Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5
Part 13
le lion, qui, pendant quelques semaines, sembloit profondément endormi,
vient de se réveiller. C'est que je vois Mme de B... maintenant tout
remuer autour d'elle: il y a huit jours, de mauvais bruits sur Mlle de
Brumont commencent à courir...--Mon Dieu!--A peu près dans le même temps
une lettre fatale est adressée au capitaine...--Est-il possible?--Hier,
j'apprends de bonne part la rupture de M. de Belcour et de la baronne;
aujourd'hui le brevet vous arrive; et moi, par contre-coup, je suis
obligé de partir, et je n'ai pas, comme vous, quinze jours de grâce! il
faut que je sois au régiment le 21 de ce mois, il faut que je vous fasse
mes adieux après-demain, vendredi! Mais, en cela, quel est son but? car
elle ne fait rien sans dessein, l'artificieuse personne... S'il ne m'est
pas permis de tout deviner, je conçois du moins que, prête à frapper les
grands coups, mais sachant notre réconciliation, et ne pouvant se
dissimuler que l'homme du monde qui la connoît le mieux doit être le
plus disposé à vous servir contre elle de sa bourse, de ses conseils, et
même de son bras, s'il le falloit absolument, la marquise croit devoir,
le plus tôt possible, écarter celui de ses ennemis qu'elle regarde comme
le plus dangereux, parce qu'il est de vos amis le meilleur. Au reste,
elle est femme dans toute la force du terme, votre Mme de B...! Après
avoir battu les gens, elle leur garde rancune, et, poursuivit-il en
promenant sa main sur son front, tout récemment,... tout récemment,...
avant la venue de cet ordre militaire qui m'exile,... j'ai cru
m'apercevoir que le coup de pistolet dont elle a bien voulu me gratifier
ne l'empêcheroit pas de me faire de temps en temps quelques petites
malices d'un autre genre.--Comment?--Oui, je ne suis pas sorti de chez
moi depuis hier au soir; eh bien! je parierois qu'hier au soir la
marquise se sera très sincèrement réconciliée avec Mme de ***, cette
comtesse éternellement officieuse!... qui a tant pressé mon heureux
mariage.--D'honneur, mon ami, je ne comprends rien à ce que vous me
dites.--Tant mieux... J'aime assez, quand je suis fort indiscret, à
rester du moins fort obscur. Vous vous en allez, mon ami? Je ne fais pas
d'effort pour vous retenir, car, je l'avoue, j'ai besoin d'être seul un
moment.--Vous avez du chagrin?--Un peu.--Cet ordre de partir?--Cela, et
autre chose.--Que je ne puis savoir?--Ou qui ne vaut pas la peine d'être
su.--Mais encore?--Bon! une bagatelle!... rien,... moins que rien.
Cependant on me l'a dit cent fois, et je ne l'ai jamais voulu croire: il
est difficile que la plus belle humeur n'en soit pas un moment
altérée... Que voulez-vous? c'est un petit nuage qu'il faut laisser
passer.--Rosambert, vous parlez comme un oracle; je reviendrai quand
vous serez intelligible. Adieu.--Adieu, Faublas.--Au moins vous voudrez
bien présenter mes devoirs à la nouvelle mariée et l'assurer de mes
regrets.--Oui,... oui,... ce soir vous la verrez,... je vous l'amènerai
ce soir.--Étourdi! je m'en allois, sans vous avoir même demandé son
nom.--De Mésanges, répondit-il.--De Mésanges! m'écriai-je.--Eh bien,
qu'y a-t-il qui vous étonne?--Rien.--Il vous a frappé, ce
nom?--Frappé!... c'est que j'ai connu dans ma province un frère de cette
demoiselle.--Elle n'en a pas.--C'étoit donc un de ses cousins. Adieu,
mon ami.--Non, non, Chevalier! écoutez donc: quand vous l'avez connu, ce
cousin, avez-vous aussi connu la cousine par hasard?--Point du tout.
Pourquoi?--Ah! pour... pour rien. Tenez, Faublas, ayez de l'indulgence,
je suis aujourd'hui d'une bêtise amère.»
Je me hâtai de sortir pour que Rosambert ne vît pas sur mon visage trop
de gaieté succéder à trop d'étonnement.
Mon père m'attendoit avec impatience. Comme j'entrois chez lui, je
l'entendis qui disoit à ma chère Adélaïde: «Eh! malheureuse enfant, si
cela étoit, me verrois-tu si tranquille? Accourez donc, me cria-t-il dès
qu'il m'eut aperçu, votre soeur se désole. Elle prétend qu'il vous est
arrivé quelque malheur et que je le lui cache.--Oh! mon frère,
s'écria-t-elle, je serois morte si vous n'étiez pas revenu. Mais quand
est-ce donc que vous ne vous battrez plus qu'à cause de Sophie?--A
propos, interrompit le baron, je n'ai jamais songé à vous faire cette
question que lorsque vous n'étiez pas là. Qu'est devenue, je vous prie,
la lettre de M. Duportail?--Mon père, je l'avois gardée, je l'ai perdue
à Montargis, le soir que je m'y suis trouvé mal. C'est sans doute Mme de
Lignolle qui l'a trouvée, mais je n'ai pas osé lui en parler. Ce qui
m'étonne, c'est qu'elle ne m'en ait jamais rien dit.»
Le soir du même jour, Rosambert nous amena sa femme. D'un bout de
l'appartement à l'autre, madame la comtesse, reconnoissant ma soeur,
qu'elle n'avoit pourtant jamais vue, s'arrêta toute surprise. «Avancez
donc, lui dit son mari. Qui vous retient à cette porte?--Dame! lui
répondit-elle en regardant toujours ma soeur, c'est qu'il me semble que
la voilà.--Qui?--Ah! dame! une demoiselle que je croyois ma bonne
amie.--Vous connoissez mademoiselle?»
Pendant ce court dialogue, je me demandois ce que j'avois à faire pour
empêcher la jeune femme de se trahir tout à fait. M'éloigner un instant,
c'est livrer ma soeur aux dangereuses questions, aux reproches
embarrassans de la comtesse, à qui d'ailleurs je donnerois bientôt un
nouveau sujet d'étonnement, puisque je ne pourrois me dispenser de
reparoître bientôt au salon. Je devois donc, tout au contraire, me hâter
de me faire remarquer de Mme de Rosambert, afin de lui rappeler ainsi
les éclaircissemens nécessaires, les prudens avis que, la veille du
mariage, Mme d'Armincour avoit très probablement donnés à l'innocente
Mlle de Mésanges. Ce fut le parti que je pris. Je me jetai devant elle
et la saluai respectueusement.
La comtesse fit alors un cri, laissa tomber ses bras, perdit toute
contenance, et, prête à se trouver mal, fut obligée de s'appuyer contre
la porte. Cependant elle ne cessoit de promener ses regards tantôt sur
ma soeur et tantôt sur moi; je voyois bien qu'elle étoit encore
embarrassée de savoir qui de nous deux étoit sa bonne amie. «Voilà, dit
Rosambert, une véritable reconnoissance! fort singulière, tout à fait
théâtrale! mais il me semble que, dans cette scène, d'ailleurs très
amusante, ce n'est pas moi qui joue le beau rôle.» De l'autre côté, mon
père murmuroit tout bas: «Encore des quiproquos! encore une aventure
galante! je le parierois.--Vous connoissez donc mademoiselle?» reprit le
comte en montrant ma soeur à sa femme. Celle-ci, mal à propos s'avisant
de vouloir être fine, répondit: «Ah! mon Dieu! non. D'abord, moi, je ne
connois pas du tout Mlle de Brumont!--De Brumont! répéta Rosambert.
Maudit soit donc l'infernal génie qui vous fait deviner son nom! Ainsi,
continua-t-il en se frappant le front, plus de doute! aucune espèce de
doute! je suis déjà ce qui s'appelle un mari, un vrai mari!... Je le
suis! je l'étois même avant les noces. Le comment! je l'apprendrai
peut-être quelque jour...» Mon père se pencha à l'oreille du comte pour
lui recommander de la modération. «Songez que ma fille est là, lui
dit-il.--Vous avez raison, Monsieur; et je suis, je l'avoue,
inexcusable, moi, inexcusable de faire tant de bruit pour une bagatelle.
Mais vraiment, de quelque manière qu'on y puisse être préparé, on ne
reçoit pas le coup sans crier un peu... J'ai du courage, je ne vous
demande qu'un instant pour me remettre. Tout à l'heure vous me verrez
parfaitement tranquille... Néanmoins convenez que ce jeune homme peut se
vanter d'avoir la plus maligne étoile,... assez bonne pour lui, mais si
fatale à tout ce qui l'approche! Il semble qu'il soit écrit là-haut que
pas un de ses amis, pas un ne l'échappera!...» Il ne put s'empêcher
d'interroger encore la pauvre petite femme: «Madame, vous n'avez vu
mademoiselle nulle part?--Nulle part. Oh! mon Dieu! non; pas même chez
ma cousine de Lignolle.--Ah!... quelle fureur aussi de questionner
quand... quand on est sûr... Fort bien, Madame la comtesse! fort bien!
c'est assez, le chevalier lui-même me dira le reste.»
A ces mots, le comte parut prendre son parti. Chacun s'étant assis, la
conversation roula sur des objets indifférens. Cependant la nouvelle
mariée, qui parloit peu, me regardoit beaucoup. Elle me regardoit d'un
air qui sembloit annoncer que, si elle étoit encore un peu mécontente et
étonnée de la manière dont j'avois entretenu ses erreurs en profitant de
son ignorance, elle ne se sentoit pourtant pas disposée à garder
éternellement avec moi sa surprise et son ressentiment. Rosambert,
pendant ce temps-là, se faisoit une extrême violence pour dissimuler les
inquiétudes que lui donnoit l'attention soutenue dont il voyoit sa femme
m'honorer; et, comme enfin la comtesse se mit à rire, il lui demanda
pourquoi. «Dame! je ris parce qu'il rit, lui.--Lui! lui! Madame, et
pourquoi rit-il, lui?--Dame! il rit peut-être de ce que... Ah! mais
c'est que je ne peux pas vous dire... Dame! je ne sais pas de quoi il
rit.» En vain le comte voulut retenir un signe d'impatience, en vain il
essaya d'étouffer un profond soupir; et, puisque Rosambert mettoit de
l'amour-propre à ne pas laisser voir les petits chagrins que sa
mésaventure lui causoit, je crois qu'il étoit temps qu'il s'en allât.
«Adieu, me dit-il, et sans rancune. Demain, dans la soirée, vous
trouvera-t-on chez vous?--Oui, mon ami.--Vous pouvez compter sur ma
visite.--Y viendrai-je avec vous? lui demanda sa femme.--Quelle question
me faites-vous là! répondit-il d'un air assez détaché: ce sera comme
vous voudrez. Je vous observe néanmoins que les jeunes femmes ne vont
pas ainsi chez les garçons, tous les jours surtout.»
Cependant la comtesse alloit descendre, je lui présentai la main. «Ah!
dame! je ne demande pas mieux! dit-elle en serrant la mienne. Mais c'est
pourtant que je vous en veux beaucoup! Vous m'avez bien attrapée, au
moins!--Chut, chut! s'écria Rosambert. Madame, ces choses-là ne se
disent pas quand il y a du monde, surtout quand le mari est là.»
Tous deux ils partirent. Le lendemain, à six heures du soir, le comte
vint chez moi; mais il n'amenoit pas la comtesse. Au reste, il entra
dans ma chambre en poussant de grands éclats de rire. «Tout cela est
fort plaisant, s'écrioit-il, infiniment plaisant!--Quoi?--Ce que la
comtesse m'a raconté.--Vous avez vu Mme de Lignolle?--Eh! non, ma femme.
Elle m'a tout conté, vous dis-je, et devant elle j'ai gardé mon air
sérieux à cause des bienséances. Maintenant que je suis chez vous,
permettez-moi de ne me plus gêner, permettez-moi de rire. Vous êtes né
pour les comiques aventures.--Rosambert, si vous voulez que je vous
réponde, expliquez-vous.--Ah! cette fois, je suis clair; mais, si vous
m'y forcez, je le serai davantage.--Comme il vous plaira.--Oui? Eh bien,
écoutez: ma femme m'a dit qu'avant de devenir ma femme elle avoit été
votre femme...--Cela n'est pas vrai.--Comment! c'est vous qui niez le
fait? c'est vous...» Je l'interrompis vivement: «Monsieur le comte, un
mot, je vous prie. Avant de me continuer vos insidieuses confidences,
entendez-moi bien: toutes vos questions sur une matière aussi délicate
seroient, de quelque manière que vous puissiez les risquer, seroient,
dis-je, absolument inutiles: si le fait est faux, je ne suis pas assez
cruellement fat pour en accuser votre femme; s'il est vrai, je ne suis
pas assez sottement indiscret pour l'avouer à son mari.--Mais on ne vous
prie ni d'avouer ni de désavouer; on demande seulement que vous
écoutiez. Mme de Rosambert m'a raconté que vous aviez eu le bonheur de
coucher avec la douairière d'Armincour; que cette nuit-là vous aviez
quitté le lit de la marquise pour venir causer dans celui de Mlle de
Mésanges, qui bientôt avoit cessé d'être demoiselle, mais sans le
savoir, puisque, après vous être comporté avec elle comme un très galant
homme, vous l'aviez pourtant laissée persuadée que vous étiez une fille.
Chevalier, convenez donc que, si la jeune personne m'a fait une
histoire, elle en sait faire de jolies, et souffrez que j'en
rie.--Rosambert, loin de m'y opposer, j'en vais rire avec vous.--J'ai
pourtant, reprit-il d'un air un peu plus grave, une question à vous
faire,... avec les ménagemens convenables. Supposons,... c'est une
supposition, vous comprenez bien?... supposons que l'aventure vous
fût arrivée, en auriez-vous fait la confidence à Mme de
B...?--Jamais.--C'est ce que je pense. Qui pourroit donc le lui avoir
dit? car mon mariage, il n'en faut plus douter, est un bienfait de la
marquise; et, comme je vous le confiois hier matin, parce que les
découvertes de la nuit précédente me l'avoient déjà fait pressentir,
c'étoit uniquement pour Mme de B... qu'elle agissoit, cette obligeante
comtesse de ***, qui me paroissoit toute dévouée. Au moment même où,
tout à fait dupe de leur stratagème, je dotois d'un ample douaire[7] la
virginité de Mlle de Mésanges, à qui certainement il ne falloit rien
pour cela, les deux puissances belligérantes annonçoient publiquement
que leur rupture avoit été simulée, et que c'étoit M. de Rosambert qui
payoit les frais de la guerre. Au reste, je suis obligé de le
reconnoître, la marquise est vraiment noble dans ses vengeances: quand
elle m'a estropié de ce coup de pistolet, elle pouvoit en recevoir un;
maintenant qu'elle me fait donner pour fille une demoiselle passablement
femme, au moins elle a soin de dorer la pilule: elle y joint, pour me
consoler, vingt mille écus de rente. Chevalier, quand vous verrez ma
généreuse ennemie, remerciez-la de ma part, je vous en prie. Dites-lui
que d'abord je n'ai pas été totalement insensible au petit malheur de me
voir, par un sot hymen, rangé dans la foule; mais rendez-moi justice:
ajoutez que ma foiblesse n'a duré qu'un moment; qu'à présent je prends
fort bien la chose. Surtout, ne manquez pas d'assurer la marquise que,
malgré ma propre infortune, je me sens disposé plus que jamais à me
moquer des époux malheureux... Faublas, venez-vous avec moi?--Où cela?
Je vous vois superbe! Comment! l'épée! l'habit de cérémonie! Faites-vous
déjà des visites de noces?--Non, des visites d'adieu, puisqu'il faut que
je parte demain.--Et vous demandez que je vous accompagne?--Je soupe au
faubourg Saint-Honoré; nous mettrons pied à terre aux Champs-Élysées;
nous ferons quelques tours de promenade, nous causerons.--J'y consens,
pourvu que ce soit seulement de Mme de Lignolle.--Très volontiers. Me
voici désormais un mari comme cent mille autres; mais n'importe, je suis
toujours du parti des jeunes gens contre les époux... Faublas, voilà que
j'y songe: n'allez pas vous mettre en tête que je vous emmène avec
moi pour vous empêcher de courir où l'amour pourroit vous
appeler.--Comment?--Oui, si vous aviez quelque conquête toute récente,
un rendez-vous chez une jeune femme déjà fatiguée de son nouvel époux,
ne vous gênez pas.--Rosambert, si vous pensiez réellement que cela fût
possible, en parleriez-vous d'un ton si dégagé?--D'honneur, je le crois!
L'adversité vient d'éprouver mes forces, je me sens capable de tout.
[7] Les plus savans jurisconsultes définissent le douaire: _Pretium
defloratæ virginitatis_. Je veux qu'il y ait aussi de l'érudition
dans cet ouvrage, pour qu'on y trouve un peu de tout.
«Ainsi, je crois qu'il ne reste à l'infortunée comtesse d'autre
ressource que de se retirer dans sa famille et de plaider en séparation,
si M. de Lignolle la tourmente.» Quand Rosambert me parloit de la sorte,
il faisoit presque nuit, et nous nous trouvions aux Champs-Élysées, à
peu près en face de la maison de M. de Beaujon. M. de B... sortoit de la
maison voisine. Dès qu'il me vit, il vint à moi; il retourna sur ses pas
dès qu'il vit Rosambert. Celui-ci me dit: «Il nous évite! allons à lui.
Ne laissons pas échapper une si belle occasion de passer un moment
agréable.» Ce fut en vain que je m'efforçai de retenir Rosambert: son
malheureux sort l'entraînoit.
«Monsieur le marquis, vous nous fuyez?--Il est vrai qu'au moins je ne
vous cherche pas, lui répondit-il d'un ton fort sec.--En effet, beaucoup
de gens m'ont assuré que vous me gardiez de vifs ressentimens. Je vous
avoue que je suis très curieux et très impatient de savoir les
raisons...--Croyez-vous que je me gênerai pour vous les dire?...
Bonjour, Monsieur le chevalier, continua-t-il en me donnant la main.
Hier vous avez dû recevoir de Versailles...--Oui, son brevet,
interrompit Rosambert. Il l'a reçu.--Je l'ai reçu, Monsieur le marquis,
et je suis bien sensible à cette preuve de votre...» Le comte, à mon
tour, m'interrompit: «Faublas, c'est monsieur qui l'a demandé pour
vous?--Oui, c'est moi. Qu'y a-t-il là qui doive vous faire rire?--Quoi!
Monsieur! madame la marquise, de son côté, ne l'auroit pas un peu
sollicité?--Pourquoi non? la marquise est une excellente femme, disposée
à rendre service à tout le monde, à tout le monde, vous excepté!--J'en
demanderai toujours la raison.--La raison?... Monsieur le comte, quand
on se croit aimable au point de ne pas rencontrer de femme qui résiste,
et qu'on en rencontre une sage, vertueuse, pleine d'amour pour son
mari...--Pardon. J'en connois tant comme celle-là que je ne sais de
laquelle vous me parlez.--De la mienne, Monsieur.--De la vôtre!... de la
vôtre!--Oui. Quand on la rencontre, on échoue...--On échoue?... sans
doute.--Alors il faut prendre patience.--Vous en parlez fort à votre
aise, vous, Monsieur, qui n'échouez jamais.--Point de mauvaises
plaisanteries, Monsieur le comte. Je n'ignore pas que vous avez été plus
heureux que moi près d'une demoiselle...--D'une demoiselle? ah! oui,
près de Mlle Duportail.--Duportail! ou point Duportail! vous avez beau
ricaner! au moins pour me venger, moi, je n'ai pas fait de
bassesse.--Ah! ménagez-moi. Au reste, expliquez-vous. Qu'appelez vous
une bassesse?--Ce que vous avez fait à ma femme, Monsieur.--Eh bien!
Monsieur, qu'est-ce que j'ai fait à votre femme? voyons si vous le
savez.--Si je le sais! Le lendemain du jour que Mlle de Faublas avoit
couché dans le lit de la marquise...--Mlle de Faublas! êtes-vous sûr?»
Je m'approchai de Rosambert et lui dis tout bas: «Mon ami, prenez garde
que votre gaieté ne devienne excessive, et du moins, j'ose vous en
supplier, ne compromettez pas Mme de B...» Le marquis cependant
continuoit: «Le lendemain, pour vous venger, vous avez amené chez ma
femme le frère sous les habits de la soeur.--Voyez comme je suis malin!
s'écria le comte en éclatant de rire; de quelle espièglerie je me suis
avisé contre madame la marquise! Voilà pourtant de mes tours!
voilà...--Je crois, interrompit avec beaucoup de véhémence M. de B...,
qui s'animoit visiblement, je crois qu'il ose encore se moquer de moi!
Monsieur le comte, non content de cette première perfidie...--Vraiment!
quand je m'en mêle...--Vous avez encore eu la méchanceté
noire...--Diantre! ceci devient sérieux!--Oh! très sérieux. Et rira bien
qui rira le dernier, Monsieur de Rosambert, car je n'aime pas les airs
persifleurs, je vous en préviens.--Ni moi les airs menaçans, Monsieur le
marquis! Mais voyons... voyons d'abord _la méchanceté noire_.--Oui, la
méchanceté noire de prendre occasion de la présence du jeune homme
déguisé pour faire à ma femme, devant moi, la scène la plus impertinente
et la plus affreuse.--Oh! je le reconnois maintenant: je suis un... un
malheureux!... un vrai démon!... un roué!--Riez, riez, Monsieur! mais,
puisque vous avez exigé cette explication, et qu'au lieu d'avouer vos
torts vous comblez la mesure, apprenez ce que je pense de votre conduite
envers la marquise: je la crois indigne d'un homme d'honneur, et tout à
l'heure, ajouta-t-il en portant la main sur son épée, tout à l'heure
vous allez m'en faire raison.--Vraiment, voici le plus drôle! et,
quoique beaucoup de gens pussent s'en étonner, je vous avoue que je m'y
attendois.
--Eh! Messieurs! m'écriai-je, que voulez-vous faire? Je ne puis souffrir
ce combat, Monsieur le marquis,... et vous, Rosambert, vous qui détestez
les querelles, est-il possible que dans vos gaietés...
--Toujours, crioit M. de B..., toujours j'ai vu dans sa physionomie
qu'il étoit un mauvais plaisant...--Mauvais! vous me piquez!--Mais je
n'aurois pas cru qu'il fût un si méchant homme!--A la bonne heure! voilà
qui est plus noble!--Il faut que je lui donne une bonne leçon qui le
corrige...--Il est fâché tout à fait! tout à fait fâché! Je ne vous
reconnois plus, Monsieur le marquis! j'avois, moi, toujours vu sur votre
figure,... excepté pourtant certaine matinée où vous vouliez, à la
Porte-Maillot, tuer le chevalier et le baron! et le comte! et tout le
monde!... excepté ce matin-là, j'avois toujours vu sur votre figure que
vous étiez le plus doux, le meilleur des hommes.»
A ces mots, prononcés du ton le plus moqueur, M. de B..., transporté de
colère, mit l'épée à la main. Averti par je ne sais quel pressentiment
funeste, je ne pus me défendre de quelque émotion à la vue de ce fer
ennemi, de ce fer vengeur qui devoit, dans un instant, se rougir du sang
de Rosambert, et bientôt, bientôt après, d'un sang plus précieux.
Je me jetai sur Rosambert: «Monsieur le marquis, de grâce, calmez-vous!
Monsieur le comte, vous ne vous battrez pas! Je ne souffrirai pas que
vous vous battiez!--Laissez donc, Faublas, me répondit celui-ci; je suis
assez fâché d'y être obligé, mais c'étoit la chose inévitable. Au moins
ce ne sera pas un duel,... une rencontre seulement, une rencontre. Et
j'aurai su de monsieur une infinité de choses très plaisantes.--Si tu ne
te mets promptement en garde, cria M. de B... tout à fait hors de
lui-même, je dis partout que tu es un lâche, et en attendant je te coupe
la figure.--Je te coupe la figure!» répéta Rosambert. Il se mit à rire:
«Ce seroit dommage! on ne verroit plus dans mes traits les méchans tours
que je me permets de jouer à cette femme... _sage, vertueuse, pleine
d'amour pour son mari_; n'est-il pas vrai, Monsieur le marquis?»
Alors, pour se dégager de mes bras, Rosambert, toujours en riant, fit
très lestement quelques pas en arrière, et du même temps il revint sur
M. de B..., l'épée à la main.
Ils se battirent vigoureusement; ils se battirent pendant quelques
minutes. Ah! que de malheurs m'eût épargnés la défaite du marquis! Ce
fut le comte qui succomba. «Le Ciel est donc juste! s'écria M. de B...
Périssent ainsi tous ceux qui m'outragent! tous ceux qui portent une
physionomie trompeuse! Je vais, le plus tôt possible, ajouta-t-il,
envoyer ici les secours nécessaires; restez auprès de lui. Voyez
pourtant ce que c'est qu'une figure! comme la sienne est déjà changée!»
Il s'éloigna. Le comte, étendu par terre, me fit signe de me baisser
pour l'entendre, et me dit d'une voix très foible: «Mon ami, je suis
grièvement blessé; je ne crois pas que cette fois j'en revienne.
Faublas, assurez au moins Mme de B... que je ne suis pas mort sans avoir
éprouvé le sincère repentir de mes cruels procédés pour elle,...
cruels!... plus que vous ne pensiez... Faublas, il est trop vrai que...»
Rosambert ne put achever, il perdit connoissance.
Je tâchois, avec plusieurs personnes attirées par le bruit du combat, je
tâchois d'arrêter le sang de mon malheureux ami, quand les chirurgiens
arrivèrent. On se hâta de le transporter chez lui. Quel spectacle pour
sa jeune femme! La plaie fut examinée; nous n'obtînmes des chirurgiens
que cette réponse inquiétante: «On ne peut rien dire que le troisième
appareil ne soit levé.»
Je rentrai chez moi, l'imagination remplie de funestes images. «Mon
père, il est mourant!--Qui?--M. de Rosambert. Le marquis vient de lui
donner un affreux coup d'épée.--Le marquis! répondit le baron;
puisse-t-il au moins n'en plus donner à personne!... Cet événement est
triste,... et fatal, fatal! Il va ramener sur vous l'attention