Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5

Part 14

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générale.--O mon frère! me dit Adélaïde en adoucissant par de tendres

caresses sa réflexion cruellement juste, mon frère, je ne sais pas

précisément quelle conduite vous tenez; mais je vois depuis quelque

temps qu'il ne vous arrive que des malheurs.»

Qu'elle fut longue pour moi la nuit qui vint succéder à cette fâcheuse

soirée! quels songes terribles troublèrent mon pénible assoupissement!

Aussitôt que je fermois les yeux, je ne voyois plus que des objets

d'horreur. Des épées suspendues sur ma tête! mes habits teints de sang!

le ciel en feu! je ne sais quel fleuve débordé roulant avec mille débris

un cadavre! Partout la mort autour de moi! Je m'éveillois le coeur

serré, le visage couvert de sueur. Et, pour écarter de si épouvantables

images, je tâchois de porter toutes mes pensées sur le jour fortuné qui

m'alloit luire, sur ce vendredi si impatiemment attendu, qui devoit

m'offrir quelques doux momens dans la société du vicomte de Florville,

et les plus vifs plaisirs dans les bras de mon Éléonore. Mais en vain je

m'efforçois de guérir une imagination frappée des plus sinistres

pressentimens; elle repoussoit toute idée consolante, mon âme étoit

profondément triste. Hélas! il vint en effet trop tôt, ce vendredi qui

sembloit ne me promettre que du bonheur! il vint en effet trop tôt, cet

affreux jour, suivi d'un jour plus affreux!

Dès le matin j'allai chez monsieur le comte, il avoit fort mal passé la

nuit; j'y retournai l'après-dîner, on venoit de lever le premier

appareil, et l'on n'osoit point encore assurer que la blessure ne seroit

pas mortelle.

A sept heures du soir, je quittai Rosambert pour courir à la rue du Bac.

Je n'y vis point le vicomte de Florville; ce fut Mme de B... que j'y

trouvai, Mme de B..., comme aux jours de Longchamps, dans tout l'éclat

de sa parure. Qu'elle étoit belle!

Emporté par le premier transport de mon admiration, j'allai tomber à ses

genoux, et la marquise, paroissant m'y contempler avec moins d'orgueil

que de plaisir, avec une plus douce ivresse que celle dont le seul

amour-propre est la cause, la marquise ne se pressa pas de me relever.

«Ma belle maman, n'est-ce pas bien imprudent à vous d'être venue dans ce

costume si remarquable?--Valoit-il mieux ne pas venir? répondit-elle.

J'arrive de Versailles dans mon wiski; le seul Després m'a ramenée: il

faisoit nuit d'ailleurs, et je ne suis pas entrée par la rue du Bac.--Il

y a donc une porte dérobée?--Oui, mon ami.

--Ma belle maman, permettez-moi de vous assurer de toute ma

reconnoissance; les papiers que vous m'aviez promis...--Ont-ils produit

l'effet que nous en attendions?...--Oui; mon père ne songe plus à

voyager avec moi; cependant une chose encore m'inquiète, je vous

l'avoue: c'est d'être obligé de quitter Paris si vite. Ne seroit-il pas

possible de différer quelques jours?--Au contraire, s'écria-t-elle; je

crains bien que vous ne receviez incessamment l'ordre de partir encore

plus tôt. Il court un bruit de guerre; la plupart des officiers ont déjà

rejoint; ce n'est qu'avec beaucoup de peine que j'avois obtenu pour vous

ce retard d'une quinzaine.--Mon Dieu! comment ferai-je donc pour...»

Elle m'interrompit vivement: «Vous ne me parlez pas du malheureux

événement de la soirée d'hier?--Maman, vous semble-t-il en effet

malheureux?--Pouvez-vous me le demander? Étoit-ce de la main de M. de

B... que Rosambert devoit mourir? J'aurai donc impunément souffert

l'outrage de ses calomnies et la flétrissure de ses embrassemens! il ne

m'aura donc pas été permis de lui arracher devant vous, avec le

tardif remords de son dernier crime, l'aveu de toutes ses

impostures! La fortune encore une fois a trahi mon courage et mes

espérances.--N'accusez pas la fortune. Votre courage fut récompensé par

le succès du combat de Compiègne, et dans la rencontre d'hier toutes vos

espérances ont été remplies.--Remplies!--Apprenez ce que m'a dit le

comte prêt à s'évanouir: _Faublas, assurez au moins Mme de B... que je

ne suis pas mort sans avoir éprouvé le sincère repentir de mes cruels

procédés pour elle,... cruels! plus que vous ne pensiez;... il est trop

vrai que..._--Que...?--Ma belle maman, monsieur le comte n'a pas eu la

force d'achever.--Il n'a pas eu la force d'achever! Vous cependant,

Faublas, comment avez-vous interprété cette involontaire réticence?--Le

sens ne m'en paroît pas équivoque.--Eh bien?--J'ai compris qu'il vouloit

m'avouer que jamais il n'avoit possédé... votre personne,... votre

personne, avec votre amour, j'entends.--Avouer! s'écria-t-elle en

prenant mes mains dans les siennes: vous croyez donc que c'est hier

qu'il vous a dit la vérité?--Je vous assure, maman, qu'il me seroit

cruel de n'en être pas persuadé.» Elle porta ma main sur son coeur:

«Vous le croyez!... Faublas! mon ami!... sentez, sentez ces battemens...

Voilà depuis six mois le seul moment de joie qui m'ait été donné...

Laissez, mon cher ami, laissez couler mes larmes. Depuis si longtemps

celles que je verse ont tant d'amertume! Je trouve à celles-ci tant de

douceur! Laissez, laissez couler mes larmes! Elles me soulagent d'un

fardeau qui commençoit à m'accabler... Ah! pourtant, Faublas, quelle

félicité plus grande, si j'avois pu moi-même dans le sang de mon ennemi

laver mes injures, mériter ainsi d'obtenir à tes propres yeux ma

réhabilitation complète!... Que dis-je? ajouta-t-elle en posant sur mes

lèvres ses lèvres brûlantes: qu'importe ma vengeance? Ne suis-je pas

désormais pleinement justifiée? Ne me dois-tu pas toute ton estime, et

même une tendresse égale...» Enivré de ses caresses, je lui prodiguois

les miennes. «Eh bien! soit! s'écria-t-elle en s'y livrant tout entière;

qu'enfin l'amour, l'invincible amour l'emporte! Depuis deux mois

j'oppose toute la résistance dont une mortelle est capable. Il m'a vingt

fois arraché mon secret! qu'il triomphe aussi de mes résolutions! qu'il

me rende avec l'amant idolâtré quelques momens d'un suprême bonheur,

fallût-il les acheter encore de plusieurs siècles de tourmens! dussé-je

entendre un ingrat, jusque dans mes bras, appeler Sophie et regretter

Mme de Lignolle! dussé-je enfin quelque jour payer de ma vie...»

Elle n'en dit pas davantage, je venois de la porter sur un lit de

délices, où nos âmes se confondoient. Quelle imprévue catastrophe alloit

nous tirer de notre ravissante extase, pour faire succéder aux

gémissemens de l'amour les cris de la rage et de la douleur!

La porte de la chambre où nous étions ayant été brusquement ouverte:

«Maintenant le croyez-vous?» dit Mme de Fonrose à M. de B...

Celui-ci, ne pouvant plus douter de son malheur, devint furieux. Il se

précipita, l'épée à la main, sur un homme sans armes, et qui, d'ailleurs

surpris dans le plus grand désordre, étoit absolument hors de défense.

La marquise, trop prompte, ma trop généreuse amante, se jeta devant le

glaive menaçant; le marquis frappa... Grands dieux! Mme de B...

cependant résista d'abord à la violence du coup, et dans l'instant même,

ayant tiré de sa poche deux pistolets chargés, elle étendit la baronne à

ses pieds; elle dit à son mari: «Vous venez d'attenter à ma vie, je suis

maîtresse de la vôtre: je ne prétends pas venger ma mort, qui sans doute

est prochaine; mais, ajouta-t-elle en s'appuyant sur moi, je vous

déclare que je suis contre tous déterminée à le sauver.»

Quoique je fisse de grands efforts pour la retenir, elle tomba sur ses

genoux, s'appuya sur sa main droite et me présenta le pistolet qu'elle

tenoit encore de la gauche: «Tenez, Faublas!... Et vous, Monsieur de

B..., si vous faites un pas vers lui, qu'il vous... arrête.» A peine

avoit-elle dit qu'elle se renversa dans mes bras, où elle perdit

connoissance.

Le marquis ne songeoit plus à menacer ma vie; déjà sa fatale épée lui

étoit échappée des mains. «Malheureux! s'écrioit-il avec tous les signes

du plus grand désespoir: qu'ai-je fait? où fuir? où me dérober à

moi-même?... Ne l'abandonnez pas, vous autres; prodiguez-lui tous vos

secours. Mon Dieu, comment sortir d'ici?»

Il étoit si troublé qu'il eut en effet beaucoup de peine à trouver la

porte.

Cependant Mme de Fonrose, dont la mâchoire inférieure étoit toute

fracassée, poussoit d'horribles cris. Il accourut une foule de gens que

je ne connoissois pas, que je voyois à peine. Plusieurs chirurgiens

arrivèrent. La baronne fut aussitôt reportée chez elle; mais, pour

l'infortunée marquise, on n'osa pas risquer le transport. Nous la prîmes

à quatre. Nous la portâmes mourante sur ce même lit où quelques minutes

auparavant... O dieux! dieux vengeurs! si c'est une justice, elle est

bien cruelle!

La profonde blessure étoit au sein gauche, près du coeur. Mme de B... ne

passeroit peut-être pas la nuit. On lui mit le premier appareil; alors

elle revint de son long évanouissement. «Faublas, dit-elle, où est

Faublas?--Me voilà. Me voilà désespéré...--Madame, s'écria le premier

chirurgien, ne parlez pas.--Dussé-je tout à l'heure mourir,

répliqua-t-elle, il faut que je lui parle»; et d'une voix éteinte elle

balbutia ces mots entrecoupés: «Mon ami, vous reviendrez; vous ne

laisserez pas des gens indifférens me fermer les yeux; vous recevrez mes

derniers aveux et mon dernier soupir. Mais quittez-moi pour quelques

minutes, courez; la lettre de cachet va sans doute arriver de

Versailles: courez, sauvez l'infortunée comtesse, s'il en est temps

encore.»

Aussitôt je m'élance; je ne marche pas, je vole dans les rues. Mon

Éléonore, ils l'enfermeroient! il faudra d'abord qu'ils m'arrachent la

vie! Mais, si déjà l'ordre barbare est exécuté; s'il est exécuté, c'en

est fait, plus de ressource, plus d'espoir! La comtesse, également

impatiente et sensible, ne pourra pas, seulement huit jours, supporter

l'esclavage et l'absence, la mère et l'enfant périront!... et moi

malheureux! je serois donc obligé de leur survivre? Moi! qui pourroit

m'empêcher de les suivre au tombeau?»

* * * * *

Plein de ces idées si tristes, j'arrive à l'hôtel de Mme de Lignolle.

Sans m'arrêter devant la loge du suisse, je crie: «La Fleur!» En un

instant je passe, je traverse la cour, je me précipite sur l'escalier

dérobé, je frappe à la petite porte de Mlle de Brumont. On accourt, on

ouvre: quel bonheur! c'est la comtesse! Un cri de joie m'échappe, elle y

répond par un cri de joie: «Déjà! mon ami.--Mon Éléonore, je

tremblois qu'il ne fût trop tard. Viens.--Où cela?--Viens avec

moi.--Comment?--Viens vite. Ta liberté est menacée.--Ma liberté! Je ne

verrois plus mon amant!--Que cherches-tu?--Mes diamans.--Ils sont chez

moi; tu ne les as pas remportés.--Ma tante.--Où est-elle?--Dans le

salon.--Cours lui dire adieu... Mais non, Mme d'Armincour voudroit

t'emmener avec elle, c'est avec moi qu'il faut venir. D'ailleurs, les

frayeurs de la marquise pourroient nous découvrir, il vaut mieux qu'elle

ignore pendant quelque temps ce que tu seras devenue. Mais viens vite,

hâtons-nous, il n'y a pas un moment à perdre.»

Nous descendons sans bruit. Favorisée par la nuit, la comtesse se glisse

jusques auprès de la porte cochère. Alors, ayant pris la précaution

d'enfoncer mon chapeau sur mes yeux, je frappe au carreau du suisse.

«C'est moi qui viens de parler à La Fleur, tirez le cordon.» Le

domestique, préoccupé de sa partie de cartes, obéit machinalement. Mme

de Lignolle est dans la rue; je m'élance après elle. Mon Éléonore saisit

mon bras et presse sa marche autant qu'il est possible. Nous n'osons

dire un mot; tout ce qui passe autour de nous cause nos mortelles

inquiétudes: ainsi, tourmentés de mille craintes, mais encore soutenus

par le plus doux espoir, nous gagnons la place Vendôme.

Ce fut par la porte du jardin que nous entrâmes à l'hôtel, et, comme

nous nous jetâmes aussitôt dans le petit escalier, personne ne put nous

apercevoir, excepté Jasmin.

Mon domestique apporta des bougies. «Bon Dieu! dit Mme de Lignolle, j'ai

du sang sur les mains!... Faublas, les vôtres en sont pleines!» Je ne

puis retenir un cri d'horreur, et tout à coup fondant en larmes: «Ce

sang, c'est le sang d'une amante! Dans quels momens tu viens unir tes

destinées aux miennes! Éléonore, ma chère Éléonore, veille sur toi!

prends garde! je suis environné des vengeances du Ciel. La mort, autour

de moi, frappe ou menace les objets les plus chers à mon coeur. Veille

sur toi! ce sang, c'est celui d'une amante!

--Quels discours, Faublas, et quel désespoir! vous me glacez

d'effroi.--Mon amie, ce sang, c'est celui d'une amante. La

marquise...--S'est poignardée!--Non. Son mari...--Ah! le

cruel!--Mourante, elle a rassemblé ses forces pour m'avertir du péril

auquel tu restois exposée...--Que je la remercie!--Et pour me supplier

de revenir bientôt recevoir son dernier soupir.--Pauvre femme!... il y

faut courir, mon ami; tiens, j'y vais avec toi.--Impossible! tant de

gens qui te menacent! tant de monde auprès d'elle!--Eh bien donc, va

seul, va consoler ses derniers momens... Mais ne restez pas longtemps

chez elle... Faublas, tu lui diras que ma haine est éteinte,... que je

suis profondément affligée de son infortune,... que je voudrois

pouvoir...--Oui, mon Éléonore, je lui dirai que tu as un excellent

coeur.--Mais revenez bien vite, ne me laissez pas ici.--Bien vite, le

plus tôt possible. Jasmin, comme il se pourroit que mon père voulût

monter chez moi, faites passer Mme de Lignolle au fond de l'appartement,

dans le boudoir... Que M. de Belcour ne la découvre pas! que personne ne

puisse l'entrevoir! Jasmin, je vous confie madame la comtesse, je vous

la recommande, vous me répondez d'elle, et songez qu'il y va de ma vie.»

Il n'y a qu'un pas de la place Vendôme à la rue du Bac; aussi je ne mis

qu'un moment à retourner près de la marquise.

Un homme et plusieurs femmes environnoient son lit. «Que tout le monde

se retire», dit-elle en me voyant entrer. Le médecin lui représenta

qu'elle ne devoit pas parler. «Un dernier entretien avec lui,

répondit-elle, vous me gouvernerez ensuite comme il vous plaira. Qu'on

nous laisse seuls.» Il voulut répliquer: un ordre absolu lui ferma la

bouche.

«Est-elle sauvée, mon ami?--Elle est chez moi.--Ne l'y gardez pas

longtemps. Au reste, Després, chargé de mes instructions secrètes, vient

de partir pour Versailles: tant qu'un souffle de vie me restera, ne

craignez plus rien pour la comtesse.»

Mme de B... garda quelque temps un morne silence, puis elle fixa sur moi

ses regards pleins de larmes; et, m'ayant fait signe d'apporter ma main

dans la sienne: «Eh bien! Faublas, me dit-elle, n'admirez-vous pas ma

triste destinée? Autrefois, à ce village d'Hollris, vous m'avez vue sur

un lit d'opprobre, aujourd'hui vous me voyez au lit de la mort; et le

plus cruel revers, aujourd'hui comme autrefois, a renversé tous mes

projets à l'instant marqué pour leur exécution. Maintenant aussi, comme

alors, je veux vous dévoiler toute mon âme; et, quand vous m'aurez

entendue, quand vous me connoîtrez tout entière, quand surtout vous

aurez comparé mes passagers plaisirs et mes tourmens durables, mes

premières foiblesses et mes derniers combats, mes bonnes résolutions et

mes desseins condamnables, enfin mes erreurs et leur châtiment; quand

vous aurez tout comparé, Faublas, vous oserez, je n'en doute pas,

affirmer que votre amante, ayant vécu toujours plus malheureuse que

coupable, est morte encore moins digne de blâme que de pitié.

«Pourquoi rappellerois-je ici le bonheur des premiers temps de notre

liaison? Il est vrai qu'alors ton amante eut quelques beaux jours; mais

qu'ils furent promptement empoisonnés par de vives alarmes, promptement

suivis de votre inconstance et de mon désastre complet! Ah! qui voudroit

du même prix payer les mêmes jouissances? Qui? moi, Faublas; moi qui,

prête à périr, me sens encore brûlée du feu dont je fus consumée sans

cesse. Mais dans le monde entier je serois apparemment la seule. Va, je

n'ai point oublié ton amour naissant pour Sophie, l'époque fatale de son

enlèvement, le jour plus funeste où je vis mon amant avec ma rivale au

pied des autels, et les horreurs de cette nuit où, par le plus lâche des

attentats, ton perfide ami combla mon avilissement et commença mes

véritables infortunes. Faublas, je te le jure à mon heure suprême, et

j'en atteste le Dieu qui m'attend: Rosambert a mérité la mort.

Rosambert, avant de me flétrir à tes propres yeux, m'avoit indignement

calomniée. Il est vrai que, séduite par quelques-unes de ses qualités

brillantes, je lui donnois plus d'attention qu'à tout autre, une

préférence marquée sans doute. Il avoit pu concevoir de grandes

espérances, j'ai lieu de croire que l'événement ne les eût jamais

justifiées. Je n'entends pas ici, Faublas, te parler de mes principes,

de ma pudeur, de ma sagesse, de toutes les vertus auxquelles on a

prudemment condamné mon sexe; je n'en ai seulement pas avec toi conservé

l'apparence! Que te dirai-je, mon ami? Placée par le hasard dans un rang

élevé, j'avois encore reçu de la nature un esprit inquiet, une âme

ardente; j'étois née peut-être pour les crimes de l'ambition: je te vis,

tu m'entraînas, je me plongeai dans tous les égaremens de l'amour.

«Oui, ce fut par un crime que Rosambert, à Luxembourg, renversa mes

desseins. Mes desseins, je le sais, pouvoient paroître coupables; mais

au moins n'étoient-ils pas de ceux dont se fût avisée une amante sans

générosité, sans courage, une vulgaire amante modérément éprise d'un

homme ordinaire. Rosambert les renversa tous. Il me sembla que désormais

je ne pouvois remettre en vos bras une femme tombée dans le mépris

d'elle-même; et dès lors, présumant trop de mes forces, ou plutôt

ignorant encore l'irrésistible empire d'une passion, croyant maîtriser

les grands intérêts du coeur comme je gouvernois de petits intérêts de

cour, je jurai, vous l'entendîtes, je jurai de ne plus vivre que pour ma

vengeance et votre avancement.

«D'abord, il fallut vous tirer d'une prison d'État, où vous n'eussiez

pas langui pendant quatre mois, si mes ennemis rassemblés n'eussent de

mille manières contrarié mes démarches. Enfin, M. de ***, porté par mes

efforts à la place éminente qu'il occupe aujourd'hui, M. de *** fut

cependant assez ingrat pour mettre à votre délivrance une condition qui

faillit la rendre impossible. Jugez si le sacrifice demandé me sembloit

pénible! Il s'agissoit de vous rendre au monde, et je balançai plusieurs

jours. Mon ami, je vous le répète, je ne prétends vous vanter ici ni ma

vertu, ni la vertu des femmes: quelle différence pourtant entre les

principes, les penchans, les passions des deux sexes! Et que tu es loin

de l'amour que je te porte, toi surtout, Faublas, toi qui, pouvant te

partager entre plusieurs amantes, trouves encore des charmes à la

possession du premier objet que le hasard te livre! Ah! combien, au

contraire, Mme de B..., déjà si malheureuse d'avoir été, pour sa

justification complète, obligée d'avouer les droits d'un époux et de

remplir avec lui de rigoureux devoirs, ressentit une plus mortelle

douleur, le jour, le jour fatal qu'il lui fallut, pour te sauver,

s'aller abandonner aux effrénés désirs d'un amant sans délicatesse, aux

tendresses cruelles d'un homme indifférent! Oui, mon ami, oui, M. de ***

m'a possédée. Ce n'étoit qu'à mon heure dernière que je devois te faire

un aveu semblable, et néanmoins, parmi tant d'autres preuves de mon

attachement sans bornes, regarde ce honteux dévouement comme la plus

grande.

«Tu devins libre, j'osai te revoir, je l'osai! ce fut ma première faute,

elle prépara mes derniers égaremens et ma fin tragique.

«Quatre mois d'absence m'avoient apparemment guérie d'un amour fatal: au

moins je m'en flattois quand je vous appelai chez Mme de Montdésir; au

moins, dans notre première entrevue, je me sentis bien moins

qu'autrefois émue de ta présence: je te parlai de Justine sans dépit, de

la comtesse sans beaucoup d'aigreur, de Sophie sans trouble, sans

colère, sans aucun mouvement jaloux. Je t'annonçai, dans la sincérité de

mon coeur, de louables résolutions que je croyois devoir être immuables.

Enfin, je te quittai, m'applaudissant de n'avoir plus que de l'amitié

pour toi... Insensée, comme je m'abusois! le feu mal éteint couvoit sous

la cendre, une étincelle alloit s'échapper, qui recommenceroit

l'incendie.

«Souvenez-vous, souvenez-vous du jour que, prête à partir pour

Compiègne, je vous fis mes adieux. Jusqu'alors, en préparant le

châtiment de Rosambert, je n'avois éprouvé que le désir de la vengeance:

vous me fîtes connoître la crainte de la mort. Cette idée soudaine qu'il

étoit possible que bientôt nous fussions à jamais séparés me glaça

d'épouvante. Tout à coup il me parut moins désirable d'accomplir ma

vengeance contre un ennemi; mais aussi je me sentis plus impatiente

d'obtenir ma réhabilitation aux yeux de mon amant. Cependant les

terreurs nouvelles qui venoient de m'étonner, les irrésolutions

momentanées qu'elles avoient produites, mes agitations encore violentes,

le trouble de mes sens, le trouble de mon coeur, tout me dit assez qu'en

attaquant les jours de Rosambert, je devois surtout songer à défendre

les miens; que maintenant il s'agissoit moins de triompher que de ne pas

mourir; qu'avant tout il falloit m'efforcer de vivre, de vivre afin de

t'adorer.

«Comment aurois-je pu m'aveugler encore sur mes véritables dispositions,

puisque, même à Compiègne, dans le moment d'ivresse qui suivit ma

victoire, mon secret m'échappa devant la comtesse et devant vous? Ce fut

pourtant sans y réfléchir, ce fut par un instinct de jalousie

renaissante, que, vous voyant sur le point de rejoindre ma plus

dangereuse rivale, je vous conseillai de rentrer dans Paris avec Mme de

Lignolle. Alors, sans me rendre un compte fidèle de mes sentimens, je

démêlai seulement, à travers une foule d'idées contraires, que je

m'étois étrangement trompée moi-même quand je vous avois promis de vous

rendre Sophie et de vous voir tranquillement lui prodiguer vos

tendresses. Je reconnus qu'une femme, pour avoir donné le courageux

exemple d'une entière abnégation de soi-même, ne devoit pas se flatter

d'atteindre à l'effort plus héroïque d'un absolu dévouement. Je reconnus

que telle amante, capable de renoncer à son propre bonheur, pouvoit

cependant n'avoir pas assez de force pour souffrir le bonheur d'une

autre. Je le reconnus, je m'en indignai, j'en frémis; mais enfin, sans

oser d'ailleurs former pour l'avenir aucun projet déterminé, je

m'arrêtai du moins à celui de retarder présentement une réunion dont la

seule idée faisoit mon secret désespoir.

«Aussitôt Després fut envoyé de Compiègne à Fromonville pour avertir M.

Duportail de votre prochaine arrivée, et pour multiplier les obstacles

autour de vous, si la comtesse vous permettoit d'aller à la poursuite de

votre épouse... Faublas, je vous vois pâlir et trembler!... O toi que

j'ai trop aimé, ne va pas me haïr! ô toi, l'auteur de mes égaremens, ne

leur refuse pas quelque indulgence! Trop heureuse, crois-moi, trop

heureuse la femme sensible à qui le favorable amour n'ordonna que des

démarches peu condamnables, qui n'eut jamais besoin de trahir un ingrat,

ni de persécuter des rivales, hélas! et qu'un premier pas vers l'abîme

n'entraîna point dans ses plus grandes profondeurs!

«Si tu pouvois te faire une idée de ce que j'ai souffert à cette auberge

de Montargis, à ce château du Gâtinois surtout, à ce fatal château de la

comtesse! Inconcevable jeune homme, comment donc pouvez-vous allier tant

d'inconstance et tant de sensibilité, tant de douceur et tant de

barbarie! Votre Sophie ne vous étoit pas moins chère, et vous adoriez

Mme de Lignolle! Oui, déjà, j'en fus témoin! déjà vous l'adoriez!

L'ingrat! et, dans le délire de sa fièvre, il prononçoit aussi souvent

que le mien le nom de son Éléonore. Le cruel! et, dans ses momens de

raison, il me faisoit, à moi, la confidence de tout l'amour dont il