Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5
Part 17
pas vu d'orage; mais avec un commencement d'agitation il a dit: «O
Divinité compatissante! m'oublierois-tu donc aujourd'hui? Le moment
approche, viens à mon secours, délivre-moi de mes ennemis.» Sa femme
aussitôt a crié: «Qu'il soit libre!» Il a donné quelques signes de joie,
il est descendu sans beaucoup de précipitation, il a pris le chemin de
la rivière, mais au milieu du pont il s'est arrêté, promenant sur les
eaux un triste regard. «Si tranquille et si cruelle! a-t-il dit avec un
profond soupir! Hélas!»
En entrant dans le bosquet, il a frémi. Il a plusieurs fois gémi,
plusieurs fois baisé la tombe; puis nous l'avons vu se relever et
chercher quelque chose. Enfin il a cassé une branche de cyprès, et sur
le sable, autour de la pierre, il a gravé ces mots: _Ci-gît aussi la
marquise de B..._
Il a passé la nuit dans le bosquet, et, comme s'il fuyoit la lumière, il
est rentré dans sa chambre à la pointe du jour.
LE MÊME AU MÊME.
15 mai 1785.
Willis paroît avoir tout à fait réussi dans ce qui pressoit davantage:
les plus dangereux souvenirs sont écartés; depuis six jours le songe
affreux n'est pas revenu. La démence est toujours complète; mais la
frénésie est absolument passée, et, si je ne dois pas me flatter que mon
fils recouvre jamais la raison, du moins je suis déjà sûr que nous
n'aurons pas sa mort à pleurer.
Le souvenir du marquis et du capitaine rarement le tourmente, et, quand
il parle d'eux, ce n'est plus avec la même fureur. Il ne menace plus
Willis, il ne frappe plus ses gardiens, il reprend la douceur naturelle
de son caractère. Sa mémoire aussi commence à revenir, mais seulement
pour tout ce qui a quelque rapport direct avec la marquise, et surtout
avec la comtesse. L'ingrat ne s'entretient jamais ni de son père ni de
sa soeur; quelquefois, pourtant, le nom de Sophie vient sur ses lèvres.
Nous reconnoîtroit-il? Je n'ose le croire; et Willis dit qu'il n'est pas
encore temps que nous paroissions devant l'infortuné.
Tous les soirs, à la voix de sa femme, il va gémir dans le bosquet; mais
il ne peut pleurer; mais, toujours plongé dans une tristesse profonde,
il est encore loin de la tendre mélancolie. La nuit dernière cependant,
il a plusieurs fois quitté la tombe pour se promener dans les allées
d'alentour; nous n'avons pas remarqué sans un vif chagrin qu'il
choisissoit les plus sombres, qu'il y marchoit à grands pas, et que,
chaque fois qu'il entendoit sonner l'horloge de la paroisse, agité d'un
prompt frémissement, il couroit au bord de la rivière et sembloit
regarder avec beaucoup d'inquiétude si rien ne se montroit à la surface
de l'eau.
Willis, continuellement prêt à caresser les idées de son malade quand il
n'y trouve pas trop de danger, Willis avoit fait mettre à côté du
tombeau de la comtesse celui de la marquise. Je ne sais pourquoi, leur
malheureux amant n'a pas voulu souffrir deux monumens dans le même
bosquet. Toujours il a recouvert de terre le marbre dernièrement placé;
toujours à côté de celui de Mme de Lignolle il a gravé sur le sable:
_Ci-gît aussi la marquise de B..._
Je crains, je m'inquiète, je trouve le temps bien long. Willis me
rassure; il me dit que tout va pour le mieux, qu'il ne faut rien
précipiter. A la bonne heure; mais votre fille et la mienne ont, comme
moi, besoin de tout leur courage. Adieu, mon ami.
* * * * *
_P.-S._ M. de Rosambert guérira de sa blessure; mais il faut qu'à la
mort de Mme de B... de graves accusations se soient élevées contre son
premier amant. Il vient de perdre ses emplois à la cour, et l'on assure
que les officiers de son corps doivent lui faire écrire qu'ils ne
veulent plus servir avec lui.
LE MÊME AU MÊME.
16 mai 1785, neuf heures du soir.
O mon ami! félicitez-moi, félicitez-vous! votre fille, votre adorable
fille, nous a sauvés tous.
Ce soir elle crie: «Qu'il soit libre!» et soudain elle s'échappe, elle
se précipite, elle arrive avec son époux au bosquet dont elle lui défend
l'entrée. «Que venez-vous chercher?» lui dit-elle. Sans la regarder, il
répond: «Je cherche un tombeau.» Et votre fille, du ton le plus tendre,
d'un ton dont l'âme la plus insensible se fût émue, votre charmante
fille lui réplique: «Pourquoi chercher un tombeau, mon bien-aimé? ta
Sophie n'est pas morte!» Il s'écrie: «C'est la voix secourable!» Et,
levant les yeux sur elle: «Sophie!... dieux! ma Sophie!» Il tombe dans
ses bras sans connoissance; elle le soutient: nous voulons l'emporter.
Willis accourt: «Non. L'amour, heureusement téméraire, a commencé la
guérison; que l'amour l'accomplisse et qu'il y soit aidé par la nature.
Frappons de tous les coups à la fois ce jeune homme déjà puissamment
ému. Vous, son père, restez là; vous, sa soeur, approchez; qu'à son
réveil il trouve autour de lui les objets les plus chers à son coeur.»
Faublas ouvre les yeux. «Ma Sophie! s'écrie-t-il,... mon père!... mon
Adélaïde! Eh! d'où venez-vous donc?... Où sommes-nous?... J'ai fait un
rêve affreux qui m'a paru durer plusieurs siècles!... Un rêve? Ah! mon
Éléonore! ah! Madame de B...!»
Son épouse le presse sur son sein, le couvre de baisers, et répète: «Mon
bien-aimé, ta Sophie n'est pas morte.--Sophie, dit-il, Sophie me rendra
plus que je n'ai perdu! Sophie! ah! que je suis coupable! et vous tous
aussi, pardonnez-moi mon ingratitude et les chagrins que je vous ai
donnés.»
Il tombe à nos genoux; il veut parler, il ne le peut. Ses larmes enfin
s'ouvrent un passage, ses sanglots étouffent sa voix. Willis fait un cri
de joie: «C'en est fait! le voilà sauvé. Il est à nous, je vous réponds
qu'il est à nous.»
Cependant il vient de se relever, il se sent très foible. Appuyé sur les
bras de sa femme et de sa soeur, il regagne lentement la maison. Il
passe sur le pont sans regarder la rivière; bientôt cependant il tourne
la tête, il jette un coup d'oeil sur le bosquet dont nous l'éloignons.
«Tenez, nous dit-il, prenez pitié d'un reste de foiblesse, ne détruisez
pas ce tombeau.»
Nous venons de le mettre au lit, il s'y est tout de suite endormi d'un
profond sommeil. Votre adorable fille nous a sauvés tous.
LE MÊME AU MÊME.
18 mai 1785, onze heures du soir.
Il a dormi trente-huit heures sans interruption, et, depuis qu'il
veille, il ne dit, il ne fait rien qui ne soit plein de raison et de
sensibilité. Il est vrai que de temps en temps nous le voyons se livrer
à de cruels souvenirs; mais un mot de son père, une caresse de sa soeur,
un regard de sa femme, chassent ses regrets. Au reste, Willis veut bien
qu'on s'efforce de distraire le convalescent, mais il défend qu'on
l'importune; il ordonne même qu'on l'abandonne quelquefois à ses
rêveries mélancoliques, et surtout qu'on ne le trouble jamais dans ses
promenades nocturnes. L'entrée du bosquet n'est permise qu'à Sophie.
Ce soir, au moment critique, il est descendu dans le jardin, et, sans
regarder la rivière, il s'est promené lentement partout où le hasard a
pu le conduire. Il a fini pourtant par se rendre au bosquet; Sophie l'y
attendoit. «Viens, mon bien-aimé, nous allons pleurer ensemble.--Il est
vrai que ce monument plaît à ma douleur, a-t-il dit; mais il y faut une
inscription.--Faisons-la, mon ami: j'ai mon crayon, dicte, je vais
l'écrire, nous la ferons graver ensuite.
Ci-gît la comtesse de Lignolle.
Ci-gît aussi la marquise de B...
Toutes deux en même temps adorèrent le même jeune homme. Toutes deux,
le même jour et presque à la même heure, périrent d'une mort également
tragique. Victimes d'une destinée pareille, elles sont enfermées dans
la même tombe, et ne laisseront pas les mêmes regrets.
La marquise mourut à vingt-six ans, dans le plus grand éclat de sa
beauté. Mon Éléonore, toute charmante, venoit à peine de commencer
quand elle a fini. Elle avoit seize ans, cinq mois et neuf jours. Mon
enfant est mort avec elle. Pourquoi cela? Qu'avoit fait aux dieux
cette innocente créature?
Plaignez la marquise de B...
Donnez des pleurs à Mme de Lignolle.
Donnez surtout des pleurs à leur amant qui leur a survécu.
«Mon bien-aimé, ta Sophie n'est pas morte!--Insensé que je suis!
s'est-il écrié; raye, raye cette dernière ligne.»
Les chers enfans sont rentrés ensemble. Maintenant Faublas est aussi
profondément endormi que s'il eût veillé la nuit dernière. Adieu, mon
ami: revenez donc, revenez partager notre joie.
* * * * *
_P.-S._ La baronne de Fonrose est, dit-on, tout à fait méconnoissable.
On assure que, ne pouvant se consoler de la difformité de sa figure,
elle va pour jamais s'ensevelir dans un vieux château du Vivarais. Cette
femme-là m'a fait bien du mal.
LE MÊME AU MÊME.
18 juin 1785, dix heures du matin.
Il a repris ses forces, son embonpoint, sa fraîcheur; mais il est
toujours pensif et mélancolique, mais il va tous les soirs pleurer au
monument du bosquet.
Je ne dois plus, à présent qu'il paroît certain que le fâcheux accident
n'aura pas des suites dangereuses, je ne dois plus vous cacher que mon
fils nous a donné, l'un des jours de la semaine dernière, une terrible
alarme: il avoit fait très chaud toute la journée; au coucher du soleil
il y eut un orage. Faublas, dès qu'il entendit le bruit des vents, parut
très agité: il ne put voir la nuée sans frémir; au premier coup de
tonnerre, il s'alla précipiter dans l'eau. Mais aussitôt il regagna le
rivage, en nous appelant tous. Il pleura beaucoup. La nuit qui succéda
fut tranquille, et le lendemain, en voyant mon fils, vous n'eussiez
jamais cru qu'il avoit eu la veille une attaque aussi violente.
Willis ne m'a point flatté. Willis m'a déclaré que, de sa vie peut-être,
Faublas ne pourroit entendre un coup de tonnerre. Il m'a surtout
recommandé de ne jamais permettre à mon fils de rentrer dans Paris,
parce qu'il seroit possible qu'à la vue du Pont-Royal il retombât dans
le cruel état dont nous avons eu tant de peine à le tirer.
Ne pas lui permettre de rentrer dans Paris! Où donc irons-nous demeurer?
Dans ma province, ou bien dans Varsovie? La proposition que vous me
faites par votre dernière lettre, mon ami, mérite pourtant de sérieuses
réflexions. Quitter la patrie de mes pères pour aller dans la vôtre me
fixer avec mes enfans! Je vous demande le temps d'y songer. En attendant
que je me détermine, recevez, mon cher Lovzinski, toutes mes
félicitations, puisque enfin votre nom, vos biens, vos emplois, vous
sont à la fois rendus. Boleslas et vos soeurs nagent dans la joie; ils
ne parlent que d'aller vous rejoindre. Je sens bien que, si je veux
rester en France avec mon Adélaïde, il me faut renoncer à mon fils: car
jamais vous ne pourriez vous décider à vivre séparé de la fille de
Lodoïska. Je sens bien qu'avec de l'esprit, de la fortune et de la
beauté, mon Adélaïde trouvera partout à s'établir avantageusement. Mais
laisser en France un ancien nom! m'éloigner du tombeau de mes pères! Je
vous demande le temps d'y songer.
Avant-hier, j'ai, sans le vouloir, donné bien du chagrin à mon
malheureux fils. Vous vous souvenez peut-être de ce riche écrin que
Jasmin nous a remis, dans l'appartement de Faublas, le jour de la
terrible catastrophe. Le domestique, aussi discret que fidèle, n'a
jamais voulu me dire d'où venoient ces diamans. Avant-hier, je les ai
montrés à mon fils; aussitôt je l'ai vu fondre en larmes. Cet écrin,
c'étoit celui de son Éléonore. Oh! que je me suis repenti de ne l'avoir
pas deviné! Il a baisé l'une après l'autre chaque pièce du petit coffre;
puis, avec beaucoup d'exaltation: «Jasmin, s'est-il écrié, reporte cela
tout à l'heure à M. le comte de Lignolle. Dis-lui que j'ai gardé pour
moi la pièce la moins riche, mais la plus précieuse; dis-lui bien de ma
part que le capitaine est un lâche, s'il ne vient pas me redemander
l'anneau de mariage de sa prétendue belle-soeur.» Peut-être étoit-ce le
moment de montrer à mon fils le cartel insolent et barbare du vicomte;
mais j'ai craint de causer à la fois trop d'agitation à ce jeune homme
dont je connois la redoutable impétuosité.
Je viens d'apprendre que la marquise d'Armincour étoit tombée
dangereusement malade en Franche-Comté. Je tremble que son chagrin ne la
tue. Pauvre femme! Elle adoroit sa nièce, et la petite, en vérité, le
méritoit. Je me garderai bien d'annoncer à Faublas les dangers de la
tante; il se reproche assez les infortunes de la nièce.
Willis a reconnu que ce jeune homme, ardent et malheureux, avoit besoin
d'une occupation, et qu'il falloit à sa mélancolie un objet capable de
le fixer d'abord et de le distraire ensuite. Il lui a conseillé d'écrire
l'histoire de sa vie. Votre fille y consent, j'y consens aussi, pourvu
que le manuscrit ne soit jamais rendu public[8].
[8] Faut-il répéter ici la raison cent fois rebattue? Tout le monde ne
voit-il pas que M. J.-B. de Louvet n'est qu'un secrétaire infidèle?
Hier, Willis est reparti pour Londres; il ne vouloit rien accepter: je
l'ai forcé de me confier son portefeuille, où j'ai mis en billets de
caisse cinq années de mon revenu. Voilà de ces occasions où l'on
regrette de n'être pas dix fois plus riche. Allez, Willis! emportez les
bénédictions de toute une famille, et méritez quelque jour les
bénédictions d'un peuple entier[9].
[9] C'est apparemment le même docteur Willis qui vient de sauver
Georges III.
(_Note de l'Éditeur._)
Votre fille aussi vient de recevoir sa récompense: son amant et son
époux lui ont été rendus cette nuit. Nos heureux enfans sont encore au
lit. Adieu, mon ami.
LE MÊME AU MÊME.
26 juin 1785, quatre heures du soir.
J'accepte vos propositions, mon ami; j'y suis presque forcé.
Aujourd'hui, de très bonne heure, on est venu remettre à mon fils une
lettre de cachet qui lui ordonne de commencer, sous vingt-quatre heures,
ses voyages dans l'étranger. J'arrive de Versailles; j'ai vu mes amis,
j'ai vu les ministres: il paroît que l'exil de Faublas doit être
longtemps indéfini. Quel dommage! Si l'amour paternel ne m'aveugle pas,
ce jeune homme étoit fait pour aller à tout dans son pays.
J'ai demandé quinze jours pour les préparatifs nécessaires à notre
départ; ils ne m'ont été donnés qu'à cette expresse condition que,
pendant ce temps-là, le chevalier ne sortiroit pas de la maison de
Dugny.
Encore quinze jours, mon ami, ensuite nous partons tous ensemble, et
nous sommes à vous le plus tôt possible, et nous sommes à vous pour
toujours. Adieu. Je ne vous dis rien de l'impatience de votre fille:
Dorliska vous écrit tous les courriers.
LE CHEVALIER DE FAUBLAS
AU VICOMTE DE LIGNOLLE.
6 juillet 1785.
Monsieur le baron vient de me communiquer seulement tout à l'heure votre
billet, que depuis longtemps je désirois, Capitaine. Mme de Lignolle,
que votre rage a perdue, n'est pas encore vengée: le temps me paroît
long.
Au reste, si votre cartel ne contenoit que de grossières injures et
d'impertinentes bravades, je ne m'en étonnerois pas. Mais je ne puis
trop admirer le raffinement de votre barbarie; vous exigez que, le même
jour et dans le même instant, le père et le fils se battent contre les
deux frères! Vous l'exigez? soyez content. Le baron et le chevalier de
Faublas se rendront le 14 de ce mois à Kehl, où, jusqu'au 16, ils
attendront le comte et le vicomte de Lignolle. Au revoir.
LE MÊME
AU MARQUIS DE B...
Le 6 juillet 1785.
Monsieur le Marquis,
Monsieur le baron vient de me remettre votre billet, auquel je suis
désolé d'être obligé de répondre. Si vous le voulez absolument, je serai
le 17 de ce mois à Kehl, où je m'arrêterai jusqu'au 20. Mais je fais les
voeux les plus ardens pour que, satisfait de trouver ici les assurances
de mes vifs regrets, vous ne quittiez point Paris.
J'ai l'honneur d'être, etc.
LE CHEVALIER DE FAUBLAS
AU COMTE DE LOVZINSKI.
De Kehl, le 14 juillet, dix heures du matin.
Mon très cher beau-père,
Suis-je assez à plaindre! Tous ceux que j'aime veulent, par une
générosité mal entendue, sacrifier leurs jours pour sauver les miens;
comme si, de deux amans ou de deux amis, le plus malheureux n'est pas
celui qui survit à l'autre!
Ce matin les deux frères arrivent: le comte de Lignolle témoigne à ma
vue quelque colère; mais son front pâlit, sa voix s'altère, et dans tout
son maintien je n'ai pas de peine à voir que, forcé par son frère à
faire un acte de vigueur, monsieur le comte aimeroit mieux n'avoir pas
avec moi d'explication. Le capitaine m'adresse un regard farouche, et,
d'un ton aussi menaçant qu'ironique: «C'est moi, dit-il, qui veux avoir
l'honneur de te mettre à l'ombre. Lui se battra contre ton père. Au
reste, je vous annonce à tous deux que notre combat est un combat à
outrance; ainsi, poursuit-il en regardant M. de Belcour, malheur à
quiconque n'a pour second qu'une femmelette ou un fou!... Chevalier, je
te déclare que, dès que je t'aurai tué, je vais aider mon frère à finir
ce monsieur.» Il me montre mon père. Je prends la main du barbare, je la
lui serre avec force: «Tigre féroce!... et je ne t'arracherois pas ton
odieuse vie!»
Mon père et moi nous laissons vos soeurs, la mienne et Sophie, à la
garde de Boleslas. Nous partons avec nos deux ennemis. A peine hors des
remparts, nous mettons pied à terre.
Je tire mon épée. «O mon Éléonore! tes mânes crient vengeance; reçois le
sang qui va couler.» Le capitaine s'écrie: «Pourquoi ne demandes-tu pas
aussi qu'on vous enferme dans le même tombeau?» Il vient sur moi; nous
commençons un furieux combat qui se soutient longtemps avec une parfaite
égalité.
M. de Belcour cependant avoit, depuis plusieurs minutes, obtenu sur le
comte de Lignolle une victoire facile; mais, trop plein d'honneur pour
exercer contre le capitaine l'horrible condition que le capitaine
lui-même avoit pourtant imposée, mon père demeure spectateur immobile de
mes efforts devenus plus grands. Enfin le vicomte est frappé; mais mon
épée rencontre une côte et se brise. Mon ennemi, me voyant à peu près
désarmé, croit pouvoir m'accabler de ses coups; heureusement il ne les
porte plus que d'un bras affoibli, et je puis les parer encore avec le
tronçon qui me reste. Effrayé pourtant de l'inégalité de ce combat, mon
père, mon trop généreux père, se précipite entre nous. «Tiens,
s'écrie-t-il en me donnant son épée, tu t'en serviras mieux que moi.»
Hélas! tandis qu'il me parle, il présente au vicomte son flanc
découvert. Le cruel frappe! il alloit redoubler, lorsque, le menaçant
d'une épée déjà rougie du sang de son frère, je le force à s'occuper
uniquement de sa défense... Le barbare! je l'ai puni! Il s'est roulé
dans la poussière, tandis que le baron, les yeux levés au ciel, se
soutenoit encore sur sa main droite et sur ses genoux. Le barbare! il
est mort; mais, avant son dernier soupir, il a vu le fils sans blessure
prodiguer au père les plus prompts secours.
Cependant M. de Belcour est en danger; suis-je assez à plaindre! Amour,
fatal amour, que de maux!... Le courrier part... Ah! plaignez-moi,
plaignez vos enfans; ils vous aiment tous, ils sont tous dans la
douleur.
Je suis avec respect, etc.
FAUBLAS.
LE MÊME AU MÊME.
17 juillet 1785, dix heures du matin.
Mon très cher beau-père,
Sophie vous écrit régulièrement tous les matins; vous savez que la
blessure du baron n'est pas dangereuse comme on l'avoit cru d'abord;
vous savez que dans quinze ou vingt jours nous pourrons nous remettre en
route, trop heureux d'en être quittes pour le cruel déplaisir de vous
rejoindre quelques semaines plus tard! Apprenez cependant le favorable
événement d'aujourd'hui.
Sophie, Adélaïde et moi, nous avions passé la nuit auprès du baron; ma
soeur et ma femme, également fatiguées, venoient de s'aller coucher.
J'attendois, pour suivre Sophie, que l'une de mes tantes fût venue
prendre ma place au chevet du malade chéri, que nous craindrions trop
d'abandonner un instant à des soins étrangers: il étoit tout au plus
sept heures du matin.
Tout à coup mon domestique vient m'étonner en m'annonçant que quelqu'un
demande à me parler en particulier. Le baron, justement inquiet,
m'adresse la parole: «Ordonnez-lui de me dire la vérité. C'est
le marquis?--Jasmin, je vous défends de mentir: est-ce le
marquis?--Monsieur, ce n'est pas lui qui vous demande; mais c'est lui
qui vous fait avertir qu'il vous attend derrière le rempart.--Faublas,
s'écrie M. de Belcour, vous avez de grands torts avec M. de B...; mais
je n'ai qu'un mot à vous dire: si vous n'êtes pas de retour dans un
quart d'heure, j'expire avant la fin du jour.--Dans un quart d'heure
vous me reverrez, mon père.» Je l'embrasse, et je pars.
Bientôt j'ai joint mon ennemi. «Monsieur le marquis, j'osois espérer que
vous ne viendriez pas.» Il me regarde d'un air sombre, et, sans daigner
répondre, il se met en garde. Je pousse un cri: «Cette épée! c'est
celle...!--Oui, dit-il; et tremble!» Aussitôt je tire la mienne et je me
précipite sur lui, ne cherchant qu'à le désarmer. Au bout de quelques
minutes j'ai le bonheur de voir l'épée fatale sauter à dix pas. Je
m'élance; je la saisis, je reviens au marquis, et, mettant un genou en
terre: «Permettez-moi de garder cette épée, emportez la mienne, emportez
l'assurance que je vous renouvelle...» Il m'interrompt: «Ah! faut-il
encore que je lui doive la vie?»
A ces mots, il remonte à cheval et disparoît.
Je suis avec respect, etc.
LE VICOMTE DE VALBRUN
AU CHEVALIER DE FAUBLAS.
Paris, le 15 octobre 1786.
Depuis trop longtemps vous nous avez quittés, mon cher chevalier, mais
faut-il qu'au regret de votre perte se joigne encore le déplaisir de
votre indifférence? Avez-vous donc, en sortant de France, oublié tous
vos amis? Pourquoi gardez-vous aussi le plus profond silence avec un
homme qui ne vous a jamais donné le moindre sujet de plainte? Réparez
vos torts envers moi, et, si vous ne voulez pas que je vous accuse
d'ingratitude, donnez-moi de vos nouvelles et de celles de votre famille
par le premier courrier et dans le plus grand détail.
La voix publique m'a dit que vous acheviez maintenant la rédaction des
mémoires de votre adolescence. J'ai cru que vous apprendriez avec
plaisir quelle étoit présentement l'existence de quelques personnes dont
vous devez souvent faire mention dans l'histoire de vos amours.
La marquise d'Armincour, dévorée d'un inconsolable chagrin, vit plus que
jamais retirée dans sa terre de Franche-Comté. La baronne de Fonrose,
devenue laide à faire peur, ne sort plus de son vieux château du
Vivarais. Le comte de Rosambert s'est vu contraint aussi de quitter le
monde. La vicomtesse est accouchée à la fin du huitième mois de son
mariage. M. de Rosambert, que, malgré ses malheurs, sa gaieté
n'abandonne pas, soutient plaisamment à qui veut l'entendre que le petit
garçon de sa femme ressemble beaucoup à Mlle de Brumont. Il donneroit
tout au monde, ajoute-t-il, pour que M. de B..., qui se connoît si bien
en physionomie, pût examiner le visage de cet enfant-là, et pour que M.
de Lignolle, à qui nulle affection de l'âme n'échappe, tâtât le pouls de
Mme de Rosambert, quand on ose devant elle parler du chevalier de
Faublas. Ce La Fleur, qui servoit l'infortunée dont je ne vous écrirai
pas le nom, étoit devenu le valet de chambre du mari veuf; mais il s'est
avisé de voler son maître, qui, n'aimant pas les voleurs, a mis celui-ci
dans les mains de la justice; le malheureux a été pendu à la porte de
l'hôtel Lignolle. Justine est depuis quatre mois sortie d'une maison
publique, dont le régime un peu sévère ne l'a pas embellie; la pauvre
enfant, ne pouvant mieux faire, est devenue la cuisinière et le factotum
d'une madame Le Blanc, femme d'un médecin du faubourg Saint-Marceau. On
assure dans le quartier que la maîtresse et la servante vont souvent de
moitié magnétiser en ville. Le comte de Lignolle, que monsieur votre
père n'avoit pas dangereusement blessé, vit plein de génie plus que de
santé. Néanmoins, des railleurs ont fait courir le bruit qu'au dernier