Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5
Part 6
seule? Vous avez bien fait.--Pas trop, ma nièce.--Pourquoi?--Parce que
j'ai passé une assez mauvaise nuit.--Et vous l'avez enfermée, ma
cousine? ah! c'est encore mieux, cela!--Mieux! d'où vient?--Ai-je dit
mieux, ma tante?--Oui, ma nièce.--C'est que je parle sans réflexion:
car... quel danger?--Sans doute. Dans un appartement où il n'y a que des
femmes.--Que des femmes, oui, ma tante; et des hommes dans les
appartemens voisins, pour les défendre en cas de...--Oui! voilà ce que
c'est!--Pourquoi donc n'êtes-vous venue qu'à deux heures du matin, ma
tante?--Parce que j'ai voulu vous amener cette chère enfant, ma
nièce.--Que vous êtes bonne!--Bien bonne, n'est-ce pas?--Brumont,
pourquoi donc ne m'avez-vous pas fait éveiller?--C'est moi, ne la
grondez pas; c'est moi qui n'ai pas voulu qu'on vous éveillât.--Vous
avez eu bien tort, ma tante... Tu ne dis mot, ma petite Brumont, tu es
triste? va, je suis aussi bien fâchée.--De quoi, ma nièce?--Mais, de ce
que vous avez toutes deux été fort mal couchées.--Tu avois donc un lit
pour cette enfant?--Elle auroit partagé le mien, ma tante.--Voilà
justement ce que je n'ai pas voulu, ma nièce.--Vous auriez pourtant
passé une meilleure nuit.--Oui, mais toi?--Bon! nous nous
arrangeons bien ensemble.--C'est pourtant une très mauvaise
coucheuse.--Trouvez-vous, ma tante?--Elle remue toute la nuit! sans
cesse elle étoit sur moi!--Sur vous?--A peu près!--A peu près! bon!--Je
ne cessois de la repousser. Elle m'échauffoit! elle m'étouffoit!
elle...--Mon Dieu! mais...--Eh bien! ma nièce, qu'est-ce qui vous
inquiète?--Mais... vous... vous en avez donc été prodigieusement
incommodée?--Vraiment! si cela m'arrivoit toutes les nuits!... à mon
âge!... mais pour une fois!»
Mme de Lignolle fut pleinement rassurée par le ton de bonhomie dont sa
maligne tante prononça ces dernières paroles. L'étourdie nièce n'en vit
que le côté plaisant. «Ah! mais toi, Brumont, s'écria-t-elle en
m'embrassant, tu as dû passer une bonne petite nuit. Ma tante ne t'aura
pas empêchée de dormir?... Tiens, tu as du chagrin; et moi aussi, je
t'assure. Je suis désolée, désolée qu'on ne t'ait pas indiqué ma
chambre. Cependant,... tiens,... conviens que c'est bien drôle... de te
voir ainsi... là... près,... tiens, pardonne, mais je ne peux plus y
tenir...»
En effet, les éclats de rire, quelque temps retenus, s'échappèrent.
L'explosion fut si forte et dura si longtemps qu'enfin la comtesse tomba
sur le lit, où elle en pâma. «Cette écervelée rit de si bon coeur
qu'elle vous donne envie d'en faire autant», dit la tante; et elle imita
sa nièce de manière que je vis le moment qu'elle la surpasseroit.
Comment alors me défendre de partager leur gaieté? Notre joyeux _trio_
fit tant de bruit que Mlle de Mésanges en fut réveillée.
La prisonnière vint frapper à ses carreaux. «Madame de Lignolle, dit la
marquise, ouvre à cette enfant; prends la clef dans ma poche.» La
comtesse, pour avoir plus tôt fait, se servit de son passe-partout; sans
entrer dans le cabinet, cria bonjour à sa cousine, et revint de mon côté
s'asseoir sur le bord du lit; la petite de Mésanges, volant sur ses pas,
arriva comme elle, et me dit en m'embrassant: «Bonjour, ma bonne
amie.--Qu'est-ce que c'est donc? s'écria la comtesse, surprise et
fâchée; qu'est-ce que c'est donc que ces familiarités-là, et ce nom que
vous lui donnez? Apprenez que je ne veux pas qu'on embrasse Mlle de
Brumont, et qu'elle n'est la bonne amie de personne.--Bien, ma nièce,
s'écria la marquise, bien! morigénez un peu cette effrontée: cela vient
tout de suite manger dans la main!--La bonne amie de personne! répondit
cependant notre Agnès, devenue plus hardie: ah! celui-là est drôle! je
ne sais peut-être pas que c'est ma bonne amie, à moi!--Mais,
Mademoiselle, reprit Mme de Lignolle, allez donc, s'il vous plaît,
mettre un mouchoir, vous êtes toute nue!--Qu'est-ce que ça fait ça?
répliqua l'autre; il n'y a pas des hommes ici.» La marquise la
contrefit: «Non, il n'y a pas des hommes»; et d'un ton brusque elle
ajouta: «Mais il y a des femmes, des femmes, entendez-vous, petite
sotte?... Allez... Un moment, un moment, comme vous avez les yeux
battus! quel métier avez-vous donc fait cette nuit?--Qu'est-ce que j'ai
fait?... rien, puisque je n'ai pas seulement dormi.--Et pourquoi
n'avez-vous pas dormi?--Pourquoi?... ah, dame! parce que j'écoutois
toujours pour voir si je ne vous entendrois pas ronfler...--Ronfler!
cette expression!... Vous aimez donc bien à entendre ronfler?--Ce n'est
pas ça, mais c'est que, quand on est toute seule dans un lit à
s'ennuyer, il faut bien qu'on s'amuse de quelque chose.»
En parlant, elle jouoit avec une boucle de mes cheveux. Tout à coup
l'impatiente comtesse l'apostropha d'une bonne tape sur la main, et, la
prenant par les épaules, elle la reconduisit à son cabinet, en lui
répétant d'aller mettre un fichu. La marquise l'applaudit: «Oui, mon
enfant, donne-lui des leçons de décence; va, donne-lui des leçons de
décence... Tiens, Madame de Lignolle, rends-moi le service de l'aider à
s'habiller, afin qu'elle ait fait plus vite et que nous puissions la
renvoyer, car il faut que je te parle.»
Je vous réponds que la comtesse, assez contrariée d'être un instant
ailleurs qu'à mes côtés, eut bientôt fini avec la cousine. Je vous
réponds que, pour l'habiller de la tête aux pieds, il lui fallut moins
de temps qu'ordinairement elle n'en mettoit à me passer un seul jupon.
Aussi toutes deux rentrèrent bientôt dans la chambre à coucher. La
marquise complimenta l'une sur sa promptitude, et pria l'autre d'aller
se promener dans le parc. «Ah! mais c'est qu'il est de bonne heure pour
se promener!--Tant mieux! l'air du matin vous rafraîchira.--Ah! mais
c'est que pour se promener... il faut marcher.--Eh bien?--Eh bien! j'ai
de la peine à marcher.--Bon! Mademoiselle la douillette! ses souliers la
blessent!--Non, ce ne sont pas mes souliers. Ce n'est pas au pied que
j'ai mal.--En voilà assez de dit. Partez, partez.--C'est apparemment que
ça me gêne quelque part, parce que...--Oh! mon Dieu! celle manière de
parler si lente me fait mourir, interrompit la comtesse. Est-ce votre
corset qui vous gêne?--Oh! que non! oh! que non! ce n'est pas non plus
mon corset.--Eh, pour Dieu! quoi donc?--Dame! c'est qu'apparemment je
commence..., apparemment je vais devenir aussi bonne à marier,
moi!--Tiens! s'écria la marquise, quelle sottise elle vient nous...
Madame de Lignolle, fais-moi donc, je t'en prie, partir cette
impertinente; tu ne vois pas qu'elle ne sait que dire et qu'elle ne veut
que tuer le temps?--Oh! que si, je sais ce que je dis... Toujours,
malgré que ce ne soit pas bien nécessaire, souvenez-vous que vous m'avez
promis de m'avertir.»
Nous n'entendîmes pas le reste, parce que la comtesse, voyant enfin sa
cousine dans le corridor, lui ferma doucement la porte au nez.
«Fort bien, ma nièce, et mets les verrous, que personne ne vienne nous
interrompre!... Oui, assieds-toi là sur le bord du lit. Mais regarde-moi
donc aussi quelquefois. Tu n'as des yeux que pour Mlle de Brumont.--Ah!
c'est pour la consoler. Elle a du chagrin, voyez-vous.--Il est sûr qu'on
ne l'entend pas souffler, et elle ne paroît point dans son assiette
ordinaire.--Oh! non, dit Mme de Lignolle en m'embrassant: elle est
désolée qu'on ne l'ait point amenée chez moi... Elle a sûrement beaucoup
d'amitié pour vous, ma tante; mais, comme elle me connoît davantage,
elle eût mieux aimé passer la nuit à mes côtés, je le gagerois.--Là! là!
Madame, ne vous en faites pas tant accroire! Si je l'avois
souffert...--Plaît-il, ma tante?--Oui, ma nièce. Vous imaginez que parce
qu'on n'est pas tout à fait si jeune et si gentille que
vous...--Comment?--Eh! mon Dieu, il ne tenoit qu'à moi.--Ce que vous
dites là, ma tante, est...--La vérité.--De toutes les manières
incompréhensible.--Je vais donc m'expliquer, ma nièce.--Ah! vite! vite!
je suis sur des charbons brûlans.
--Madame de Lignolle, il me paroîtroit en effet très étonnant, mais
pourtant très désirable, que vous ne connussiez pas tout à fait si bien
la prétendue demoiselle ici couchée près de moi.--La prétendue
demoiselle?--Ma nièce, je vous déclare, et puissé-je vous apprendre
quelque chose qui vous surprenne, je vous déclare que cette jeune fille
est un homme.--Un homme! Êtes-vous... êtes-vous sûre, ma tante?--Sûre...
Et lui-même,... il est là pour me démentir, si je ne dis pas l'exacte
vérité; lui-même vouloit, il n'y a pas deux heures, m'en donner des
preuves.--Vouloit vous en donner...? Cela ne se peut pas.--Ne vous en
étonnez pas trop, ma nièce, il s'y croyoit obligé.--Obligé!
pourquoi?--Ah! demandez-lui.--Dites pourquoi, s'écria-t-elle en
m'adressant la parole avec une extrême vivacité; parlez, parlez enfin,
parlez donc.--Vous me voyez, lui répondis-je, si stupéfait de tout ce
qui m'arrive que je n'ai pas la force, pas la force de dire un mot.--Il
veut me forcer à faire moi-même ce pénible aveu, reprit la marquise: ma
nièce, il s'y croyoit obligé parce que je l'exigeois.--Vous l'exigiez,
ma tante?--Rassurez-vous, je n'en avois que l'air!--Que l'air?--Oui, je
vous dis, j'ai fait grâce au généreux jeune homme, quand je l'ai vu prêt
à s'immoler.--Cependant il le pouvoit! s'écria la comtesse, aussi
surprise que désolée.--Il le pouvoit, oui, ma nièce. C'est, j'en
conviens, un compliment qu'il faut lui faire.--Il le pouvoit! répéta Mme
de Lignolle d'un ton qui n'annonçoit pas moins d'étonnement et marquoit
une affliction plus profonde.--Voilà de suite, lui répondit la marquise,
deux exclamations qui ne sont pas très polies.--Il le pouvoit!--Enfin,
ma nièce, tu veux donc que je me fâche?... Vous voudriez donc, Madame,
qu'il ne trouvât jamais ces choses-là possibles que pour vous?--Pour
moi!» Mme d'Armincour l'interrompit d'un air très sérieux: «Éléonore, je
vous ai toujours connue extrêmement franche, avec moi surtout. Avant de
vous faire violence pour sortir de votre caractère, avant de vous
décider à soutenir un mensonge trop invraisemblable, écoutez-moi.
«Cette demoiselle est un homme: j'ai malheureusement plusieurs raisons
de n'en point douter; il y a plus, je sais maintenant son véritable nom,
et tout me dit que depuis longtemps vous ne l'ignorez pas, ma nièce.
Hier, j'allai sur les cinq heures à Longchamps, où je fus étonnée de
vous voir, de si bonne heure surtout, vous qui, le matin même, aviez,
sous prétexte de quelques affaires, refusé d'y venir le soir avec moi.
Vous ne m'avez seulement pas aperçue, Madame, parce que vous n'aviez des
yeux que pour un cavalier qui, de son côté, vous regardoit
continuellement. Voilà ce qui me le fit remarquer. C'étoit Mlle de
Brumont sous des habits d'homme, ou pour le moins un frère à elle, un
frère dont la figure absolument pareille excitoit votre attention comme
la mienne. Je m'arrêtai naturellement à cette idée; et, dans ma parfaite
sécurité, je ne songeai même pas à pousser plus loin les conjectures.
Cependant, immédiatement après votre voiture, venoit, dans une voiture
beaucoup plus belle, une espèce de fille fort élégante, qui lorgnoit
aussi ce jeune homme dont elle étoit quelquefois lorgnée. Apparemment
que cette femme ne vous aime guère, et que vous ne l'aimez pas
davantage: car elle s'est permis de vous faire une impertinence dont
vous l'avez bien punie. Je vous en fais mon compliment; j'en ai ri de
tout mon coeur. Comme j'en riois pourtant, il s'élève tout à coup une
grande rumeur. Tout le monde court, chacun se précipite sur _le_ ou _la_
Brumont, que je suivois toujours des yeux, dans l'intention de
l'appeler, afin de causer un instant avec _lui_ ou avec _elle_. Moi,
tout ébahie d'un si prodigieux concours, pauvre provinciale, je demande
si l'usage des dames de Paris est de courir ainsi comme des folles,
pêle-mêle avec les hommes, après le premier joli garçon qu'elles
rencontrent. Tous ceux qui m'entourent me crient: «Non pas, non pas!
mais celui-ci mérite l'attention générale; c'est un charmant cavalier,
déjà fameux par une aventure extraordinaire: c'est Mlle Duportail, c'est
l'amant de la marquise de B...» Vous pouvez juger de mon étonnement.
Aussitôt j'ouvre les yeux, je me rappelle mille circonstances
inquiétantes; et, sans trop de malignité, je suis obligée de me dire
qu'il devient très probable que l'amant de la marquise est aussi l'amant
de la comtesse. Cependant il ne faut pas me hâter de juger légèrement
une nièce que j'estime. Je verrai, je l'observerai, je la questionnerai
demain, puisque je vais la joindre au Gâtinois. Point du tout! au jour
désiré, l'obligeante Mme de Fonrose arrive chez moi, qui me propose tout
doucement l'honnête commission de vous mener l'ami du coeur. Charmée
d'un hasard favorable à mes secrets desseins, j'accepte, bien résolue à
examiner de près la demoiselle, et à faire en sorte que vous ne puissiez
pas me réduire à jouer chez vous le rôle d'une complaisante. J'arrive
avec l'heureux mortel. Peut-être croyoit-il, vous voyant couchée, qu'il
partageroit du moins le lit de la petite de Mésanges. Tout au contraire,
je le confisque à mon profit. Au commencement de la nuit, je le
tourmente; une heure après, je... je le prends, pour ainsi dire, sur le
fait. Il ne m'avoue pas son nom que je ne demande point; mais il ne peut
nier son sexe. Enfin le matin vient; et, pour qu'il ne me reste aucune
incertitude à cet égard, je découvre en plein le chevalier de Faublas.»
A ces mots, elle me découvrit en effet: car, d'un coup de main rapide,
elle enleva la couverture, qu'elle jeta presque sur mes pieds, et du
même temps elle me la ramena sur les épaules. Le moment fut court, mais
décisif. Le hasard, qui se déclaroit contre moi, voulut qu'alors je me
trouvasse arrangé dans le lit de manière que la pièce du procès la plus
essentielle ne pût échapper au prompt regard de l'accusé, de sa complice
et de leur juge. «Maintenant, ma nièce, s'écria la marquise, j'espère
qu'il ne vous reste aucun doute. Là! je dis, en supposant qu'il fût
possible de croire qu'avant ceci vous en eussiez. Mais convenez,
poursuivit-elle, en m'appliquant un vigoureux soufflet de la même main
qui venoit de m'exposer presque nu aux regards confus de Mme de
Lignolle, convenez qu'il faut que ce M. de Faublas soit un effronté
petit coquin pour être aujourd'hui venu coucher avec la tante, par la
seule raison qu'il ne pouvoit plus coucher avec la nièce!
--Ma tante, s'écria la comtesse avec un peu d'humeur, pourquoi donc
frapper si fort? Vous lui ferez mal!--Oui, mal! Il est trop heureux.
C'est une faveur... Madame de Lignolle, à présent que vous ne pouvez
plus, sous prétexte d'ignorance, vous en défendre, il faut tout à
l'heure prier monsieur de se lever, le mettre sans esclandre à votre
porte, et l'y consigner pour jamais.--Le mettre à ma porte, ma tante! eh
bien, je vous le dis: c'est mon amant, c'est l'amant que j'adore.--Et
votre mari, Madame!--Mon mari? C'est aussi lui, je n'en ai pas d'autre
que lui.--Quoi! ma nièce, il n'y a pas déjà près de cinq mois que M. de
Lignolle vous a vraiment épousée!--Épousée! jamais... C'est lui, ma
tante.--Comment! c'est lui qui, même la première fois...!--Oui, ma
tante, c'est lui.--Ah! l'heureux petit drôle! Quel épouseur que ce
monsieur-là!... Mais vous êtes grosse, ma nièce!--Eh bien! ma tante,
c'est encore lui...--Mais...--Il n'y a plus de mais, ma tante! ç'a
toujours été lui, ce sera toujours lui, ce ne sera jamais que
lui.--Jamais que lui! Et comment ferez-vous?...--Comme j'ai déjà fait,
ma tante, avec lui.--Mais quel flux de paroles! Voyez un peu!--Je ne
vois que lui!--Mais au moins entendez...--Je n'entends que lui!--Mais
écoutez donc.--Je n'écoute que lui!--Allons, ma nièce, quand vous
voudrez...--Je ne veux que lui!--Vous ne voulez pas que je vous parle un
moment?--Je ne parle qu'à lui!--Éléonore, vous ne m'aimez donc pas?--Je
n'aime... Ah! si fait; je vous aime aussi.--Eh bien, laisse-moi donc
m'expliquer; dis-moi, malheureuse! comment feras-tu pour cacher ta
grossesse?--Je ne la cacherai pas.--Mais votre mari vous demandera qui a
fait cet enfant?--Je lui répondrai que c'est lui.--Et, s'il n'a jamais
couché avec toi, comment veux-tu qu'il te croie?--Eh! mais c'est à cause
de cela qu'il me croira.--Comment! c'est à cause de cela?--Sûrement, à
cause de cela.--Allons, ma nièce, voilà que nous faisons ensemble des
quiproquos. Vous êtes si vive qu'il est impossible de s'expliquer avec
vous!--Je suis vive! Vous ne l'êtes pas peut-être?--Eh! le moyen de ne
pas l'être avec une écervelée... Voyons; faites-moi la grâce de
m'expliquer de quelle manière on peut s'y prendre pour persuader à un
homme qui n'a jamais épousé sa femme que pourtant il lui a fait un
enfant?--Regardez si ce n'est pas désespérant!... Mais, ma tante,
faites-moi vous-même la grâce de m'expliquer pourquoi vous imaginez que
j'irai faire à M. de Lignolle un raisonnement aussi bête que
celui-là?--Ma nièce, c'est vous qui me le dites.--Tout au contraire: je
me tue de vous crier que je lui déclarerai que c'est lui qui m'a fait
cet enfant.--Ah! je comprends enfin; lui, c'est monsieur?--Eh! oui.
Quand je dis lui, c'est lui.--Ma foi, je ne l'aurois pas deviné, ma
nièce. Quoi! vous irez vous-même annoncer bonnement à votre mari que
vous l'avez fait...--Ce qu'il mérite d'être.--Dans un sens, je ne dis
pas non, ma nièce.--Dans tous les sens possibles, ma tante.--Ah! cela
est autre chose. Je ne puis, Madame, approuver vos désordres.--Mes
désordres!--Revenons, revenons à l'article important. Si ton mari se
fâche?--Je m'en moquerai.--S'il te veut faire enfermer?--Il ne pourra
pas.--Qui l'en empêchera?--Ma famille, vous et lui.--Ta famille sera
contre toi. Moi, je te chéris trop pour te faire jamais le moindre mal;
mais, dans une affaire aussi malheureuse, je serai du moins forcée de
rester neutre. Il ne te restera donc que monsieur.--S'il me reste, je
n'en demande pas davantage!--Oui, il te restera... pour te défendre.
Mais le pourra-t-il? Et si l'on t'enferme?...--Non, non. Tenez, ma
tante, j'y pensois cette nuit. J'ai dans ma tête un projet...--Un beau
projet, je crois! Dis pourtant, dis.--Je ne peux pas, il n'est pas
temps.--Eh bien, ma nièce, je vais vous enseigner, moi, le seul parti
qui vous reste à prendre.--Voyons.--Il faut, le plus tôt possible,
Madame, vous faire épouser par M. de Lignolle, et...--Ça d'abord, ça ne
se peut pas.--La raison?--La raison est que ça ne se peut pas. Mais,
quand cela se pourroit, je ne le voudrois pas. A présent, ma tante, je
sais ce que c'est; jamais votre nièce ne sera dans les bras d'un
homme.--Jamais dans les bras d'un homme! Cependant lui?...--Lui, ma
tante, s'écria-t-elle avec passion, ce n'est pas un homme, c'est mon
amant!--Votre amant! Ne voilà-t-il pas une bonne raison à donner à votre
mari?--Supposons que la raison soit mauvaise; au moins est-il certain
qu'elle vaut encore mieux qu'une mauvaise action. N'en est-ce pas une
indigne, n'est-ce pas une horrible perfidie que d'aller froidement se
partager entre deux hommes pour trahir l'un plus à son aise, et retenir
l'autre en le désespérant?... Car, j'en suis sûre, s'écria-t-elle en
m'embrassant, il en seroit désespéré.--Si pourtant vous vouliez
m'écouter, Madame, vous verriez que votre tante ne vous conseille ni le
libertinage ni la perfidie. Vous m'avez interrompue, comme j'allois vous
dire qu'en vous faisant épouser par M. de Lignolle, il falloit tout d'un
coup changer de conduite et rompre cette intrigue...--Une intrigue! Fi
donc, ma tante! Dites une passion qui fera le destin de ma vie!--Qui en
fera le malheur, si vous n'y prenez garde.--Point de malheur avec lui,
ma tante.--Toujours du malheur où il y a du crime, ma nièce... Écoute,
ma petite, je suis bonne femme, j'aime à rire; mais ceci passe la
raillerie. Vois d'abord combien de dangers t'environnent...--Je ne
connois point de dangers, quand il s'agit de lui.--Et ta conscience,
Éléonore?--Ma conscience est tranquille.--Tranquille! cela ne se peut
pas. Vous qui ne mentiez jamais, vous mentez... Écoute, Éléonore, je te
chéris comme mon enfant. Je t'ai toujours idolâtrée! trop, peut-être! Je
t'ai peut-être gâtée, mais tâche de te souvenir comme, dans les choses
essentielles, je me suis toujours attachée à te donner les meilleurs
principes. Tiens, ma fille, tu vas aujourd'hui couronner la rosière.
--Oh! ne m'en parlez pas! s'écria-t-elle en se précipitant dans les bras
de sa tante et saisissant ses mains, dont elle se couvrit le visage; oh!
ne m'en parlez pas!» Et moi, pénétré du ton dont ces paroles furent
prononcées: «Madame la marquise, c'est à moi, c'est à moi seul que vous
devez tous vos reproches. Excusez-la, plaignez-la, ne l'accablez pas.--O
mes enfans! répondit-elle, si vous ne voulez que m'attendrir, cela ne
vous sera pas difficile. On me fait pleurer comme on me fait rire, tout
de suite... Soit, j'y consens, pleurons tous trois... Écoutez cependant,
écoutez, ma nièce: vous souvenez-vous de l'année passée? A la même
époque, au même jour, je vous disois: «Éléonore, je suis fort contente
de toi. Mais bientôt, ma fille, d'autres temps amèneront d'autres
obligations. On n'a pas toujours dans la vie des devoirs aussi doux à
remplir que celui de secourir l'indigence. Le temps approche où tu t'en
imposeras peut-être qui te séduiront d'abord et te deviendront ensuite
pénibles...»
La comtesse, à ces mots, quitta brusquement son attitude humiliée, et du
ton le plus animé: «Qui te séduiront d'abord! répéta-t-elle. Eh! comment
m'auroient-ils séduite? on ne me les fit point connoître. On conduisit
gaiement au sacrifice une innocente victime qui promit ce qu'elle ne
comprenoit pas. Vous, Madame la marquise, vous qui me parlez ici de
devoir, oseriez-vous affirmer qu'alors vous avez fait le vôtre? Quand
mes parens, engoués des prétendus avantages de ce mariage fatal, vinrent
vous présenter M. de Lignolle, vous me défendîtes par vos
représentations, je le sais; je sais que votre consentement vous fut,
pour ainsi dire, arraché; mais qu'importoit votre trop foible
résistance? Ne deviez-vous pas la fortifier de la mienne? Ne deviez-vous
pas me tirer à l'écart et me dire: «Ma pauvre enfant, je t'avertis
qu'ils vont te sacrifier; je t'avertis qu'ils trompent ton inexpérience
par d'éblouissantes promesses. Veux-tu, pour le frivole avantage d'être
présentée à la cour quelques mois plus tôt, d'aller dès demain aux
assemblées, aux bals, aux spectacles de la capitale, veux-tu faire à
jamais le sacrifice de ta liberté la plus précieuse, de la seule vraie
liberté, celle de ta personne et celle de ton coeur? Te trouves-tu si
mal avec moi? Es-tu donc pressée de me quitter? Tiens, il n'est plus
temps de fonder ta sagesse sur ton ignorance; et, puisqu'ils veulent
t'abuser, il faut que je t'éclaire. Quand une fille naturellement vive
se montre au printemps émue du spectacle de la nature, est surprise dans
de fréquentes rêveries, avoue des inquiétudes secrètes, se plaint d'un
mal qu'elle ignore, on dit communément qu'il lui faut un mari. Mais moi
qui te connois, moi qui t'ai vue toujours caressée de ceux qui
t'entouroient, répondre à leur attachement par un attachement égal,
payer mes soins de reconnoissance et me chérir autant que je t'aimois,
pleurer les malheurs d'un vassal, et même les peines d'un étranger; je
crois que la nature, avec la vivacité bouillante, t'a donné la tendre
sensibilité; je crois que ce n'est pas seulement un mari qu'il te faut,
je crois qu'il te faut un amant. Néanmoins on s'obstine à te faire
épouser M. de Lignolle. Tu n'as pas encore seize ans, il a cinquante ans
passés: ta jeunesse à peine commencera, que son automne sera fini. Comme
tous les vieux libertins, il deviendra valétudinaire, infirme, dur,
grondeur, jaloux; et, pour comble de malheur, six fois par an peut-être