Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5

Part 12

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rencontrer le _grand diable_, et tu aurois peur.--Dans la compagnie de

monsieur! oh! ça, non: j'irois chercher dispute à toute une guinguette,

dans votre compagnie. Et, tenez, il a peut-être un domestique, le grand

diable! Monsieur, en vérité, je me charge de rosser le laquais pendant

que vous tuerez le maître.--Allons! cette résolution me charme et me

détermine; je t'emmène... Que faites-vous donc, Jasmin? est-ce

qu'ordinairement vous prenez une canne lorsque vous venez avec

moi?--Dame! c'est que je pense que, si le domestique a aussi une épée,

par hasard, je n'en sais pas jouer, moi.--Laissez, Jasmin, laissez ce

bâton, ou bien restez.--J'aime encore mieux vous suivre et n'emporter

que mes bras.»

Cette bonne volonté de mon domestique me fut très heureuse, comme on le

va voir. Nous venions de sortir, et, pressé que j'étois d'arriver, je

marchois à grands pas, sans regarder autour de moi. A peine nous

entrions dans la rue Saint-Honoré, lorsqu'une femme arrêta Jasmin pour

lui demander le chemin de la place Vendôme. Aux accens d'une voix

chérie, je me retournai: «Grands dieux! seroit-ce possible?... Oui,

c'est elle! c'est la comtesse!--Quel bonheur! c'est lui! J'allois chez

toi, Faublas.--Mon Éléonore, j'allois chez toi!--Et tiens,

débarrasse-moi vite, poursuivit-elle en me donnant un petit coffre:

c'est mon écrin. Je te l'apportois, et je te venois joindre pour nous en

aller tout de suite.--Nous en aller! où?--Où tu voudras.--Comment! où je

voudrai!--Sans doute. En Espagne, en Angleterre, en Italie, à la Chine,

au Japon, dans quelque désert; où tu voudras, te dis-je.--Y penses-tu?

Je n'ai rien de prêt pour l'exécution de ce dessein hardi.--Rien de

prêt! Que faut-il?--Mon amie, nous ne pouvons pas nous entretenir ici

d'un objet de cette importance: tu allois chez moi! viens-y,

viens, mon Éléonore, et jouissons encore de quelques heures

fortunées.--Cependant...--Quoi cependant? cela vous fait-il quelque

peine de me donner une heureuse nuit?--Grand plaisir, au contraire; mais

je crois que tu ferois mieux de m'enlever sans perdre une

minute.--Jasmin, cours chez le suisse, demande-lui la clef de la petite

porte du jardin, et va nous l'ouvrir. Que personne ne nous voie entrer.

Tu donneras au suisse deux louis pour le secret.--Monsieur, je ne suis

pas si riche.--Tu les lui promettras de ma part.--Oh! bon! pour lui

c'est comme s'il les tenoit!--Jasmin, je t'en promets autant; mais

cours.»

Bientôt la porte dérobée nous fut ouverte, et, sans avoir été vus, nous

arrivâmes à mon appartement. «Que je suis contente! s'écria la comtesse

en prenant possession de ma chambre, que je suis contente! C'est

aujourd'hui que je suis vraiment sa femme. Comme nous serions bien

ici!... mais c'est à la cabane que nous serons mieux... Faublas, il faut

que vous m'enleviez; il le faut absolument. Tiens! que je te raconte les

événemens de la journée. Le capitaine est venu dès le matin me faire une

affreuse scène. Il s'est hâté d'apprendre à M. de Lignolle que j'étois

enceinte, et que Mlle de Brumont ne pouvoit être qu'un homme déguisé. Il

a juré qu'il connoîtroit incessamment et qu'il _mettroit à l'ombre_, je

te rapporte ses propres expressions, qu'il mettroit à l'ombre l'insolent

qui osoit aimer sa belle-soeur (ce n'est pas aimer, qu'il a dit), et qui

eut l'audace de porter la main sur lui.--Qu'a dit à cela ton mari?--Mon

mari! Pourquoi donc l'appeler mon mari? vous savez qu'il ne l'est

pas.--M. de Lignolle?--Il ne paroissoit point du tout content.--Et toi,

qu'as-tu répondu?--J'ai répondu que, s'il se pouvoit que Mlle de Brumont

fût un homme, c'étoit mon heureuse étoile qui l'avoit permis, et que,

s'il m'étoit arrivé jamais un ami qui m'eût fait un enfant, mon prétendu

mari le méritoit bien. Ma tante a crié que j'avois raison; elle a pris

mon parti, ma tante!--Je le crois!--Quand les deux frères ont été

partis, la marquise a beaucoup pleuré: elle vouloit absolument me

remmener dans sa Franche-Comté. Vois combien tu m'es cher! j'ai

constamment rejeté sa proposition. Faublas, j'aime bien mieux que tu

m'enlèves... Cependant le vilain homme étoit allé se poster dans un

café...--Je sais.--J'ai cru qu'il ne falloit point envoyer chez toi, car

je ne veux point que tu te battes avec le capitaine; je lui pardonne ses

insultes; je les oublie; j'oublie le monde entier, pourvu que tu

m'enlèves... J'allois du moins écrire à Mme de Fonrose, quand elle m'a

fait dire...--Je sais.--Vois-tu, c'est une méchante femme aussi, la

baronne! Elle nous a servis tant que notre amour, qui n'étoit pour elle

qu'une intrigue un peu plus gaie qu'une autre, a pu lui fournir quelque

sujet d'amusement; à présent qu'il n'y a plus que des dangers à courir,

elle nous abandonne. Mais que m'importe encore, puisque tu me restes, et

pourvu que tu m'enlèves?... Enfin la nuit est venue. Je me suis hâtée de

souper et de renvoyer ma tante dans son appartement. Mes femmes m'ont

couchée comme de coutume; mais, dès qu'elles ont eu quitté ma chambre,

j'ai vite passé cette petite robe, et par ton petit escalier j'ai gagné

la cour et la porte cochère. La Fleur, comme si je venois de le charger

d'une commission, a demandé qu'on tirât le cordon: je me suis esquivée,

je t'ai rencontré, rien n'empêche que tu ne m'enlèves.--Rien ne

l'empêche! mais tout s'y oppose, au contraire! Il nous faut une voiture,

un travestissement, des armes, une permission de poste, un

passeport.--Ah! mon Dieu! je ne serai point enlevée cette nuit!... Eh

bien, Faublas, écoute: nous allons tous deux rester ici jusqu'à la

pointe du jour; alors tu me cacheras dans quelque grenier de cet hôtel;

tu auras toute la journée pour faire les préparatifs nécessaires, et

nous partirons enfin vers le milieu de la nuit suivante.--Impossible,

mon amie.--Impossible! la raison?--Tu ne considères pas que vouloir

apporter trop de précipitation dans l'exécution d'une entreprise si

difficile, c'est s'exposer à la manquer.--Regardez! moi, je trouve

toujours les moyens! lui ne voit jamais que les obstacles!...--Tu

peux encore, au moins pendant trois mois, cacher et nier ta

grossesse.--L'ingrat ne m'enlèvera point qu'il n'y soit obligé!--Les

circonstances ne sont pas tellement pressantes...--Et pourquoi différer

de trois mois le bonheur que nous pouvons tout à l'heure obtenir?--Toi,

dont le coeur est si bon, mon Éléonore, voudrois-tu, si la nécessité ne

t'en imposoit pas la loi, voudrois-tu d'un bonheur qui feroit le

désespoir de la soeur la plus sensible et du meilleur des pères?--Ah!

malheureuse!... il ne m'enlèvera point! il ne veut pas m'enlever!--Mon

amie, je te jure que ces considérations toutes-puissantes ne

m'arrêteront plus, quand le moment sera venu de te les sacrifier. Je te

jure qu'alors, dussé-je périr moi-même, je n'abandonnerai ni mon enfant,

ni sa mère que j'adore. Mais permets que je quitte le plus tard possible

les objets les plus dignes de partager mon amour avec toi; permets qu'en

les abandonnant pour te suivre, je puisse emporter du moins cette

consolante idée que je n'ai point volontairement causé leur plus grand

chagrin.»

La comtesse, encore obligée de renoncer à son plus doux espoir, versa

des pleurs amers. Sa douleur étoit si vive que je désespérai d'abord de

la calmer. Mais que ne peuvent les caresses d'un amant! Cette nuit,

comme la dernière que l'amour nous avoit donnée, ne dura qu'un instant.

«Déjà le jour va paroître, me dit Mme de Lignolle, et je te demande, à

mon tour, comment je vais faire pour rentrer chez moi.» La question

étoit un peu embarrassante; il fallut rêver quelques minutes pour y

répondre d'une manière satisfaisante. «Mon Éléonore, habillons-nous

vite. Malgré les prudens avis de Mme de Fonrose, je vais te conduire

jusqu'à sa porte. Je me garderai bien d'entrer avec toi. La baronne

croira que tu n'es venue chez elle de si bonne heure qu'afin de lui

parler de moi. Tu te feras en effet une douce violence pour l'entretenir

de ton amant; et, quoi qu'elle puisse te dire, tu lui tiendras fidèle

compagnie jusqu'à ce que ton cabriolet soit arrivé.--Mon cabriolet! qui

me l'amènera?--La Fleur, que j'irai prévenir.--Et si déjà le capitaine

est à son poste?--Dépêchons-nous. Il n'y sera sûrement pas aux premiers

rayons de l'aurore. Au reste, s'il y est, j'ai mon épée. Que veux-tu, ma

charmante amie? il n'y a pas d'autre moyen...--Mais quand et comment te

reverrai-je?...--Éléonore, je ne veux pas qu'ainsi vous vous exposiez

encore la nuit, seule, à pied; je ne le veux pas! Mon amie, n'est-il pas

cent fois plus convenable et moins dangereux que ce soit moi qui vous

aille trouver?... Ne puis-je quelquefois, vers minuit, pénétrer jusqu'à

toi?» Mme de Lignolle m'embrassa. «Oui! répondit-elle avec un cri de

joie, je puis m'arranger de manière... Viens,... non pas la nuit

prochaine, mes mesures pourroient n'être point prises... Tiens! afin de

ne rien donner au hasard, viens vendredi, entre onze heures et minuit.»

Cependant le jour commençoit à poindre. Nous descendîmes sans bruit;

nous sortîmes par la petite porte du jardin. Tout se passa mieux que je

n'osois l'espérer. Je vis la comtesse entrer chez la baronne, et je

courus chez M. de Lignolle éveiller La Fleur, qui dut partir un quart

d'heure après. Je revins chez moi sans avoir fait de fâcheuse rencontre.

A huit heures du matin il m'arriva la lettre que voici:

_Depuis longtemps, Monsieur le chevalier, je cherchois l'occasion de

réparer mes torts envers vous et monsieur le baron. C'est avec

transport que j'ai saisi la première qui s'est présentée: je vous prie

de l'assurer à monsieur votre père. Je crois, au reste, que le roi ne

pouvoit faire pour le régiment de *** une meilleure acquisition que

celle d'un jeune homme tel que vous, puisqu'il est certain que vous

avez la physionomie du monde qui promet le plus._

_J'ai l'honneur d'être, etc._

LE MARQUIS DE B...

Un instant après, M. de Belcour entra dans ma chambre: il tenoit à la

main plusieurs papiers, et je voyois la plus grande joie peinte sur sa

figure.

«Je le reçois à l'instant de Versailles, s'écria-t-il en m'embrassant:

vous avez voulu que ce fût à moi qu'il fût adressé; vous avez voulu que,

le premier, je vous félicitasse de votre bonheur. Je suis infiniment

sensible à cette attention délicate. Oui, c'est cela même, ajouta-t-il

en voyant que je m'approchois pour lire. C'est votre brevet de capitaine

au régiment de *** dragons, maintenant en garnison à Nancy, et ceci,

l'ordre de rejoindre au 1er de mai,... dans quinze jours. Faublas, je

vous ai plus d'une fois reproché l'inexcusable oisiveté qui rendoit vos

talens inutiles, et j'avois résolu de faire enfin moi-même les démarches

nécessaires pour vous procurer le seul état qui vous convînt: je suis

enchanté qu'en me prévenant vous ayez si bien réussi. Votre heureuse

étoile vous accorde d'abord ce que mes plus vives sollicitations

n'auroient sûrement pas obtenu tout de suite: un grade déjà supérieur et

l'espoir d'un avancement certain. Malheureusement j'ai lieu de craindre

que vous ne trouviez dans cette faveur de votre fortune un autre sujet

de joie: voici le projet de notre commun voyage renversé; voici votre

séjour dans la capitale prolongé d'une semaine tout entière. Mais, s'il

est vrai que vous vous en applaudissiez, songez, mon fils, songez du

moins que rien ne pourra vous dispenser d'obéir aux ordres du ministre

et de joindre le régiment sous quinzaine. Alors, de mon côté, je

quitterai Paris, j'irai seul où nous devions aller ensemble...--Quelle

bonté, mon père, et que de reconnoissance!...--Je vous promets de

chercher Sophie avec autant d'ardeur et d'exactitude que vous l'auriez

pu faire.--Et vous la trouverez, mon père, vous la trouverez!--J'ose du

moins l'espérer de cet événement-ci. Je ne doute pas que Faublas ne

s'empresse de justifier la faveur du prince; je ne doute pas qu'il ne

remplisse avec distinction l'honorable place qui lui est confiée. Il

faut croire que, dans sa retraite, M. Duportail recevra la nouvelle de

cet heureux changement, qui en annoncera beaucoup d'autres, et qu'alors

il ne cachera plus sa fille à l'époux devenu digne d'elle.--O mon père!

oh! quel encouragement vous me donnez!--Adélaïde est déjà levée,

Faublas, elle va déjeuner dans mon appartement, j'allois te faire

appeler. Je n'ai pas eu l'indiscrétion de montrer ces papiers à ta

soeur. Il est bien juste que ce soit toi qui lui apprennes cette bonne

nouvelle: viens, mon ami, descendons ensemble.»

Je recevois les félicitations d'Adélaïde, quand mon domestique vint,

d'un air effaré, me dire que quelqu'un me demandoit. «Qui,

Jasmin?--Monsieur, c'est lui.--Qui, lui?--Le grand diable.--Le grand

diable! répéta M. de Belcour en regardant Jasmin. Qu'est-ce que cette

expression?... Faublas, de qui veut-il donc parler?--Mon père,... je...

je vais le recevoir.--Pourquoi ce mystère?... Mon Dieu!... c'est

peut-être le capitaine?...--Non, Faublas, restez. Qu'il entre ici...

Jasmin, priez monsieur le vicomte de vouloir bien passer chez moi.»

Dès que mon domestique nous eut quittés, le baron s'écria: «Voici donc

le moment fatal! O mon ami, souvenez-vous des prières qu'un père vous a

faites et qu'il vous réitère à genoux.» Il venoit, en effet, de s'y

jeter. Je me précipitai vers lui pour le relever; il saisit ma main

droite, la baisa, la porta sur son coeur. «Qu'elle me sauve!

s'écria-t-il encore; qu'elle sauve la moitié de ma vie!» Adélaïde

accourut épouvantée. «Tiens, Faublas, dit M. de Belcour en se relevant,

embrasse ta soeur et ne l'oublie pas.»

Je l'embrassois, lorsque le capitaine entra. «J'en vois deux,

s'écria-t-il avec un affreux sourire; laquelle est Mlle de Brumont?» En

lui montrant ma soeur, je répliquai: «Capitaine, celle-ci ne vous eût

point avant-hier assis sur le balcon de la comtesse.» Cependant Adélaïde

se penchoit à l'oreille du baron pour lui dire à mi-voix: «Qu'il est

laid, ce grand monsieur! il me fait peur!--Laisse-nous, ma fille, lui

répondit-il, va faire un tour dans le jardin.» Avant d'obéir, elle vint

à moi, les yeux pleins de larmes: «Mon frère, monsieur le baron ne vous

a point enfermé: oh! je vous en prie, souvenez-vous qu'il ne vous a

point enfermé.»

Quand ma soeur fut partie, le capitaine, qui n'avoit cessé de me

regarder avec beaucoup d'insolence, reprit: «Voilà donc ce chevalier de

Faublas dont on parle! Comment cela peut-il s'être fait un nom dans les

armes? cela paroît n'avoir que le souffle! Quand c'est quelque chose de

plus qu'une femmelette, ce n'est encore que la moitié d'un

homme!--Capitaine, asseyez-vous donc; vous m'examinerez plus à votre

aise.--Corbleu! tu prends le ton de la raillerie, je crois! Ne me

connois-tu pas? Ignores-tu que le vicomte de Lignolle ne souffrit jamais

le sot persiflage de tes pareils ni leurs airs impertinens? Ignores-tu

qu'il ne souffrit jamais un regard, un geste équivoques; que les plus

fiers ont devant lui perdu leur audace; qu'il a sans peine immolé des

hommes plus fameux que toi, et qui surtout paroissoient plus

redoutables?--Enfin, il a tout dit! Capitaine, est-ce la coutume des

braves comme vous d'essayer d'intimider l'ennemi qu'ils craignent de ne

pouvoir pas vaincre? Je suis bien aise de vous prévenir que cet

excellent moyen pourroit ne pas vous être avec moi d'une grande

ressource.--Corbleu!» s'écria le vicomte outré de colère. Il se fit

pourtant quelque violence, et me prenant la main: «Écoute, dit-il:

puisqu'il étoit possible qu'il se trouvât sous les cieux un jeune

insensé téméraire au point de déshonorer un frère que j'aime, et d'oser

porter la main sur moi, et d'oser m'insulter en face, j'aime mieux que

ce soit toi qu'un autre. Trop souvent, depuis deux ou trois années, on

m'étourdissoit de ton nom. Sache que pour l'adresse et la force je ne

reconnois dans le monde entier qu'un homme comparable à moi; et

celui-là, je pense qu'aucun maître n'ose contester sa supériorité. Je ne

permettrai jamais qu'aucune autre réputation s'élève et balance la

mienne. Je comptois venir quelque jour à Paris tout exprès pour te le

dire...--Remerciez donc le hasard qui, me donnant avec vous des torts

apparens, vous épargne l'infamie d'un duel dont le seul motif eût été

votre féroce amour d'une fausse gloire.--Corbleu! je suis bien impatient

de savoir comment tu feras pour soutenir la hardiesse de tes discours.

Plus je te regarde, et moins je puis me persuader que tu sois digne de

ta renommée.--Allons donc au fait, Capitaine: ce sont les preuves que

vous demandez, n'est-ce pas?--Assurément! Mais dis-moi: voudrois-tu par

hasard pouvoir te vanter d'avoir défié le vicomte de Lignolle?--Pourquoi

m'en vanterois-je? quel honneur m'en pourroit-il revenir? D'ailleurs,

est-ce que j'ai jamais fait métier de défier personne?--C'est que j'ai

juré, je t'en avertis, qu'en toute rencontre ce seroit moi qui

proposerois le combat.--Je n'ai fait, moi, d'autres sermens que de ne le

refuser jamais.--Eh bien! choisis les armes.--Toutes me sont

égales.--L'épée donc! l'épée! j'aime à voir mon ennemi de près.--Je

tâcherai de ne pas trop m'éloigner de vous, Capitaine.--C'est ce que

nous verrons, mon petit monsieur. Le lieu?--M'est assez indifférent. La

Porte-Maillot cependant, si vous voulez.--La Porte-Maillot, soit. Mais,

cette fois, tu n'y trouveras pas le marquis de B...--Peut-être.--Le jour

et l'heure?--Aujourd'hui, et tout de suite.--Voilà, s'écria-t-il en me

frappant sur l'épaule, ce que tu as dit de mieux: partons.--Capitaine,

vous avez votre voiture?--Non. Je vais toujours à pied.--Il faudra

pourtant vous déterminer à prendre une place dans le carrosse du

baron.--Pourquoi cela?--Parce que nous irons chercher un de vos

amis.--Un de mes amis! corbleu!--Oui, de mon côté, j'emmène un

témoin.--Un témoin! où est-il?--Le voilà.--Ton père?--Mon père.--Qu'il

vienne, si bon lui semble; mais qu'il ne compte pas sur ma

pitié.--Monsieur le vicomte, répondit le baron avec beaucoup de

sang-froid, plus je vous écoute et plus je demeure persuadé que c'est

vous qui ne méritez pas la mienne.--Capitaine, l'avez-vous entendu?--Eh

bien? me répondit-il.--Eh bien! m'écriai-je en prenant à mon tour sa

main que je serrai fortement, c'est l'arrêt de ta mort qu'il vient de

prononcer! Partons.--Partons, répéta mon père; et je vois que nous

serons bientôt revenus.»

Nous commençâmes par aller chercher M. de Saint-Léon, collègue du

capitaine, autre officier de marine, aussi traitable, aussi poli que son

ami l'étoit peu. Cet honnête gentilhomme, en comblant mon père d'égards,

en m'accablant de civilités sans nombre, désavouoit assez les

invectives, les bravades et les juremens que M. de Lignolle ne cessoit

de vomir. Plusieurs fois même il hasarda quelques paroles

conciliatrices, mais on sent que toute médiation devenoit désormais

inutile entre le vicomte et moi. Tous deux résolus à périr plutôt que de

reculer, nous arrivâmes à la Porte-Maillot.

Nous venions de mettre pied à terre; déjà mon adversaire avoit la main

sur son épée, déjà la mienne étoit tirée. Tout à coup plusieurs

cavaliers, qui depuis quelques secondes nous suivoient au grand galop,

fondirent sur le capitaine et l'environnèrent en criant: _De la part du

roi!_ L'un d'eux lui dit: «Monsieur le vicomte de Lignolle, le roi et

nosseigneurs les maréchaux de France vous ordonnent de me rendre votre

épée; et je dois, jusqu'à nouvel ordre, vous accompagner partout.» Le

capitaine devient furieux; cependant il n'ose faire aucune résistance.

«On ne te donne pas de gardes, à toi, me cria-t-il en se désarmant, on

compte sur ta sagesse. Tu as au reste des amis très prudens; rends

grâces à leur extrême vigilance, elle te fera vivre quelques jours de

plus, mais seulement quelques jours. Comprends bien ce que je te dis.»

* * * * *

Je revins avec mon père; et, comme nous passions devant la porte de

Rosambert, alors seulement je me rappelai que ce jour même étoit pour

mon heureux ami le jour du lendemain des noces et que je devois déjeuner

avec la nouvelle comtesse. Je quittai le baron; je me fis annoncer chez

monsieur le comte. Il vint me recevoir dans son salon. «Rosambert,

j'accours vous féliciter et je me rends à votre invitation.--Pardon, me

répondit-il, vous ne déjeunerez qu'avec moi. La comtesse est fatiguée,

elle repose.--J'entends. Vous êtes content de votre nuit.--Oui,... oui,

content.--Mon ami, ce rire est forcé, votre gaieté ne me semble pas

naturelle. Qui peut troubler...?--Un méchant tour... qui me vient de

votre marquise... Je le parierois maintenant!--Quoi donc?--Je reçois à

l'instant l'ordre de rejoindre.--De rejoindre! et moi aussi.--Comment?

et vous aussi!--Mon ami, je suis capitaine de dragons.--Capitaine! Ah!

recevez mon compliment. Embrassons-nous. Votre régiment n'en aura pas de

plus jeune, de plus brave et de plus joli. Voilà donc qu'enfin la

marquise se décide à faire quelque chose pour vous! Ne vous l'ai-je pas

dit depuis longtemps, qu'avec du mérite on ne s'avançoit encore que par

les femmes?--Je vous admire. Qui vous dit que c'est Mme de

B...?--J'avoue qu'il seroit plus plaisant que ce fût son mari»,

s'écria-t-il.

Je ne répondis rien. Il m'avoit paru convenable de ne pas communiquer à

M. de Belcour la lettre du marquis: jugez si j'étois tenté de la montrer

à Rosambert!

«D'abord capitaine dans un régiment de cavalerie, continuoit le comte,

ce n'est pas mal débuter! Oh! vous irez loin, c'est Mme de B... qui vous

porte. Cependant, comment se fait-il que la marquise ait eu le courage

de se sacrifier elle-même à votre avancement, le courage de reléguer

Faublas dans une garnison? Votre régiment, où est-il, Chevalier?--A

Nancy.--A Nancy?... Attendez donc,... me tromperois-je? non, non. Ah! je

ne m'étonne plus.--Quoi donc?--Le _quoi donc_ est excellent!--Vous

ignorez peut-être ce que je veux dire?--Je ne m'en doute même pas, en

vérité!--Faublas, voilà de ces mystères maladroits qui nuisent plus

qu'ils ne servent. Comment voulez-vous que je ne sache pas cela?--Et

quoi, cela?--Mais! que Mme de B... possède, tout près de la capitale de

la Lorraine, une fort belle terre qu'il y a longtemps qu'elle n'a

vue.--Ah! ah!--Elle y compte sans doute passer toute la belle saison;

et, tant qu'il vous plaira, vous obtiendrez de votre colonel des petits

congés de vingt-quatre heures. Ainsi la marquise, au comble de ses

voeux, vous aura tout à son aise, et ne craindra plus la concurrence de

personne. Elle a vraiment trouvé le meilleur moyen d'empêcher en même

temps que vous ne puissiez chercher Sophie et secourir Mme de

Lignolle.--M'empêcher de secourir mon Éléonore!--Assurément, car c'est

tout à l'heure que vous avez ordre de rejoindre.--Seulement au 1er de

mai.--Eh bien, dans quinze jours!--A cela je gagne une semaine entière,

puisqu'il est vrai que mon père devoit m'emmener samedi prochain.--Le

grand bénéfice! eh! quel changement une semaine peut-elle

apporter?...--Que sais-je? il arrive tant de choses en moins de

temps!--Faublas, voilà ce qui s'appelle s'étourdir sur sa

situation.--Taisez-vous, mon ami, taisez-vous! ne m'ôtez pas l'illusion

qui me soutient!--Mme de Lignolle, quand vous l'aurez abandonnée huit

jours plus tard, sera-t-elle donc moins malheureuse?--Rosambert!

Rosambert! est-ce quand je touche au fond de l'abîme qu'il faut me le

montrer?--Sera-t-elle moins exposée à la vengeance de ses

ennemis?--Cruel!--Aux brutales fureurs du capitaine?--Il est venu ce

matin. Nous étions sur le point de nous battre, lorsqu'un garde de la

connétablie nous est tout à coup arrivé.--Un garde! pour lui? vous n'en

avez pas, vous?--Non.--Je le crois! cela vous auroit gêné dans vos

courses: il ne vous auroit plus été possible d'aller _incognito_ visiter

la marquise.--La marquise! à vous entendre, Rosambert, on croiroit que

rien dans le monde entier ne se fait que par elle.--Mon ami, c'est que