Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5

Part 3

Chapter 33,903 wordsPublic domain

manières obligeantes, aux prévenances des gens qui m'aiment! Cependant

l'autre gagnoit sur moi beaucoup d'avance. Quand j'ai vu cela, je suis

revenu à Longchamps, tout exprès pour toi, mon enfant: ta physionomie

m'avoit frappé.--Est-ce que je me trompe? me dit Mme de B... Est-ce que

ce n'est point...?--Vous ne vous trompez pas! A sa voix comme à ses

discours je crois aussi le reconnoître.--Oh! c'est lui! c'est lui!

sauvons-nous.» Il n'y avoit pas un moment à perdre; nous courûmes à la

porte qui communiquoit chez le bijoutier. «Bon Dieu! s'écria la

marquise, qu'ai-je fait de la clef?» Une armoire très haute, mais très

étroite, et fort heureusement assez profonde, pratiquée dans une

encoignure, à côté de la cheminée, nous offrit un dernier asile. Mme de

B... s'y jeta la première. «Vite, Faublas!» Je n'eus que le temps de me

précipiter après elle et de fermer la porte sur nous.

Ils entrèrent dans l'appartement que nous venions de leur abandonner.

«Oui, continua-t-il, ta physionomie m'avoit frappé. Je mourois d'envie

de te parler.--Vous m'avez donc bien reconnue?--Tout de suite! mais

peux-tu me faire une question pareille, à moi qui sais toutes les

figures par coeur?--Ah! c'est que ce superbe attelage, cette brillante

voiture, la grande parure où j'étois, tout cela pouvoit bien me rendre

méconnoissable.--Aux yeux de tout autre, oui; mais aux miens! tu as donc

oublié comme je suis physionomiste?... A propos de ton équipage, quel

est, je t'en prie, le magnifique mortel qui se ruine pour toi? le

chevalier de Faublas peut-être?--Eh bien, oui! un plaisant freluquet!

--Entendez-vous l'impertinente?--Taisez-vous, me répondit la

marquise.--Pourtant, reprit M. de B..., il me semble que tantôt tu le

lorgnois à Longchamps?--Lui! ce morveux! c'étoit vous que je

regardois.--Je te plais donc?--A qui ne plaisez-vous pas?--Il est vrai

que j'ai la physionomie du monde la plus heureuse, je ne rencontre que

des gens qui m'aiment! Encore aujourd'hui, tu as pu voir à Longchamps la

joie que ma présence leur donnoit à tous! Oui, tout le monde paroissoit

content.--Personne ne l'étoit plus que moi, je vous assure.--Cependant,

ma pauvre petite, il venoit de t'arriver une aventure assez désagréable.

Quelle est cette femme qui t'a si maltraitée?--Une petite catin!

--Mais voyez donc cette...--Taisez-vous», me dit encore Mme de B... Son

mari continua: «Elle avoit un domestique à livrée!--Bon! une livrée

d'emprunt.--Ton joli phaéton est bien endommagé.--J'en suis d'autant

plus fâchée que c'est le présent d'une dame de mes amies...»

A cet endroit de l'intéressant dialogue, la marquise ne put s'empêcher

de se récrier tout bas: «Une dame de ses amies! l'insolente!--Ma belle

maman, est-ce que c'est vous?...--Oui.--Eh bien! permettez qu'à mon tour

je vous dise: «Paix donc!»

Cependant, pour avoir causé, nous perdîmes quelques-unes des paroles de

Justine... «Venir tout exprès d'Angleterre! poursuivit-elle.--Une dame

de tes amies! s'écria le marquis, diantre! il faut que tu aies de

grandes complaisances pour cette dame-là?--Je vous en réponds.--Mais,

mon ange, entendons-nous. Je ne me soucierois pas d'une maîtresse qui

aimeroit les femmes.--Quoi! vous imaginez... Ce n'est pas cela! ce n'est

pas cela! Tenez, je vais vous dire: c'est une dame... comme il faut,...

du haut parage... Elle est gênée chez elle...--J'entends! j'entends!

c'est encore un benêt de mari qu'on attrape!...--Ou qu'on attrapera,

Monsieur le marquis.--Mon Dieu! que ces maris sont bons!... De sorte que

tu lui prêtes cette chambre à coucher pour...--Non, oh! non, il ne se

passe entre eux rien de malhonnête, j'en suis sûre.--L'intrigue ne fait

donc que commencer?--Au contraire, elle est ancienne... C'est une

histoire que cela, Monsieur le marquis!--Conte, conte, le récit des

tours que ces imbéciles maris se laissent faire m'amuse toujours

infiniment. Conte.--La dame a eu le jeune homme autrefois; mais il l'a

quittée pour une autre: elle ne se soucie point de le partager et veut

le revoir.»

Ici la marquise murmura: «L'effrontée menteuse!--O ma belle maman,

taisez-vous donc!» Et je risquai de lui donner à petit bruit un baiser

qu'elle ne put s'empêcher de recevoir. Cependant nous avions encore

perdu quelques mots.

«Justement, disoit Mme de Montdésir, elle ne lui permet rien encore;

mais le moment approche où elle lui permettra tout.--Tu es donc

entièrement dans la confidence?--Non: c'est une femme trop méfiante et

trop adroite! elle ne me dit presque rien; mais je vois bien par sa

conduite... De quoi riez-vous?--De la mine que ces amoureux-là doivent

faire quand ils sont ensemble. Moi, qui suis physionomiste, je

donnerois... cent louis! pour étudier alors le jeu de leurs figures...

Parbleu! tu devrois quelque jour me procurer ce plaisir-là.--A vous?--A

moi.--Impossible, Monsieur le marquis!--Pourquoi? je me cacherois

quelque part.--Impossible! vous dis-je.--Tiens! quand je devrois me

tapir sous ton lit.--Sous mon lit? vous ne pourriez apercevoir que leurs

jambes.--Tu as raison. Eh bien! dans une armoire. Tu as des armoires

ici?--Vous le voyez que j'en ai.»

La conversation prenoit un tour vraiment effrayant; il s'en falloit bien

que je fusse à mon aise, et je sentois la marquise trembler.

«Attends!...» s'écria le marquis.

Il alla très heureusement à celle qui étoit de l'autre côté de la

cheminée, et, quand il en eut ouvert la porte: «Voilà précisément ce

qu'il me faut, dit-il; un homme un peu puissant n'y tiendroit point;

moi, je n'y serai pas trop mal. Et, vois-tu, par le petit trou de la

serrure je contemplerois les acteurs tout à mon aise. Allons, Justine,

laisse-toi fléchir, je payerai bien ta complaisance, et je garderai le

secret.--D'honneur, si la chose n'étoit pas entièrement impraticable, je

le voudrois pour la rareté du fait.--La dame est-elle jolie?--Bon! comme

ça, pas trop mal; mais elle se croit... superbe!--C'est l'usage. Et le

galant?--Oh! charmant, lui! charmant!--Mieux que le chevalier de

Faublas?--Mieux, non, mais tout aussi bien, en vérité!--Sais-tu que je

suis jaloux du chevalier?--Comment, jaloux? vous croyez encore que

madame la marquise...?--Non, non. Mais toi, mon enfant...--Moi! ah! vous

avez tort.--Autrefois, cependant...--Autrefois, je n'avois pas des goûts

solides. Pourtant je me suis toujours senti de l'inclination pour vous,

Monsieur le marquis.--Ah! je le crois bien. Je te dis, ma figure... Elle

produit cet effet-là sur toutes les femmes.--Oui, la vôtre, par exemple,

vous adore.--M'adore! tu as dit le mot... Sais-tu bien une chose? c'est

qu'à la longue rien ne devient plus fatigant que ces adorations-là! Mme

de B... peut passer pour belle, à la bonne heure! mais toujours la même

femme! toujours! D'ailleurs, avec toute sa tendresse, la marquise est

froide sur l'article! et moi je ne connois que cela de bon en amour. Ma

foi! je suis jeune, j'ai besoin d'amusement, de distractions... Mon

enfant, je soupe avec toi.--Vous soupez?--Oui, je soupe. Toujours je

soupe, tu dois t'en souvenir,... et je couche, ma reine...--Ici,

Monsieur le marquis?--Pas ailleurs, je t'assure.»

Nous entendîmes une bourse tomber sur la cheminée. «Tout à l'heure nous

passerons dans la salle à manger, dit Justine.--Pourquoi donc la salle à

manger? restons ici, nous sommes si bien! fais apporter une volaille.

Va, mon ange, avant et même pendant le souper nous pourrons avoir mille

choses intéressantes à nous communiquer.»

Mme de Montdésir sonna son jockey: «Vite, qu'on apporte deux couverts,

et qu'on ne laisse entrer personne.

--Et nous, ma belle maman, nous allons donc, de notre côté, souper et

coucher dans cette armoire?--Ah! mon ami, me répondit-elle, mon ami! je

suis encore tremblante de la peur qu'il m'a faite!»

Maintenant que j'y réfléchis, je me demande pourquoi je craignois de

passer toute la nuit dans cette armoire où je devois me trouver si bien.

Je vous ai dit qu'en largeur elle ne nous eût pas contenus, et,

puisqu'il falloit que nous nous tinssions, la marquise et moi, l'un sur

l'autre serrés dans sa profondeur, n'eût-il pas été trop extraordinaire

que je tournasse impoliment le dos à Mme de B...? Je m'étois donc placé

dans le sens contraire. Aussi, dans cette posture infiniment douce, mes

lèvres sans cesse effleuroient les siennes, ma poitrine reposoit sur son

sein, je pouvois compter les battemens de son coeur, nous nous touchions

de la tête aux pieds! Quel homme, fût-il né dans les antres froids de la

Sibérie, des embrassemens d'un couple glacé; l'eût-on, sous un froc

chastement absurde, élevé dans la haine de l'amour et dans la terreur

des femmes; l'eût-on constamment nourri de végétaux sans chaleur et sans

sucs, constamment abreuvé des plus rafraîchissantes émulsions; quel

homme, aux attraits tout-puissans d'une tentation pressante autant que

celle qui m'agitoit, n'eût pas senti son coeur s'émouvoir, et tous ses

esprits fermenter, et tout son sang bouillir! Le mien brûloit mes

veines! et vous-même, ô Madame de B..., vous-même... Ah! quelle vertu

n'eût pas succombé!»

Mes premières caresses pourtant lui causèrent une surprise mêlée

d'effroi: «Faublas, est-il possible! y songez-vous?... Monsieur,

Monsieur!»

Le marquis, plus promptement heureux que moi dans ses amours, me força

par le succès rapide de ses entreprises à suspendre la vivacité des

miennes. Il se faisoit alors dans l'appartement un silence qui nous eût

trahis, si j'avois osé me permettre le moindre mouvement. «Ma belle

maman, il me semble que votre mari vous fait une infidélité?--Que

m'importe? dit-elle. Ah! pourvu que mon ami conserve pour moi quelque

respect, pourvu qu'il n'abuse pas de ma situation vraiment chagrinante,

que m'importe le reste?»

Leurs exercices et nos confidences furent à la fois interrompus par le

retour du petit domestique: il apportoit la table; nous entendîmes

qu'elle fut placée assez près de notre armoire. Dès que le souper fut

servi, Mme de Montdésir renvoya son jockey. «Nous voilà libres, dit-elle

à M. de B..., causons. Je suis, Monsieur le marquis, charmée de vous

appartenir. C'est une bonne fortune que je désirois trop pour qu'elle ne

m'arrivât pas; mais pourquoi m'est-elle arrivée si tard? par quel hasard

n'avez-vous fait aucune attention à moi pendant que je demeurois chez

vous?--Ah! dans la maison de ma femme!--Bon!... Tenez, soyez vrai, tous

les hommes sont comme cela: vous m'aimez maintenant parce que je suis

quelque chose.--Tu badines! est-ce que je ne le voyois pas bien dans ta

physionomie, que tu serois quelque chose?... car elle est heureuse ta

physionomie,... un peu gâtée, ce soir! ce coup de fouet t'a marquée;

mais, pour un connoisseur, c'est une bagatelle: le fond des traits reste

toujours... Justine, je t'assure que de tout temps j'ai vu sur ta mine

que tu ferois fortune; chez moi, je me suis dit cent fois en te

regardant: «Je remarque dans l'air de cette fille-là je ne sais quoi qui

finira par me plaire quelque jour.»--Cependant, quand, il y a six mois,

vous m'avez chassée?--J'étois en colère, on me vouloit faire croire que

ma femme...--A propos, je suis bien curieuse de savoir de quelle manière

vous avez découvert son innocence: car elle est innocente.--N'est-il pas

vrai qu'elle l'est?--Moi, j'en suis sûre, et je vous l'ai toujours

soutenu, souvenez-vous-en.--Oui.--Mais je voudrois savoir de vous-même

comment vous en avez acquis les preuves.--Vraiment! il a bien fallu que

Mme de B... me donnât les éclaircissemens nécessaires. Tiens, écoute.»

Ce que le marquis alloit dire devoit à tous égards exciter ma vive

curiosité: je redoublai d'attention.

«Écoute. D'abord M. Duportail n'a pas d'enfant, c'est la vérité. Son

nom? Mlle de Faublas, qui est une petite personne fort éveillée, l'avoit

pris pour aller au bal avec cet habit d'amazone. C'est bien avec Mlle de

Faublas que la marquise a fait connoissance. C'est bien Mlle de Faublas

qui a couché dans le lit de ma femme. Toi, d'abord, comme tu me l'as

cent fois répété dans le temps, tu en sais quelque chose...

--Certainement! je l'ai déshabillée!--Bon! d'ailleurs il étoit horrible

à moi de supposer que la marquise eût pu tout d'un coup se jeter à la

tête d'un jeune homme qu'elle ne connoissoit pas. Mais, tiens! que je

t'apprenne une circonstance que je me suis rappelée depuis, et dont je

me garderai bien d'instruire Mme de B... Ma figure avoit produit sur la

jeune personne son effet ordinaire; la vive demoiselle m'avoit à peu

près permis de venir pendant la nuit lui faire une visite. A tâtons je

suis entré dans l'appartement de ma femme; à tâtons j'ai promené

librement ma main sur la gorge de la jeune fille... Et que diable! un

garçon n'a pas la poitrine faite comme ça!... Tu ris!--Oui, je ris parce

que... parce que je pense que madame... dans ce moment-là pouvoit sentir

votre main:... car elle étoit couchée là tout auprès, madame?--Oh!

madame étoit endormie: malheureusement le bruit l'a trop tôt

réveillée...--Ah! ah! de sorte que, tout au contraire, c'est à côté de

l'enfant, qui dormoit peut-être encore...--Qui dormoit, oui.--C'est à

côté d'elle que vous avez... embrassé votre femme?--Justement, ma reine.

Il n'étoit pas à présumer que je fusse venu là pour rien: c'eût été

d'ailleurs faire une espèce d'insulte à la marquise, que de m'en aller

sans avoir rempli le devoir conjugal!--Je suis pourtant bien étonnée que

madame vous ait permis cela dans un moment pareil. Vous conviendrez que

la décence...--La marquise, cette nuit-là, ne demandoit pas mieux, parce

que...

--Ma belle amie, je suis témoin qu'il ment.--Faublas! Faublas!

plaignez-moi!

--... La jalouse marquise, disoit M. de B..., quand je lui rendis mon

attention.--Il est vrai qu'elle est jalouse, cela fait trembler!...

Monsieur le marquis, voilà déjà deux bonnes preuves que c'étoit Mlle de

Faublas! Mais n'en auriez-vous pas encore quelque autre?--Assurément.

Celle-là, je ne m'en souvenois plus, c'est Mme de B... qui me l'a

rappelée: le lendemain, nous reconduisîmes la prétendue Mlle Duportail;

elle fut obligée de nous mener chez son père supposé; mais nous y

trouvâmes son véritable père qui la traita comme on traite une

demoiselle,... une demoiselle dont la conduite n'est pas tout à fait

bonne. Or, je le connois maintenant, ce baron de Faublas; j'ai eu deux

fois l'occasion d'examiner son caractère et sa physionomie: c'est un

homme vif, emporté, quelquefois brutal, un homme incapable de

ménagement! Si c'eût été le jeune homme que nous eussions ramené déguisé

de la sorte, il se fût écrié comme chez ce commissaire: «C'est mon

fils!»--Ainsi donc ce fut Mlle Duportail qui vint le soir en habit

d'amazone, et le lendemain...--Le lendemain? non; ce fut son frère.--Son

frère,... je le sais bien. Mais vous a-t-on dit pourquoi?--Parce que M.

de Rosambert le pressa de faire cette mauvaise plaisanterie, M. de

Rosambert avoit ses motifs: il étoit amoureux de ma femme, et, furieux

de n'essuyer que des mépris, il voulut se venger. Il envoya donc chez la

marquise le chevalier revêtu des habits de sa soeur, et, profitant de la

circonstance, il vint le soir faire une scène à ma femme, une scène

affreuse qui la pouvoit étrangement compromettre, une scène... Je ne me

souviens pas des détails, car, moi, je n'ai de la mémoire que pour les

physionomies. Mais la marquise m'a beaucoup aidé, et je me rappelois en

général que la scène étoit horrible... Ce procédé de Rosambert me paroît

infâme; aussi je ne verrai monsieur le comte de ma vie, ou si je le

vois... Tiens, Justine, sur un mot, je me sens disposé à me couper la

gorge avec lui.--Ne vous en avisez pas! vous feriez mourir votre amante

d'inquiétude!--Mon amante, c'est...?--C'est moi.--Bien! ma petite. Fort

bien, ce que tu dis là.--Monsieur le marquis, apprenez-moi donc aussi...

Pardon si je vous fais tant de questions. Vous devez sentir que je suis

enchantée de vous voir entièrement revenu sur le compte de madame, et

surtout sur le mien: car vous imaginiez que je vous faisois une foule de

mensonges!... Mlle de Faublas, que devint-elle?--Mlle de Faublas? elle

commença par se lier intimement avec M. de Rosambert, et puis avec

d'autres. Elle donna des rendez-vous à celui-ci, des rendez-vous à

celui-là, j'en suis sûr: j'ai trouvé une lettre qu'elle avoit laissée

dans un endroit fort suspect; et elle-même, la jeune personne! je l'ai

rencontrée en partie fine aux environs du bois de Boulogne. Il est

arrivé de tout cela ce qui arrive: un enfant.--Un enfant?--Un enfant,

j'en suis sûr encore. Je l'ai vue... grosse,... je l'ai vue grosse. La

taille déjà rondelette, et la physionomie d'une femme. Que diable! je

m'y connois! Elle se cachoit alors, sous le nom de Mme Ducange, dans un

hôtel du faubourg Saint-Honoré. Malgré ces précautions, le père n'a pu

ignorer plus longtemps les dérangemens de sa fille; il a assemblé les

parens. Les parens, pour sauver du moins l'honneur de la famille, ont

décidé qu'il falloit que le frère, de temps en temps, parût en public

avec des habits de femme, et qu'ils en prendroient occasion de répandre

partout que c'étoit le chevalier de Faublas, et non pas sa soeur, qui

avoit couru les bals sous divers travestissemens. M. Duportail a bien

voulu se prêter à cet arrangement. De cette manière, on a dépaysé les

médisans, excepté Rosambert et deux ou trois jeunes gens de par le

monde, à qui l'on ne persuadera jamais que la demoiselle étoit garçon.

Mais ce qu'il y a de vraiment affreux dans cette affaire, ajouta-t-il

d'un ton mystérieux, c'est qu'ils ont fait, je crois, avorter la jeune

personne, ou bien ce seroit donc quelque accident qui l'auroit fait

accoucher avant le terme. Au moins je sais qu'ils se sont hâtés de la

faire voir dans toutes les promenades. Le jour que je la rencontrai aux

Tuileries, elle étoit maigre, pâle, fatiguée!... Regarde pourtant

combien d'accidens se sont réunis pour mettre ce jour-là mes

connoissances physionomiques en défaut! Je trouve la demoiselle fort

changée; je lui fais tout bas mon compliment de condoléance. Le père,

qui est derrière moi, m'entend; désespéré de ce que je suis dans le

secret, il entre en fureur. Le jeune homme arrive; et, comme je vois

pour la première fois le frère à côté de la soeur, je suis frappé de

leur extrême ressemblance. Cependant le chevalier appelle le baron son

père. Le père crie que M. Duportail n'a pas d'enfans. M. Duportail me

fait le mensonge auquel il s'est engagé, il m'affirme que c'est le

chevalier qui a toujours mis le maudit habit d'amazone. Moi, tout

étourdi de tant de quiproquos, très chatouilleux sur l'honneur, je perds

la tête, je m'emporte, j'en crois leurs discours plus que mes yeux,

j'accuse ma femme, et, qui plus est, la science physionomique, de

m'avoir à la fois trompé! Je vais comme un enragé défier le chevalier,

qui n'a pas eu la marquise, puisqu'il la connoît à peine; qui ne l'a

point eue, qui ne l'aura jamais, ni lui, ni d'autres! Cependant le jeune

homme, intéressé à soutenir la querelle, qui devient celle de toute la

famille, ne s'explique point. Il accepte fièrement, et le lendemain...»

Le marquis ne cessa pas de parler; mais, ayant appris de lui ce que

j'étois si curieux de savoir, je cessai de l'écouter. Un intérêt plus

pressant me commandoit une occupation plus douce: Mme de B..., dans une

posture assez peu favorable à l'attaque, mais du moins incommode pour la

défense, retenue d'ailleurs par la crainte d'être entendue, n'osoit

risquer de grands mouvemens, et ne pouvoit opposer à mes efforts

rapidement multipliés qu'une bien courte résistance. Aussi, lorsque,

après quelques minutes, son mari, transporté d'aise, répéta: «Le

chevalier ne l'a jamais eue, et il ne l'aura jamais! ni lui, ni

d'autres!» quand il le répéta, peu s'en falloit que je ne l'eusse. La

marquise elle-même parut s'avouer ma prochaine victoire, puisqu'elle

prit le ton doucement suppliant d'une femme qui ne veut que retarder sa

défaite: «Un moment! dit-elle, mon ami, je ne vous demande qu'un

moment!... Faublas, je vous avois jugé capable de plus de

générosité!--Ma belle maman, c'est de l'héroïsme qu'il faudroit!--...

Cruel! me refuserez-vous un moment?... Faublas! mon ami! que je sache du

moins si le danger n'est point extrême... Voudriez-vous m'exposer?...

Que je sache s'ils ne peuvent pas au moindre bruit venir à nous... Où

sont-ils?--Ils soupent.--Assurez-vous-en.--Le moyen?--Regardez.--Par

où?--Mais par le trou de la serrure.--Cela n'est pas facile! je ne puis

me baisser.--Tâchez.--Ils sont à table.--Comment placés?--Justine en

face.--De cette armoire?--Oui.--Et le marquis?--Nous tourne le dos.»

A peine ai-je dit que, prompte comme l'éclair, la marquise, en se

dégageant de mes bras, pousse notre porte avec violence, se précipite

hors de l'armoire, s'élance vers la table, la renverse et... Je ne vois

plus rien, la porte a été rejetée sur moi, les bougies viennent de

s'éteindre; mais, tout stupéfait que je suis, comme il me reste encore

des oreilles, je puis entendre le bruit de cinq ou six soufflets très

lestement donnés. Je puis entendre Mme de B..., d'un ton ferme, parler

ainsi: «Il vous sied bien, petite créature que j'ai tirée de la lie du

peuple et de la misère, qui, sans moi, garderiez encore les troupeaux de

votre village, et que je puis d'un mot renvoyer sur votre fumier; il

vous sied bien d'oublier le profond respect que vous devez à votre

bienfaitrice, et de faire de sa conduite privée l'objet de vos secrets

entretiens, de votre impertinente curiosité, de vos insolentes

remarques. Je vous trouve surtout bien osée d'entraîner mon mari dans de

libertines orgies... Et vous, Monsieur, voilà donc le prix dont vous

payez mon attachement sans bornes! Je me doutois bien que quelque projet

de conquête vous conduisoit à Longchamps! je vous ai fait suivre, on

vous a vu... Je vous ai vu moi-même aller sans pudeur grossir le honteux

cortège d'une courtisane, et dans la foule de ses amans briguer

l'honneur du mouchoir! on vous a vu longtemps entretenir un jeune homme

à qui, par ménagement pour moi, vous ne deviez jamais parler en public

ni même en particulier! on vous a vu revenir consoler cette nymphe du

trop petit malheur que son impudence venoit de lui attirer, puis enfin

vous disposer à la ramener en triomphe chez elle!... Mademoiselle,

quiconque fait métier de se vendre au premier venu doit s'attendre à

n'avoir que des valets que le premier venu peut corrompre; j'ai fait

généreusement payer les vôtres; ils n'ont pas refusé d'indiquer votre

demeure, et c'est l'un d'eux qui m'a cachée dans cette chambre où je

tremblois,... Monsieur, de vous voir arriver bientôt avec votre amante.

Mais, quoi qu'il dût m'en coûter, j'avois cette fois bien résolu

d'acquérir enfin la preuve certaine de vos infidélités journalières; je

m'étois même promis de ne sortir de ma prison que pour surprendre au lit

mon indigne rivale et mon perfide époux. Je n'ai pas eu la patience

d'attendre si longtemps; vous m'en avez d'ailleurs épargné la peine; je

ne dois pas m'en étonner. Cette jolie personne est si digne de tous vos

empressemens!... Cependant rassurez-vous: je ne m'emporterai plus ni

contre vous, ni contre elle; déjà même je me repens des violences dont

un premier mouvement m'a tout à l'heure rendue coupable envers cette

fille. A l'avenir je saurai conserver en de pareilles rencontres plus de

tranquillité; ou plutôt cette scène, je vous le promets, sera la

dernière que se permettra _la jalouse marquise_; et, pour continuer à me

servir de vos expressions tout à fait obligeantes, _mes adorations ne

vous fatigueront plus_. Au reste, puisqu'à présent je n'ignore pas que

c'étoit le seul désir de ne point m'insulter qui vous déterminoit à

m'honorer quelquefois de ce qu'il vous plaît nommer le _devoir

conjugal_, je ne suis plus obligée de vous répéter complaisamment ce que