Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5

Part 11

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de recevoir seulement un coup de fleuret, tu déployois dans ce combat

devenu inégal autant d'habileté que de force, autant de vaillance que de

magnanimité. Alors vraiment je reconnus que Faublas, aussi intrépide

qu'adroit, ne rencontreroit jamais de vainqueur. Alors, surpris de voir

dans un jeune homme de seize ans la réunion d'un talent peu commun et

d'une vertu plus rare, ton heureux père, au comble de la joie, se

rappela qu'il ne s'étoit reposé que sur lui-même du soin de veiller à

ton éducation, et ne put, sans quelque mouvement d'orgueil, contempler

son ouvrage. Alors aussi, poursuivit M. de Belcour en m'embrassant

encore, je me reprochai d'avoir attendu l'événement pour rendre justice

au plus digne des fils; et toi, Faublas, pardonne-moi mes premières

défiances. Va! si c'est un crime de n'avoir pas cru d'avance aux vertus

qui ne m'étoient pas encore prouvées, tu m'en vois puni; va! j'étois

autrefois moins tourmenté de la crainte qu'elles ne te manquassent que

je ne le suis maintenant de la certitude que tu les possèdes au suprême

degré. Oui, mon ami, c'est l'excès de ton courage et de ta générosité

qui cause aujourd'hui mes plus vives alarmes. Permets-moi de te demander

plusieurs grâces.--Des grâces?...--Je te prie de ne point aller à ton

ennemi, je te prie de l'attendre. S'il te vient chercher, eh bien! tu

feras ton devoir. Néanmoins je te supplie de n'accorder le combat qu'à

cette expresse condition que vous pourrez l'un et l'autre amener un

témoin. Je veux voir ta seconde affaire, plus dangereuse que la

première; je veux, par ma présence, t'obliger à revenir vainqueur.

Faublas, gardez-vous d'avoir pour le vicomte de Lignolle les magnanimes

ménagemens dont vous usâtes envers le marquis de B... Peu s'en fallut,

je m'en souviendrai toujours, peu s'en fallut que votre générosité ne me

coûtât mon fils. Avec le vicomte, tu n'en serois pas quitte pour une

meurtrissure; jamais le capitaine n'a porté de coups qui ne fussent

mortels; et, je te le répète, c'est un homme encore plus féroce que

redoutable, un duelliste de profession. Si sa bravoure n'avoit été

d'ailleurs quelquefois utile à l'État, il eût depuis longtemps, pour la

vengeance publique, porté sa tête sur un échafaud. Son existence atteste

le malheureux oubli de la plus sage de nos lois. Songes-y, Faublas;

quand le moment sera venu de le combattre, alors je t'en conjure, songe

à ton père, à ta soeur, à ta Sophie, à Mme de Lignolle s'il le faut.

Alors, pour ta propre sûreté, pour le salut de tous, pour la tardive

satisfaction de cent familles, immole la victime dont le Ciel te demande

le sang. Celui-là, tu le sais bien, doit recevoir la mort qui se fait un

affreux plaisir de la donner; frappe sans pitié, frappe, purge la terre

d'un monstre, et déjà ta jeunesse n'aura pas été tout à fait inutile au

repos des hommes... Mais, s'écria M. de Belcour, il me vient une

réflexion vraiment inquiétante. Depuis trop longtemps des voyages, des

maladies, plusieurs malheurs, t'ont forcé de négliger tout à fait tes

exercices. Il y a sept mois, plus de sept mois, que tu n'as manié de

fleuret. Mon Dieu! si tu avois perdu quelque chose de cette agilité

prodigieuse qu'on admiroit et qui s'entretient surtout par l'habitude;

si tu n'avois plus le coup d'oeil si prompt, les mouvemens si sûrs! Mon

Dieu! si tu n'étois plus que de la seconde force! Essayons ensemble,

essayons tout à l'heure. Tu n'as pas faim? ni moi non plus... Tes

fleurets, où sont-ils? Ah! je t'en prie, donne!... quand ce ne seroit

que pour me tranquilliser. Je t'en prie, mon ami, donne vite... Bon! je

regrette bien de ne pas pouvoir opposer une résistance égale à

l'attaque; mais du moins je me défendrai le moins mal que je pourrai. Je

suis en garde, va... Ce n'est pas cela, mon fils! ce n'est pas cela!

Vous me ménagez! Faublas, je vous ordonne de déployer toutes vos

forces.--Vous le voulez, mon père? allons.»

En deux minutes il para vingt coups, il en reçut trente. «Bien!

s'écria-t-il, parfaitement bien! mieux qu'autrefois! vraiment, je le

crois. Oui! plus de souplesse encore, et de vigueur, et de rapidité!

c'est l'éclair, c'est la foudre! Jamais, poursuivit-il en passant

plusieurs fois la main sur sa poitrine, jamais tu ne m'as donné de coups

si forts, de coups qui m'aient fait tant de mal;... non, tant de

plaisir!... Rends-moi pourtant un autre service: prends tes pistolets,

descends dans le jardin, amuse-toi à tirer quelques oiseaux... Je t'en

supplie!» J'obéissois, il me rappela. «Je ne puis trop me hâter de

t'apprendre une nouvelle qui doit te combler de joie. Samedi, sans autre

délai, nous partirons pour tâcher de trouver Sophie.--Sophie? samedi?

Voilà, comme vous le dites, une nouvelle qui m'enchante!--Va dans le

jardin, mon ami, va.»

J'y descendis, non pour troubler d'heureux oiseaux dans leurs amours,

mais pour rêver aux miennes. Samedi, nous partons! nous allons chercher

et trouver Sophie: quel bonheur!... Mais que dis-je! et que deviendra

Mme de Lignolle? Quitter mon Éléonore! la quitter maintenant! dans cinq

jours! malheureux!

Je me précipitai dans l'appartement de mon père. «N'y comptez pas,

Monsieur le baron! n'y comptez pas! Qui! moi! perfide avec lâcheté, je

sortirois de Paris quand le capitaine vient m'y chercher?

j'abandonnerois la mère de mon enfant, au moment où ses ennemis

s'assemblent autour d'elle? N'y comptez pas, Monsieur le baron! je vous

proteste qu'il n'en sera rien.»

Mon père demeura si stupéfait qu'il ne put me répondre. Et moi, sans

attendre que, revenu de sa première surprise, il s'expliquât, je courus

à ma chambre, où je m'enfermai pour écrire.

_Ma chère Éléonore, ma charmante amie, je suis au désespoir: ce soir,

nous ne nous verrons pas. Mon père sait tout; il faut que ta tante

soit plus instruite que tu ne le crois; ta tante seule peut avoir fait

passer à M. de Belcour l'avis fatal qui nous enlève une nuit fortunée.

Hélas! il est donc vrai que tout le monde se réunit contre deux amans!

Il est donc vrai que tout le monde, en conjurant ta perte, ose

m'attaquer dans la plus chère moitié de moi-même! Sois tranquille,

cependant, sois tranquille, Faublas te reste, Faublas t'adore; ton

amant, quoi qu'il puisse arriver, perdra la vie plutôt que de

t'abandonner._

* * * * *

_Ma belle maman,_

_Vous aurois-je offensée par quelque nouvelle étourderie? Il y a

dix-huit mortels jours que je suis privé du bonheur de vous voir. Ah!

pardonnez-moi, si je suis coupable; et, si je ne le suis pas, daignez

reconnoître vos torts et les réparer: donnez-moi pour demain l'heure

du rendez-vous. Ma belle maman, vous m'avez promis conseil, amitié,

secours, protection: c'est tout cela que je réclame. Mon père veut

m'emmener avec lui, dans cinq jours, pour aller chercher Sophie; et je

dois aujourd'hui craindre plus que la mort ce départ qui faisoit, il

n'y a pas longtemps, l'objet de mon plus cher désir. Vous, ma belle

maman, qui savez remédier à tout, ne pourriez-vous pas remédier à

cela? Je vous supplie de ne pas m'abandonner à moi-même dans une

conjoncture aussi difficile. Je vous supplie de ne me point refuser

pour demain vos avis, par lesquels je vous promets de me conduire._

_Je suis, avec la reconnoissance la plus vive, avec l'amitié la plus

tendre, avec le plus profond respect, etc._

«Tiens, Jasmin, va vite chez La Fleur et chez Mme de Montdésir. Prends

l'habit bourgeois, prends les précautions ordinaires et regarde bien si,

dans tes courses, tu n'es suivi de personne.--Monsieur, me dit-il à son

retour, Mme de Montdésir...--Mme de Montdésir! Mme de Montdésir! La

Fleur, d'abord.--Vous voulez donc que je commence par la fin?...

Monsieur, je n'apporte pas de réponse de La Fleur. Je venois de lui

remettre votre billet quand il m'a dit: «Jasmin, aimes-tu les coups de

bâton?--Non-da, lui ai-je répondu.--Eh bien! mon bon ami, a-t-il

répliqué, vois-tu dans le café qui est en face de l'hôtel cet officier

grand comme un monde?--Il n'a pas l'oeil bon! ai-je encore répondu.--Eh

bien, mon bon ami, a-t-il encore répliqué, je crois qu'il vient de

t'apercevoir de cet oeil-là. Sauve-toi vite, si tu ne veux compromettre

ma maîtresse et ton dos.» Alors, Monsieur, je n'ai plus rien répondu;

mais, sans me le faire répéter deux fois, j'ai pris mes jambes à mon

cou, et me voilà.--De sorte que, grâce à ta bravoure, je n'ai pas de

nouvelles de Mme de Lignolle?--Monsieur, je ne vous en aurois pas

apporté davantage, quand je me serois fait échiner par ce grand

diable.--Il faudra pourtant bien que tu y retournes.--Oui, ce soir; le

géant n'y sera peut-être plus.--Enfin, Mme de Montdésir?--Elle m'a

recommandé de vous assurer qu'elle s'ennuyoit bien de n'avoir plus

l'honneur de votre visite; qu'au reste, elle alloit envoyer tout de

suite votre billet, qu'on attendoit depuis plusieurs jours, et que,

demain matin, vous auriez la réponse.»

Elle vint en effet de bonne heure, la réponse: ce n'étoit pas Mme de

Montdésir qui l'avoit écrite.

_Oui, j'empêcherai ce départ; mais n'avois-je pas raison de dire que

votre Sophie vous étoit moins chère? Quoi qu'il en soit, puisque enfin

vous en témoignez le désir, nous pourrons, ce soir, à sept heures,

nous rencontrer où vous savez bien._

J'appelai mon domestique: «Allons, Jasmin, du coeur. Hier au soir, si tu

n'en avois pas manqué, tu aurois pu rejoindre La Fleur; va donc ce

matin, va voir si le capitaine est toujours à son poste.»

Il y étoit déjà. Mon bon Jasmin, qui, piqué de mes reproches, venoit de

s'aventurer un peu plus que la veille, n'avoit encore échappé que par

une prompte fuite au géant persécuteur. Je reconnus alors que, si mon

domestique n'étoit puissamment encouragé, ma commission ne s'achèveroit

pas. Je fis donc honnêtement dîner l'infatigable courrier, qui, muni

d'un nouveau courage, partit résolument pour son nouveau message plus

malheureux que tous les autres. Mon pauvre Jasmin revint éclopé: «Cette

fois, Monsieur, j'ai pénétré jusque dans la cour; mais le grand diable

m'est tout de suite tombé sur les épaules. Il a crié: «Que demandes-tu?»

J'ai répondu: «Ce n'est pas vous, Monsieur.» Il a crié: «On n'entre pas!

que demandes-tu?» J'ai répondu de toutes mes forces: «Pourquoi donc

m'empêcheriez-vous d'entrer? Est-ce que vous êtes le suisse?» Il a

crié;... non, il n'a pas crié. Il s'est contenté, pour le moment, de me

détacher un coup de poing qui m'a fait voir trente-six mille chandelles

au ciel. Et c'est moi qui alors ai crié, et j'ai bien fait: car, si La

Fleur et tous ses camarades n'étoient venus m'arracher des mains du

brutal et me mettre à la porte, je crois que je ne serois jamais sorti

de la cour.

--Quelle fureur et quelle insolence!--Monsieur, interrompit Jasmin, je

ne me suis pas gêné pour lui annoncer que mon maître ne seroit pas du

tout content du traitement...--Qu'a-t-il répondu?--Monsieur, c'étoit moi

qui répondois; lui, ne faisoit jamais que crier... Il a donc crié en

redoublant ses coups: «Ton maître! Son nom, à ton maître? son nom?»--Tu

le lui as caché?--Oui, Monsieur. Oh! quand il auroit dû m'achever sur la

place!--Eh bien! je vais de ce pas le lui aller dire, moi!--Bon! s'écria

Jasmin, qui me vit prendre mon épée, et flanquez-moi ça de côté comme ce

petit M. de B..., qui faisoit le méchant.»

Je me précipitai sur l'escalier; mais heureusement M. de Belcour se

trouva sur mon passage et m'arrêta: «Faublas, où courez-vous donc avec

cette épée?--Comment! il ose arrêter mon domestique et le

frapper!--Ainsi, vous, mon fils, répondit-il avec beaucoup de

sang-froid, vous êtes plus pressé de venger votre domestique que vous ne

l'étiez de venger votre maîtresse! Ainsi, pour repousser un outrage qui

ne regarde que lui seul, l'amant de Mme de Lignolle va se hâter de se

découvrir et de la perdre!»

Des représentations aussi justes me calmèrent tout d'un coup. J'appelai

Jasmin pour qu'il vînt reprendre mon épée; le baron, qui vit que je me

disposois à m'en aller, me dit: «Non, remontez chez vous, j'y vais

aussi, j'ai à vous parler... Mon ami, nous avons tous deux besoin de

distraction; nous ne pouvons nous en procurer une plus douce que celle

de la compagnie de votre soeur. Je viens d'envoyer chercher Adélaïde; je

compte la garder ici jusqu'à vendredi soir.--Pourquoi pas plus

longtemps?--Nous partons samedi.»

En me faisant cette réponse, M. de Belcour m'observoit. Comme l'heure

s'approchoit où j'allois savoir ce que Mme de B... comptoit faire pour

empêcher mon départ, je pris le parti d'éviter l'explication que

le baron cherchoit. Ainsi, je me contentai de répliquer:

«Samedi...--Oui!... samedi...--Adieu, mon père.--Restez donc; votre

soeur arrive dans un quart d'heure.--Mon père, il faut que je

sorte!--Mon fils, je ne veux pas que vous sortiez.--Mon père, il le faut

absolument!--Je ne veux pas que vous sortiez, vous dis-je; c'est un

parti pris.--Je vous assure que l'affaire la plus indispensable...--Mon

fils, voulez-vous me désobéir?--Mon père, si je ne puis faire

autrement!--Je vous entends, Monsieur, j'emploierai donc la force.» A

ces mots, il sortit de ma chambre, où il m'enferma.

«Vous emploierez la force, et moi l'adresse.» J'ouvris ma fenêtre; il

n'y avoit qu'un étage; je sautai. La secousse fut violente; cependant je

traversai la cour avec la rapidité d'un oiseau; et, toujours courant,

j'arrivai bientôt chez Mme de Fonrose.

«Malheureux! dit-elle, que venez-vous faire ici? Ce matin,

familièrement, le capitaine m'a rendu son épouvantable visite. Il m'a

demandé, du ton poli que vous lui connoissez, ce que c'étoit qu'une

certaine demoiselle de Brumont, dont les assiduités chez Mme de Lignolle

donnoient lieu dans le monde à beaucoup de plaisanteries. Ce n'a pas été

sans peine que je suis parvenue à faire comprendre à cet effroyable

beau-frère que la conduite de sa jeune soeur ne me regardoit pas; que je

ne lui devois, à lui monsieur le capitaine, aucun compte de mes actions,

et qu'il m'obligeroit sensiblement de vouloir bien ne jamais remettre le

pied chez moi.--Et mon Éléonore, l'avez-vous vue?--Au contraire, j'ai

tout à l'heure envoyé chez elle pour lui recommander d'être fort

circonspecte, et de se garder surtout de venir ici. J'allois avec bien

du regret vous faire donner le même avertissement. Et tenez, dans ce

moment-ci, je ne vous retiens pas: car je vous avoue que je redoute fort

quelque nouvelle avanie du flibustier qui nous est si mal à propos

venu... Chevalier, vous ne rentrez pas maintenant à l'hôtel?--Non.

Pourquoi?--Je vous aurois prié de dire... Un instant! restez encore un

instant.»

Elle sonna un domestique, auquel elle donna des ordres secrets. Je fis

alors peu d'attention à cette fatale circonstance, que depuis je me suis

souvent rappelée.

«Je voulois, reprit-elle, vous prier... Mais vous ferez cette commission

tout aussi bien ce soir! vous prier de dire à monsieur le baron mille

choses obligeantes de ma part: car enfin, quoique nous soyons

brouillés...--Tout à fait?--Pour la vie. C'est pourtant votre perfide

Mme de B... qui cause aujourd'hui tous nos chagrins!--Vous imaginez que

la marquise auroit été capable d'écrire cette lettre à mon père?--Et

encore celle au vicomte de Lignolle.--Impossible! je ne puis...--Comme

il vous plaira, Monsieur, répondit-elle fort sèchement. Quant à moi,

souffrez que je n'en doute pas, et que je me conduise en

conséquence.--Adieu, Madame la baronne.--Sans adieu, Monsieur le

chevalier.»

La situation critique où nous nous trouvions tous me causoit-elle de

fausses terreurs? Comme j'allois de l'hôtel Fonrose à la petite maison,

rue du Bac, il me sembla que j'étois suivi.

Le vicomte ne se fit pas longtemps attendre: «Belle maman, vous avez mis

le frac de Saint-Cloud? je le reconnois toujours...--Avec quelque

plaisir, interrompit-elle avec transport.--Il ne cesse de me

rappeler...--Ce dont il ne faut pas nous souvenir.--Ah! ce que je

n'oublierai de ma vie! Pourquoi donc, pendant plus de quinze jours,

m'avez-vous cruellement privé...?--J'attendois qu'enfin vous

m'écrivissiez; je ne veux pas tout à fait devenir importune.--Importune!

pouvez-vous jamais...?--Que sais-je, moi? je vous vois si préoccupé de

la comtesse! Mme de Lignolle a tant d'esprit! tant de charmes!...--Il

est vrai.--Vous devez trouver bien insipide la société de toutes les

autres femmes?--Je trouve mille délices dans la société de la plus

aimable de toutes!--Oui, la plus aimable après Sophie, après la

comtesse. Chevalier, croyez-moi, laissons, laissons les complimens...

Contez-moi plutôt vos chagrins.»

La marquise ne cessa de m'écouter avec la plus grande attention, mais

souvent d'un air triste et quelquefois d'un air troublé. Je ne pus

néanmoins, en finissant la longue histoire de mes embarras et de mes

inquiétudes, je ne pus m'empêcher de lui dire: «Ce qui me désespère

encore, c'est qu'on ose vous accuser d'avoir écrit ces deux cruelles

lettres.--On ose! Et qui? M. de Rosambert? Mme de Fonrose? mes deux plus

mortels ennemis!--Ils seroient vos amis que je ne les croirois pas!...

Ma belle maman, comment empêcherez-vous mon départ?--Je ne puis,

répondit-elle d'un ton préoccupé, je ne puis me lasser de le répéter: il

faut que Sophie vous soit moins chère!--Moins chère? je vous assure que

non; mais mon séjour à Paris devient indispensable: l'honneur me

l'ordonne autant que l'amour.--Autant que l'amour de Mme de Lignolle!

oui.--Ma belle maman, comment empêcherez-vous mon départ?--Faublas, il

doit vous arriver de Versailles un paquet dont le contenu vous fera

plaisir, j'espère, et qui changera probablement les dispositions de M.

de Belcour. Si pourtant votre père s'obstinoit toujours à vous emmener,

mandez-le-moi tout de suite.--Ce paquet, c'est...?--Demain matin, vous

le recevrez: je vous laisse jusqu'à demain matin votre curieuse

impatience.--Et vous ne m'assurez pas que ce premier moyen dont vous

voulez bien me secourir doive être infaillible? Plaît-il, maman?... Vous

ne m'entendez plus? vous pensez à toute autre chose.--Oui,

s'écria-t-elle en sortant de sa profonde rêverie, il faut que vous

aimiez beaucoup la comtesse!--Ah! beaucoup.--Davantage que vous ne

m'aimez,... que vous ne m'aimiez, je veux dire.--Mais... je ne sais,...

je ne puis...--Allons, davantage! vos incertitudes, votre embarras, me

l'assurent. Davantage! répéta-t-elle tristement.--Il est vrai que mon

Éléonore s'est acquis à ma tendresse des droits qu'aucune autre... Mais

je vous afflige, ma belle maman.--Point du tout... Pourquoi?... pourquoi

m'affligerois-je de ce que vous préférez votre maîtresse à votre amie?

Achevez donc. Comment s'est-elle _acquis à votre tendresse des droits

qu'aucune autre_...--Elle est enceinte.--Cruel jeune homme!

s'écria-t-elle avec infiniment de vivacité, est-ce ma faute si...?»

Mme de B... n'acheva point. Elle m'empêcha de tomber à ses genoux, et,

de peur d'entendre ma réponse, elle posa sur ma bouche sa main, que du

moins je baisai. Enfin, la marquise, dont je voyois les regards

s'attendrir et le teint s'animer, la marquise se leva pour s'en

aller.--«Vous voulez déjà me quitter?--J'y suis forcée, répondit-elle en

se dérobant à mes caresses, j'y suis forcée!... Mes momens sont comptés,

j'ai tous ces jours-ci beaucoup d'affaires. Adieu, Chevalier.--Puisque

vous me défendez de vous retenir, adieu, ma belle maman.»

Quand elle fut au bas de l'escalier: «Voyez, dit-elle les larmes aux

yeux, l'ingrat ne me demande seulement pas quel jour il me viendra

remercier!--Ah! pardon! j'étois occupé...--De toute autre chose, sans

doute?--De toute autre chose, oui! mais de vous pourtant. Quel jour, ma

belle maman? quel jour?--Nous sommes à mardi!... eh bien... vendredi,...

oui, je pourrai vendredi vous donner un instant.--Toujours à la même

heure?--Peut-être un peu plus tard. A la nuit fermée. Ce sera plus

prudent.»

Je ne sortis de la maison qu'un quart d'heure après le vicomte, et

pourtant je crus encore reconnoître, non loin de moi, l'incommode argus

qui m'avoit déjà donné quelques inquiétudes. Ce qui confirma tous mes

soupçons, c'est que l'espion, maladroit ou craintif, se hâta de changer

de route dès qu'il vit que je me retournois sur lui. Je rentrai chez

moi, bien persuadé que le capitaine ne tarderoit à venir m'y faire sa

visite.

«Est-il possible, me dit le baron, que vous ayez risqué de vous casser

une jambe?...--Mon père, j'aurois risqué ma vie! Monsieur le baron,

pourquoi me poussez-vous à des extrémités qui peuvent devenir funestes?

Monsieur le baron, vous devez le savoir, la mort est pour moi, dans ce

moment-ci, préférable à l'esclavage. Au reste, avant de me remettre en

votre pouvoir, je viens vous déclarer positivement qu'attenter à ma

liberté c'est attenter à mes jours. Quoi! mille dangers environnent une

enfant malheureuse et foible, la femme la plus digne de toutes mes

affections; et vous, le plus cruel de ses ennemis, vous prétendez lui

enlever sa seule consolation, son unique appui! vous prétendez, en me

réduisant à la plus entière immobilité, la livrer sans défense à ses

persécuteurs, et m'obliger, moi, de les voir, sans obstacle, préparer sa

perte! Monsieur le baron, si c'est encore votre dessein, s'il vous reste

quelque moyen de m'enfermer dans ma chambre et de m'obliger d'y vivre,

je vous annonce du moins que le capitaine viendra bientôt m'y chercher.

Je vous annonce qu'alors, et je le jure par ma soeur, par vous, par

Sophie, par tout ce que j'ai dans le monde de plus cher et de plus

sacré, je jure que nulle considération ne pourra plus me déterminer à

défendre contre le vicomte une vie que votre tyrannie aura désormais

rendue inutile à Mme de Lignolle et odieuse à son amant! Maintenant,

décidez de mon sort, il est dans vos mains.

--Il le feroit comme il le dit, s'écria ma soeur; quand il est question

de quelque femme, il ne nous connoît plus. Cependant, il ne peut

commettre de plus grande faute que celle de se laisser tuer. Ne

l'enfermez donc pas, mon père! ah! je vous en prie, ne l'enfermez pas!»

Tandis qu'Adélaïde lui parloit ainsi, le baron n'arrêtoit que sur moi

ses regards douloureux. Hélas! et je vis les yeux de mon père se remplir

de larmes. Ma soeur baisoit déjà les mains de M. de Belcour, aux genoux

duquel je vins me précipiter. «Mon père! ah! mon père! plaignez votre

fils. A cause de ses malheurs, pardonnez-lui ce qu'il vient de vous dire

et le ton dont il vous l'a dit, prenez pitié du plus impétueux des

hommes, du plus infortuné des amans. Songez surtout, songez que, s'il

n'étoit pas au désespoir, Faublas ne résisteroit jamais à votre autorité

si chère, à vos ordres toujours sacrés.»

M. de Belcour se cacha le visage dans ses mains et médita longtemps sa

réponse. «Mon fils, dit-il enfin, promettez de n'aller ni chez la

comtesse...--Impossible, mon père.--Ni chez la baronne, ni chez le

capitaine.--A la bonne heure: ni chez la baronne, ni chez le capitaine,

je vous en donne ma parole, et que je ne porte jamais votre nom si j'y

manque! Ni chez la baronne, ni chez le capitaine, c'est tout ce que je

peux promettre.» Mon père ne me répondit rien; mais, à compter de ce

moment, je recouvrai ma liberté tout entière.

Aussitôt après souper, je montai dans ma chambre, et j'appelai Jasmin:

«Donne-moi ton chapeau rond, mon manteau, mon épée.--Bien! Monsieur: je

vois que, malgré l'avis de monsieur le baron, vous êtes de mon avis, à

moi. Vous croyez qu'il faut, le plus tôt possible, me débarrasser de ce

grand diable qui donne des coups de poing si lourds. Et vous avez

raison! Et monsieur votre père diroit comme moi, si comme moi il avoit

reçu...--Taisez-vous, Jasmin... Je ne vais pas chez le capitaine, mon

ami.--Monsieur, sans trop de curiosité?...--Je veux moi-même essayer

d'aller parler à La Fleur. Ne te couche pas, attends-moi.--Comment,

Monsieur, vous ne m'emmenez pas?--Bon! tu es un poltron! Écoute: je puis