Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5
Part 8
Fonrose. Peu s'en falloit qu'il ne fût minuit. Nous avions jugé
convenable de ne point aller plus tôt chez la comtesse, de peur que la
marquise ne fût pas encore retirée dans son appartement. Aussi Mme de
Fonrose, arrivant avec moi chez M. de Lignolle, eut-elle l'attention de
ne point souffrir que son carrosse entrât dans la cour de l'hôtel, parce
qu'il ne falloit troubler le sommeil de personne. Il n'y avoit plus chez
la comtesse que ses femmes et son mari; sa tante étoit allée coucher,
comme nous l'espérions. «Comment! si tard? dit le comte.--Nous voulions,
répondit la baronne, venir vous demander à souper, nous avons été
forcément retenues ailleurs. Mademoiselle, ne pouvant plus, à l'heure
qu'il est, rentrer dans son couvent, n'a point accepté le lit que je lui
offrois. Elle a mieux aimé venir vous redemander, pour cette nuit, la
petite chambre qu'elle occupoit ici dans des temps plus heureux.--Elle a
bien fait, répliqua-t-il.--Très bien! s'écria mon Éléonore; et
qu'elle vienne le plus souvent possible me surprendre aussi
agréablement.--Monsieur votre père vous a donc mise au couvent? reprit
M. de Lignolle.--Oui, Monsieur.--Où cela?--Pardon, il ne m'est permis de
recevoir personne.--J'entends, poursuivit-il tout bas et d'un ton
mystérieux: c'est à cause du vicomte.--Le moyen de vous rien
cacher?--Oh! j'en étois sûr, parce que les affections de l'âme me sont
familières. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que j'ai vainement cherché ce
jeune homme à Versailles; personne ne l'y connoît.--Je vous ai déjà dit,
interrompit Mme de Fonrose qui prêtoit l'oreille, qu'il avoit en effet
du crédit chez le ministre, mais qu'il se montroit rarement à la
cour.--Et moi, j'ai prié qu'on ne me parlât jamais de lui, s'écria la
comtesse.--A propos, reprit le comte, je vous en veux.--De quoi?--Il y a
quinze jours, vous venez au Gâtinois pour cette fête, et dès le matin
vous partez sans...--On vous aura sûrement dit que des ordres pressans
m'avoient forcée de revenir à Paris.--Et les charades, poursuivit-il,
comment vont-elles?--Assez mal depuis quelques semaines. Hier pourtant
j'ai recommencé; mais si peu, si peu!--Tant pis. Allons, Mademoiselle,
il faut réparer le temps perdu.--Très incessamment, Monsieur.--Tenez!
voilà votre écolière que vous négligez, prenez-y garde: on prendra de
l'humeur, on vous renverra, et c'est moi qu'on choisira pour vous
remplacer.--Non, Monsieur, répondit vivement Mme de Lignolle, n'y
comptez pas. Il n'y a pas longtemps que cela m'a été proposé; mais je me
suis déclarée, cela ne sera point.--Comment donc! est-ce mademoiselle
qui vous a fait cette étrange proposition?--Non, Dieu merci!--Là! là!
Madame, elle y viendra peut-être. Vous verrez, ajouta-t-il en me
frappant sur l'épaule, vous verrez que c'est à la longue un métier
fatigant.--Pour vous, répliqua sa femme; quant à Mlle de Brumont, je
suis bien sûre qu'elle ne s'en lasse pas.--Assurément, Madame la
comtesse, et tous ces jours-ci j'ai bien souffert de ne pouvoir pas
venir vous donner leçon.--Eh bien! interrompit Mme de Fonrose,
donnez-lui leçon; moi, je m'en vais.--Je ne vous retiens pas, répliqua
son amie, car je me sens envie de dormir.--En ce cas, dit M. de
Lignolle, je vais reconduire madame la baronne jusqu'à sa voiture, et de
là me retirer chez moi. Une bonne nuit, Mesdames.»
La comtesse aussitôt renvoya ses femmes, et, dès que nous fûmes seuls,
elle se jeta dans mes bras, elle paya de cent caresses mon heureux
stratagème.
O vous, à qui parfois il fut donné d'entrer au lit d'une maîtresse
adorée et d'y veiller toute une nuit pour elle, vous avez, si vous étiez
vraiment digne d'une faveur si grande, vous avez goûté plus d'une espèce
de ravissans plaisirs! Le vulgaire des amans ne connoît que l'heure de
la jouissance; les amans plus favorisés n'ignorent pas l'heure qui la
suit. C'est celle d'une intimité plus douce, des éloges mieux sentis,
des protestations plus persuasives, des aveux enchanteurs, et des
épanchemens tendres, et des larmes délicieuses, et de toutes les
voluptés du coeur. C'est alors qu'avec un intérêt égal le couple fortuné
se rappelle sa première entrevue, ses premiers désirs; c'est alors que,
ramenant sa pensée sur le présent qui le charme, il s'applaudit de tant
de bonheur obtenu malgré tant d'obstacles; c'est alors que, n'apercevant
plus dans l'avenir qu'une longue suite de beaux jours, il s'abandonne
avec une confiance entière aux rêveries de l'espérance.
«Oui, dit-elle, j'ai formé le meilleur, le plus charmant des projets;
nous pourrons vivre et mourir ensemble. Je ne ferai qu'une malle de mes
hardes les plus nécessaires, j'emporterai mes bijoux seulement; je ne
veux pas que ce M. de Lignolle ait à se plaindre d'avoir souffert de
nous le moindre tort. Nous sortirons de France, nous nous arrêterons où
tu voudras; tout pays me semblera beau, puisque tu seras avec moi. Mes
diamans valent bien trente mille écus, nous les vendrons; nous
achèterons, dans une jolie campagne,... non pas un château, ni même une
maison,... une cabane, Faublas! une cabane petite et gentille. Qu'il y
ait seulement de quoi loger une personne, car nous ne serons
qu'un.--Comme tu dis, ma charmante amie, nous ne serons qu'un.--Il ne
nous faut pas deux pièces pour coucher. Est-ce que nous ferons deux
lits, Faublas?--Oh! non, pas deux lits.--Par exemple, le jardin sera
grand, nous le ferons cultiver... Tiens, nous marierons à quelque jolie
paysanne un paysan bien pauvre, mais qui l'aimera; nous leur donnerons
notre jardin, ils le cultiveront pour eux, et ils nous laisseront bien
prendre ce qu'il faudra pour notre nourriture: nous n'aurons pas besoin
de grand'chose; toi et moi ne mangeons que pour vivre. A propos, je ne
compte point avoir de femme de chambre. Quelqu'un seroit là quand je
voudrois te dire: _Je t'aime_, cela me gêneroit beaucoup. Quant à ma
parure, ai-je donc besoin du secours de quelqu'un? Ne verrai-je pas bien
comment il faudra m'arranger pour te plaire?--Ah! de toutes les manières
tu me plairas.--Bon! voilà donc qui est décidé: pas de femme de
chambre...--Mais une cuisinière...--Est-ce que nous aurons une
cuisinière?--Le moyen de faire autrement?--Le moyen? Tu crois que je ne
saurois pas préparer notre dîner,... nos quatre repas? car nous aurons
toujours faim... Cela sera sitôt prêt! du beurre, du lait, des oeufs,
des fruits, une volaille. J'ai appris la pâtisserie, je te ferai des
brioches, des galettes, et de temps en temps de bonnes petites crèmes...
Oh! je te régalerai bien, tu verras! Est-ce que cela ne vous paroîtra
pas meilleur, Monsieur, quand ce sera moi qui...--Meilleur! cent fois
meilleur!--Ainsi, dit-elle en m'embrassant, nous ne serons donc qu'un
dans la cabane!... Écoute, notre argent que tu auras placé nous
rapportera plus de cent louis. Voilà-t-il pas que nous serons
immensément riches! tu le vois: notre nourriture ne nous coûtera presque
rien, et notre entretien se bornera à si peu de chose! Un taffetas léger
pour l'été, et pour l'hiver une indienne propre; c'est tout ce que je
veux, moi. Il ne t'en faudra pas davantage non plus à toi, mon ami: tu
n'as pas besoin de beaux habits pour paroître charmant. Nous dépenserons
donc à peine la moitié de notre revenu. Nous pourrons, du reste, obliger
encore quelques pauvres gens... La moitié pour nous, c'est beaucoup!
Cinquante louis pour les malheureux, ce n'est guère! Nous verrons; nous
aurons d'abord retranché tout le superflu, nous économiserons ensuite
sur le nécessaire.--Adorable enfant!--Enfant! pas plus que vous... Il te
plaît donc, mon projet, Faublas?--Il m'enchante!--Que je suis heureuse
d'avoir de l'invention! vous n'auriez pas trouvé cela, vous...
Je ne t'ai pas encore tout dit. Reste l'article le plus
important.--Voyons.--J'accoucherai, je nourrirai notre enfant.--Tu le
nourriras, mon Éléonore?--Je le nourrirai et lui apprendrai... à t'aimer
de tout son coeur d'abord! sois tranquille,... je lui apprendrai à
broder, à jouer du piano...--Et encore à faire de bonnes petites crèmes,
mon Éléonore: il ne sauroit avoir trop de talens... Eh bien! qu'est-ce
donc, ma chère amie? Tu pleures!--Sûrement je pleure! Vous riez, quand
je parle sérieusement! quand je m'attendris, vous êtes gai!--Cette
gaieté-là, je t'assure qu'elle est dans mon coeur... Éléonore, et moi
aussi je veux l'élever, notre enfant: je lui apprendrai à lire...--Dans
nos yeux tout l'amour que nous aurons pour lui, interrompit-elle.--A
écrire...--Tous les jours! tous les jours il t'écrira dès le matin que
sa mère t'aime mieux que la veille.--A danser...--A danser sur mes
genoux, s'écria-t-elle en riant à son tour.--A faire des armes...--Ah!
pourquoi? Dans cette campagne où nous ne serons environnés que de bonnes
gens qui nous voudront du bien, qu'a-t-il besoin de savoir tuer
quelqu'un?--Tu as raison, mon Éléonore. Quand sa mère lui aura montré
comment on se rend cher à quelqu'un, il sera, comme sa mère, défendu par
l'amour de tout le monde.--Voilà mes desseins, Faublas, reprit-elle,
j'étois sûre qu'ils auroient ton approbation. Nous allons donc passer
ensemble le reste de notre vie! nous allons sans obstacles nous adorer
jusqu'à notre dernier soupir! Mme d'Armincour ne viendra plus me
tourmenter de ses inutiles représentations. Ton père ne pourra plus
t'arracher à ma tendresse.--Mon père, je l'abandonnerois!--Eh! pourquoi
non? j'abandonnerai bien ma tante.--Mon père qui m'idolâtre!--Ma tante
ne me chérit pas moins. Au reste, s'ils ont en effet pour nous toute
l'amitié qu'ils nous montrent, rien ne les empêchera de nous venir
joindre. J'ai pensé que du lieu de notre retraite nous pourrions leur
mander nos résolutions invariables. S'ils arrivent, ce sera pour nous un
surcroît de bonheur; nous leur ferons bâtir une cabane à côté de la
nôtre. S'ils résistent à nos prières plusieurs fois renouvelées, ce
seront eux qui nous auront abandonnés: nous oublierons au sein de
l'amour nos ingrates familles, et mutuellement nous nous tiendrons lieu
de l'univers entier.--J'abandonnerois mon père et ma... ma soeur!»
O Sophie! je ne te nommois pas, mais déjà mes larmes te vengeoient.
«Ta soeur pourra venir aussi; nous la marierons à quelque bon laboureur,
à quelque honnête homme, qui n'épousera pas son bien, mais sa personne,
et qui la rendra plus heureuse... Pourquoi ce silence, Faublas? pourquoi
ces larmes?--Mon amie, tu me vois pénétré de reconnoissance. Tant de
preuves de ton amour si tendre augmenteroient le mien, s'il pouvoit
augmenter; mais, en y réfléchissant davantage, je suis obligé de me
l'avouer, et de t'en avertir: il est impossible de l'exécuter, ce
projet...--Impossible! la raison?--Il y en a malheureusement
plusieurs.--J'en connois une, ingrat! votre amour pour Sophie!--Je ne
parle point de ma femme... Tu ne songes donc pas à la foule des
malheureux que ta bienfaisance soutient, dont ta fortune est maintenant
le patrimoine?--Ma fortune leur restera-t-elle, quand je serai morte de
désespoir?--Tu ne songes pas à l'éclat que feroit ta fuite? Tous
crieroient à la trahison, tous appelleroient tes sacrifices une folie,
ta passion un dérèglement. Veux-tu laisser ta mémoire détestée dans ta
famille et déshonorée dans ta patrie?--Que m'importe, puisque je ne suis
pas tout à fait inexcusable? Que m'importent les vains jugemens d'un
monde qui ne me connoît pas, et l'injuste haine de mes parens qui m'ont
sacrifiée?--Espères-tu que Mme d'Armincour consente jamais à suivre,
dans une terre étrangère, sa nièce condamnée par la voix publique?--Eh!
que m'importe encore, que m'importe ma tante, quand il s'agit de mon
amant? Cruel! voulez-vous donc me faire regretter le temps où je
n'aimois que ma tante?--Enfin, puisqu'il faut te le dire, considère que,
tous deux enfans, sujets et mariés, nous ne pouvons, ni l'un ni l'autre,
échapper à la triple autorité de nos familles, du prince et de la loi.
Contre ces forces réunies, mon Éléonore, il n'y a pas sur la terre, pas
un seul asile pour deux amans.--Pas un asile! J'en trouverai, moi.
Partons toujours, déguisons-nous bien, changeons de nom, cachons-nous
dans le plus misérable village, on ne viendra pas nous y chercher; et,
si l'on y vient, nous aurons contre nos persécuteurs une dernière
ressource: nous nous tuerons.--Nous nous tuerons!--Oui, vivre ensemble
ou mourir! et je veux que vous m'enleviez! et vous m'enlèverez!--Nous
nous tuerons! Éléonore, et notre enfant?--Notre enfant? notre enfant?...
Il a raison, s'écria-t-elle avec désespoir: il a raison! quel parti
prendre?--Un parti... cruel autant que nécessaire... Mon amie, ma trop
malheureuse amie,... te souviens-tu de ce que ta tante... te proposoit
l'autre jour?--Et vous aussi, Faublas! vous me donnez cet horrible
conseil! C'est mon amant qui m'invite à me jeter dans les bras d'un
homme!--Éléonore, il ne me paroît pas moins pénible qu'à toi, ce
sacrifice! il est affreux!...--Affreux! plus affreux que la
mort!--Éléonore, et notre enfant?»
Suffoquée par ses sanglots, elle ne put me répondre. Il me parut que le
moment étoit venu de lui détailler avec force la foule des raisons qui
devoient la convaincre et la déterminer. «Tout cela peut être, me
dit-elle enfin; mais comment ferez-vous que M. de Lignolle puisse
jamais...--Mon amie, tu ne lui as laissé qu'un instant pour cette
épreuve; peut-être qu'en lui donnant une nuit tout entière...--Une nuit
entière! Un siècle de tourmens!... Et, comme la première fois, il me
faudra donc aller lui dire que je le veux?--Gardons-nous-en bien. Tes
fréquentes migraines, tes maux de coeur, et beaucoup d'autres
indispositions doivent causer déjà quelques inquiétudes à M. de
Lignolle. Si tu t'avisois de lui donner de pareils ordres après six mois
de silence, ton mari pourroit concevoir de terribles soupçons. Nous
n'avons d'autre moyen que d'avertir un médecin discret, adroit,
complaisant, un médecin qui vienne examiner ta prétendue maladie, et qui
t'ordonne... le mariage.--Où trouver l'homme dont vous me
parlez?--Partout. Nos docteurs sont gens d'honneur, accoutumés à garder
le secret des familles, à maintenir dans les ménages la paix
et...--C'est-à-dire que j'irai confier à un étranger...--A un
étranger!... En effet, je n'en vois pas la nécessité... Un ami peut...
Tiens, je me charge d'amener le médecin... Tes pleurs recommencent, mon
Éléonore! Ah! comme le tien, mon coeur est déchiré...--Je vais
m'immoler, dit-elle en sanglotant, et je lui deviendrai moins chère. Je
ne serai plus sa femme, je serai seulement sa maîtresse.»
Je parvins à calmer son inquiétude; mais je fis de vains efforts pour la
consoler du malheur qui la menaçoit. Elle pleura dans mes bras jusqu'à
quatre heures du matin. Alors, comme il falloit que je la quittasse,
nous convînmes que, dans la journée du surlendemain, je lui amènerois le
médecin, et que la nuit d'après verroit le sacrifice douloureux
s'accomplir.
Cependant, tout préoccupé la veille du désir de la voir, j'avois, en
songeant aux moyens de pénétrer jusqu'à son appartement, oublié les
moyens d'en sortir. «Mon amie, j'y pense un peu tard: comment vais-je
faire pour rentrer chez moi?--Hélas! tu vas t'en aller, mon ami!--Oui,
je n'ai que des habits de femme. Une jeune fille très parée, courant les
rues toute seule à quatre heures du matin, paroîtra bien suspecte. La
garde m'arrêtera, et je ne me soucie pas du tout de retourner à
Saint-Martin.--Bon! n'est-ce que cela? répondit-elle. Attends. Je vais
me lever aussi; nous éveillerons La Fleur: sans faire de bruit, il
mettra le cheval au cabriolet; accompagnée de mon domestique, je te
reconduirai moi-même jusqu'à ta porte: nous serons ensemble plus
longtemps. Ce matin, je dirai à M. de Lignolle qu'il étoit indispensable
que tu rentrasses à ton couvent à la pointe du jour.»
Ce qui fut dit fut fait. La Fleur, qui nous paroissoit entièrement
dévoué, mit beaucoup de zèle à nous servir. Mme de Lignolle ne me quitta
qu'au moment où mon fidèle Jasmin accourut au signal convenu m'ouvrir la
porte de l'hôtel. J'allai me jeter dans mon lit: dix heures sonnoient,
quand M. de Belcour me réveilla. Il me demanda si ma nuit avoit été
bonne. «Parfaitement bonne, mon père.--Et la migraine?--La migraine...
Ah! la migraine... me cause encore quelques douleurs sourdes; mais
n'importe. Puissé-je, au prix de plusieurs jours de souffrance, obtenir
quelquefois des nuits pareilles à celle que je viens de passer!»
Comme je parlois encore, mon bonheur amena chez moi M. de Rosambert. Mon
père, qui n'avoit pas vu le comte depuis son malheureux combat de la
porte Maillot, le combla d'honnêtetés. Cependant le baron finit par
descendre chez lui. Resté seul avec moi, Rosambert recommença ses
plaintes: «C'étoit bien votre parole d'honneur que vous m'aviez donnée,
et pourtant quinze jours encore se sont écoulés...--Vous le voyez, mon
père ne me quitte pas. Je pourrois aller chez vous, mais avec lui.--Cela
me procureroit du moins le plaisir de vous voir.--Tenez, Rosambert,
trêve de politesse, et convenez que la visite du baron ne vous amuseroit
pas autrement. M. de Belcour est très aimable; mais il est mon père.
C'est la société des jeunes gens que vous aimez.--C'est celle que je
préfère... Chevalier, savez-vous une grande nouvelle? Vous vous
rappellerez peut-être certaine comtesse très obligeante qui, la première
fois que je vous conduisis au bal, s'empara de moi pour vous livrer à
Mme de B...?--Sans doute, je me la rappelle, elle est assez jolie.--Ne
me le dites pas: personne ne le sait mieux que moi. Cette comtesse étoit
depuis longtemps l'intime amie de la marquise: on assure que ces deux
femmes avoient un intérêt égal à se ménager; elles sont brouillées
néanmoins. Leur rupture fait grand bruit dans le monde; on en parle très
diversement. Un de ces jours, allant rendre à la marquise de
Rosambert[5] ma première visite, je trouvai chez elle l'aimable
comtesse, qui me fit infiniment d'amitié: il ne m'a pas été difficile de
voir qu'elle vouloit se fortifier de mon alliance.--Ah! laissons cela...
Rosambert, vous êtes arrivé bien à propos: j'allois vous écrire, vous
prier de me rendre un important service.»
[5] Sa mère.
Je ne lui cachai de mes aventures avec Mme de Lignolle que celles où Mme
de B... se trouvoit mêlée: je lui parlai beaucoup de la tante et de la
nièce, et me gardai bien de lui dire un seul mot de la cousine. Mes
récits, ainsi tronqués, lui fournirent encore un inépuisable sujet de
plaisanteries, et, quand sa gaieté se fut enfin suffisamment exercée:
«Déjà, me dit-il, je me sens assez fort pour aller visiter de jolies
malades; il est d'ailleurs impossible de refuser une aussi joyeuse
commission que celle dont Mlle de Brumont m'honore. Demain elle me
trouvera chez la comtesse, prêt à répondre à sa confiance; demain elle
me rendra cette justice de convenir que le plus habile docteur n'eût pas
pris de meilleures mesures que moi pour assurer à l'important M. de
Lignolle les honneurs de la paternité.»
Un moment après le départ de Rosambert, la baronne vint nous voir. Je
fus d'abord surpris de l'entendre ainsi parler à M. de Belcour: «M. de
Lignolle n'a point épousé sa femme, c'est un fait que personne n'ignore.
Cependant sa femme est enceinte, vous le savez, Monsieur le baron: car
cet aveu, dont elle vous a tout à coup étonné, elle en eût incessamment,
avec la même franchise, réjoui son mari, si Mme d'Armincour ne s'y fût
opposée. Il est maintenant question de sauver l'étourdie, qu'on doit
plaindre. Il n'y a pour cela qu'un moyen, c'est de faire en sorte que
l'indigne époux consomme son mariage, ce qui n'est pas une chose facile;
mais quelque chose de plus difficile peut-être, c'est de déterminer Mme
de Lignolle à le souffrir. Je ne vois dans le monde entier que le père
de son enfant qui puisse amener la malheureuse mère à cette résolution,
pour laquelle quiconque connoîtra l'amant et le mari sentira qu'il faut
du courage. Un médecin doit être averti, qui rendra l'arrêt conjugal: le
mari se l'entendra prononcer, la tante en pressera l'exécution. Tout est
prêt pour demain; tout va manquer, si Mlle de Brumont ne vient pas.
Permettez donc, Monsieur le baron, que, dès le matin, je vienne prendre
ici votre fils déguisé pour le conduire chez Mme de Lignolle. Mlle de
Brumont y passera la journée; je vous la ramènerai le soir. Le
lendemain, cependant, il faudra qu'elle y retourne encore un moment. La
petite femme désolée aura besoin qu'un regard de son amie la console. Le
lendemain, votre fils, je vous en donne ma parole, reviendra dîner avec
vous.»
M. de Belcour, plongé dans de sérieuses réflexions, garda quelque temps
le silence. «Madame, dit-il enfin, me promettez-vous de ne pas quitter
ce jeune homme un instant?» Elle le promit; il m'adressa la parole:
«Mettez deux fois encore les habits de Mlle de Brumont; mais songez
qu'il vous faudra les quitter ensuite, pour ne les reprendre jamais.»
Il n'y avoit pas un quart d'heure que Mme de Fonrose avoit pris congé de
nous, lorsqu'il vint à M. de Belcour une lettre de la petite poste. A sa
lecture, le baron prit un air sombre, il donna même quelques signes
d'impatience, et s'écria plusieurs fois: «En effet,... cela paroît très
vraisemblable...--Une nouvelle fâcheuse, mon père?--Fâcheuse! oui, mon
fils.--Il n'est pas question de Sophie?--De Sophie!... point du
tout.--Ni de ma soeur?--Ni de votre soeur... Adieu, Monsieur. Monsieur,
dormez bien cette nuit, quoique la dernière ait été bonne... Monsieur,
reprenez demain votre déguisement perfide, et même après-demain matin,
je l'ai permis;... mais que ce soit pour la dernière fois!... pour la
dernière fois, comprenez-moi bien.»
Le lendemain, avant midi, la baronne et moi étions chez Mme de Lignolle;
mon médecin ne se fit pas longtemps attendre. Personne n'eût reconnu,
dans son nouveau costume, l'ami du chevalier de Faublas. Ce n'étoit plus
cet élégant jeune homme, étourdi, sémillant, plein de feu, de grâces et
d'amabilité. C'étoit pourtant un joli docteur, galant, mielleux, presque
léger, presque charmant, comme ils le sont tous. Il alla droit à mon
Éléonore.
«Voilà la malade, il n'y a pas besoin de me la montrer! Ce que c'est que
cette maladie pourtant! où va-t-elle se nicher? sur une figure et dans
des yeux comme ça! je vous demande si ce n'est pas une folie? Il faut
bien connoître la malicieuse pour l'aller chercher là. Mais patience!
nous la ferons déguerpir...--Monsieur le docteur connoît la pièce
nouvelle?--Elle ne vaut rien... Je ne l'ai pas vue, je n'ai pas un
moment de répit! la foule des malades se jette sur moi! Au reste, c'est
assez naturel: on est las de se faire enterrer par d'autres... Belle
dame, voyons le pouls... Ah! la jolie main! la charmante main!» Il la
baisa. «Que faites-vous? lui dit la comtesse en riant.--Oui,
répondit-il, je sais bien que les autres le tâtent; moi, je l'écoute: à
travers cette peau si fine, je pourrois même l'apercevoir.»
* * * * *
LA MARQUISE D'ARMINCOUR.
Il est gai, le docteur!... (_Bas à Faublas._) Recevez mes remerciemens:
c'est vous sans doute qui déterminez ma nièce à prendre le seul parti
qui la puisse sauver? Ajoutez à ce bienfait celui de ne la jamais
revoir: je dirai, malgré vos torts, que vous êtes un honnête homme.
ROSAMBERT.
Il court un bruit de guerre. L'empereur a des projets de conquêtes. Si
j'étois à la place du Grand Seigneur, je rassemblerois cinq cent mille
hommes, je passerois le Danube... Il est agité, belle dame.
LA COMTESSE, _en riant_.
Qui? le Grand Seigneur ou le Danube?
ROSAMBERT.
Bien! bien! nous vous guérirons, vous aimez à rire... Votre pouls, ma
belle dame; il y a je ne sais quoi qui le fait aller trop vite... Et
j'irois assiéger Vienne... Madame se plaint de maux de coeur, je crois?
LA COMTESSE.
Vous vous trompez, Docteur; j'en ai, mais je ne m'en plains pas.