Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5

Part 5

Chapter 53,873 wordsPublic domain

éprouver encore leur brûlante influence?

«Approchez-vous, mignonne, approchez-vous, me disoit tendrement ma

compagne.--Non, Madame la marquise, non, je vous gênerois.--Vous ne me

gênerez pas, mon coeur, je n'ai jamais trop chaud dans mon lit.--Moi,

Madame, la chaleur m'incommode.--Cela, par exemple, je le crois très

possible! à votre âge j'étois tout de même...--Oui, sans doute. J'ai

l'honneur de vous souhaiter le bonsoir, Madame la marquise.--J'étois

tout de même; et, lorsque M. d'Armincour vouloit faire lit à part, il me

rendoit service.--Fort bien. Madame la marquise, je vous souhaite une

bonne nuit.--Il me rendoit service de s'en aller;... quand il avoit fait

son devoir, bien entendu;... et je lui rends justice, dans sa jeunesse

il ne se faisoit pas tirer l'oreille. Oh! ce n'étoit pas un M. de

Lignolle!--Je vous en fais mon compliment... Je crois qu'il est tard,

Madame la marquise?--Pas trop... Approchez donc, ma petite, je ne vous

entends pas... Est-ce que vous me tournez le dos?--Oui, parce que...

parce que je ne peux dormir que sur le côté gauche.--Le côté du coeur!

voilà qui est singulier! cela doit gêner la circulation.--Vraiment oui;

mais l'habitude.--L'habitude, mon ange? vous avez raison! Tenez, moi,

depuis que je suis mariée... Il y a déjà longtemps...--Oui.--J'ai

contracté celle de m'étendre toujours ainsi,... sur le dos,... et je

n'ai pas pu la perdre.--C'est peut-être tant mieux pour vous, car la

posture est bonne... Madame la marquise, j'ai l'honneur de vous

souhaiter le bonsoir.--Vous avez donc bien envie de dormir?--Je vous en

réponds!--Eh bien! allons, mon coeur,... ne vous gênez pas, il y a de la

place... Mais où est-elle donc? tout à fait sur le bord du lit?»

Elle fit un grand mouvement: si ma main n'avoit pas arrêté la sienne,

bon Dieu! qu'auroit-elle senti!

«Ah! Madame, ne me touchez pas! vous me feriez sauter au ciel!--Là! là!

mon poulet, ne sautez pas du lit; je voulois seulement savoir où vous

étiez... Remettez-vous, remettez-vous donc!... mais à votre aise... Vous

êtes donc bien chatouilleuse, mon petit coeur?--Prodigieusement!... Une

bonne nuit, Madame la marquise.--Et moi aussi. Je ne sais pas si c'est

encore une habitude,... dites.--Je ne crois pas.--Mais, ma petite, ne

restez donc pas tout à fait sur le bord,... vous tomberez!--Non.--D'où

vient cet entêtement? pourquoi ne pas s'approcher? il y a plus d'espace

qu'il n'en faut.--C'est que... je... ne puis rien toucher! si par hasard

je rencontrois seulement le bout de votre doigt,... je me trouverois

mal.--Diable! c'est une maladie, ça! comment ferez-vous donc quand vous

serez mariée?--Je ne me marierai pas. J'ai l'honneur de vous souhaiter

le bonsoir, Madame la marquise.--Et comment auriez-vous pu rester sur ce

lit de sangle, à côté de la petite Mésanges?--Vous avez raison, il m'eût

été impossible d'y tenir! Madame la marquise, je vous souhaite une bonne

nuit.--Quelle heure peut-il être?--Je ne sais pas. Madame, mais je vous

souhaite une bonne nuit.»

Enfin la bavarde voulut bien se décider à me faire entendre à son tour

le bonsoir si vivement sollicité; mais ce bonsoir, applaudis-toi,

Faublas! ce bonsoir, tu n'étois pas le seul qui le désirasses.

Dès que la marquise se fut mise à ronfler, car il y avoit encore dans la

compagnie de ma charmante coucheuse ce petit agrément qu'on l'entendoit

ronfler comme un homme; quand donc elle se fut mise à ronfler, il me

sembla qu'à voix basse on m'envoyoit ce doux appel: «Ma bonne amie!» Je

crus que c'étoit un jeu de mon imagination frappée, cependant je levai

la tête et me tins à l'affût du moindre bruit; un second _Ma bonne amie_

vint le moment d'après caresser mon oreille. «Ma bonne amie, vous-même!

de quoi s'agit-il?--Est-ce que vous pouvez dormir, vous?--Non, en

vérité! je ne le peux pas.--Ni moi non plus, ma bonne amie; pourquoi

cela?--Pourquoi?... parce que, ma bonne amie, comme vous le disiez si

bien tout à l'heure, il seroit plus divertissant de causer

ensemble.--Puisque vous le croyez ainsi, venez donc.--De tout mon coeur;

mais la marquise?...--Ma cousine? oh! quand elle ronfle, c'est signe

qu'elle dort.--Je vous crois.--Et elle dort tout de bon, lorsqu'elle

dort. Allez, ma bonne amie, vous ne risquez rien. Venez.--Ah! comme je

vous le dis: de tout mon coeur, ma bonne amie... Mais vous êtes

enfermée!--Certainement! toujours on m'enferme, moi! sans cela j'aurois

peur!--Et comment voulez-vous donc que j'entre?--Dame! ce n'est pas moi

qui me suis enfermée.--Je ne dis pas que ce soit vous.--Ce n'est pas

moi, parce que je ne m'aperçois pas du tout que vous me fassiez peur,

vous, ma bonne amie.--Ma bonne amie, vous êtes bien bonne. Cependant je

suis à votre porte, un peu légèrement vêtue pour faire la

conversation.--Ah! mais c'est madame la marquise qui m'a enfermée.--Cela

n'empêche pas que je ne commence à me refroidir beaucoup.--Ah! mais

c'est qu'elle a mis la clef dans sa poche, madame la marquise.--Après?

je ne l'ai pas, moi, sa poche.--Ma bonne amie, vous pouvez la trouver à

tâtons.--A tâtons! ma bonne amie, je vais la chercher.--Oui, ma bonne

amie, presque au pied de son lit, sur le second fauteuil à gauche, c'est

là que je l'ai vue poser sa poche.--Eh! que ne disiez-vous cela tout de

suite, ma bonne amie?»

Sans faire le moindre bruit, je trouvai le fauteuil, la poche, la clef,

la serrure. Je trouvai ma bonne amie qui me reçut dans son lit pour

causer, ma bonne amie qui, pour me réchauffer, se jeta dans mes bras et

me serra de tout son corps. L'aimable enfant!

Vous, cependant, déesse de mon histoire et de toutes les histoires du

monde, vous qui n'avez pas dédaigné de prendre ma plume quand il a fallu

décemment raconter les croustilleux débats de la nièce et de la tante,

les questions délicates multipliées par celle-ci, les amoureuses

instructions à celle-là prodiguées; ô Clio! digne Clio, venez! venez

peindre aujourd'hui l'étonnement de la cousine, ses premières

inquiétudes et ses douces erreurs. Venez peindre encore autre chose!

venez! le récit qui me reste à faire est peut-être plus surprenant et

plus difficile qu'aucun de ceux dont je n'ai pu jusqu'à présent me

dispenser d'entretenir la curiosité publique.

Depuis quelques minutes nous causions fort amicalement et je commençois

à me réchauffer. Un tiers qui vint se mêler de la conversation la

troubla. Sa brusque arrivée fit faire à Mlle de Mésanges un

haut-le-corps en arrière. «Ma bonne amie, qu'avez-vous donc qui vous

effraye?--Eh mais, vos deux mains sont là sur mon col,... et pourtant

j'ai senti... j'ai senti comme si vous me touchiez encore

quelque part!--Cela vous étonne? c'est que je suis... bonne à

marier--...--...--...--Ma bonne amie, que voulez-vous que je vous

dise?... vous a manqué jusqu'à présent parce que vous étiez encore trop

petite fille.--Ah!--...--...--...--... Puisque cela doit être ainsi,

répliqua notre Agnès, madame la marquise n'a pas besoin de m'avertir: un

si grand changement ne m'arrivera pas sans que je m'en aperçoive... Oui,

je ris. Je pense qu'on attrape bien ma bonne amie Des Rieux...--Une

bonne amie de votre couvent?--Oui...--Avec qui vous allez causer la

nuit?--Quand on oublie de m'enfermer.--On l'attrape, cette

demoiselle?--Certainement! tous les jours on lui dit qu'elle est formée,

je vois bien que cela n'est pas vrai, et que c'est parce que l'on attend

encore quelque chose que l'on ne cesse de différer son mariage sous

différens prétextes.--Probablement. Quel âge a-t-elle?--Seize ans.--Oh!

trop jeune encore... Moi, j'en ai bientôt dix-huit...--Et il y a

longtemps que vous êtes bonne à marier?--Un an,... à peu près un an...

Ah çà, vous ne dites à personne que vous causez avec cette

demoiselle?--Je ne suis pas si bête! on s'arrangeroit de manière que

nous ne pourrions plus.--Ainsi vous ne vous aviserez pas de conter que

je suis venu cette nuit vous entretenir?--N'ayez pas peur... A propos,

il y a quelque chose qui nous tourmente beaucoup, Des Rieux et moi. Vous

me direz sûrement cela, vous, ma bonne amie. Qu'est-ce que c'est qu'un

homme?--Un homme? Je donnerois tout au monde pour le savoir, ma bonne

amie.--Oui! eh bien, soyez de l'accord que nous avons fait, Des Rieux et

moi.--Voyons.--C'est que la première des deux qui se marieroit viendroit

dès le lendemain tout conter à l'autre.--Va, j'en suis!...--Ma bonne

amie, vous m'embrassez presque tout comme Des Rieux m'embrasse, et je ne

sais pas, il me semble que cela me fait encore plus de plaisir.--Cela

vient de ce qu'apparemment je vous aime davantage que vous ne lui

plaisez.--Ma bonne amie...--Eh bien?»

Que vouloit-elle faire de ma main dont elle s'empara tout d'un coup, en

disant: «Embrasse-moi donc tout à fait comme Des Rieux m'embrasse, ma

bonne amie?--Ma bonne amie, pas tout à fait comme, mais peut-être un peu

mieux.»

Quoique je ne cessasse de l'assurer que tout seroit bientôt fini, que le

plus difficile étoit déjà fait, la jeune personne, après quelques

foibles cris à grand'peine étouffés, ne put retenir un dernier cri plus

perçant. Je ne vous dirai pas ce qui causoit alors ses souffrances; mais

je crois vous avoir prévenu que Mlle de Mésanges avoit le pied très

petit.

N'étoit-ce pas une chose bien cruelle que d'être obligé de quitter le

champ de bataille au moment où la victoire se déclaroit? Il le fallut

pourtant! La marquise, tout à coup tirée de son premier sommeil,

s'agitoit en murmurant ces mots: «Mon Dieu!... mon Dieu!... c'est un

songe!... ah! ce n'est qu'un songe!» Aussitôt je pris mon parti, je

quittai le lit de l'_ex-pucelle_, et me traînai sur les genoux, en

m'aidant de mes mains, jusqu'au lit de la douairière. Alors celle-ci,

tout à fait réveillée, s'inquiétoit vraiment beaucoup de ce qui avoit

causé le bruit qu'elle venoit d'entendre: «Hélas! c'est moi,

Madame.--Vous, Mademoiselle? et où êtes-vous donc?--Par terre dans la

ruelle, je viens de me laisser tomber.--Aussi, vous voulez rester sur le

bord!--Au contraire, Madame la marquise!--Comment, au contraire?--Je me

suis trop approchée.--Eh bien?--Eh bien! madame, en dormant, se remue;

madame a avancé sa jambe; sa jambe m'a touchée.--Je ne l'ai pas fait

exprès, ma chère enfant... Là! bien! remettez-vous,... et restez à

quelque distance.--Oh! oui.--Ma petite, vous m'avez réveillée en

sursaut...--Ne me grondez pas, Madame la marquise: j'en suis au

désespoir.--Je ne vous gronde point, il n'y a pas grand mal; nous allons

causer un moment.--Je vous prie de m'en dispenser. Je me sens déjà toute

malade d'avoir si peu dormi...--Écoutez du moins le rêve que je

faisois...--Bonsoir, Madame la marquise.--Ah! je veux vous conter mon

rêve!--Mais, Madame, vous ne pourrez plus ensuite vous rendormir!--Oh!

que si! tant que je veux, moi! Mon coeur, où va-t-on prendre ce qu'on

voit dans les songes? La scène étoit ici: je rêvois qu'un insolent

m'épousoit de force...--Ah!... ah! Madame la marquise! quel homme

pouvoit donc avoir cette audace?--Devinez.--Ce n'étoit pas moi,

toujours.--Non, ce ne pouvoit pas être vous; mais c'est apparemment

votre frère...--Je n'ai pas de frère.--Je ne dis pas que vous en ayez,

ma mignonne. Tous les jours on rêve ce qui n'est point... Dans mon

songe, c'étoit votre frère: car il vous ressembloit à s'y

méprendre!...--Pardonnez-moi donc ce nouveau tort...--Vous badinez, mon

ange, ce n'est pas votre faute, d'abord, et puis il n'y a point de

mal!... Mais écoutez, ce n'est pas tout...--Quoi! l'impertinent!... il a

peut-être eu le courage de recommencer?--Non. Je l'ai vu bientôt me

quitter pour aller dans ce cabinet...--Dans ce cabinet?--Sans ma

permission, entendez-vous!--Sans votre permission?--Se marier avec la

petite de Mésanges...--La petite de Mésanges!--Qui le laissoit

faire.--Qui le laissoit faire!--Attendez donc. Voici le plus singulier:

l'enfant n'étant pas comme moi rompue à cet exercice...--Eh bien?--La

douleur...--La douleur!--Lui a fait pousser un cri...--Un cri!--Qui m'a

réveillée.»

Qu'on se figure, s'il est possible, la mortelle frayeur dont j'étois

agité. Ce rêve si convenable à la circonstance, la marquise l'avoit-elle

eu réellement? Étoit-ce un avertissement tardif que l'hymen, ennemi né

de tous les succès de l'amour, venoit d'envoyer à la trop peu vigilante

duègne, afin d'empêcher du moins que mon triomphe ne s'accomplît? ou,

par un malheur plus grand, la vieille maudite avoit-elle, à l'instant

même, avec une admirable présence d'esprit, inventé ce prétendu songe

tout exprès pour me donner clairement à comprendre que mon crime étoit

découvert, qu'un entier dévouement pouvoit seul l'expier, qu'il falloit

tout à l'heure m'avancer au supplice qui dans ses bras m'attendoit? A

cette dernière idée, tous mes sens à la fois se soulevèrent. Je rappelai

pourtant mon courage, afin de m'assurer par quelques questions adroites

des vraies dispositions de Mme d'Armincour.

«Est-ce donc sérieusement?...--Sérieusement, mon petit coeur.--Quoi!

Madame, vous entendiez?...--Vraiment, oui! j'entendois.--Vous m'avez dit

aussi que vous aviez vu! comment pouviez-vous voir sans lumière?--Ah!

dans mon rêve il faisoit jour.»

Cette réponse faite du ton le plus simple me rendit ma tranquillité.

«Bonsoir, Madame la marquise.--Allons, mon enfant, puisque absolument

vous le voulez, bonsoir!»

Ma compagne, à ces mots, se rendormit; et son ronflement nasillard, qui

tout à l'heure déchiroit mon oreille, maintenant la caressoit comme

l'auroit pu faire la voix la plus enchanteresse, la voix de Baletti! Ne

vous en étonnez pas: il m'annonçoit que l'heure du berger m'étoit

rendue! c'étoit l'heureux signal auquel je devois me hâter d'aller

reprendre un charmant ouvrage très avancé, mais enfin malheureusement

interrompu comme il s'achevoit. Pressé d'y mettre la dernière main, je

soulevai la couverture avec infiniment de précaution, et déjà mes pieds

touchoient le carreau, quand j'entendis tout à coup cesser le ronflement

propice. Une main pote et ridée, qui me parut celle de Proserpine, me

saisit par la nuque et me tint là quelque temps en arrêt. «Un instant!

me dit enfin l'infernale vieille, j'y vais avec vous.» Elle y vint en

effet, mais pour refermer soigneusement la porte. «Dormez! Mademoiselle,

dormez! cria-t-elle à la petite de Mésanges; et prenez patience! Nous

vous marierons bientôt.--Ah! mais, Madame la marquise, répondit ma bonne

amie d'une voix traînante, je ne suis pas encore bonne à marier,

moi!--Oui, oui! répondit l'autre en la contrefaisant, petite sucrée!

vous avez l'air de n'y pas toucher! cela n'empêchera pas qu'on n'y mette

ordre, et cela le plus tôt possible. Allons, vous, la demoiselle aux

habitudes, ajouta-t-elle en me reconduisant à son lit par la main,

voyons, voyons si vous ne pouvez en effet veiller que pour les jeunes!»

A ces terribles paroles qui m'annonçoient des tourmens tout prêts, je

sentis un frisson mortel glacer mon sang, mon sang qui, rappelé de

toutes les extrémités, reflua vers le coeur avec une prodigieuse

vitesse. Tremblant de tous mes membres, je me laissai traîner vers

l'échafaud. Je tombai sur ce lit où déjà m'attendoit une furie pour

m'étreindre de ses bras vengeurs; j'y tombai sans force, sans mouvement,

presque sans vie.

Il y eut un moment de silence; après quoi, de sa voix cassée qu'elle

s'efforçoit d'adoucir, l'impatiente marquise me demanda si j'avois

oublié son rêve, si je comptois ne l'accomplir qu'en un point seulement.

Hélas! j'y songeois à son rêve! je songeois qu'il paroissoit

indispensable de prévenir par mon dévouement généreux de plus grands

malheurs. Devois-je, en faisant à Mme d'Armincour une insulte qu'aucune

femme ne pardonne, exposer à sa facile vengeance Mlle de Mésanges, prise

pour ainsi dire sur le fait, et ma chère de Lignolle, sans doute aussi

compromise? devois-je risquer de me mettre ainsi sur les bras toute la

cohue des trois familles réunies? Il n'y avoit donc plus qu'un magnanime

effort qui pût sauver mes deux maîtresses et me sauver moi-même.

Jamais, plus qu'alors, je n'éprouvai combien un _résolu_ jeune homme,

dont le grand courage est d'ailleurs commandé par la nécessité qui

presse, peut en toute occasion compter sur lui-même. Après de courtes

indécisions, après quelques premiers momens d'abattement et de terreur

inséparables de l'épouvantable entreprise à laquelle j'étois appelé, je

me sentis moins incapable de la tenter et peut-être de la mettre à fin.

Malheureux! ton heure est donc enfin venue!... Allons, Faublas! allons,

du coeur! immole-toi. Ainsi j'encourageois tout bas ma vertu qui

chanceloit encore, et pour l'affermir j'eus besoin d'un effort nouveau.

Mais enfin la victime, ne désirant plus rien que de s'épargner au moins

de cruels apprêts, que d'accomplir le douloureux sacrifice en un seul

instant, s'il étoit possible, la victime résignée se précipita tout d'un

coup sur son bourreau.

«Quelle vivacité! s'écria la maligne vieille en ricanant. Doucement,

Monsieur, doucement donc! mon rêve a dit que vous m'épousiez de force!

de force, comprenez-vous? Or, je vous le demande, êtes-vous disposé à de

grandes témérités? Avez-vous l'intention bien déterminée de violer la

douairière d'Armincour?--Non, Madame, en vérité, j'ai trop d'honneur

pour me permettre une aussi indigne action.--Eh bien! tenez-vous donc

tranquille à mes côtés. J'ai pu vous faire une malice, la gaieté est de

tous les âges, et pour moi de tous les instans, quand il n'est pas

question de mon Éléonore. Mais ce seroit pousser un peu trop loin la

plaisanterie que d'accepter ce que vous avez la générosité de m'offrir.

Gardez, gardez pour les jeunes femmes: si la tante vous prenoit au mot,

la nièce pourroit n'être pas contente.--La nièce! vous pensez que Mme de

Lignolle...--Assurément, je le pense, mais pour le moment laissons la

comtesse, il nous convient de traiter un objet plus pressant. Monsieur,

vous parliez tout à l'heure d'une indigne action; mais ne sentez-vous

pas que celle dont vous vous êtes rendu coupable pendant mon sommeil est

horrible?--Madame,... quel autre à ma place...?--Et pourquoi vous

trouver à cette place où vous ne deviez jamais être? Pourquoi venir

chercher des tentations auxquelles personne ne résisteroit? Pourquoi

surprendre la confiance des parens par un déguisement perfide? Monsieur,

je ne vois rien qui vous puisse excuser;... mais vous avez, du moins, je

l'espère, quelques moyens de réparer l'injure que vous venez de faire,

dans la personne de Mlle de Mésanges, à tous ses parens ici

rassemblés?--Madame...--Sans doute, vous épouserez cette

enfant?--Madame...--Répondez net: ne le voulez-vous pas?--De tout mon

coeur...--Oh! oui! il épouseroit toute la famille, lui!... toute la

famille! et moi-même!... je n'avois qu'à le laisser faire!--De tout mon

coeur, comme je vous dis; mais...--Voyons votre _mais_.--Je ne le peux

pas.--Vous êtes marié, n'est-il pas vrai?--Oui, Madame.--C'est cela!

voilà qui devient certain.--Qu'est-ce qui devient certain?--Laissez,

Monsieur, laissez! je me parle, à moi... Vous voyez bien que c'est une

chose épouvantable de... séduire ainsi des jeunes personnes qu'il ne

vous est même pas possible de prendre en mariage. Car elle est séduite,

n'est-ce pas? c'est une affaire finie?--Madame...--Parlez, Monsieur. Ce

qui est fait est fait, il n'y a plus de remède; mais, au moins, vous

voudrez bien me dire en quel état précisément vous avez laissé la jeune

personne... Je me suis sûrement réveillée trop tard pour elle?... Mais

c'est qu'aussi, puisque j'avois des soupçons, je n'aurois pas dû me

laisser aller au sommeil!... Cependant, le moyen de croire qu'ils

auront, avec la volonté de faire... une sottise, l'adresse, l'audace et

le temps nécessaires, quand moi, qui dois être bien tranquille sur mon

propre compte, je tiens le mauvais sujet dans mon lit, et la petite

fille sous la clef, et la clef dans ma poche! Il faut être un vrai

diable! un diable enragé!... Allons, Monsieur, convenez-en, la jeune

personne a..., la jeune personne est..., la jeune personne a tout à fait

subi la métamorphose?--Madame, à ne vous rien cacher, je crois mon

triomphe complet...--Le beau triomphe! bien difficile, en vérité!--Très

difficile: car la charmante enfant...--Bon! le voilà qui, dans son

enthousiasme, va me faire des détails.--Ah! pardon, Madame, difficile ou

non, j'en ai si peu joui que je n'imagine pas qu'il en puisse résulter

pour mademoiselle votre cousine des suites bien sérieuses.--Comment

l'entendez-vous? expliquez-moi cela.--J'entends qu'on ne doit guère

présumer la grossesse.--Voyez donc! s'écria-t-elle avec feu: la belle

grâce que vous nous faites là! Mais, en attendant, Monsieur, la

virginité est à tous les diables! comptez-vous cela pour rien, vous?

auriez-vous été content si l'on vous eût donné en mariage une fille déjà

tout instruite?...--Instruite? elle ne l'est pas.--Que dit-il?--Elle

l'est si peu qu'elle me croit demoiselle.--Mais vous-même, me

croyez-vous faite d'hier pour me fabriquer de pareilles...--Madame la

marquise, ne vous fâchez pas, je vais tout vous conter.»

La bonne parente, qui ne m'entendit pas sans m'interrompre par de

fréquentes exclamations, s'écria quand je n'eus plus rien à dire: «Voilà

qui est fort extraordinaire et qui diminue un peu le mal,... un peu.

Monsieur, je vous demande le plus profond secret, et je compte assez sur

un reste d'honnêteté...--Comptez-y, Madame.--Vous sentez qu'à présent je

ne puis trop tôt marier cette enfant-là: ce ne sera pas une chose

difficile, elle a de la figure et du bien. Il ne lui manque rien,...

rien que ce que vous venez de lui ôter. Mais cela ne paroît pas sur le

visage d'une fille, et fort heureusement, voyez-vous! car, entre nous

soit dit, il y a beaucoup de belles demoiselles qui ne s'établiroient

jamais. Celle-là sera donc pourvue le plus tôt possible; et, comme le

hasard pourroit faire que bientôt vous entendissiez dans le monde parler

du nigaud qui se disposeroit à l'épouser, ne vous avisez pas alors

de...--Soyez parfaitement tranquille. Il faut, je le sens bien, que

cette aventure reste absolument entre vous et moi.--Bien, Monsieur. Je

ne dirai rien à la jeune personne: car que lui dirois-je? c'est une

petite sotte qui, sans le savoir, s'est avisée de faire la grande fille.

Voilà tout. Laissons-lui son erreur ridicule, mais utile. Seulement,

pour qu'elle ne puisse ni la communiquer ni l'apercevoir, j'aurai soin

de la recommander à son couvent, elle et la bonne amie qui _l'embrasse_.

Cependant, si vous jugez que cela puisse être convenable, nous pourrons

mettre sa cousine dans le secret.--Sa cousine?--Oui.--Mlle de Lignolle?

oh! non, non.--Vous ne vous en souciez pas? il est vrai qu'elle est bien

vive pour être bien discrète.--Sans doute.--D'ailleurs votre conduite

l'intéresse peut-être assez...--Point du tout!--Point du tout? Ah!

Monsieur, maintenant je sais que la jeune personne qui lui a tout

expliqué est un cavalier charmant, et vous voulez que je sois encore

votre dupe?--Madame...--Laissons cela: c'est un article très délicat

auquel nous reviendrons quand il en sera temps. Monsieur, je vous

souhaite à mon tour une bonne nuit. Reposez-vous, si bon vous semble,

mais croyez que je ne m'endormirai plus.»

J'usai de la permission, car, après les diverses agitations de cette

nuit heureuse et fatale, le sommeil me devenoit bien nécessaire.

Cependant on ne m'en laissa pas longtemps goûter les douceurs: les

premiers rayons du jour amenèrent dans notre chambre Mme de Lignolle,

qui se servit de son passe-partout pour entrer. Je fus réveillé par les

baisers qu'elle me donnoit: «Te voilà, ma petite Brumont! quel bonheur!

je ne t'attendois pas! tout à l'heure, par hasard, on vient de me

dire...»

Elle courut au cabinet avec une inquiétude marquée; et, regardant à

travers les vitres: «Ma tante, vous avez mis là ma petite cousine toute