Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5

Part 4

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je vous ai dit mille fois avec trop de modération, que c'étoit la chose

du monde qui m'étoit la plus indifférente. Il est bon de vous déclarer

que je me suis vraiment immolée, chaque fois qu'il m'a fallu le remplir,

ce devoir; il est bon de vous déclarer qu'à compter de ce moment-ci je

m'en crois entièrement dispensée. Peu m'importe qu'un tyrannique usage

interdise au sexe le plus foible cette malheureuse et dernière ressource

contre les crimes du plus fort. Je ne reconnois de lois que celles qui

sont justes, et de lois justes que celles qui comportent l'égalité. Il

est trop affreux que les perfidies nombreuses de l'époux soient

applaudies, lorsqu'une seule foiblesse de l'épouse la déshonore! Il est

trop affreux que moi, qu'on eût condamnée à périr de douleur au fond de

quelque retraite ignominieuse, parce que j'aurois idolâtré l'amant le

plus digne de mon choix, on m'oblige à recevoir dans mes bras mon

indigne mari sortant des bras d'une prostituée! Je jure qu'il n'en sera

rien! Monsieur le marquis, souvenez-vous du jour que de vaines rumeurs

et vos odieux soupçons m'accusoient. Si je ne m'étois justifiée mal ou

bien; mal ou bien, répéta-t-elle avec beaucoup de force, si je ne

m'étois justifiée, si je n'étois parvenue à vous convaincre de mon

innocence, vous alliez user de vos droits, des droits du plus fort. Déjà

vous m'annonciez que nos noeuds étoient rompus, qu'une éternelle prison

m'alloit renfermer. Eh bien! Monsieur, alors comme aujourd'hui, vous

prononciez contre vous-même non pas l'arrêt de votre captivité, il n'y a

pas de couvens pour les hommes en pareil cas; mais l'arrêt de notre

séparation. Vous venez de le signer ici, tout à l'heure, sur le sofa de

Justine. Mme de B... vous le proteste, et Mme de B..., vous devez le

savoir, n'est pas femme à varier dans ses résolutions. Je vivrai

célibataire, mais je vivrai libre; je ne serai plus le bien, l'esclave,

le meuble de personne; je n'appartiendrai qu'à moi. Vous, cependant,

Monsieur le marquis, encore un peu plus heureux qu'auparavant, vous

aurez sans aucune contrainte cent maîtresses, si bon vous semble: toutes

les femmes à qui vous plairez! toutes les filles qui vous plairont!...

Excepté celle-ci pourtant. Je ne veux pas que celle-ci profite de vos

largesses, et c'est là mon unique vengeance. Je l'avertis que, s'il lui

arrive seulement une fois de vous recevoir chez elle, je la fais

impitoyablement enlever... Mademoiselle, je vous cause un tort que vous

croyez irréparable, n'est-ce pas? Mais consolez-vous, ajouta-t-elle d'un

ton qui dut faire sentir à Justine le véritable sens de cet équivoque

discours, soyez toujours charmante,... adroite,... fidèle,... d'autres

personnes plus riches ou plus généreuses vous dédommageront,... quant à

la fortune,... de la perte de monsieur le marquis. D'autres, croyez-moi,

vous récompenseront amplement de cet indispensable sacrifice...

Monsieur, je me flatte que vous voulez bien me donner la main pour

descendre et rentrer à l'hôtel avec moi.

--Oui, je vous comprends, Madame la marquise, s'écria Justine, qui,

revenant de conduire jusque dans son antichambre le marquis et sa femme,

se croyoit seule; je vous comprends, vous me dédommagerez de ce

sacrifice, à la bonne heure. Mes affaires n'en iront que mieux, parce

que je pourrai conserver M. de Valbrun.»

Pendant que Mme de Montdésir se parloit, je restois toujours dans cette

armoire, j'y restois confondu de tout ce qui venoit de se passer, de

tout ce que je venois d'entendre. Justine cependant se mit à rire de

toutes ses forces. «Ils sont loin, s'écria-t-elle, ne nous gênons

plus... J'étouffois... Ah! la bonne scène!... Quand verrai-je le

chevalier, pour lui raconter... Ah! la bonne scène!... Comment diable

aurois-je deviné que cette femme étoit ici,... dans cette armoire!...»

Elle l'ouvrit, et m'y trouva.

«Tiens! et l'autre aussi!... Mon Dieu! mon Dieu!... j'en suffoquerai!...

Elle me paroissoit bonne, cette scène! la voilà bien meilleure!... Quoi!

Monsieur le chevalier, vous en étiez?... quoi! nous faisions la partie

carrée? Le marquis ne m'aimoit que par représailles? En effet, depuis

une heure que vous êtes dans cette armoire, côte à côte, face à face!...

Monsieur le chevalier, vous l'avez eue? vous n'avez pas laissé échapper

une si belle occasion de reprendre vos droits?--Justine, ne m'en parle

pas: tu me vois encore étonné de sa présence d'esprit, de son heureuse

hardiesse! c'est par une ruse diabolique, une ruse de femme, qu'elle m'a

arraché la victoire, la victoire que je croyois sûre!--J'en suis

vraiment fâchée, c'eût été plus drôle. Pourtant ça ne l'est pas mal! moi

qui faisois causer ce mari comme si sa femme eût été à mille lieues de

nous! comme si j'avois deviné que vous, Monsieur de Faublas, vous en

étiez tout près! Savez-vous que je lui ai fait dire d'excellentes

choses! et ce n'est pas non plus trop mauvais, ce que je lui ai fait

faire,... là,... presque sous les yeux de sa femme,... une vengeance du

Ciel! car c'est aussi sous les yeux de son mari que la vertueuse dame

vous a jadis... _idolâtré_, comme tout à l'heure elle le donnoit si

plaisamment à comprendre au marquis! Ah! c'est une maîtresse femme! elle

lui a fait là de furieuses déclarations! il a entendu des vérités dures!

Le pauvre homme! elle ne lui a pas laissé le temps de se reconnoître. Je

voudrois que vous eussiez vu comme moi la figure qu'il faisoit: les

sourcils en l'air, la bouche béante, les yeux hébétés. Je gagerois qu'il

arrivera chez lui avant d'avoir retrouvé la force de répondre un mot...

Ce qui me fait dans tout ceci un sensible plaisir, ajouta Mme de

Montdésir en pesant dans chacune de ses mains une bourse pleine d'or,

c'est que je vais m'enrichir, si cela continue. Le mari me paye pour me

caresser, et la femme pour me battre.--Comment?--Oui! celle-là, je l'ai

gagnée sur mon sofa; celle-ci, c'est madame la marquise qui, tout à

l'heure, avant que les bougies fussent rallumées, me l'a donnée très

adroitement d'une main, tandis que, de l'autre, elle m'appliquoit sur la

joue ces petits soufflets qui m'ont fait plus de peur que de mal.

Monsieur le chevalier, si du moins votre comtesse payoit ainsi les coups

qu'elle donne!--Justine, ne me parlez jamais de la comtesse, et tâchez

plutôt, si vous voulez que nous soyons amis...--Je ferai pour cela tout

ce qui dépendra de moi, interrompit-elle en se jetant à mon col. Tenez!

en voulez-vous des preuves? restez ici. Aussi bien je ne devois pas

coucher seule cette nuit; et je croirai, sans compliment, avoir gagné

beaucoup au change.--Justine, je pense qu'ils sont maintenant assez loin

pour que je puisse descendre sans danger. Bonsoir.--Quoi! vraiment?

qu'est devenu l'amour que vous aviez pour moi?--Il y a plusieurs jours

qu'il est parti, cet amour-là, ma petite!--Ah! tâchez donc que ça

revienne quelque matin, dit-elle négligemment, en se regardant au

miroir; et, si cela revient, revenez avec, vous serez toujours bien

reçu... Mais, avant de partir, mangez du moins un morceau.--Un morceau?

il est vrai que je meurs de faim... Mais non, il est déjà trop tard: mon

père doit être dans l'inquiétude. Adieu, Madame de Montdésir.»

Dès que je parus à la porte de l'hôtel, le suisse cria: «Le voilà!--Le

voilà! cria Jasmin sur l'escalier.--N'est-il pas blessé? demanda le

baron, qui accourut vers moi.--Non, mon père. Vous m'avez donc vu dans

la foule avec le marquis de B...?--Eh! oui, je vous ai vu, j'ai fait de

vains efforts pour m'ouvrir un passage jusqu'à vous. Depuis trois

grandes heures que je suis revenu, je meurs d'inquiétude. Que vous

est-il donc arrivé? comment votre ennemi vous a-t-il si longtemps

retenu?--Le voici: quand nous avons pu nous dérober au brouhaha de la

multitude, nous étions tous deux fort échauffés...--Vous l'avez

tué?--Non, mon père; mais il m'a forcé...--Encore une fâcheuse affaire!

encore un duel!--Mais point du tout, mon père; écoutez donc la fin: il

m'a forcé de le suivre jusqu'à Saint-Cloud, chez un ami qu'il a dans cet

endroit-là, et d'y prendre des rafraîchissemens...--Des

rafraîchissemens?--Oui, mon père, M. de B... n'a qu'un chagrin, c'est de

m'avoir fait une mauvaise querelle, il ne s'en console pas; il m'en a

demandé vingt fois pardon; il m'aime, il vous honore; je suis chargé de

vous assurer de toute son estime.»

Mon père, à ces mots, essaya de garder son sérieux; mais, n'y pouvant

réussir, il me tourna le dos. Mme de Fonrose, qui n'avoit pas les mêmes

raisons de se contraindre, s'en donna de tout son coeur. Ses coups

d'oeil pourtant m'annoncèrent qu'elle comprenoit où j'avois été prendre

des rafraîchissemens. La baronne, quand elle eut bien ri, prit congé de

nous. «Je vous quitte de bonne heure, nous dit-elle, parce qu'il faut

demain me lever de grand matin pour aller au château de la petite

comtesse.»

Je ne sais pas si Mme de Fonrose fut plus matinale que Mme de B...; mais

avant sept heures un billet de Justine m'éveilla.

_Monsieur le chevalier_,

_M. le vicomte de Florville est chez moi; je vous écris sous sa

dictée. Il est très fâché que des soins plus pressans l'aient empêché

de me dire hier, en votre présence même, ce qu'il pense de ma conduite

envers madame la comtesse. Il faut qu'une fille de mon espèce ait

vraiment perdu la tête, pour avoir eu l'insolente audace de faire un

outrage public à une femme de son rang. Ma folle impudence auroit pu

compromettre aussi M. de Florville, parce que, si vous le connoissiez

moins, vous, Monsieur le chevalier, vous l'auriez peut-être soupçonné

d'avoir eu quelque part à cet odieux procédé. Cependant monsieur le

vicomte, quant à lui, me fait grâce; mais il doute que vous soyez

disposé à la même indulgence pour moi, et il m'annonce que, si vous ne

me pardonnez pas, la petite protection de M. de Valbrun et d'autres

considérations, pourtant plus puissantes, ne m'empêcheront point

d'aller coucher ce soir à... M. de Florville veut bien permettre que

je n'aie pas l'humiliation d'écrire ce mot-là._

_Je suis avec repentir, avec crainte, avec respect, etc._

DE MONTDÉSIR.

Je fis la réponse suivante:

_Présente mes hommages respectueux à monsieur le vicomte, ma pauvre

enfant, assure-le de toute ma reconnoissance; mais dis-lui bien qu'il

s'inquiète mal à propos; que jamais il ne me pourroit venir à l'esprit

qu'il fût capable d'employer des moyens comme ceux d'hier, et une

fille telle que toi, pour chagriner madame la comtesse. Tu ne

manqueras pas d'ajouter que je te pardonne, à la triple considération

du coup de fouet, de la chute, et des soufflets d'hier. Et, sur tout

cela, porte-toi bien, ma petite._

* * * * *

Cependant, au milieu des événemens extraordinaires qui sembloient tout

exprès se précipiter afin d'assurer ma convalescence en m'étourdissant

sur ma situation, un moment de repos me fut donné pour me recueillir, et

ce moment, ma Sophie l'occupa tout entier. Libre et tranquille,

j'appelai ma Sophie: «O mon épouse, non moins chérie et toujours plus

regrettée, quand viendras-tu par ta présence diminuer et détruire les

vives impressions que produisent sur l'esprit et dans le coeur de ton

jeune mari, trop foible contre tant d'épreuves, la tendresse et les

charmes de tes rivales? Mais que dis-je? de tes rivales? Sophie, tu n'en

as vraiment qu'une. Celle-là, je ne puis faire autrement que de

l'adorer! et du moins, du moins, je ne lui donnerai pas de compagnes.»

Mais que peut un mortel contre la destinée? Mon génie persécuteur, à

l'instant même où je formois les plus belles résolutions, se préparoit à

m'imposer la loi de plusieurs infidélités nouvelles, de plusieurs

infidélités dont on verra qu'il seroit trop injuste de m'imputer tout le

crime.

Mme de Fonrose, que je croyois déjà bien loin, vint à midi nous annoncer

qu'une indisposition légère l'ayant retenue à la ville, elle venoit

dîner avec nous; et tout de suite on fit la partie d'aller, en sortant

de table, se promener aux Tuileries; je refusai d'en être. Avant le

dîner, Mme de Fonrose, que mon père laissa quelques instans seule avec

moi, me dit: «Vous avez bien fait de ne pas vouloir venir avec nous.

Sautez de joie: ce soir, vous verrez Mme de Lignolle.--Il n'est pas

possible!--Écoutez, et remerciez votre amie. Ce matin, comme j'étois à

ma toilette, il m'est venu dans la tête une idée lumineuse. J'ai couru

chez la comtesse pour lui en faire part; mais, toujours trop prompte,

elle étoit déjà partie. Je me suis tout à coup rejetée sur la vieille

tante; j'ai dit à Mme d'Armincour que Mlle de Brumont, venant d'obtenir

seulement tout à l'heure l'inattendue permission d'aller au Gâtinois,

m'envoyoit prier madame la marquise de vouloir bien retarder son départ

de quelques heures, pour lui donner une place dans sa voiture.--Dans la

sienne! et pourquoi pas dans la vôtre?--Belle demande! parce que je me

sacrifie, moi; pour que vous puissiez aller à la campagne, il ne faut

pas que j'y aille. Après le concert, j'emmène votre père chez moi, et

j'ai, pour l'y retenir toute la nuit, un moyen que je vous laisserai

deviner, jeune homme! Le baron fera d'autant moins de difficulté

qu'étant instruit de l'éloignement de Mme de Lignolle, il ne pourra

m'alléguer le danger de vous laisser maître de vos actions. M. de

Belcour restera, je vous le promets; je m'engage même à le garder toute

la journée de demain. Demain, je ferai si bien qu'il ne rentrera qu'à

minuit. Arrangez-vous pour être, à tout hasard, de retour avant neuf

heures. Vous le pouvez: aussitôt après le dîner, que j'ai déjà demandé

qu'on voulût bien faire avancer, dès que votre père et moi serons

partis, Agathe va venir vous coiffer et vous habiller. Tout de suite,

dans une voiture de place, vous vous rendrez chez Mme d'Armincour... Ne

perdez pas son adresse...--Eh! ne craignez rien!--Il sera peut-être six

heures quand vous partirez. Vous arriverez encore assez tôt pour passer

une bonne nuit avec la comtesse. Le matin, vous serez à cette fête à

côté de Mme de Lignolle,... qui aura sans doute les yeux un peu battus,

et plus envie de dormir que de faire les honneurs de chez elle... Mais,

enfin, il n'y a pas de plaisir sans inconvénient; je vois d'ici que sa

petite figure pâlie, fatiguée, vous paroîtra plus intéressante; mais

patience! vous aussi, vous aurez votre châtiment, car un amant comme

Faublas a toujours faim. Monsieur, il faudra cependant laisser le grand

dîner. J'en suis au désespoir! A deux heures précises, en chaise de

poste... Chevalier, n'y manquez pas au moins! n'allez pas céder aux

sollicitations de votre étourdie maîtresse, la compromettre, me

désobliger, et vous enlever à jamais les seules ressources qui vous

restent dans la compassion d'une amie telle que moi, d'une amie...»

Mon père, qui rentroit, força la baronne à changer de conversation. Tout

se passa d'abord aussi heureusement que Mme de Fonrose me l'avoit

annoncé. Avant cinq heures, Faublas fut déguisé; à cinq heures précises,

Mlle de Brumont posoit à peine le bout de ses lèvres sur le menton

pointu de la vieille marquise, qui lui rendoit ce prétendu baiser avec

une lenteur vraiment désespérante, et en la poursuivant d'un regard

qu'une tendre curiosité sembloit animer. Mais, en revanche, Mlle de

Brumont donnoit une bonne et franche embrassade à certaine fille svelte,

mince, élancée, grandelette, et qui n'avoit sur ses joues de quinze ans

que les couleurs brillantes de la nature et de la pudeur.

«Madame la marquise, voilà une jolie personne!--C'est une cousine de

votre amie, Mlle de Mésanges. Je viens de l'aller prendre à son couvent

pour la mener à cette fête... A propos de fête, vous n'étiez donc pas

hier à Longchamps avec la comtesse?--Non, Madame... Mademoiselle est des

nôtres? tant mieux!...--Vous n'y avez pas été à Longchamps?--Non,

Madame... Je suis bien aise que mademoiselle vienne avec nous!--J'y ai

vu quelqu'un qui vous ressembloit beaucoup, reprit l'éternelle

bavarde.--Où cela, Madame?--A Longchamps.--Cela se peut bien... Voilà

une personne vraiment charmante... Mais c'est déjà une fille à

marier!--Nous y songeons, répliqua la douairière.--Et vous,

Mademoiselle? lui demandai-je.--Moi, répondit l'Agnès en baissant les

yeux et croisant, d'un air embarrassé, ses mains beaucoup plus bas que

sa poitrine, moi!... dame! ça ne me regarde pas. On m'a dit pourtant

qu'on me le diroit; et c'est que j'ai bien prié qu'on m'avertît quand il

seroit temps.--Oui, oui, s'écria la marquise, nous vous avertirons.

Tenez! c'est Mlle de Brumont qui vous parlera... La veille vous lui

parlerez, n'est-ce pas? Je ne veux point qu'il lui arrive le même

malheur qu'à ma pauvre petite nièce... Il pourroit bien lui arriver! En

vérité,... ça ne sait rien non plus, ajouta-t-elle tout bas, rien! mais

c'est vous que je charge de la mettre au fait.--Avec bien du

plaisir.--Pas à présent, pourtant... Mais, quand le moment sera venu, je

vous supplie d'y mettre tout votre talent.--Madame la marquise peut

compter sur moi.--Oui, je me doute bien que je vous trouverai toujours

disposée à me rendre de pareils services... Je ne connois pas de fille

plus obligeante que vous.»

Nous partîmes, et, comme nous montions en voiture, je ne pus m'empêcher

de faire cette remarque que Mlle de Mésanges avoit la jambe fine et le

pied très petit.

Et, comme nous faisions route, je ne pus m'empêcher d'entrevoir

quelquefois, à travers une gaze infidèle, quelque chose de fort joli; je

ne pus m'empêcher de me dire tout bas que celui-là seroit un fortuné

mortel, qui, le premier, verroit ce sein naissant palpiter de plaisir.

Mais ce fut avec un vrai chagrin que je fis bientôt une autre

découverte: c'est qu'il y avoit sur la figure de la jeune personne je ne

sais quoi de moins piquant que la pudeur aimable, de plus niais que la

simple ingénuité, je ne sais quoi qui sembloit m'avertir que l'amour,

ordinairement si prompt à former les filles, donneroit difficilement de

l'esprit à celle-là.

Au reste, soit instinct, soit sympathie, Mlle de Mésanges paroissoit

avoir déjà beaucoup d'amitié pour moi quand nous arrivâmes au château.

Tout le monde y dormoit; une seule femme de chambre veilloit encore pour

madame la marquise et sa jeune parente. La comtesse avoit eu soin de

réserver à ses plus chers convives son propre appartement. Sa tante

devoit occuper son lit; elle en avoit fait dresser un autre pour sa

petite cousine dans le cabinet voisin, ce cabinet à porte vitrée où le

lecteur se souviendra que j'ai promis de le ramener plus d'une fois.

Quant à Mlle de Brumont, comme elle n'étoit pas attendue, il n'y avoit

point au château de quoi la loger. Pas une chambre, pas un lit, ne

restoient vides. Tous les ans, à l'époque de cette fête ordinairement

brillante, la marquise recevoit chez elle sa famille entière; et cette

fois, comme il arrive trop souvent à la campagne, beaucoup d'amis qu'on

n'avoit pas priés étoient venus le soir, amenant encore avec eux leurs

amis.

Mon premier mot fut qu'on éveillât la comtesse. La vieille marquise se

fâcha presque: il n'étoit pas délicat de demander qu'on troublât le

repos de _son enfant_; des jeunesses pouvoient bien coucher ensemble, et

ne mourroient pas pour une mauvaise nuit! La jeune fille me regarda d'un

air boudeur: j'étois une méchante de vouloir qu'on éveillât sa cousine;

ne seroit-il pas plus divertissant de causer ensemble toute la nuit que

d'aller chacune de son côté dormir dans un lit?

O mon Éléonore! je te donne ma parole d'honneur que, malgré la _mauvaise

nuit_ dont la tante me menaçoit, malgré l'intéressante conversation que

me faisoit espérer ta cousine, j'insistai pour aller à toi. Mais la

marquise, alors prenant de l'humeur, défendit absolument à la femme de

chambre de m'indiquer ton appartement, et lui donna tout d'un coup

l'ordre effrayant de nous déshabiller toutes trois.

Pouvois-je, je te le demande, aller dans les nombreux corridors de ce

vaste château, cherchant de porte en porte la maîtresse du lieu,

réveiller à deux heures du matin toute la compagnie? Remarque d'ailleurs

que la trop habile domestique dépouilloit déjà ta vieille tante de tous

les attirails de sa toilette, et ne pouvoit tarder de venir à moi. Sous

quel prétexte cependant refuser bientôt ses très dangereux services?

Conviens donc, mon Éléonore, conviens de bonne grâce qu'il me fallut

sur-le-champ prendre le parti de la résignation.

Je me déshabillai vite, et je courus au cabinet, et j'avois déjà le pied

dans le très petit lit où les demoiselles de Mésanges et de Brumont

auroient sans doute bien de la peine à pouvoir se tenir toute la nuit

l'une à côté de l'autre.

Mais, ô Ciel! quel coup de foudre vint m'atterrer! la maudite vieille

s'est ravisée. Apparemment qu'en se rappelant le talent qu'elle me

connoît de tout expliquer, elle a craint que je n'en fisse avec son

Agnès un usage prématuré. «Non, non, me crie-t-elle de sa voix cassée,

qui me paroît en ce moment vingt fois plus rauque, réflexion faite,

c'est avec moi que vous coucherez.» Chacun devine comme à cette

proposition je me récriai; mais je ne dois cacher à personne que la

jeune fille en fut autant que moi révoltée. «Quoi! ma bonne cousine, de

peur que nous ne soyons un peu gênées, vous vous exposeriez à passer une

mauvaise nuit?--Ne crains pas cela, ma petite Mésanges, tu sais que j'ai

le sommeil excellent, rien ne m'empêche de dormir.--Quoi! Madame la

marquise, vous auriez pour moi cette excessive bonté de permettre que je

vous... incommode?--Point du tout, mon ange! vous ne m'incommoderez

point du tout!... je remarque que ce lit est fort grand. Nous y serons à

merveille, vous verrez!» C'étoit là justement ce que je ne me souciois

pas de voir; je tentai de recommencer mes représentations caressantes:

un _je le veux_ très absolu me ferma la bouche.

Et maintenant, plus vite encore et plus cruellement que tout à l'heure,

il fallut m'immoler. J'étois en chemise! Si pourtant vous n'apercevez

pas du premier coup d'oeil ce qui me gênoit beaucoup, si je suis obligé

de vous montrer dans toute son étendue l'embarras extrême où je me

trouvois, comment ferai-je pour ne pas violer un peu l'austère pudeur?

Lecteurs qui manquez de pénétration, ayez du moins de l'indulgence. Qui

de vous, étant à ma place, auroit pu suffisamment couvrir avec ses deux

mains seulement, en étendant l'une sur sa poitrine et jetant l'autre

ailleurs, auroit pu suffisamment couvrir la partie foible où il y avoit

quelque chose de moins, la partie forte où il se trouvoit quelque chose

de trop; quelque chose que, dans le voisinage de Mlle de Mésanges, il

m'étoit impossible de contenir, et qui de momens en momens devenoit plus

difficile à cacher[3]? Mlle de Brumont, pour dérober Faublas à tous les

yeux, n'eut donc, en sa mésaventure, pas de parti moins mauvais à

prendre que celui d'une prompte obéissance. Il fallut que, sans

délibérer, elle quittât l'étroite couche d'une fille novice pour se

précipiter dans le grand lit, où vint bientôt à ses côtés

voluptueusement s'étendre un tendron de près de soixante ans!

[3]

Elle échappa, rompit le fil d'un coup,

Comme un coursier qui romproit son licou.

(Le conte des _Lunettes_.)

O mon bon La Fontaine! je ne suis pas aussi polisson que toi.

Ah! plaignez-le, Faublas! plaignez-le! Jamais situation ne fut pour lui

plus chagrinante. Oui, dans ce même lit, il n'y a pas quinze jours, je

souffrois moins lorsque, indigne de la tendresse de deux amantes, je me

sentois, sous les yeux de mon Éléonore et de la marquise, prêt à mourir

de ma foiblesse extrême. Et c'est aujourd'hui l'excès de ma force qui

cause mes craintes et fait mon supplice! Quoi donc! une sexagénaire, par

la seule raison qu'elle est femme, peut-elle allumer dans mon sein ces

feux dévorans?... Mais n'est-ce pas plutôt, n'est-ce pas qu'à travers

une cloison trop mince les nubiles attraits de cette enfant me font