Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5

Part 2

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de la regarder comme il faut.--Ma foi, vous avez raison; j'ai vu quelque

part ce visage chiffonné. Tout à l'heure nous parlions de Justine; cette

petite fille en a un faux air.--Il me semble que la ressemblance est

grande.--Grande? non.--Moi, je le trouve.--Oh! mais, vous, s'écria-t-il

avec feu, vous n'êtes pas physionomiste!... Puisqu'il est question de

ressemblance, savez-vous deux individus entre lesquels il y en a une

frappante? Mademoiselle votre soeur et vous. Ah! parlez-moi de cela, par

exemple! Le plus habile en peut être dupe! Moi, moi, qui suis le premier

du royaume pour la science physionomique, je m'y suis mépris!...

plusieurs fois!... plusieurs fois mépris! Il paroît que mademoiselle

votre soeur aime beaucoup les plaisirs. Quand elle est fatiguée, pâle,

exténuée, on s'aperçoit bien que ce n'est pas vous; mais, lorsqu'elle

est dans ses jours de santé, le diable vous verroit l'un à côté de

l'autre qu'il ne sauroit dire quelle est la fille et quel est le garçon!

A propos, parlerez-vous à mademoiselle votre soeur de notre

rencontre?--Si cela peut vous être agréable...--Oui, faites-moi le

plaisir de lui dire que, malgré les fâcheux quiproquos auxquels son

premier déguisement a donné lieu, je l'aime toujours de tout mon coeur;

et, quoique monsieur votre père soit un peu vif, assurez-le de toute mon

estime. Dites même à M. Duportail que je ne lui en veux pas beaucoup,

pas...--Monsieur le connoisseur, voyez dans ce cabriolet qui précède le

phaéton, voyez un peu cette jeune femme; voilà ce que c'est qu'une

figure! voilà ce qu'on peut appeler une charmante petite personne! bien

moins parée que l'autre, et bien plus jolie! et ça n'a pas l'air d'une

fille...--Une femme comme il faut, _parbleu_! Je connois cette livrée.

Au reste, ajouta-t-il en se rengorgeant, je suis bien aise de vous

avertir que depuis longtemps aussi cette dame nous regarde; et beaucoup,

et souvent!... Tenez! ne diroit-on pas qu'elle veut nous parler?»

Il est vrai que Mme de Lignolle perdoit patience, et tâchoit de me faire

entendre par ses signes qu'il falloit enfin, à quelque prix que ce fût,

me débarrasser de cet importun cavalier, pour la venir joindre

incessamment au lieu du rendez-vous où, lassée d'attendre, elle alloit

courir. Plusieurs fois, emportée par son impétuosité naturelle, la

comtesse se montra tout entière hors de sa voiture. Cependant Mme de

Montdésir, du haut de la sienne, put remarquer les impatiences d'une

rivale; je ne crois pas qu'alors il lui fût possible de voir que c'étoit

Mme de Lignolle qui lui enlevoit mon attention; mais sans doute elle le

soupçonna. Ce fut pour s'en assurer qu'elle fit sur-le-champ donner à

son jockey l'ordre un peu trop hardi de quitter son rang et d'essayer de

couper le cabriolet. Il ne put le couper; mais durant quelques secondes

il marcha tout auprès, sur la même ligne, et puis le devança de quelques

pas. Justine, qui reconnut alors Mme de Lignolle, se permit de la saluer

d'un air insolemment familier; elle osa même, en la regardant avec

affectation, pousser d'impertinens éclats de rire. Je fus indigné!

j'allois... Je ne sais pas tout ce que j'allois faire! La comtesse ne me

laissa pas le temps de la compromettre en la vengeant. Trop vive pour

endurer tranquillement un affront pareil, la comtesse aussitôt cria

gare, poussa son cheval, d'un coup de fouet coupa le visage de Mme de

Montdésir, et, du même temps, accrocha le léger phaéton si bien et si

ferme qu'elle mit en pièces l'une de ses roues. Le char versa, l'idole

fut culbutée; je craignis un moment qu'elle ne se brisât la face contre

terre. Heureusement que, dans sa chute, Justine, par un mouvement

machinal, jeta ses bras en avant, de sorte qu'aux dépens de plusieurs

meurtrissures ses mains sauvèrent quelques contusions à son visage, déjà

bien maltraité. Mais, par un accident qui devint comique, il arriva que

les pieds de la nymphe restèrent, je ne sais comment, retenus en haut de

son char: or, dans cette posture, rien ne put empêcher les jupes de

retomber sur les épaules en découvrant une autre partie, et, le malin

zéphyr ayant à propos soulevé la fine toile qui seule restoit alors sur

la blanche peau, Mme de Montdésir fit voir... Respectons les bizarreries

de la langue: il seroit grossier de nommer par son nom ce que Mme de

Montdésir fit voir. Je dirai du moins ce qu'il m'est permis de dire:

c'est que toute l'assemblée, trouvant ce nouvel Antinoüs[2] fort joli,

applaudit à son apparition par de grands claquemens de mains.

[2] Si vous avez oublié ce passage de l'histoire de Rome,

consultez-le: la chose en vaut la peine.

Quelques jeunes gens néanmoins coururent à la désolée personne; et

moi-même, aussitôt calmé par le touchant spectacle de son infortune, je

mis pied à terre pour l'aller secourir. «Attendez, me dit M. de B...,

j'y vais avec vous: car je la plains, et, je vous le répète, j'ai vu

cette figure-là quelque part.--Oh! pour celui-là, Monsieur le marquis,

je ne le passerai pas à un physionomiste! vous êtes aussi trop bon

d'appeler cela une figure! Au reste, que vous vous obstiniez ou non à

soutenir que c'en est une, je vous déclare qu'elle est un peu de ma

connoissance; et, quant à vous, je doute que vous l'ayez jamais vue.»

Lorsque je me trouvai près de Justine, on l'avoit déjà remise sur ses

pieds. «Ah! s'écria-t-elle en me voyant, ah! Monsieur de Faublas, comme

elle vient de m'équiper!» Je l'interrompis, je lui dis bien bas: «Ma

chère enfant, tu n'as que ce que tu mérites, mais ne t'avise pas de

nommer la comtesse, car, sur mon honneur, tu n'en serois pas quitte à si

bon marché.--Ah! Monsieur de Faublas, vous croyez qu'elle a bien fait?»

reprit Justine au désespoir.

Elle avoit plusieurs fois prononcé mon nom, plusieurs voix le

répétèrent: aussitôt il circula dans l'assemblée, et vola de bouche en

bouche. La foule qui environnoit Mme de Montdésir me pressa tout à coup,

de manière qu'à peine le marquis et moi nous eûmes la liberté de

remonter à cheval, et qu'il fallut aller au petit pas. Le nombre des

curieux ne fit à chaque instant que s'accroître. Jeunes gens et

vieillards, hommes et femmes, piétons et cavaliers, tout accourut, tout

vint se jeter au-devant de moi; les voitures mêmes s'arrêtèrent. Aucun

des héros de la patrie, d'Estaing, La Fayette et Suffren, et mille

autres, au retour des plus glorieuses expéditions, ne virent autour

d'eux, dans les promenades publiques, une affluence plus prodigieuse. Et

pourtant ce n'est, ô de toutes les nations la plus légère, ce n'est qu'à

Mlle Duportail que vous prodiguez tant d'honneurs!

Quel jeune homme assez maître de lui, quel jeune homme cependant eût

repoussé le charme de ce triomphe? un moment j'en fus enivré; un moment

je sentis quelque orgueil à la vue de tant de jeunes gens qui, renommés

dans l'art de plaire et fameux par leurs amours, paroissoient proclamer

en moi leur vainqueur. Les femmes, surtout les femmes! Ce fut avec

transport que je me vis l'objet de leur attention! Le vif désir d'en

être plus digne dut prêter à mon maintien plus de grâces, à ma figure

plus d'expression. Et d'un regard plus doux je dus répondre à leurs

caressans regards, qui sembloient me promettre à jamais d'heureux

engagemens! Et, d'une oreille plus avide, je dus recueillir leurs

enchanteurs éloges qui me décernoient sur tous le prix de la beauté!

Mais pardonne, ô mon Éléonore! pardonne une erreur: le vain prestige ne

dura guère. Faublas pouvoit-il s'arrêter à Longchamps, pouvoit-il y

rester longtemps, retenu par les illusions doublement trompeuses de

l'amour-propre et de la coquetterie, quand l'amour, l'impatient amour,

l'attendoit à Paris, pour des triomphes non moins flatteurs et de plus

solides jouissances?

«Monsieur le marquis, si nous tâchions de nous débarrasser de la

foule?--J'y consens, me répondit-il; mais dites-moi donc comment il se

fait que vous soyez connu de tant de monde?--Vous savez ce que c'est que

ce pays-ci! Tout ce qui n'est pas absolument ordinaire y fait du bruit,

et vous donne pendant vingt-quatre heures une espèce de réputation:

notre combat, mon exil, ma prison.» Il m'interrompit: «Me suis-je

trompé? n'est-ce pas mon nom...?--Oui, c'est votre nom qui vient de

retentir à mes oreilles; et, tenez, voilà que deux cents personnes le

crient.--Deux mille! répondit-il avec une grande joie; mais, pour moi,

cela ne m'étonne pas, je suis très répandu.--Le bruit va toujours

croissant. Bon Dieu! quel tintamarre!--C'est que tous ces gens-là sont

bien aises de nous voir ensemble! Oui, je vois sur leurs physionomies

qu'ils sont bien aises. C'est une chose charmante pour eux d'être sûrs

que nous voilà réconciliés. En effet, c'étoit bien dommage que les deux

hommes de France les plus...--Monsieur le marquis, je crois, comme vous

le dites, qu'ils sont bien aises; mais dépêchons-nous d'échapper à leurs

applaudissemens.»

Ils étoient bien aises, car ils rioient de toutes leurs forces; et

c'étoit visiblement à M. de B... que s'adressoient leurs applaudissemens

maintenant dérisoires. Le marquis cependant paroissoit plus joyeux de

leurs gaietés que je n'avois été fier de leurs hommages. Ce fut bien

malgré moi, mais au grand contentement de mon compagnon illustre, qu'il

fallut suivre les flots de cette multitude jusqu'à l'extrémité de la

file. Là, je parvins, non sans beaucoup de peine, à m'ouvrir un passage

dans les rangs un peu moins serrés de nos admirateurs. Là, je fis mes

adieux à M. de B..., qui, ne les voulant pas encore recevoir, suivit mon

cheval de toute la vitesse du sien. D'autres cavaliers aussi se mirent à

galoper sur ses traces; mais ce n'étoit point à lui qu'ils en vouloient,

puisque, l'ayant passé bientôt, ils ne ralentirent pas la rapidité de

leur course. Je conservai quelque temps l'espérance de leur échapper par

la fuite; mais, comme, après de longs et inutiles détours, je me vis sur

le point d'être atteint, il me parut nécessaire d'essayer des moyens

peut-être plus puissans pour écarter ces indiscrets persécuteurs.

Je me retournai sur eux, c'étoient des pages, j'en comptai huit:

«Messieurs, que puis-je faire pour votre service?--Nous permettre de

vous voir et de vous embrasser, me fut-il aussitôt répondu.--Messieurs,

vous êtes bien jeunes, mais pourtant vous devez être raisonnables.

Pourquoi donc, je vous prie, hasarder avec un galant homme une mauvaise

plaisanterie qui peut avoir des suites fâcheuses?--Ce n'est point une

plaisanterie, répliqua l'étourdi qui s'étoit chargé de porter la parole,

nous serions désolés de vous offenser; mais, en vérité, nous mourons

d'envie d'embrasser Mlle Duportail.--Non, dit un autre plus avisé, pas

Mlle Duportail, mais le généreux vainqueur du marquis de B...»

Tandis qu'ils me parloient, je promenois sur la campagne des regards

inquiets; je l'entrevoyois déjà ce fâcheux marquis! il s'approchoit à

vue d'oeil, et je tremblois pour mon rendez-vous. «Messieurs, je ne

connois pas Mlle Duportail; mais, tenez, le temps me presse, finissons:

s'il faut absolument que Faublas soit à la ronde embrassé, j'y consens,

à condition cependant que vous allez attendre, arrêter et retenir sous

quelque prétexte, pendant plusieurs minutes, ce cavalier que vous pouvez

apercevoir d'ici. Vous me rendriez même un plus grand service si, pour

plus de sûreté, vous vouliez l'engager à reprendre avec vous le chemin

de Longchamps.»

Comme je parlois encore, un homme assez mal vêtu, que d'abord j'avois

pris pour le laquais de l'un de ces jeunes gens, s'approcha de moi d'un

air mystérieux. Alors, malgré le chapeau rabattu qu'il tenoit enfoncé

sur ses yeux, je reconnus M. Després, le cher docteur de Luxembourg. Il

me dit bien bas: «Je ne veux pas vous embrasser, moi; mais j'accours

pour vous annoncer que Mme de Montdésir vous prie instamment de passer

un instant chez elle.--Mme de Montdésir!... oui, oui, je comprends!...

Mon cher, dites que j'en suis au désespoir, mais qu'il m'est absolument

impossible de me rendre à son invitation avant deux bonnes heures.»

Cependant mes écervelés de pages tous ensemble me promirent d'arrêter et

de remmener avec eux l'importun cavalier, qui n'étoit plus qu'à très peu

de distance. Ils me le promirent, ils m'embrassèrent, ils me virent avec

regret m'éloigner le plus vite possible.

Il étoit temps que j'arrivasse, Mme de Lignolle trouvoit les momens bien

longs. Dès qu'elle me vit, elle m'accabla de reproches. «Mon amie, que

vous êtes injuste! est-ce ma faute si cette femme a l'audace...?--Oui!

c'est votre faute. Pourquoi connoissez-vous de pareilles créatures?

Pourquoi m'avez-vous fait pour cette Mme de Montdésir une

infidélité?--Bon! vous allez rappeler une querelle oubliée!--Oubliée?

jamais! De ma vie je n'oublierai que j'ai sottement baisé la main de

cette impertinente,... qui ose aujourd'hui se prévaloir...--Vous venez

de l'en punir. Vous l'avez défigurée.--J'aurois dû la tuer!--Peu s'en

est fallu. Elle est tombée du haut en bas de sa voiture brisée...--Du

haut en bas! s'écria la comtesse avec beaucoup d'inquiétude. Mon Dieu!

je l'ai peut-être dangereusement blessée?--Non; mais...»

Ici, pour calmer tout à fait Mme de Lignolle, je me hâtai de lui

raconter la déconvenue de Justine; et je vous laisse à penser combien

mon récit rapide, mais fidèle, amusa la comtesse, vive dans ses gaietés

comme dans ses fureurs. Je craignois qu'à force de rire elle ne

suffoquât. Je la serrai dans mes bras, croyant que l'heure du

raccommodement étoit venue. Je me trompois: la cruelle Éléonore repoussa

son amant. «Vous serez toujours, me dit-elle en reprenant sa colère,

toujours le plus ingrat des hommes!... Depuis un siècle je péris d'amour

et d'impatience; cependant c'est à moi qu'il laisse le soin d'inventer

quelque moyen de nous réunir!--Mon amie, c'est inutilement que j'en ai

tenté plusieurs.--Enfin je trouve un expédient favorable, je vole à ce

Longchamps qui m'ennuie, j'y vole pour voir Faublas, uniquement pour le

voir! il y vient en effet, mais afin d'avoir l'occasion de faire en même

temps sa cour à mes deux rivales!--Éléonore, je te jure que non.--Et,

pour comble de perfidie, le barbare! il arrange tout cela de manière que

moi, dont la jalousie déchire le coeur, je me trouve justement placée

entre mes deux mortelles ennemies!--Quoi! vous prétendez que c'est

encore ma faute?--Oui, tâchez, menteur que vous êtes, tâchez de me

persuader que c'est le hasard qui a voulu que la voiture de Mme de B...

précédât la mienne.--Éléonore, je t'en donne ma parole d'honneur.--Elle

a bien fait de s'en aller cette Mme de B...! vous avez bien fait de ne

la pas suivre! je venois de l'entrevoir! Un moment plus tard je vous

donnois à tous deux une leçon dont vous vous seriez souvenus!--Mon amie,

si pourtant j'y étois venu pour elle, ne l'aurois-je pas suivie?»

Elle réfléchit un instant, et puis aussitôt elle m'embrassa; mais tout

d'un coup: «Non, non! s'écria-t-elle, je ne suis pas encore convaincue!

C'est donc parce qu'il vous a fallu nécessairement secourir Mme de

Montdésir que vous me faites attendre ici depuis près d'une

demi-heure?--Non, mon amie; j'ai été longtemps retenu par cet importun

cavalier...--Qui vous parloit avec tant de feu, et que vous paroissiez

entendre avec tant de plaisir?--De plaisir? non.--Que vous disoit-il

donc de si beau, ce monsieur?--Il m'entretenoit de ma soeur.--Il la

connoît?--Oui, c'est un parent...--Un parent?... mais cette fois je vous

crois... parce que je l'ai bien examiné pour m'assurer si ce n'étoit pas

encore quelque femme déguisée. Oh! vous ne m'attraperez plus, j'y

prendrai garde, allez!--A propos, mon amie, dis-moi, n'as-tu pas vu ta

tante à Longchamps?--Non, je ne voyois que toi; mais vous, Monsieur,

vous avez pu faire attention à tous ceux qui vous entouroient.--J'ai

fait attention à la marquise, parce qu'il m'a semblé qu'elle me

regardoit.--Heureusement pour nous, dit la comtesse, elle n'a pas ses

yeux de quinze ans.--Éléonore, si pourtant elle m'avoit reconnu?--Oh!

que non, s'écria-t-elle... Faublas, ce seroit un grand malheur;...

mais... mais il faut espérer que non.»

Déjà la comtesse me parloit d'un ton plus doux, et je l'eus bientôt

persuadée de toute mon innocence. Alors elle parut avec transport

m'entendre lui répéter cent fois les protestations d'un fidèle amour;

mais je fus non moins affligé que surpris quand je vis qu'elle en

refusoit les preuves. «Non! non! disoit-elle d'un ton absolu... Tu

pleures, mon ami! Pourquoi donc?--Parce que vous ne m'aimez plus comme

autrefois!--Davantage, Monsieur!--Autrefois jamais un refus...--Oui,

lorsque vous n'étiez pas malade!... Tu pleures?... voyez donc, qu'il est

enfant!»

Et ma très raisonnable maîtresse me fit mettre à ses genoux pour essuyer

et baiser mes larmes.

«Faublas, il ne faut pas pleurer, tu me fais de la peine... Écoutez

donc, mon ami; je me souviens du jour que dans mes bras vous avez perdu

connoissance; votre maladie vous a encore bien fatigué depuis, ta

convalescence ne fait que commencer: veux-tu mourir? Dame! vois, je

mourrois aussi... Là, vraiment, ne seroit-ce pas dommage? tous deux si

jeunes et nous aimant si bien! Ah! je t'en prie, Faublas, ne mourons que

le plus tard que nous pourrons, afin de nous adorer le plus longtemps

possible. Vous riez, Monsieur? est-ce que j'ai l'air risible, quand je

parle raison?... Eh bien! voilà que déjà vous recommencez! tout ce que

je dis et rien, c'est donc la même chose?... Finis, Faublas; finis, mon

ami... Laissez-moi, Monsieur! laissez-moi. Je me fâcherai!... Dame!

écoutez donc! mettez-y de votre côté un peu de courage!... Faublas, mon

cher Faublas! ajouta-t-elle avec abandon, après m'avoir donné le baiser

le plus tendre, ce n'est déjà pas pour moi une chose si facile que de

résister à mes désirs: s'il faut en même temps triompher des tiens, je

ne réponds pas d'en avoir la force.»

C'étoit avec raison qu'elle se défioit d'elle-même, mon adorable

Éléonore, puisque, après quelques momens d'un voluptueux silence, elle

me dit avec des soupirs entrecoupés et d'une voix tremblante: «Tu vois

bien, mon ami, tu vois bien ce qui vient d'arriver? eh bien, en venant

ici j'avois juré que cela ne seroit pas»; et tout de suite elle jura que

du moins cela ne seroit plus. Or, comme je publie sa défaite, il faut

avouer ses victoires: malgré mes efforts à chaque instant renouvelés, je

ne pus une seconde fois obtenir de ma délicate maîtresse qu'elle oubliât

ses chastes résolutions.

«Ma charmante amie, les heures fortunées s'écoulent bien vite! il faut

déjà nous séparer.--Déjà!--Si j'arrivois trop tard, il me deviendroit

impossible de faire à M. de Belcour une fable un peu vraisemblable; mon

esclavage...--Un moment! s'écria-t-elle, les larmes aux yeux; un moment

encore! Faublas, nous nous quittons pour trois jours!--Pour trois

jours?--Demain je vais au Gâtinois...--Au Gâtinois sans moi, pourquoi

donc faire?--Hélas! sans toi. C'est ton père... Ton père me fera mourir

de chagrin!... Cette fête, qu'elle sera triste! et, quand il m'étoit

permis de croire que mon amant l'embelliroit de sa présence, je m'en

faisois une idée si charmante!--Éléonore, tes pleurs me font un plaisir

trop douloureux. Sèche tes pleurs, attends... que ma bouche...! Dis-moi,

ma belle amie, dis, quelle est cette fête?--Être au milieu de mille gens

indifférens, et ne pas rencontrer ce qu'on aime! se voir environnée de

monde, quand on voudroit gémir dans un désert!--Dis-moi donc quelle est

cette fête.--Tous les ans, au jour de Pâques,... tous les ans, depuis

que j'existe,... la rosière a reçu de mes mains... L'année dernière

j'ignorois encore ce que je faisois: je le sais maintenant! je le

sais!... Du moins je flattois ma foiblesse de cette espérance que mon

amant seroit là pour me consoler, pour me soutenir, si je venois à

songer avec quelque frayeur que moi, qui couronne la sagesse, je ne suis

pas sage... Hélas! je le dirai toujours: ce n'est point ma faute! je ne

cesserai de le répéter: pourquoi m'ont-ils donné ce M. de Lignolle?...

Ce que je dis là te fait de la peine, Faublas?... Va, rassure-toi: je

n'ai pas de remords! pas même de regrets... Quelquefois seulement,

depuis que ton père m'a fait de grands discours,... je me surprends

réfléchissant sur les dangers sans nombre... Va, rassure-toi: tant que

tu m'aimeras, ne crains pas que je t'abandonne! et, quand tu ne

m'aimeras plus,... quand tu ne m'aimeras plus, je trouverai dans mon

désespoir ma dernière ressource. Rassure-toi... Tu pleures! Tiens, mon

ami, viens, viens m'embrasser; viens, que nos larmes se confondent!

Demain je pars, dimanche la triste fête a lieu; le lundi, de très bonne

heure, tout le monde revient. Je ramène, avec ma tante, Mme de Fonrose

qui nous aime tant; Mme de Fonrose et moi nous concertons quelque

heureux stratagème qui puisse te rendre à ton Éléonore dans la soirée

même du lundi.»

Quoiqu'il fût déjà tard, quoique la marquise m'attendît, quoique mon

père dût s'impatienter de ma longue absence, je répétai cent fois mes

adieux à Mme de Lignolle avant de la pouvoir quitter.

Enfin pourtant nous trouvâmes assez de force pour nous séparer, et je

courus chez Justine joindre Mme de B...

* * * * *

La marquise avoit les yeux rouges, la respiration difficile, la figure

très altérée; elle me vit pourtant avec quelque plaisir m'emparer de sa

main, qui fut aussitôt vingt fois baisée. «Étoit-il tout à fait

impossible, me dit-elle avec infiniment de douceur, que vous me fissiez

un peu moins attendre?» Puis, sans me donner le temps de lui répondre,

affectant de la joie et me regardant avec complaisance: «Le voilà tout à

fait bien, poursuivit-elle. Croiroit-on que ce jeune homme étoit, il y a

douze jours, si dangereusement malade? Le croiroient-elles, ces femmes

qui tout à l'heure, à Longchamps, s'émerveilloient de lui voir ce teint

de lis et de rose, ne se lassoient point d'admirer son éclat, sa beauté,

sa fraîcheur, sa...» Mme de B... parut se faire violence pour n'en pas

dire davantage. Son regard, qui s'étoit animé, redevint triste,

incertain, pensif. D'une voix foible et traînante elle reprit: «Je ne me

serois point avisée d'aller là, si j'avois pensé que vous y dussiez

venir! Le moyen de deviner, le moyen d'imaginer que vous étiez en état

de paroître en public, quand, depuis huit jours, la petite de Montdésir

attendoit vainement l'annonce de votre visite particulière...--Ah! ne

m'accusez point! je n'ai pu me rendre à votre invitation. Mon père m'a

suivi partout, aujourd'hui même il étoit à Longchamps avec moi...--Ne

m'y avez-vous pas vue, à Longchamps? me demanda-t-elle avec une espèce

d'inquiétude.--Oui, je ne vous ai point saluée, de peur...» Elle

m'interrompit avec un cri de joie. «J'osois m'en flatter qu'il m'avoit

bien reconnue, et que c'étoit seulement par discrétion... Recevez mes

remercîmens, je vous reconnois à ce trait-là; à ce procédé généreusement

délicat, je reconnois... l'ami de mon choix.--Ma chère maman, pourquoi

donc n'avez-vous fait que paroître à cette promenade magnifique dont

vous étiez le principal ornement?--Le principal?... non,... non, je ne

le crois pas... Au reste, je ne suis partie qu'à l'instant où j'ai vu la

foule se porter autour de vous.--C'est-à-dire que vous avez pu voir

aussi l'accident de Justine?» Un sourire vint effleurer les lèvres de la

marquise. «Oui, je l'ai pu voir aussi, son accident», dit-elle. Et d'un

ton très sérieux elle ajouta: «Mais cet accident l'a-t-il assez punie?

Je suis bien aise que vous me disiez devant elle ce que vous en pensez;

c'est pour cela que, si vous ne vous ennuyez pas trop ici, nous

l'attendrons.»

Nous ne l'attendîmes pas longtemps, car à l'instant même on lui ouvrit

son antichambre. Un galant cavalier lui parloit très haut: «Ces jeunes

gens m'ont accueilli, fêté, caressé! Moi, je ne sais pas résister à des