Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5

Part 7

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tu seras obligée, obligée de supporter le dégoût de ses embrassemens...»

Car ma tante ne pouvoit pas deviner qu'il me resteroit du moins dans mon

infortune cette consolation que mon prétendu mari ne seroit jamais

capable de l'être...--Jamais capable, ma nièce! s'écria-t-elle en

pleurant.--Jamais, ma tante.--Fi! le vilain homme!...

--Vous ne pouviez pas le deviner, ainsi vous deviez me dire: «Six fois

par an peut-être tu seras obligée, obligée de supporter le dégoût de ses

embrassemens; et pourtant, s'il se rencontre un jeune homme joli,

spirituel, sensible, épris de tes charmes, digne de toi, tu seras encore

obligée, obligée de repousser ses hommages qui t'outrageront, et son

image qui te poursuivra. Pour rester vertueuse, il faudra que tu

contraries continuellement le plus doux penchant de ton coeur et la plus

sacrée des lois de la nature. Ou bien on viendra sans relâche crier à

ton oreille ces mots terribles: «Sermens! devoirs! crimes! malheurs!»

Ainsi tu pourras languir pendant trente ans et plus, réduite aux

cruelles privations d'un célibat forcé, et condamnée aux devoirs plus

cruels d'un tyrannique hymen; et, si tu succombes aux séductions d'un

amour invincible, tu pourras être enterrée toute jeune dans la solitude

d'un couvent, pour y périr bientôt chargée du mépris public et de la

haine de tes parens.» Que si vous m'eussiez ainsi parlé, Madame la

marquise, je me serois écriée: «Je ne veux pas de votre M. de Lignolle;

je n'en veux pas! j'aime mieux mourir fille!» et ils ne m'auroient pas

mariée malgré moi! et ils m'auroient tuée peut-être, mais ils ne

m'auroient pas conduite à l'autel.--Jamais capable! répéta la marquise

en pleurant. Ah! le vilain homme! ah! ma pauvre petite, comment vas-tu

faire? Pauvre petite! il n'y a donc pas de remède! Jamais capable!...

Voilà qui est bien différent! Cela change beaucoup... Mais non, cela ne

change rien. Ma chère enfant, tu n'en es seulement qu'un peu plus à

plaindre... Éléonore, vous n'en devez pas moins tout à l'heure et pour

toujours renoncer au chevalier.--Renoncer à lui? Plutôt mourir!

--Dame! je ne peux pas frapper plus fort, cria la petite de Mésanges

que nous n'avions pas entendue.--Allez vous promener, lui

répondit l'impatiente comtesse.--Ah! mais c'est que j'en

viens.--Retournez-y.--Ah! mais c'est que je suis lasse.--Asseyez-vous

sur le gazon.--Ah! dame! mais c'est que je m'ennuie toute

seule.--Sommes-nous faites pour t'amuser? lui demanda la marquise.--Pas

vous, si vous voulez, ma cousine; mais ma bonne amie...--Votre bonne

amie?... Laissez-nous.--C'est qu'il me semble qu'il y a déjà bien

longtemps que je n'ai causé avec elle.--Allez, Mademoiselle, allez

m'attendre au salon.--Ah! oui, car j'entends bien du monde qui se

lève.--Allez.

--Bien du monde qui se lève! reprit Mme d'Armincour. Il est temps aussi

que nous nous levions, et que cette demoiselle s'habille et s'en

aille.--S'en aille! ma tante.--Eh! oui, ma nièce. Croyez-vous qu'il soit

possible qu'elle paroisse à cette fête?--Qui peut donc l'en

empêcher?--Comment! n'y a-t-il pas ici cinquante personnes qui étoient

hier à Longchamps, et qui la reconnoîtroient comme je vous

reconnois?--Oh! que non!--Ne dites pas non! c'est une chose certaine, et

vous seriez perdue.--Qu'importe? pourvu qu'il ne s'en aille pas.--Quand

je l'entends raisonner ainsi, les cheveux me dressent sur la

tête.--Quoi! ma tante, ne suis-je pas la maîtresse?...--D'ailleurs,

Madame, vous êtes obligée de le renvoyer, c'est votre devoir.--Mon

devoir! le voilà revenu ce mot...--Allons, interrompit la marquise en me

jetant le drap sur le nez, il faut prendre un parti: car, avec elle, les

disputes ne finissent pas.»

Mme d'Armincour, en se hâtant de passer une camisole et un jupon,

s'écria: «Bon Dieu! voilà que j'y songe; chacun se demanderoit où cette

demoiselle a couché. Chacun sauroit que c'est... là! Ne diroit-on pas

que j'ai aussi quelque chose de commun avec ce morveux, moi? Je serois

pour aujourd'hui l'héroïne de l'aventure,... d'une aventure galante, à

soixante ans passés! c'est s'y prendre un peu tard. Allons, Madame, vous

sentez bien qu'il s'agit moins de m'épargner un ridicule que de sauver

votre réputation, que de vous sauver vous-même. Il faut qu'il parte...

Non, ma nièce, je ne souffrirai pas que devant moi vous soyez sa femme

de chambre. Je l'habillerai pour le moins aussi vite, aussi décemment

que vous le pourriez faire. N'ayez aucune espèce de crainte, je ne suis

ici que _le chien du jardinier_.»

Il y eut, tout le temps que dura ma toilette, une contestation fort vive

entre la tante, qui vouloit toujours que je partisse, et la nièce, qui

ne le vouloit toujours pas.

Cependant on vint avertir Mme de Lignolle qu'il étoit nécessaire qu'elle

descendît pour ordonner quelques derniers arrangemens relatifs à la

fête. «Je suis à toi tout à l'heure», me dit-elle. Un moment après, la

tante aussi me quitta, et revint avant la nièce, qui pourtant ne tarda

pas. Un bon quart d'heure à peu près s'écoula, et je n'ai pas besoin de

dire que la dispute recommencée alloit toujours s'échauffant, quand on

vint de nouveau déranger la comtesse. Obligée de me quitter encore, elle

m'assura du moins que ce seroit l'affaire d'une minute. Mais elle étoit

à peine descendue, lorsque sa tante me dit: «Monsieur, je vous crois un

peu moins déraisonnable qu'elle; vous devez sentir combien votre séjour

ici peut la compromettre. Cédez à la nécessité, cédez à mes

sollicitations, et, s'il le faut, à mes prières.» Elle m'entraîna, elle

me conduisit, par des détours qui m'étoient inconnus, dans une espèce de

basse-cour, où sa voiture m'attendoit. Comme j'y montois, le hasard

amena près de nous Mlle de Mésanges: «Ma bonne amie, vous vous en

allez?--Hélas! oui, ma bonne amie; faites, je vous en prie, mes

complimens à Mlle Des Rieux.--Je n'y manquerai pas...--Ah çà! mais

toujours vous m'assurez bien qu'elle ne tardera pas à devenir bonne à

mari...--Taisez-vous, Mademoiselle, interrompit brusquement la marquise;

et, si jamais vous répétez de pareils...»

* * * * *

Je n'entendis plus rien, parce que le cocher, qui avoit ses ordres,

partit plus prompt que l'éclair. Il me reconduisit jusqu'à

Fontainebleau, où je pris la poste. A peine étoit-il quatre heures du

soir, quand je rentrai dans Paris. Mme de Fonrose me tenoit parole: mon

père n'avoit pas encore paru chez lui; et moi, profitant de quelques

momens de liberté, je quittai mes habits de femme, et j'allai chez

Rosambert. Je le trouvai beaucoup mieux; il pouvoit déjà, sans le

secours de personne, se promener dans son appartement, et même faire

plusieurs fois le tour de son jardin. Le comte commença par m'accabler

de reproches. Je lui représentai que tous les matins régulièrement on

étoit venu chez lui, de ma part, savoir de ses nouvelles. «Mais vous

aviez promis de venir vous-même.--Mon père ne m'a pas quitté.--Cela ne

vous a point empêché d'aller ailleurs. Au reste, je conviens que la

petite comtesse mérite la préférence.--La petite comtesse?--Mme de

Lignolle, oui. Ne vous l'ai-je pas dit que désormais toute femme qui

vous auroit seroit une femme affichée?... Je suis vraiment charmé que la

marquise ait une rivale digne d'elle:... car on dit la comtesse

adorable... Malheureusement, c'est encore une enfant sans usage, sans

art, sans méchanceté. La marquise l'écrasera dès que... A propos, je

vous fais mon compliment, vous êtes infiniment bien avec M. de B...

D'abord tout Paris l'a vu riant à vos côtés le jour de votre apothéose,

et puis l'excellent mari ne cache à personne que vous êtes un charmant

garçon; et, de peur que la chose ne paroisse pas encore assez comique,

il dit à quiconque veut l'entendre que c'est moi qui suis un indigne

homme. Il m'en veut! on assure qu'il m'en veut beaucoup! C'est peut-être

encore un duel qui me revient. Mais vous en savez quelque chose,

Chevalier? Le marquis vous a longtemps parlé.--Oh! le marquis m'en a

tant dit de toutes les manières!...--Mais encore? Allons, Faublas,

contez-moi cela, du moins. J'ai besoin de rire, et vous devez tout

essayer pour amuser un ami convalescent.--Ma foi, non. Je vous avoue que

je suis très éloigné de vouloir vous amuser aux dépens de la marquise;

et même, je vous le répète, Rosambert, c'est toujours avec peine que je

vous entends me parler d'elle.--Vous avez tort. Je suis, dans ce

moment-ci surtout, son plus enthousiaste admirateur. Vraiment, je me le

disois tout à l'heure: il faut qu'à toutes ses qualités déjà si

nombreuses cette femme-là réunisse maintenant la prudence. N'êtes-vous

pas étonné, comme moi, de la profondeur du calcul qu'elle avoit fait

que, si je lui échappois, il ne falloit pas que je pusse échapper à son

mari? Chevalier, vous serez témoin.--Témoin?--Oui, très

incessamment.--Très incessamment! vous m'aviez dit que vous ne

retourneriez point à Compiègne?--Témoin de mon combat avec le marquis.

Chevalier, soyez tranquille! nous sommes convenus que je ne me battrois

point avec la marquise. Comment pouvez-vous me soupçonner encore d'être

assez fou pour me prêter à la bizarre fantaisie de cette femme, qui

s'est mis en tête qu'elle devoit attaquer de braves jeunes gens avec

leurs armes? C'est que, voyez-vous, plus j'y pense, plus je reconnois

qu'il convient, pour la sûreté publique, d'arrêter le mal dans son

principe. Ceci deviendroit d'un trop dangereux exemple. Comment! chacune

n'auroit qu'à vouloir se mettre à la mode, toutes les bonnes fortunes

finiroient donc par des coups de pistolet? Et jugez quel tapage on

entendroit chaque jour aux quatre coins de Paris!»

Rosambert, qui me vit sourire, me fit, sur celles qu'il appeloit mes

maîtresses, cent plaisanteries et cent questions. Je finis par me prêter

de bonne grâce à sa gaieté; mais sa curiosité n'eut pas lieu d'être

satisfaite.

Mon père ne revint à l'hôtel que deux heures après moi; mon père me fit

entendre qu'il étoit fâché de m'avoir laissé seul toute la journée: je

lui représentai respectueusement qu'il seroit trop bon de se gêner pour

son fils. Il me demanda comment j'avois passé la nuit. Afin de ne pas

mentir, je répondis: «Mal et bien, mon père.--Le sommeil n'a pas été

profond? reprit-il.--Profond! pardonnez-moi, mais souvent

interrompu.--Vous avez éprouvé de grandes agitations?--De grandes

agitations! oui, mon père.--Les rêves ont été bien fâcheux?--Oh! bien

fâcheux! Il y en a eu un surtout qui, vers le milieu de la nuit, m'a

singulièrement tourmenté.--Mais le matin, du moins, vous avez

tranquillement reposé?--Le matin,... non. J'étois inquiet le matin.--La

fatigue, apparemment?--Un peu de fatigue peut-être, et encore les suites

de ce rêve.--Racontez-le-moi donc.--Mon père,... c'étoit... c'étoit une

femme...--Toujours des femmes! Eh! mon fils, songez à la vôtre.--Ah!

depuis sept heures du matin (c'étoit l'heure à laquelle je m'étois mis

en route), depuis sept heures je vous assure que je me suis presque

continuellement occupé de son souvenir. Mon père, quand donc recevrai-je

de ses nouvelles?--Vous savez combien j'ai mis de monde en campagne; et

sous quinzaine je compte moi-même partir avec vous.--Pourquoi pas plus

tôt?--Mais, répliqua-t-il d'un air embarrassé, je ne suis pas prêt. Il

faut d'ailleurs attendre... que vous vous portiez mieux,... que les

beaux jours soient tout à fait venus.--Les beaux jours! Ah! loin de

Sophie, viendront-ils jamais!»

Quand je parlois ainsi, j'espérois pourtant quelque bonheur pour le

lendemain; le lendemain étoit ce lundi vivement désiré, qui devoit,

pendant quelques instans, nous voir, mon Éléonore et moi, réunis. Hélas!

notre douce attente fut trompée. Mme de Fonrose, qui vint le soir faire

à mon père une courte visite, trouva le moment de me dire: «Il n'y a pas

eu moyen; sa tante est arrivée le matin chez elle, où elle est encore.»

Le mardi ce fut tout de même, et le mercredi j'eus du moins la

consolation de recevoir un billet de Justine. Il me disoit qu'avec le

passe-partout qui m'étoit envoyé j'ouvrirois la porte cochère et toutes

les portes d'une petite maison neuve située à l'entrée de la rue du Bac,

du côté du pont Royal. Monsieur le vicomte me prioit d'être là sur les

sept heures du soir.

Bon! Mme de B... n'est donc pas fâchée contre moi! Depuis vendredi je

n'avois pas entendu parler d'elle. Ce long silence, après notre

aventure, commençoit à m'inquiéter. Faublas, elle n'est pas fâchée! elle

n'est pas fâchée, Faublas! Heureux jeune homme, applaudis-toi!... Et je

baisai le billet de Justine, et je fis un saut de joie.

«Quelle bonne nouvelle? demanda mon père en entrant.--Ah! c'est que...

c'est que je vois le beau temps. Je pense que je pourrai cette

après-dînée aller faire un tour.--Avec moi, oui.--Encore avec vous, mon

père?--Monsieur...--Pardon... Cependant voulez-vous me rendre absolument

esclave? m'empêcher de voir même un ami?--Ce n'est pas un ami que vous

iriez voir.--Le vicomte, mon père.--M. de Valbrun, à la bonne heure;

mais de là?--Je vous promets de ne pas mettre le pied chez la

comtesse.--Vous m'en donnez votre parole?--Ma parole d'honneur.--Eh

bien, soit, j'y compte.» Et je baisai les mains de mon père, et je fis

encore un saut de joie.

J'étois si impatient de savoir ce que la marquise m'alloit dire qu'avant

l'heure indiquée je fus au rendez-vous. J'eus tout le temps d'examiner

la maison, que je trouvai jolie, commode et bien meublée. J'y remarquai

surtout deux petites chambres à coucher qui se touchoient; deux chambres

à coucher qu'aujourd'hui même je crois voir, et que dans cent ans, si

j'étois au monde, je croirois, hélas! voir encore aussi bien

qu'aujourd'hui.

M. de Florville arriva sur la brune; il vint me joindre dans l'une des

deux petites chambres. Aussitôt j'embrassai ses genoux. «Oui, dit la

marquise, demandez grâce à votre amie que vous avez outragée, que vous

avez réduite à risquer une témérité qui pouvoit la perdre et vous

compromettre.--Mais aussi, ma belle maman, pourquoi... pourquoi

m'avez-vous...?--Je crois, interrompit-elle, je crois vraiment qu'il va

me demander pourquoi j'ai résisté! Laissez, Monsieur, laissez... Songez

qu'au lieu de renouveler vos offenses, vous devez solliciter votre

pardon. Chevalier, je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi nous nous

voyons ici: vous concevez qu'après la cruelle scène de vendredi dernier

je ne pouvois, sans une extrême imprudence, retourner chez

Justine.--Sans doute. Cette scène...--Chevalier, vous ne me parlez plus

de Sophie?--Depuis son dernier malheur, j'ai si rarement obtenu le

bonheur de vous voir! j'en ai joui pendant si peu de temps! nous avons

eu tant de...--Sans doute, mais dites vrai: n'aimez-vous pas un peu

moins votre charmante épouse?--Moins?--Parlez, ne me cachez aucun de vos

sentimens, vous m'en avez promis la confidence.--Moins? davantage.

Madame la marquise, chaque jour davantage! je l'adore! il semble que

l'absence...--Cependant Mme de Lignolle?--Ah! oui, m'est infiniment

chère! Eh! ne le mérite-t-elle pas? Je vous le demande à vous-même. Vous

l'avez vue. Vous la connoissez mieux.--Il est vrai qu'elle est assez

gentille, cette enfant, et d'un bon petit caractère. On m'avoit un peu

trompée sur son compte. Au reste, je suis déjà bien revenue des

fâcheuses préventions... Vous, Chevalier, je trouve pourtant bien

singulier que vous ayez... de la tendresse, de l'amour même pour deux

femmes...--Dites pour trois, ma belle maman.--Non, s'écria-t-elle

vivement, impossible cela, par exemple, impossible!--Je vous

assure...--N'assurez pas. Tous les jours on distingue une épouse

charmante. Quand elle est éloignée, on la regrette. Alors même il peut

arriver qu'on se sente un goût décidé, un attachement très vif pour une

femme... aimable; mais pour deux! voilà ce qui me paroîtra toujours

inconcevable. Non, jamais je ne comprendrai que l'amant de la comtesse

puisse être en même temps le mien. Jamais je n'entendrai cela, jamais!»

Je la regardois attentivement; elle m'observoit: apparemment que l'air

d'embarras et d'irrésolution qu'elle dut remarquer dans toute ma

personne lui fit mal augurer de ma réponse. Je la vis pâlir, et sa voix

s'altéra. «Cet entretien paroît vous mettre à la gêne, reprit-elle

aussitôt. Parlons d'autre chose... La campagne est-elle déjà belle?--La

campagne!--Oui, vous y avez été samedi soir,... et vous êtes revenu

dimanche... Un très court voyage!... Dites-moi, je vous prie, ce que

c'est qu'une demoiselle de Mésanges...--De Mésanges!--Cette enfant-là ne

vous est-elle pas aussi devenue... _infiniment_ chère?--Infiniment! à

quel titre?--C'est une femme d'abord: voilà pour Faublas le meilleur des

titres! et puis ne seroit-il pas trop étonnant que, vous étant trouvé

par occasion le maître de passer une nuit avec la douairière d'Armincour

et la demoiselle de Mésanges, vous n'eussiez pas donné la préférence à

celle-ci? En supposant même que le choix ne vous ait pas été laissé, je

vous connois très capable d'avoir, si vous étiez couché dans le même

appartement, tout doucement quitté la grande chambre de la vieille pour

vous glisser dans le cabinet[4] de la jeune... Vous rougissez? Vous ne

dites mot?--Madame,... quand ces détails seroient vrais, qui pourroit

vous les avoir donnés?--Quand ces détails seroient vrais! j'aime

beaucoup la supposition. Faublas, n'essayez pas de mentir: votre air et

votre maintien, votre silence et vos discours, tout en vous décèle un

coupable. Faublas, un hasard fort singulier ne m'a donné qu'une partie

de ces détails. Mais vous devez savoir que, toutes les fois qu'il me

sera permis d'apercevoir seulement un coin du tableau, je serai femme à

deviner le reste. Je ne sais pas bien si vous avez pu consacrer toute

votre nuit à la jeune personne, ou ne lui donner qu'une heure: quoi

qu'il en soit, je m'en rapporte à vous sur le bon emploi du temps. Je ne

m'étonne plus qu'il soit déjà question de la marier, la petite. Je

conçois que cela peut être aujourd'hui pressant de plus d'une manière.

Au reste, poursuivit-elle du ton le plus sérieux, je suis loin de vous

reprocher le mystère que vous me faisiez de cette aventure; dans ce

cas-ci, l'indiscrétion seroit vraiment une perfidie. Je vous en crois

incapable. Je suis sûre que vous garderez un profond silence sur tout

cela; je suis sûre que vous n'en avez rien dit à M. de Rosambert.--A M.

de...?--Ne le connoissez-vous pas?--Trop bien!--Je le crois; vous l'avez

encore vu dimanche.--Dimanche!--Comment! est-ce que je me trompe de

jour? est-ce que ce n'est pas...»

[4] Mme de B... le connoissoit ce cabinet-là.

Je me précipitai aux genoux de la marquise. «O ma généreuse amie!

pardonnez-moi.--Au moins, ajouta-t-elle en me faisant signe de me

relever, songez que vous êtes engagé d'honneur à venir me voir combattre

encore mon ennemi.--Votre ennemi ne veut pas...--Tenir sa parole? Je

saurai bien l'y contraindre. Faublas, seroit-il possible que son

châtiment vous parût aujourd'hui moins juste et moins désirable? Ah!

parlez: vos voeux décideront l'événement du combat. J'aime mieux, n'en

doutez pas, j'aime mieux mourir de la main du cruel, si vous me donnez

une larme, que de l'immoler, s'il obtient un regret. Vous ne savez donc

pas comme je le hais, le barbare! C'est de lui que me sont venus tous

les maux que je ne puis supporter,... que je ne puis supporter!

ajouta-t-elle en pleurant. Avant son lâche attentat dans ce village

d'Holriss, je n'étois pas encore tout à fait malheureuse; je n'avois

perdu que ma fortune et ma réputation. Vous, cependant, Faublas, est-il

donc vrai que le perfide ne vous ait pas aussi causé quelque irréparable

perte, quelque chagrin inconsolable? Ingrat! poursuivit-elle avec la

plus grande véhémence, ne dois-tu pas le détester autant que je t'aime?»

Mme de B... s'enfuit épouvantée de ce qu'elle venoit de dire: je volai

sur ses pas, j'allois l'atteindre, j'allois... Elle se retourna vers

moi. «Monsieur, me dit-elle, si vous m'osez retenir, vous ne me verrez

de la vie.» Il y avoit sur sa figure un effroi si véritable, et dans son

attitude quelque chose de si décidé, que je n'osai lui désobéir. Elle

m'échappa.

A mon retour à l'hôtel, j'y trouvai Mme de Fonrose, qui me demanda

malignement comment se portoit monsieur le vicomte. Elle ne m'apportoit

d'ailleurs que des nouvelles malheureuses. Mme de Lignolle, depuis

quelques jours assaillie de la foule des petites indispositions qui

toutes annonçoient sa grossesse, se sentoit aujourd'hui sérieusement

incommodée. Il lui étoit impossible de quitter la chambre, et je ne

pouvois l'aller voir, parce que Mme d'Armincour, apparemment déterminée

à ne rien négliger pour guérir sa nièce d'une passion dangereuse, venoit

d'annoncer qu'elle ne retourneroit dans sa Franche-Comté qu'à la

Saint-Jean. Elle venoit aussi de demander à Mme de Lignolle, dans son

hôtel même, un appartement que sa nièce n'avoit pu lui refuser. Ainsi,

près de quinze jours s'écoulèrent, pendant lesquels nous n'eûmes, mon

Éléonore et moi, d'autre consolation que d'envoyer souvent Jasmin chez

La Fleur et La Fleur chez Jasmin.

Pendant cette quinzaine fatale, je n'entendis point parler de Mme de

B... Il ne me vint de province aucun renseignement qui pût me donner

l'espérance que la nouvelle prison de Sophie seroit bientôt découverte.

Ainsi délaissé de tous les grands intérêts de ma vie, je n'avois plus

que de tristes jours et de longues nuits.

Enfin Mme de Fonrose invita le père et le fils à venir ensemble dîner

chez elle. A sept heures précises du soir, je quittai, sous quelque

prétexte, le salon de la baronne, et m'en allai, par des détours qui

m'étoient connus, gagner son boudoir, dont la comtesse m'ouvrit la

porte. Hélas! après de grands débats, il avoit été décidé la veille que

je resterois seulement vingt minutes avec mon amie. Je ne passai la

permission que d'un quart d'heure. Aussi je n'eus qu'à peine le temps de

l'admirer, de l'embrasser, de lui dire un mot, de lui dire que chaque

jour elle me devenoit plus chère, qu'elle me paroissoit chaque jour plus

jolie. Aussi elle eut à peine le temps de me jurer que dans mon absence

elle ne vivoit pas, que sa tendresse étoit encore augmentée, que son

amour iroit ainsi toujours croissant jusqu'au dernier jour de sa vie.

On disputoit au salon quand j'y rentrai: la contestation cessa dès que

je parus. Apparemment que la baronne, cherchant quelque moyen d'occuper

M. de Belcour, assez pour qu'il ne s'aperçût point de ma trop longue

absence, n'en avoit pas trouvé de meilleur que de lui faire une bonne

querelle. O divine amitié! tu fus donnée au sexe le plus foible pour

l'aider à tromper le plus fort; et tu assurerois constamment le bonheur

de nos femmes, si tu pouvois longtemps durer entre elles.

L'heureux tête-à-tête que je venois d'obtenir ne fit que m'inspirer le

désir plus vif de m'en procurer un moins court, malgré la tante

d'Éléonore et mon père ensemble conjurés. Au milieu de la nuit suivante,

rêvant à cela, je conçus un hardi projet qui, le lendemain matin, fut

approuvé de la baronne, et reçut à la fin du même jour son entière

exécution. En m'éveillant je m'étois, par précaution, muni d'une forte

migraine; à dîner, je m'en plaignis encore beaucoup; et le soir, enfin,

elle me causa des douleurs si fortes que M. de Belcour lui-même me

conseilla de me coucher. Mon père, dès qu'il me vit endormi, s'en alla;

et, dès qu'il fut parti, je ne dormis plus. Un coiffeur adroit fut

aussitôt, grâce à mon intelligent domestique, mystérieusement introduit

jusque dans ma chambre. Grâce à mon adresse et grâce encore à Jasmin, ma

femme de chambre, j'habillai fort passablement, de la tête aux pieds,

Mlle de Brumont, qu'un suisse très inattentif ou très discret ne vit pas

sortir, et qu'un malhonnête fiacre conduisit aussitôt chez Mme de