Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5
Part 16
pas le désespoir de ma situation présente qui m'oblige à chercher un
asile dans l'étranger. Si donc, pour venir avec moi, vous n'avez d'autre
motif que celui de me dérober au ressentiment de ma famille, vous pouvez
rester. Je vous déclare que je me suis ménagé contre mes ennemis
plusieurs ressources.--Plusieurs ressources!--Oui; mais ne me réduisez
pas à les employer. Si déjà vous n'aimez plus la mère, prenez pitié de
l'enfant. Ne me réduisez pas à les employer, reprit-elle en se
précipitant à mes genoux. Je me suis trop longtemps flattée de l'espoir
de te consacrer ma vie tout entière: il me seroit trop affreux de la
terminer tout à l'heure en t'accusant de barbarie.»
Ces derniers mots de Mme de Lignolle achevèrent de me troubler. Je ne
saurois dire si les réponses que je lui fis devoient détruire ou
fortifier ses inquiétudes; mais je me souviens qu'elle eut, dans tout le
cours de cette longue après-dînée, l'air aussi triste, aussi préoccupé
que moi. Plus la soirée s'avançoit, plus je sentois s'accroître ma
douloureuse impatience et mes combats secrets; mon corps étoit, comme
mon esprit, dans la plus violente agitation. J'allois et venois
continuellement de l'appartement de mon père à la chambre de mon
domestique, demandant l'heure à tous ceux que je rencontrois et ne
cessant de regarder ma montre; tantôt trouvant le temps excessivement
court, et tantôt l'accusant d'une extrême lenteur.
Enfin, comme le jour tomboit, une voiture entra dans la cour de l'hôtel.
«Pardon, mon Éléonore, c'est une visite qu'il faut que je reçoive; je
suis à toi dans un instant.--Une visite!» s'écria-t-elle. Je n'en
entendis pas davantage, je me précipitai dans le corridor. Jasmin y
attendoit mes ordres: «Rentre vite, ne la laisse pas sortir de ta
chambre.»
Je descendis plus prompt que l'éclair, je trouvai dans le vestibule la
plus belle des femmes, encore embellie depuis sept mois. Elle se jeta
dans mes bras. «O mon bien-aimé! si cet heureux jour ne m'avoit été
constamment promis, jamais, jamais je n'aurois pu résister aux tourmens
de l'absence!» Mon beau-père m'embrassa. «Que ne m'a-t-il été permis de
faire plus tôt son bonheur et le vôtre!» me dit-il. Adélaïde,
transportée de joie, vint me disputer les caresses de sa bonne amie, et
mon père, en pressant M. Duportail sur son sein, versa des larmes
délicieuses.
Tous ensemble nous montâmes dans l'appartement de M. de Belcour. Je ne
vous peindrai pas les transports de Sophie, les transports de son amant,
l'indicible satisfaction de ma soeur et de nos heureux pères. Vous
saurez seulement qu'une heure entière s'écoula comme un instant. Hélas!
vous saurez que pendant une heure entière l'infortunée Mme de Lignolle
fut complètement oubliée.
«Je ne me trompe pas! j'entends crier, dit le baron.--Crier, mon
père!... Bon Dieu! Ah! c'est Jasmin qui s'amuse à contrefaire une voix
de femme... Je vous quitte pour une minute.»
Je trouvai la comtesse dans un accès de colère épouvantable: «Enfin,
vous voilà. Monsieur! suis-je ici votre prisonnière?... Votre insolent
valet m'ose retenir de force!» Tandis qu'elle me parloit ainsi, Jasmin,
de son côté, me disoit: «Monsieur, elle vouloit se jeter dans la cour;
voilà pourquoi j'ai barricadé cette fenêtre.--Vous avez eu tout le temps
de recevoir votre visite, reprit Mme de Lignolle, j'espère que vous ne
me quitterez plus?--On m'attend pour souper.--Il est trop tôt;
d'ailleurs vous ne souperez point aujourd'hui. Quand partons-nous?--Mon
amie, je te demande... un jour, seulement un jour.--Un jour! le
perfide!»
Elle s'élança vers la porte; je la retins.
«Laissez-moi, s'écria-t-elle: je veux sortir.--Sortir pour te
perdre!--Je veux descendre! je veux lui parler! je veux lui dire que
c'est moi qui suis votre femme.--Comment!--Perfide!... je l'ai vue
descendre de voiture. Je l'ai reconnue à sa taille, à sa chevelure. Je
l'ai reconnue cette femme de Fromonville!... Ah! que je suis
malheureuse! ah! qu'elle est belle!... Et le cruel me demande un
jour!... Je resterai là,... dans un grenier de son hôtel!... je resterai
dévorée d'ennuis, d'inquiétudes, de jalousie,... tandis qu'avec elle il
occupera l'appartement où la nuit dernière... Ingrat!... Je resterai là,
tandis que dans les bras d'une rivale... Un jour! pas seulement une
heure! Écoute, Faublas, poursuivit-elle avec la plus grande véhémence,
m'aimes-tu?--Plus que ma vie, je te le jure.--Sauve-moi donc. Je
t'avertis qu'il n'y a pas un instant à perdre, qu'il ne te reste pas
deux moyens de me conserver. Partons tout à l'heure.--Tout à
l'heure!--Oui. La nuit est déjà noire: descendons, jetons-nous dans un
fiacre, gagnons la prochaine barrière et la première auberge. C'est là
que Jasmin nous amènera notre chaise de poste.--Mon Éléonore!...--Oui ou
non?»
Je voulus me jeter à ses genoux; elle m'échappa. «Mon Éléonore!--Oui ou
non? répéta-t-elle.--Considère que pour le moment il est
impossible...--Impossible! tiens, perfide! et souviens-toi que tu m'as
donné la mort!»
Elle tenoit cachée dans sa main droite de courts ciseaux dont elle se
frappa. Quoique j'eusse arrêté son bras un peu tard, la violence du coup
fut très diminuée. Cependant le sang coula bientôt avec abondance, et la
comtesse s'évanouit. «Ciel! ô ciel! ceci manquoit à mon infortune! Va,
Jasmin, va donc chercher le premier chirurgien. Cours! amène-le par la
petite porte du jardin. Cours, mon ami! la plus chère moitié de moi-même
est en danger.»
En attendant qu'il revînt, je prodiguai mes secours à Mme de Lignolle.
De quelle joie fut suivie ma crainte mortelle, quand je reconnus qu'en
arrêtant le bras de la comtesse j'avois très heureusement détourné le
coup; le double fer, au lieu de s'enfoncer dans la poitrine, avoit
glissé sur la surface, où je ne voyois qu'une seule blessure. Néanmoins,
je ne bandois la plaie qu'en mêlant mes pleurs au sang précieux qui
s'échappoit encore.
Je venois de finir, quand le baron lui-même cria: «Faublas, ne
descendez-vous pas?--Tout à l'heure, mon père.»
Le moyen d'abandonner mon Éléonore, qui n'avoit pas repris encore
l'usage de ses sens! Je restai près d'elle et l'appelai cent fois
inutilement.
Enfin, pourtant, elle commençoit à donner quelques signes de vie,
lorsque le baron, du ton de la plus grande impatience, vint crier une
seconde fois: «Ne descendez-vous pas?--Un moment, mon père! un moment!»
Jugez de mon effroi quand j'entendis M. de Belcour, au lieu de rentrer
dans son appartement, monter à la chambre de Jasmin! «Depuis dîner,
s'écrioit-il, que peut-il faire continuellement chez son domestique?» Je
n'eus que le temps de m'emparer des fatals ciseaux, de tirer la porte et
de me jeter au-devant du baron. Pour lui donner une excuse
vraisemblable, je me hâtai de lui représenter que, malgré le retour de
Sophie, j'avois quelquefois besoin d'être seul.
Nous rentrâmes. «Il a pleuré!» s'écria ma femme. Elle me dit tout bas:
«C'est le souvenir de Mme de B... qui vous coûte ces larmes? Je vous le
pardonne, elle a fait une fin si malheureuse!... O mon bien-aimé! je
m'efforcerai de vous rendre tout ce que vous avez perdu, et je vous
aimerai tant... que désormais vous ne pourrez plus en aimer d'autres.»
Mon père, M. Duportail et ma soeur se joignirent à Sophie pour me
prodiguer leurs cruelles consolations: je voulus m'y dérober, je voulus
sortir, tous ensemble me retinrent. On ne peut se figurer ce que je
souffrois alors; leurs empressemens me désespéroient, les caresses mêmes
de Sophie m'étoient insupportables. Un quart d'heure enfin s'étant
écoulé dans les plus violens combats, l'inquiétude l'emporta sur toute
espèce de considération: je m'élançai vers la porte en criant:
«Laissez-moi! laissez-moi seul!»
Je monte, je trouve dans le corridor du quatrième étage un chirurgien
qui m'attendoit avec mon domestique. Je mets la clef dans la serrure, la
porte s'ouvre d'elle-même. «Comment! je l'avois fermée!--Il est vrai,
répond Jasmin, que la serrure ne tient à rien.» Nous entrons dans la
chambre; Mme de Lignolle n'y étoit plus. Un coup de poignard m'eût fait
moins de mal. «Bon Dieu! qu'est-elle devenue? où peut-elle être allée?»
Je m'élance dehors, je rencontre au milieu de l'escalier ma soeur, ma
femme, son père et le mien: je passe au milieu d'eux, je leur échappe.
«Où court-il ainsi loin de moi? s'écrie Sophie.--La retrouver, la sauver
ou périr avec elle!»
«Oui, Monsieur, me répond le suisse, il y a peut-être dix minutes
qu'elle est sortie; j'ai cru que c'étoit une femme que madame avoit
amenée.
--Oui, Monsieur, me répond une bonne dame qui venoit de se mettre à
l'abri sous une porte cochère de la place Vendôme, je viens de lui
parler à cette pauvre enfant! elle avoit l'air terriblement agité. Elle
n'a pas voulu prendre mon parapluie. «Non, non, m'a-t-elle dit, j'ai
besoin d'eau, je brûle!» Je l'ai vue gagner les Tuileries par le passage
des Feuillans: la pauvre petite sera bien mouillée.»
Ce qui devoit en effet redoubler mes terreurs, c'est que personne n'eût
osé courir les rues par l'affreux temps qu'il faisoit. La chaleur avoit
été grande durant tout le jour, le vent du midi venoit de s'élever; il
annonçoit d'épais nuages que plusieurs tonnerres déchiroient, et du sein
desquels la grêle et la pluie se précipitoient par torrens. Mon âme
étoit consternée: la fureur des élémens ne m'annonçoit-elle pas la
vengeance des dieux?
Je me jette dans le passage, je questionne les garçons de café de la
terrasse des Feuillans: «Elle a pris le chemin du Pont-Tournant.» J'y
cours, j'y trouve un invalide en faction: «Elle a fait deux fois le tour
de ce bassin, puis elle a monté sur la grande terrasse.» J'y vole,
j'arrive chez le suisse de la Porte-Royale: «Adressez-vous à la
sentinelle du pont.»
Dans ce moment,... je crois l'entendre encore, et la plume m'échappe des
mains... Dans ce moment l'horloge des Théatins sonnoit neuf heures.
«Sentinelle! une femme jeune, jolie, vêtue d'une robe blanche, la tête
enveloppée d'un mouchoir?--Elle est là», me répond-il froidement. Le
cruel étendoit le bras et me montroit la rivière. «Comment, là!--Sans
doute! elle vient de s'y jeter: c'est elle qu'on cherche.--Malheureux!
que ne l'as-tu retenue?» Et, sans attendre la réponse du barbare, je me
précipite après l'infortunée.
D'abord je résiste à peine à l'onde furieuse qui s'entr'ouvre, mugit et
m'emporte. Enfin j'ai rassemblé mes forces; et, dans les flots qui me
pressent, je cherche au hasard ce que ces bateliers cherchent aussi.
Tout à coup la foudre éclate, tombe et frappe les eaux. A la funèbre
clarté qu'elle a répandue sur le gouffre, j'ai distingué je ne sais quoi
qui ne s'est montré que pour disparoître. Aussitôt je plonge, je saisis
par les cheveux, et je ramène au rivage... Quel objet je ramène! quel
objet d'une éternelle pitié! Voilà donc mon amante!... Je détourne les
yeux, je tombe auprès d'elle, trop heureux de perdre, avec le sentiment
de mon existence, celui de mes maux.
Les cruels viennent de me rappeler à la vie, ils me demandent où l'on
doit porter cette femme; ils me demandent sa demeure et son nom. «Que
vous importe?» On me répond qu'il faut l'examiner; qu'il est peut-être
encore possible de la sauver.--La sauver! toute ma fortune ne suffiroit
pas à payer un aussi grand service! Vite, place Vendôme... Mais non.
Quel spectacle pour...! Rue du Bac. Il y a plus près rue du Bac.»
Mme de Lignolle fut portée dans la chambre à coucher voisine de celle où
Mme de B... respiroit encore. La marquise avoit même repris toute sa
connoissance. Elle entendit gémir; elle reconnut ma voix. On vint de sa
part me supplier de paroître au chevet de son lit. «Pourquoi ce grand
bruit?» me demanda-t-elle d'une voix presque éteinte. J'allois répondre,
lorsque je vis entrer le comte de Lignolle, suivi de deux inconnus. «Le
voilà!» leur cria-t-il en me montrant; et l'un de ces messieurs, s'étant
aussitôt approché, me dit: «Je vous arrête de la part du roi.»
La marquise entendit ces mots; et, ranimée par l'excès de la douleur:
«Est-il possible? s'écria-t-elle. Quoi! je n'ai pas encore les yeux
fermés, et déjà mes ennemis triomphent! et déjà l'ingrat M. de ***
m'oublie!... Ah! Faublas, ma perte aura donc entraîné la tienne!--Oui,
barbare! lui répliquai-je dans l'accès d'un affreux désespoir; et le
malheur dont tu me plains est le moindre de ceux que m'a causés ta
passion fatale. Victime de ta rage, Mme de Lignolle est là qui se meurt!
Que dis-je? elle est morte, peut-être! Ah! pourquoi moi-même ne suis-je
pas mort le jour que je t'ai connue! ou, plutôt, pourquoi le juste Ciel
ne t'a-t-il pas dès lors accablée de tout le poids...» Elle
m'interrompit: «Impitoyables dieux, vous devez être satisfaits! votre
plus cruelle vengeance est accomplie: je descends au tombeau chargée des
malédictions de Faublas!»
Elle retomba sur son lit, elle expira.
Et, comme je repassois dans l'autre pièce, où les médecins entouroient
Mme de Lignolle, l'un d'entre eux disoit: «Pourquoi la dépouiller devant
tout le monde? pourquoi violer inutilement les bienséances? Il n'y a pas
de ressources, elle est morte.»
Ainsi presqu'en même temps frappé de plusieurs coups mortels, je perdis
connoissance une seconde fois. Alors surtout, ce fut une grande
inhumanité de me rappeler à la vie. Oui, ma Sophie, s'il falloit
maintenant, sous peine d'être séparé de toi par un prompt trépas,
retomber seulement pour une heure dans l'état où je restai plusieurs
semaines, s'il le falloit, ô ma Sophie! juge de ce que j'ai souffert!
j'aimerois mieux te quitter et mourir.
* * * * *
LE BARON DE FAUBLAS
AU COMTE LOVZINSKI.
Le 3 mai 1785.
Je suis enchanté, mon ami, que votre roi, juste dans sa clémence, vous
ait rappelé dans votre patrie et veuille vous y rendre, avec sa
protection, vos emplois et vos biens. Dans quel moment vous m'avez
quitté cependant! Si votre fille et la mienne ne m'étoient restées, je
succombois à mon chagrin.
Je vous ai mandé qu'ils l'avoient retenu dix jours au château de
Vincennes; qu'à ma prière, ils l'avoient transféré de là dans une maison
de Picpus où l'on traite les insensés. Enfin ils ont pris tout à fait
pitié du plus malheureux des pères: ils m'ont permis de reprendre mon
fils et de le soigner chez moi. Je viens de l'aller chercher. En quel
état je l'ai trouvé, grands dieux! Presque nu, chargé de chaînes, le
corps meurtri, les mains déchirées, le visage sanglant, l'oeil furieux!
et ce n'étoit pas des cris qu'il poussoit, c'étoit des hurlemens, des
hurlemens épouvantables.
Il n'a reconnu ni son père, ni mon Adélaïde, ni même votre Sophie! Sa
démence est complète, elle est affreuse; il n'a devant les yeux que
d'horribles images, il ne parle que d'assassins et de tombeau.
Voilà donc le fruit de ma coupable foiblesse!
D'un moment à l'autre, j'attends de Londres un médecin fameux pour les
maladies de ce genre. On dit que personne ne guérira mon fils, si le
docteur Willis ne le guérit pas. Qu'il arrive donc, qu'il me rende
Faublas, et qu'il accepte tout ce que je possède!
Mon fils, du moins, ne sera plus enchaîné. J'ai fait matelasser une
chambre, où six hommes le garderont nuit et jour. Six hommes ne
suffiront peut-être pas? Tout à l'heure je l'ai vu, dans un accès de
rage, briser entre ses dents, comme un verre fragile, le plat d'argent
qui contenoit son dîner. Je l'ai vu traîner aux quatre coins de sa
chambre ses gardiens étonnés. Si cette horrible frénésie dure encore
quelques jours, c'en est fait de mon fils et de moi.
Avant-hier seulement, vos aimables soeurs sont revenues de Briare
prendre dans mon hôtel un appartement à côté de celui de leur nièce.
Leur nièce! que vous dirai-je de sa douleur? elle est égale à la mienne.
Adieu, mon ami, finissez vos affaires et revenez vite.
LE MÊME AU MÊME.
4 mai 1785, à minuit.
Willis est arrivé la nuit dernière; il a passé toute la matinée près de
son malade avec les gardiens. A deux heures il m'est venu dire que mon
fils alloit être saigné; mais qu'ensuite, pour lui faire subir sa
première épreuve, il falloit absolument l'enchaîner. Le malheureux a
donc été de nouveau mis aux fers, et, par un excès de précaution dont
l'événement a prouvé toute la sagesse, Willis a voulu que les gardiens
du malade restassent dans sa chambre, à quelque distance de lui. Tout se
trouvant prêt à six heures du soir, Sophie la première est entrée.
Il l'a regardée fixement pendant plusieurs minutes, sans proférer une
parole; mais son visage devenoit par degrés plus tranquille, et son oeil
de plus en plus s'adoucissoit. «Enfin, c'est vous! a-t-il dit, je vous
revois! vous m'êtes rendue! ma trop généreuse amie, approchez-vous,
approchez donc!»
Sophie, transportée de joie, couroit à lui les bras ouverts.
«Gardez-vous-en bien!» a crié le docteur; et mon fils aussitôt a répété:
«Gardez-vous-en bien!... Oui, ma belle maman, gardez-vous-en bien. Le
cruel marquis n'attend que ce moment pour vous frapper. Vous voilà
cependant! quel bonheur! je vous croyois morte. _La profonde blessure
étoit au sein gauche, près du coeur._»
Alors Adélaïde, toute tremblante, est venue joindre sa bonne amie: elles
se sont mutuellement soutenues.
«Te voilà, petite? s'est-il écrié d'un ton fort doux. Tu viens me voir
avec ta maîtresse?... Parle, Justine; parle-moi: toi que j'ai toujours
vue si gaie, pourquoi me parois-tu si triste?... Mais c'est Mlle de
Brumont, je crois?... Oui, c'est une ombre qui vient m'épouvanter!»
Aussitôt Willis a dit à ma fille: «Retirez-vous.» Le malade, attentif, a
répété: «Sans doute, retirez-vous,... et vous aussi, Madame la
marquise... L'heure fatale approche. La baronne sait que vous êtes ici;
votre cruel mari... Je suis sans armes, il pourroit vous assassiner! Ma
trop généreuse amie, retirez-vous... Mais un instant! commence par me
rendre mon Éléonore. Rends-la-moi, perfide! rends-la-moi! sinon je vais
te déchirer de mes propres mains.»
Sophie prit la fuite, je me pressai trop de paroître. Dès qu'il me vit,
il cria d'une voix effroyable: «Le capitaine! Tu viens jusqu'ici pour
m'arracher ta soeur et l'égorger! attends!» A ces mots il prit un si
terrible élan qu'il brisa sa chaîne. Si je ne m'étois aussitôt soustrait
à sa rage, si ses gardiens ne l'avoient empêché de me poursuivre,
l'infortuné tuoit son père!
Sophie, Adélaïde et moi, nous avons écouté dans la pièce voisine. Il a
paru reprendre quelque tranquillité, mais à la fin du jour il a donné
les signes d'une violente agitation, qui s'est toujours augmentée à
mesure que la nuit est devenue plus sombre. Enfin, d'un ton qui nous a
fait frémir de crainte et d'horreur, il a distinctement prononcé ces
mots: «Les vents sont déchaînés! le ciel paroît en feu! l'onde mugit!
quel tonnerre!... Neuf heures!... elle est là!...»
Comme il a voulu se précipiter dehors, ses gardiens l'ont retenu.
«Pourquoi m'arrêter? Ne la voyez-vous pas qui reparoît sur les flots?...
Barbares! vous voulez que la mère et l'enfant périssent! Et vous aussi,
mon père, ma soeur, Sophie, vous aussi vous m'empêchez de la secourir!
Vous ordonnez sa mort. Tout le monde se réunit contre elle. Eh bien! je
la sauverai malgré tout le monde.»
Sept hommes suffisoient à peine pour le retenir; il s'est débattu dans
leurs mains pendant un grand quart d'heure; et, l'ardente fièvre qui lui
donnoit ces forces prodigieuses l'ayant quitté tout à coup, il est tombé
presque sans mouvement. Maintenant il dort; mais de quel sommeil! on
voit trop bien que des rêves affreux le tourmentent. O mon fils! mon
cher fils! Dieu sévère, soyez juste: n'est-il pas trop puni!
Je viens d'avoir avec Willis un long entretien, je suis infiniment
content du traitement qu'il prépare à Faublas. Attendez le salut du
malade de l'habileté du médecin; c'est en elle que nous avons tous mis
nos espérances. Adieu, mon ami.
LE MÊME AU MÊME.
Le 6 mai 1785, dix heures du soir.
J'ai trouvé dans le village de Dugny, près du Bourget, à trois lieues de
Paris, une maison qui m'a paru convenable aux desseins de Willis. Elle
est environnée d'un vaste jardin anglois que traverse une rivière assez
large, mais peu profonde, et dont les eaux coulent toujours paisibles.
Ses bords sont plantés de peupliers, de saules pleureurs et de cyprès.
Dans ce séjour des regrets, tout semble d'abord fait pour appeler les
tristes souvenirs; mais pourtant la beauté du lieu, son aspect
tranquille et l'air plus pur qu'on y respire, doivent promptement
écarter les passions violentes et disposer l'âme à la mélancolie tendre:
c'est là que nous sommes venus ce matin nous établir tous.
Le soir, comme de coutume, au coucher du soleil, mon fils a cru voir
l'épouvantable orage et entendre sonner l'horloge fatale. Comme de
coutume, il a répété ces mots terribles: _Neuf heures! elle est là!_
Déjà, dans un accès de fureur, l'infortuné nous imputoit la mort de
cette femme que nous l'empêchions d'aller secourir, lorsque Sophie,
cachée dans une pièce voisine, Sophie, docile aux ordres du docteur, a
crié de toutes ses forces: «Pourquoi l'arrêter? qu'on ouvre toutes les
portes! qu'il soit libre!»
Aussitôt il s'est élancé dehors, il est descendu plus prompt que
l'éclair, et tout d'un coup, ayant aperçu la rivière, il a couru s'y
précipiter. Nous le suivions à quelque distance, et moi-même je me
tenois prêt à plonger, si quelque nouveau malheur devoit nous menacer.
Il a nagé pendant près de vingt minutes, toujours aux environs du pont
du haut duquel il s'étoit jeté. Enfin, il est revenu sur la rive en
gémissant. Il s'est enfoncé dans le bosquet le plus sombre, il y a gardé
longtemps un morne silence; puis tout à coup: «Si tu n'en reviens pas,
a-t-il dit, c'est ici que je te veux creuser une tombe.» Ensuite il a
paru prêter l'oreille, et, comme s'il n'eût fait que répéter ce que
quelqu'un auroit osé lui dire: «Elle est morte! s'est-il écrié; ah!
pourquoi me l'annoncer tout de suite?» Il s'est évanoui; nous l'avons
reporté dans sa chambre.
Adieu, mon ami. Quand revenez-vous? quand revenez-vous nous aider à
supporter nos maux?
* * * * *
_P.-S._ J'oubliois une nouvelle: avant de quitter Paris, j'ai su que Mme
de Montdésir venoit d'être conduite à Saint-Martin; c'est l'effet du
juste ressentiment de M. de B...
LE MÊME AU MÊME.
Ce 7 mai 1785, à minuit.
Il y a eu dans la journée moins d'agitation, on ne l'a pas entendu
parler si souvent du marquis et du capitaine; mais ce soir, à l'heure
fatale, l'horrible songe est revenu. Sophie alors, comme la veille, a
crié: «Pourquoi l'arrêter? qu'on ouvre toutes les portes! qu'il soit
libre!» Comme la veille, il s'est précipité dans la rivière; mais,
revenu sur le rivage, il a trouvé dans le bosquet sombre une pierre de
marbre noir que Willis y avoit fait porter. Il a d'abord frémi; nous
l'avons vu peu à peu s'approcher en tremblant. Enfin, à la lueur d'une
lampe attachée au cyprès, il a lu très distinctement cette inscription:
_Ci-gît la comtesse de Lignolle._ Aussitôt il s'est jeté sur la tombe;
des pieds et des mains il a frappé le marbre; il a poussé de longs
gémissemens; mais il ne s'est point évanoui. On avoit placé près de la
pierre plusieurs matelas, sur lesquels, après une heure de souffrance,
il est venu s'étendre et s'assoupir. Alors on lui a mis doucement
plusieurs couvertures sur le corps. Son sommeil ne paroît pas aussi
pénible qu'à l'ordinaire.
J'ai reçu pour lui deux billets: l'un du vicomte de Lignolle, et l'autre
du marquis de B... Ah! quand mon fils sera-t-il en état de répondre à
ses ennemis? Adieu, mon ami.
LE MÊME AU MÊME.
9 mai 1785, six heures du soir.
Espérons, mon ami, voilà déjà quelques changemens heureux. Le matin, à
la pointe du jour, il est revenu de lui-même dans sa chambre. Il a dormi
quelques heures dans la journée. Le soir, au coucher du soleil, il n'a