

J'ai entendu dire que madame la comtesse se mêloit aussi de charades.

LA COMTESSE.

Oui, j'en ai fait une.

ROSAMBERT.

Très bien, belle dame; et continuez, cela vous dissipera. N'allez pas

vous inquiéter de votre maladie: votre maladie ne sera rien. Il y a

seulement dans tout cela un peu de plénitude... Oui, il y a de la

plénitude. Mais d'où vient?

* * * * *

Il mit sa tête dans ses mains et parut longtemps réfléchir; puis il

regarda la comtesse avec la plus grande attention. «D'honneur,

s'écria-t-il ensuite, je n'y conçois plus rien! car, enfin, c'est une

maladie de fille! et pourtant cette jolie personne est madame la

comtesse. (_A M. de Lignolle, très bas, mais très distinctement, de

manière que nous ne perdîmes pas un mot_:) Dites-moi: vous négligez donc

beaucoup votre charmante femme?» Nous ne pûmes entendre la réponse du

mari; mais Rosambert reprit: «Il faut bien que cela soit, car il y a

plénitude, engorgement, pléthore complète; et, si vous n'y mettez ordre,

la jaunisse infailliblement viendra; et après la jaunisse,... ma foi!

vous rendriez la dot, prenez-y garde.»

* * * * *

M. DE LIGNOLLE, _d'une voix altérée_.

Je vous assure que ce n'est pas la dot...

ROSAMBERT, _à Mme de Lignolle_.

Combien y a-t-il donc que vous êtes mariée?

LA COMTESSE.

Bientôt huit mois, Docteur.

ROSAMBERT.

Huit mois! mais vous devriez être sur le point d'accoucher... Monsieur

le comte, vite un enfant à madame. Un enfant dès ce soir, ou je ne

réponds plus des événemens.

M. DE LIGNOLLE.

Docteur, observez...

LA MARQUISE D'ARMINCOUR, _durement_.

Point d'observations. Un enfant!

LA BARONNE, _d'un ton caressant_.

Un enfant à cette petite. Qu'est-ce que cela vous coûte!

M. DE LIGNOLLE.

Mais...

ROSAMBERT, _d'un ton amical_.

Ah! pas de mais! Un enfant!

LA MARQUISE D'ARMINCOUR, _en pleurant_.

Hélas! Monsieur le docteur, vous lui ordonnez peut-être l'impossible.

ROSAMBERT, _en montrant la comtesse_.

Comment! l'impossible? est-ce que madame ne le voudroit pas?

LA COMTESSE, _les larmes aux yeux_.

Je... je...

MADEMOISELLE DE BRUMONT, _se jetant aux genoux de Mme de Lignolle, très

bas_.

Éléonore, songe à moi, songe à notre enfant... (_Haut._) Madame la

comtesse, si vous payez de quelque retour le tendre attachement de votre

tante et celui de vos amis et le mien, dites que vous le voulez.

* * * * *

La comtesse leva les yeux au ciel, puis les ramena sur moi; puis,

laissant tomber sa main dans la mienne, elle fit entendre avec un

profond soupir le fatal: _Je le veux._

* * * * *

ROSAMBERT, _à M. de Lignolle_.

Elle le veut, qu'avez-vous à dire?

MADAME D'ARMINCOUR, _avec des sanglots_.

Qu'il ne le peut pas, le traître!

ROSAMBERT.

Qu'il ne le peut pas! voilà ce qu'on ne me fera jamais entendre. La

répugnance n'est pas probable. Cette femme est charmante!... Ce n'est

pas non plus foiblesse physique, vous êtes tout jeune encore. Quel âge à

peu près? Soixante ans?

M. DE LIGNOLLE, _un peu fâché_.

Guère plus de cinquante, Monsieur.

ROSAMBERT.

Vous voyez bien; mais, en eussiez-vous le double, voilà des appas

capables de ressusciter un centenaire.

LA BARONNE.

Oui, Docteur; mais permettez une citation:

On dit qu'on n'a jamais tous les dons à la fois,

Et que les grands esprits, d'ailleurs très estimables,

Ont trop peu de talent pour former leurs semblables.

(DESTOUCHES, _Philosophe marié_.)

ROSAMBERT.

Messieurs les gens d'esprit, soit. Mais un homme de génie! un homme

comme monsieur est en tout point supérieur aux autres hommes... Attendez

cependant, il est très possible que nous ayons tous raison, et je vais

vous le démontrer: les gens qui composent forcent, par de perpétuelles

méditations, le sang et les humeurs à se porter continuellement vers la

tête. C'est donc au cerveau que tous les esprits affluent.

Malheureusement le cerveau, sans cesse exercé, ne se fortifie qu'aux

dépens des autres parties qui languissent. Tenez, par exemple: le bras

gauche, dont vous vous servez bien moins que du bras droit, n'est-il pas

aussi le plus foible, et de beaucoup? Eh bien! voilà précisément ce que

c'est. La tête d'un homme de lettres est son bras droit; chez lui tout

le reste est gauche. C'est tant mieux pour la gloire; mais c'est tant

pis pour l'amour.

MADAME D'ARMINCOUR.

Je me soucie bien de la gloire, moi! ai-je marié ma nièce pour qu'on lui

fît de la gloire?

ROSAMBERT.

Vraiment! voilà ce que disent toutes les dames; mais consolez-vous, il y

a du remède à cela. Moi, qui vous parle, j'ai fait, en pareil cas, une

cure miraculeuse. C'étoit pour une académie de province. Oui, toute une

académie étoit attaquée du mal dont monsieur paroît considérablement

affligé. On ne voyoit dans cette petite ville que des visages de femmes

allongés et jaunes. Les épouses de province, qui n'entendent point

raillerie sur l'article, ne mourroient pas sans se plaindre. Elles

crioient contre la littérature; elles crioient! C'étoit un tapage

d'enfer. Leur bonne étoile voulut que je passasse dans le pays; on me

reconnut, je fus appelé. Je vis d'abord qu'en rétablissant l'équilibre

des humeurs et le cours du sang, chaque chose reviendroit d'elle-même à

son état naturel. Je fis pour mes littérateurs, qui vouloient bien

redevenir des hommes, une potion excellente, merveilleuse; une potion!

une potion enfin! Le succès fut prodigieux. Dès le lendemain, chacune

des crieuses avoit le teint sensiblement nettoyé. Mais ce qu'il y eut de

plus remarquable dans cette aventure, c'est qu'à neuf mois de là, le

même jour, presqu'à la même heure, toutes mes académiciennes

accouchèrent chacune d'un garçon bien fort, bien constitué; d'un garçon,

voyez-vous! parce que les pères y avoient mis une ardeur incroyable...

Ce qui me fait rire, c'est une plaisante circonstance que je me

rappelle. Imaginez que ce jour d'accouchement, pour lequel ces dames

sembloient s'être donné le mot, étoit justement un jour d'assemblée.

Chaque mari perdit son jeton. Ce fut un grand sujet de chagrin pour les

chefs de la littérature; ce fut un grand sujet d'amusement pour toute la

ville. Monsieur le comte, je vais rentrer chez moi, afin de vous

composer une potion pareille. Seulement j'estime qu'ayant plus de génie

que ces messieurs, vous devez être plus malade qu'ils ne l'étoient: en

conséquence, je doublerai les doses. Ce soir, je vous enverrai le

paternel breuvage, avalez-le-moi d'un trait, et je vous réponds que

cette nuit madame en aura des nouvelles. Demain matin, Mlle de Brumont

et moi, nous viendrons admirer l'effet du remède. (_Il ajouta d'un ton

plus bas_:) N'y manquez pas, au moins, cela presse. Ce seroit vraiment

dommage d'enterrer cette jeune femme,... et de rendre sa dot. Je vous

quitte, tout Paris m'attend. Bonjour, Monsieur; votre serviteur,

Mesdames.

* * * * *

Son départ me soulagea d'un pesant fardeau: car je voyois le docteur de

plus en plus s'animer, et je tremblois qu'il n'eût déjà trop loin poussé

la plaisanterie. L'air satisfait de M. de Lignolle et son ton plein de

confiance me rassurèrent. Sans être ému des pressans reproches de Mme

d'Armincour, il lui fit cette orgueilleuse réponse: «Est-ce ma faute si

l'amour et la gloire ne s'accordent point? N'avez-vous pas entendu le

docteur? C'est un fort habile homme, je vous le certifie; et, puisqu'il

se charge de rétablir l'équilibre, vous verrez ce soir, vous verrez!» Il

s'en alla très content de lui.

Dès qu'il fut parti, la baronne, qui n'en pouvoit plus, éclata de rire.

«Où donc avez-vous déterré ce médecin vraiment aimable?

demanda-t-elle.--En effet, interrompit la comtesse, qui rioit et

pleuroit en même temps, il est bien amusant, votre ami. Bien amusant! il

a trouvé le moyen d'égayer l'un des plus pénibles momens de ma vie.--Et

ce qu'il dit est plein de raison, s'écria Mme d'Armincour, plein de

sens! Comment s'appelle ce charmant garçon?--Rosambert.--Le comte de

Rosambert? dit la baronne; le malheureux amant de Mme de B...? J'ai

entendu parler de lui très avantageusement. Il me paroît digne de sa

réputation.--Le comte de Rosambert? répéta la marquise; mais c'est bien

ce nom-là,... c'est bien celui dont on m'a parlé pour... Il est votre

intime ami?--Oui, Madame.--J'en suis fort aise, ce jeune homme porte sa

recommandation sur sa figure; il ne m'a pas l'air d'être un monsieur de

Lignolle.»

Mme d'Armincour ne tarda point à me demander poliment si je ne m'en

allois pas. La comtesse aussitôt déclara qu'elle prétendoit que je

restasse avec elle toute la journée; elle protesta même que je ne la

quitterois qu'au moment fatal; et que, si elle étoit contrainte à me

renvoyer plus tôt, M. de Lignolle n'entreroit pas dans son appartement.

«Encore une imprudence! s'écria la marquise. Madame, je vous répète

qu'il est temps que tout cela finisse. On commence à causer dans le

monde. Il faut que des bruits très fâcheux s'y soient répandus sur votre

compte, puisque plusieurs fois, depuis quelques jours, on s'est permis

de faire, même devant moi, beaucoup de mauvaises plaisanteries sur une

mademoiselle de Brumont pour laquelle vous aviez, disoit-on, l'amitié la

plus vive; et comment votre secret, un secret de cette nature, confié

depuis trop longtemps à tant de personnes, pourroit-il être bien gardé?

Ma nièce, je vous en supplie, conduisez-vous désormais par mes conseils.

Si ce n'est pas pour l'amour de moi, que ce soit pour l'amour de vous.

Ma nièce, ne vous perdez pas, ne vous obstinez point à garder

aujourd'hui...--Ma tante, je veux qu'elle reste jusqu'au soir, et que

demain, de bonne heure, elle vienne essayer de me consoler...--Vous

voulez qu'elle reste? Il y faut bien consentir. Vous permettrez du moins

que je ne vous quitte pas.--Hélas! vous pourriez nous quitter sans aucun

risque; vous le pourriez aujourd'hui comme demain... Le même jour, je

vous le jure, ne verra pas un partage odieux.»

Mon Éléonore, quoiqu'en effet la marquise ne nous quittât point, trouva

le moment de me dire: «Ma tante ne sait pas que tu as dernièrement passé

la nuit ici, j'ai prié M. de Lignolle de le lui laisser ignorer; je l'en

ai prié sous prétexte que Mme d'Armincour, naturellement causeuse, le

diroit peut-être à quelqu'un qui, par hasard, pourroit le rapporter à

ton père et te donner beaucoup de chagrin. Ainsi, tu vois, mon bon ami,

que nous pourrons avoir encore plus d'une nuit fortunée... Mais ce ne

sera ni demain, ni même... Oh! je ne pourrois pas ainsi passer tout d'un

coup des bras d'un homme aux bras de mon amant.»

La journée, qui fut triste, nous parut néanmoins trop courte. On ne

manqua pas d'apporter la potion fatale. Le comte s'en empara d'abord

avec avidité; mais nous le vîmes, dès qu'il l'eut goûtée, faire une

terrible grimace. Il finit même par mettre sur la cheminée le vase

heureusement à peu près vide, et Mme d'Armincour ne put jamais le

décider à boire la petite quantité de liquide qu'il venoit de laisser.

Le moment cruel arriva. La comtesse se mit au lit quand minuit fut

sonné. Je la vis mouiller son traversin de ses larmes, je la vis baiser

furtivement la place où ma tête avoit reposé la surveille. Ma chère

Éléonore! quel adieu sa voix me fit entendre, et de quel regard elle

l'accompagna! mon âme en fut déchirée. Cet accent plaintif et ce

douloureux coup d'oeil sembloient également me reprocher l'horrible

sacrifice qui devoit bientôt s'accomplir. Ma chère Éléonore! elle étoit

pâle et tremblante comme un criminel condamné. Est-ce bien là cependant,

est-ce là cette femme qui, six mois auparavant, disoit à son mari, d'un

ton si décidé: _Je le veux_? Amour, ô tout-puissant amour! quel empire

exercez-vous donc sur nos esprits et dans nos coeurs?

Je rentrai chez moi désespéré. M. de Belcour fit de vains efforts pour

dissimuler l'intérêt qu'il prenoit à mes nouveaux chagrins. Quelle nuit

je passai! Pardonnez pourtant, ma Sophie, pardonnez: ce ne fut pas tout

à fait vous qui, cette fois, causâtes ma cruelle insomnie; mais du moins

vous sûtes encore, autant que votre infortunée rivale, exciter mes vifs

regrets et ma tendre commisération; mais du moins vous fûtes à mon lever

l'objet de ma première sollicitude.

«Mon père, vous m'aviez dit que dans quinze jours nous irions chercher

ma femme; plus de quinze jours se sont écoulés...--J'ai, me répondit-il

avec assez d'embarras, j'ai des affaires indispensables à terminer

d'abord... Je ne crois pas que maintenant cela puisse être long...

Prends patience encore quelques jours, seulement quelques jours.--Adieu,

mon père.--Où donc allez-vous de si bonne heure?--M'habiller pour me

rendre chez la baronne, et de là chez la comtesse... Vous me l'avez

permis... Je reviendrai sûrement dîner avec vous, mon père.»

Nous n'allâmes point chercher Rosambert: il nous avoit donné son heure;

et nous fûmes chacun de notre côté si exacts qu'en arrivant à l'hôtel de

M. de Lignolle, nous vîmes dans la cour la voiture du médecin. C'étoit

un carrosse de louage assez bien choisi pour la circonstance: de grands

marchepieds à la françoise, une caisse étroite et longue, une espèce de

vis-à-vis gothique; la demi-fortune d'un docteur. Nous rencontrâmes

Rosambert qui montoit gravement l'escalier. Mme d'Armincour vint, les

larmes aux yeux, nous ouvrir la chambre à coucher de sa nièce. Sa nièce,

au contraire, se précipita dans mes bras avec tous les signes de la plus

grande satisfaction. Surpris, je lui demandai fort sèchement ce qui

pouvoit lui causer de si joyeux transports. «Félicite-moi!

s'écria-t-elle. Applaudis-toi! ce monsieur de Lignolle,... il n'est

toujours pas changé,... il n'est toujours pas M. de Lignolle;... et moi,

je ne suis toujours pas sa femme. Ton Éléonore n'est qu'à toi.»

A l'instant même, M. de Lignolle, qui avoit sans doute entendu le

médecin arriver, entra; et, sans montrer aucune espèce de confusion, il

adressa la parole à Rosambert: «Docteur, l'équilibre n'est pas rétabli;

que dites-vous de cela?--Ce que je dis! que ce n'est pas la faute de mon

remède; que vous êtes un homme de génie comme on n'en voit

guère.--Heureusement! s'écria la tante.--Un homme de génie incurable,

poursuivit Rosambert; un homme de génie dont la tête sera toujours

étonnante, mais qui du reste demeurera impotent toute sa vie.--Peut-être

aurois-je bien fait de ne pas laisser cela? reprit le comte en montrant

la fiole.--Certainement, vous auriez bien fait; mais n'importe. Ce que

vous avez bu, Monsieur, auroit pu suffire à quatre littérateurs

ordinaires, et je ne sais pas amuser mes malades: puisque cela ne vous a

rien fait, vous n'en reviendrez point. Jamais vous n'en reviendrez,

jamais.--Quoi! vous pensez que le cours...»

Le comte fut interrompu par la brusque arrivée de son frère, le vicomte

de Lignolle, capitaine de vaisseau. L'impatient marin se précipita dans

l'appartement de sa belle-soeur, sans attendre qu'on l'eût annoncé.

C'étoit un homme de cinq pieds dix pouces, gros et fort à proportion,

une espèce d'Hercule; au reste, des cheveux noirs, de grandes

moustaches, une longue épée; l'air du monde le plus farouche, tous les

gestes d'un grenadier, tout le maintien d'un coupe-jarret.

* * * * *

LE CAPITAINE.

Bonjour, mon frère; bonjour, tout le monde.

M. DE LIGNOLLE, _d'un ton préoccupé_.

Bonjour, mon ami... (_A Rosambert._) Vous pensez que le cours du sang et

des humeurs est invinciblement déterminé?...

LE CAPITAINE.

Qui est malade ici?

ROSAMBERT.

Madame votre belle-soeur.

LE CAPITAINE.

Elle est malade, cette femme! c'est peut-être tant mieux. Corbleu! nous

verrons.

LA BARONNE, _tout bas à Mlle de Brumont, qui vient de lancer au vicomte

un coup d'oeil menaçant_.

Je crois vous avoir quelquefois parlé de cet énorme personnage. Sa venue

ici ne me paroît pas d'un bon augure. De la patience, surtout, et de la

modération.

ROSAMBERT.

Monsieur votre frère aussi n'est pas tout à fait comme il devroit être.

LE CAPITAINE.

Qu'as-tu donc?

M. DE LIGNOLLE.

J'ai... que je n'ai pas d'équilibre.

LE CAPITAINE.

Corbleu! tu veux rire, je crois? Je te vois bien planté sur tes deux

jambes, et tu te tiens aussi droit que moi!

ROSAMBERT.

Il n'est pas question d'un pareil équilibre. C'est l'équilibre de tout

le monde, celui-là. Ce qui manque à monsieur, c'est la juste proportion

des affections du corps...

M. DE LIGNOLLE.

Et des affections de l'âme: voilà.

LE CAPITAINE.

Oh! les affections de l'âme! j'étois bien étonné que tu ne m'en eusses

pas déjà étourdi... (_A Rosambert._) Écoutez donc, mon cher monsieur:

c'est peut-être beau ce que vous me dites; mais que cinq cents diables

m'emportent si j'y comprends un mot!

ROSAMBERT.

Cela est clair pourtant; je vais, au reste, vous l'expliquer encore: le

corps de la femme est malade, parce que l'esprit du mari se porte trop

bien. J'ai ordonné, pour la santé de madame, qu'elle fît un enfant...

LE CAPITAINE.

Qu'elle fît un enfant! A propos, mon frère, sais-tu bien qu'on dit que

ta femme n'a pas besoin de toi pour cela?

MADEMOISELLE DE BRUMONT.

Voilà un _à propos_ d'une impertinence... Savez-vous bien, vous,

Capitaine, que, si tous les officiers de la marine vous ressembloient,

ce seroient de fort vilains messieurs!

LE CAPITAINE.

Ma petite demoiselle, auriez-vous un frère, par hasard?

MADEMOISELLE DE BRUMONT.

Eh bien! si j'en avois un?

LE CAPITAINE.

Quand vous en auriez trente, je les prierois les uns après les autres de

venir derrière le couvent des Chartreux...

MADEMOISELLE DE BRUMONT.

Capitaine, je crois, malgré vos airs terribles, que le premier qui s'y

rendroit pourroit épargner le voyage à tous les autres.

LE CAPITAINE, _avec mépris_.

Vous êtes bien heureuse de n'être qu'une femme!

* * * * *

Le ton dont il prononça ces paroles me rassura pleinement sur le sens

très équivoque de ses questions précédentes. J'allois répliquer avec

chaleur, quand la baronne, qui ne cessoit de veiller sur moi, me dit

tout bas: «Pour Dieu, modérez-vous! Songez qu'il y va du salut de votre

Éléonore.» Cependant Mme de Lignolle, avec la vivacité qu'on lui

connoît, venoit de signifier à son insolent beau-frère que, s'il

continuoit à lui manquer ainsi de respect, elle le feroit tout à l'heure

mettre à sa porte. «Ne faites pas attention à ce qu'il dit, s'écria le

comte: c'est une tête chaude.»

* * * * *

ROSAMBERT, _au capitaine_.

Monsieur, quiconque vous a tenu l'impertinent propos que vous venez de

rendre en a menti. Je suis fait pour m'y connoître; et tout à l'heure,

si on l'exige, je vais signer que madame la comtesse a, tout au

contraire, grand besoin de son mari pour cela. Malheureusement, monsieur

le comte n'a pas du tout besoin de sa femme, lui! Pas du tout. Il est

constitué de manière que, dans tout son individu, l'esprit l'emporte de

beaucoup sur la matière.

LE CAPITAINE.

Oui! il n'est pas trop bête, mon frère; il compose des...

ROSAMBERT.

Fort bien! mais ce n'est pas avec de l'esprit qu'on peut faire un enfant

à sa femme. J'aurois donc voulu, dans ce sujet-ci, forcer l'esprit à

suspendre un peu ses opérations, pour qu'il n'empêchât plus le corps de

faire quelquefois les siennes. J'aurois voulu rétablir l'équilibre.

M. DE LIGNOLLE, _au capitaine en riant_.

Il n'y a point réussi. Tiens! toi qui te mêles de chimie, regarde un peu

ceci; j'en ai bu tout ce qui manque dans la fiole.

LE CAPITAINE, _après avoir remué le vase et mis sur la langue une goutte

du liquide_.

Corbleu! quel est l'âne fieffé qui l'a composé, ce breuvage de cheval?

M. DE LIGNOLLE.