Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5

Part 10

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Ce n'est pas un âne, c'est le docteur.

ROSAMBERT, _en saluant le capitaine_.

C'est le docteur,... Monsieur le censeur. La preuve que ma potion

n'étoit pas trop forte, c'est qu'elle n'a rien fait.

LE CAPITAINE.

Corbleu! une décoction de mouches cantharides! l'aphrodisiaque le plus

puissant! et à une dose... Si j'en prenois la vingt-cinquième partie, je

serois pendant vingt-cinq nuits comme un enragé. Il y avoit de quoi

mettre en fureur tout mon équipage.

MADAME D'ARMINCOUR, _en pleurant_.

Cela pourtant n'a rien fait.

LE CAPITAINE.

Rien fait!... Corbleu! mon pauvre frère, il faut que tu aies de la glace

dans le coeur, dans les entrailles et partout. Corbleu[6]! de quel limon

notre chère mère t'a-t-elle donc pétri? Ce n'est pas le même sang qui

coule dans nos veines, au moins! ce n'est pas le même sang. Il est vrai

que je suis le cadet, et de plus d'une année, sans compliment; mais de

tout temps, il faut en convenir...

[6] On met toujours _corbleu_, parce qu'on ne peut pas rapporter ici

tous les autres juremens plus énergiques dont le capitaine usoit

familièrement.

M. DE LIGNOLLE, _en se frottant les mains_.

C'est pourtant mon génie qui est cause de cela!

LE CAPITAINE.

Corbleu! quel chien de génie! Je suis fort aise que tu l'aies pris pour

toi tout entier: car, à ce compte-là, tu en as eu dès ta première

jeunesse, du génie. De tout temps, c'est ce que je voulois dire tout à

l'heure, de tout temps, mon cher frère aîné s'est montré du côté du beau

sexe un fort petit monsieur.

MADAME D'ARMINCOUR, _au capitaine, toujours en pleurant, mais avec

colère_.

Puisque vous saviez cela, pourquoi donc avez-vous souffert qu'il prît

une femme?

LE CAPITAINE.

Eh! pourquoi l'aurois-je empêché de faire un mariage avantageux?

MADAME D'ARMINCOUR, _en fureur_.

L'affreux calcul!... (_Au comte de Lignolle._) Maudit bel esprit! je

voudrois maintenant que ta femme te fît cocu autant de fois qu'elle a de

cheveux sur la tête.

LE CAPITAINE.

Vraiment! on dit que l'idée lui en prit; mais je la lui ferai bien

passer, moi. Je suis revenu dans ce pays-ci tout exprès.

MADAME D'ARMINCOUR, _au capitaine_.

Et toi, Monsieur le fier-à-bras, je voudrois que quelqu'un (_en jetant

un regard sur Mlle de Brumont_) de ma connoissance te donnât autant de

coups d'épée que ma nièce a de cent mille livres de rente.

LE CAPITAINE, _du ton de la menace et en ricanant_.

Ce quelqu'un de votre connoissance, dites-moi son nom, bonne femme!

MADAME D'ARMINCOUR.

Bonne femme!... son nom!... son nom!... Va, va, tu ne le sauras

peut-être que trop tôt.

LE CAPITAINE.

Corbleu! nous verrons... Au reste, mon frère, tenez-vous sur vos

gardes... Lisez cet article d'une lettre que j'ai trouvée en rentrant

dans le port de Brest: _Tu m'avois dit que ton frère ne pourroit jamais

consommer son mariage..._ Je ne me souviens pas d'avoir dit cela; mais

c'est égal, continuons: _Comment se fait-il donc que ta belle-soeur soit

enceinte?_ L'est-elle?

ROSAMBERT.

Elle ne l'est pas.

LE CAPITAINE.

A la bonne heure, corbleu!... (_A son frère._) Cette lettre est signée

_Saint-Léon_, un de mes amis, tu sais bien... Bouillant de colère, je

prends la poste, j'arrive, je descends chez Saint-Léon. Saint-Léon dit

ne m'avoir point écrit; je lui montre ce papier, il me prouve que ce

n'est pas son écriture, qu'on a seulement voulu l'imiter.

LA BARONNE, _bas à Mlle de Brumont_.

Je crains bien que ce ne soit une perfidie de votre marquise... (_Au

capitaine._) Voyons cette lettre... (_En la lui rendant._) Si vous êtes

un homme raisonnable, je vous demande quelle foi méritent les

inculpations d'un faussaire?

LE CAPITAINE.

Bon! bon! je veux bien croire que cela ne soit pas tout à fait vrai;

mais la fumée ne va pas sans feu... Je compte m'établir ici pendant

quelques jours, et que je voie un gringalet s'approcher d'elle! Je

consens qu'un million de tonnerres m'écrase, si je ne lui mets dans sa

poche les deux oreilles du _mirlifleur_.

MADEMOISELLE DE BRUMONT.

Monsieur le capitaine, votre nom est venu jusqu'à moi. Vous l'avez rendu

malheureusement trop célèbre. Tigre toujours altéré, quand vous ne

pouvez assouvir sur l'Anglois la soif qui vous dévore, vous buvez le

sang de vos frères. La France, on le sait bien, n'a pas de plus fameux

duelliste que vous. Croyez pourtant qu'il reste encore dans le royaume

quelques braves jeunes gens qui, pour ne pas faire, comme vous, métier

de massacrer sans cesse, n'en seroient pas moins très capables de vous

combattre, et peut-être de vous punir. Si j'étois à la place de la

comtesse, je voudrois du moins l'essayer. Dès ce soir, déterminée par

vos menaces, je prendrois un amant... que j'avouerois; je me plairois à

choisir parmi ces jeunes gens le plus foible peut-être...

ROSAMBERT, _avec enthousiasme_.

Non! le plus jeune, mais le plus redoutable; un joli garçon, d'une

adresse extrême, d'une étonnante force, d'une intrépidité rare; et moi

qui vous parle, Madame la comtesse, je consentirois à perdre la vie si

celui-là, tout au contraire, ne vous rapportoit pas les oreilles du

capitaine, quand vous les lui auriez demandées.

LA BARONNE, _avec promptitude_.

Oui; mais vous ne les lui demanderiez point, n'est-il pas vrai,

Comtesse? vous ne les lui demanderiez point; vous ne vous vengeriez des

menaces d'un spadassin que par le mépris qu'elles méritent.

LE CAPITAINE.

Je me soucie bien que des péronnelles me méprisent! En attendant, je

vais toujours m'établir ici...

LA COMTESSE.

Dans cet hôtel? il n'en sera rien.

LE CAPITAINE.

Comment! mon frère, je ne logerai pas chez toi?

LA COMTESSE.

Assurément non: car je ne le souffrirai pas.

LE CAPITAINE, _au comte_.

Tu ne me réponds pas? tu ne la fais pas taire? ah! tu te laisses mener

par une femme! Corbleu! je voudrois être à ta place seulement pendant

vingt-quatre heures, le mari d'une pie-grièche, je lui ferois voir du

pays, moi! (_A la comtesse._) Là! là! ne vous fâchez pas! on ne restera

pas ici malgré vous, mais on se logera dans la même rue,... et comptez

que je vous surveillerai, Princesse! comptez que ce ne sera pas ma

faute, si vous réussissez à devenir une petite catin.

* * * * *

A ce dernier outrage du capitaine, la comtesse devint furieuse, et, pour

toute réponse, elle lui jeta à la tête un flambeau qui se trouva sous sa

main. Je vis l'instant où le brutal alloit rendre coup pour coup. De la

main gauche j'arrêtai son bras déjà levé, et, de la droite prenant le

géant au collet, je le repoussai si vigoureusement que je l'envoyai

chercher à reculons, jusqu'au bout de l'appartement, un appui contre la

croisée, qu'il brisa. Si le balcon n'eût retenu le capitaine, il

descendoit par la fenêtre. «Bien! ma chère Brumont, bien! crioit Mme

d'Armincour: il faut le tuer; tuons-le, ce grand coquin, qui me fait

mourir de peur, qui insulte mon enfant et qui veut la battre!» Je

n'avois pas besoin des encouragemens de la marquise; j'étois si

transporté de colère qu'ayant aperçu sur un fauteuil l'épée de M. de

Lignolle, qu'il y avoit laissée la veille en se déshabillant chez sa

femme, je m'élançai pour la saisir. Rosambert, qui seul conservoit

quelque sang-froid dans une scène aussi scandaleuse, courut à moi.

«Malheureux! me dit-il, si vous la tirez, vous allez vous trahir.»

Cependant le capitaine, assis sur les débris de la fenêtre, me regardoit

d'un air étonné, se contemploit lui-même avec surprise, rioit d'un gros

rire et disoit: «C'est pourtant bien cette morveuse qui, du premier

coup, m'a campé là! A-t-elle des bras de fer? ou ne suis-je plus qu'un

homme de paille? Corbleu! ce que c'est que d'être pris au dépourvu! un

enfant vous battroit!... Mais cette épée qu'elle vouloit tirer contre

moi! qu'est-ce que j'aurois donc pris pour me défendre, Mademoiselle?

une épingle noire? (_Enfin il crut devoir se relever._) Adieu, les

charmantes dames; adieu, mon pauvre frère; adieu, mon aimable petite

soeur. Je me souviendrai de la bonne réception que vous m'avez faite.

Corbleu! je ne m'en vais pas loin, et j'aurai l'oeil sur votre conduite.

Laissez-moi faire.» Il sortit.

«Monsieur, c'est vous que j'admire, dit alors Mme de Lignolle à son

mari. Votre tranquillité me fait plaisir! Vous m'auriez donc laissé tuer

sans changer seulement de place?» Il lui répondit d'un air préoccupé:

«Oui, oui... Plaît-il?... Ah! je vous demande pardon: mon corps étoit

là, mon esprit ailleurs... Je médite le plan d'un nouveau poème: il aura

huit vers, celui-là;... j'irai peut-être jusqu'à la douzaine;... et,

puisque le docteur assure que l'équilibre ne se rétablira pas, je veux

justifier les éloges qu'il donne à mon... génie, comme il dit; je veux

que cet ouvrage soit un... petit chef-d'oeuvre, comme il appelle les

autres! et je vous quitte pour travailler sans relâche à cela.»

Quand il fut parti, nous perdîmes quelques minutes à nous regarder tous

en silence. Chacun de nous, peut-être étonné du présent et inquiet de

l'avenir, prenoit tout bas conseil des circonstances. Mme de Fonrose la

première ouvrit la bouche pour nous recommander beaucoup de prudence; la

marquise s'écria qu'il falloit que le chevalier ne revît jamais sa

nièce: sa nièce protesta qu'il valoit mieux mourir que de renoncer à

moi; moi, par un regard plein d'amour, j'assurai mon Éléonore de ma

constance inébranlable, et je jurai que son grossier beau-frère me

feroit bientôt raison des insolens discours qu'il s'étoit permis de lui

tenir, et des inquiétudes qu'il osoit nous donner. «Voilà, dit enfin

Rosambert, une très mauvaise résolution. Vous devez, mon ami, pour

l'intérêt commun, dissimuler votre ressentiment contre le vicomte; vous

n'avez rien à faire que d'attendre les événemens: madame, quand elle ne

pourra plus cacher son état, en fera la confidence à son mari. Il faudra

bien que celui-ci, comme tant d'autres, prenne doucement la chose et

avoue l'enfant. Le capitaine pourra crier, j'en conviens; mais c'est

alors, Faublas, que vous vous montrerez. Vous irez dire deux mots à ce

marin qui ne sait pas vivre; et je vous connois! tout sera fini.»

Tout le monde ayant reconnu que le conseil de Rosambert étoit infiniment

sage, Mme d'Armincour, en sanglotant, me remercia de ce que j'avois

défendu sa nièce, me supplia de vouloir bien la défendre toujours, et

m'ordonna de m'en aller pour ne plus revenir. «Pauvres enfans!

ajouta-t-elle en nous voyant aussi pleurer, votre peine me fend le

coeur; mais il faut, il le faut... Ah! Monsieur de Rosambert, pourquoi

celui-là n'est-il pas son mari!...--Viens ce soir, murmuroit tout bas

mon Éléonore, à minuit... Nous avons mille choses à nous dire...

Viens.--Oui, ma charmante amie, oui.--De bonne heure, parce que la

marquise doit aller aux fiançailles d'une parente, et ne reviendra pas

souper.»

Malgré sa tante, elle s'étoit jetée dans mes bras, elle me tenoit

pressée sur son sein, elle me faisoit mille caresses, et même elle

baisoit avec transport mes plumes, mon fichu, ma ceinture et ma robe,

comme si elle eût pris congé de mes habits, comme si elle eût deviné

qu'elle ne devoit plus voir Mlle de Brumont.

* * * * *

On ne parvint que difficilement à nous séparer. «Ah! Madame la baronne,

restez du moins quelque temps avec elle, et tâchez de la consoler.--Je

le veux bien, répondit-elle: M. de Rosambert a sa voiture, qu'il vous

ramène. Dans une heure, je vous rejoins chez le baron.

--En voilà une qu'il faut plaindre, me dit le comte, car elle paroît

avoir pour vous un attachement véritable.--Rosambert, croyez-vous que je

ne l'aime pas?--La bonne question! Je sais bien que vous les aimez

toutes.--Oh! celle-là, c'est de tout mon coeur; je la préfère...--A

Sophie?--A Sophie!... non,... non pas à Sophie.--A Mme de B...?--Oui,

mon ami.--Tant mieux! s'écria-t-il... Tant mieux pour moi: cela me

venge. Mais tant pis pour cette aimable enfant: car voilà certainement

d'où vient la haine que la marquise lui porte.--La haine?--Assurément;

pensez-vous que ce puisse être une autre que Mme de B... qui ait écrit

cette lettre pseudonyme au vicomte?--Ah! Rosambert, pouvez-vous la

soupçonner d'une...--Mon ami, vous ne vous défiez pas assez de cette

femme-là.--Mon ami, vous vous en défiez trop... Au reste, je vous le

demande en grâce, parlons d'autre chose.--Volontiers! aussi bien je veux

vous apprendre une nouvelle qui va vous réjouir et vous étonner: je me

marie demain.--Et vous voulez que cette nouvelle-là m'étonne? Votre

convalescence est affermie: il est clair que vous allez vous marier tous

les jours.--Ne croyez pas que je badine. C'est très sérieusement que je

me marie.--Très sérieusement!--Oui, sérieusement; au pied des

autels.--Il n'est pas possible. On n'en a pas entendu parler.--Il y a

cependant plus de quinze jours qu'il en est question. On m'a fait donner

ma parole d'honneur de n'en rien dire à qui que ce soit, sans

distinction: les grands parens, qui craignoient l'opposition de tout le

reste de la nombreuse famille, ont exigé le plus profond secret; ils ont

même acheté la dispense des bans. Ma mère aussi me recommandoit le

silence; elle trembloit que ce mariage avantageux ne vînt à manquer par

quelque indiscrétion.--Je ne reviens pas de ma surprise. Quoi!

Rosambert, à vingt-trois ans, a pu se déterminer...--Il l'a fallu.

D'abord c'est la comtesse de ***, vous savez bien, la confidente de Mme

de B...!--Oui.--C'est elle qui s'est mêlée de cette affaire avec une

chaleur... De quelque prétexte qu'elle ait essayé de couvrir l'intérêt

extrême qu'elle y mettoit, je ne me suis point abusé sur ses véritables

motifs. Il ne m'a pas été malaisé de sentir qu'elle le faisoit moins

pour m'obliger que pour désoler son ancienne amie; et sur cet article,

j'en conviens, il étoit difficile qu'elle eût plus de bonne volonté que

moi: la marquise d'ailleurs m'a pressé...--La marquise?--Oh! dès qu'on

parle d'une marquise, il croit que c'est la sienne. Non, Chevalier,

celle-là n'est pas folle de vous; c'est la marquise de Rosambert. La

marquise m'a pressé, prié, conjuré; elle a pleuré même. On ne résiste

pas aux larmes d'une mère! Je me suis donc laissé fléchir. Ce soir je

signe le contrat; demain j'épouse vingt mille écus de rente et une jolie

fille.--Jolie?--Oui, vraiment: l'air un peu niais cependant, et d'une

innocence... à faire mourir de rire.--Quel âge?--Pas tout à fait quinze

ans. Oh! c'est une éducation tout entière dont je me charge.--Son

nom?--Vous le saurez après-demain. Tenez, venez après-demain, de bonne

heure, je vous ferai, sans façon, déjeuner au lever de la mariée.

Aimez-vous les mines du lendemain? Aimez-vous à voir une toute nouvelle

femme, un peu gênée dans sa marche, les yeux battus, l'air encore tout

étonné? Vous riez!--Oui, vous me faites penser à quelqu'un.--Il a

raison! Je suis admirable, en vérité! je me tourmente à lui peindre ce

qu'il connoît mieux que moi! Ne lui sont-ils pas familiers ces airs du

lendemain? N'a-t-il pas vu la charmante Lignolle et la belle Sophie? Et

que sais-je? d'autres peut-être dont il ne m'a point parlé!... Mais

n'importe, Chevalier, vous pourrez goûter un nouveau genre de plaisirs,

faire d'intéressantes observations, vous rendre compte à vous-même de ce

que vous éprouverez auprès d'une Agnès fraîchement épousée, dont cette

fois ce ne sera pas Faublas qui aura causé les petites douleurs

secrètes, le charmant embarras.--Voilà bien, mon cher Rosambert, les

idées d'un franc libertin.--Ne faites donc pas l'enfant. Ne vous en

défendez point... Moi qui vous parle, ne trouverai-je pas mon compte à

cela? N'aurai-je pas aussi mes jouissances? Ne serai-je pas encore plus

enivré du bonheur que quelqu'un m'enviera très inutilement?... Je

connois les petits inconvéniens de l'hymen; je connois le plus

inévitable de tous, surtout quand on a l'honneur d'être l'intime ami du

chevalier de Faublas; mais cette fois, Monsieur le vainqueur, ne vous

applaudissez pas d'avance d'une conquête nouvelle. Je compte, et je vous

en avertis avec confiance, je compte ne jamais aller grossir

l'universelle confrérie.--Bon! voilà encore une exception; et c'est

Rosambert, Rosambert, qui, même la veille des noces, a déjà le langage

des époux! Il ne doit pourtant pas avoir oublié combien de fois

l'aveugle entêtement de ces messieurs a fourni matière à ses plus

piquans sarcasmes. Tous en général conviennent qu'il n'y en a pas un qui

ne le soit, et chacun en particulier vient vous affirmer que lui ne

l'est pas. Et vous aussi, Rosambert, vous aussi!--Faublas, écoutez-moi,

et dites vous-même si je n'ai pas quelques raisons d'attendre une autre

destinée. Qu'un vieux garçon rassasié de plaisirs, épuisé par

d'anciennes bonnes fortunes, dégoûté du monde qu'il ennuie et des femmes

qui le délaissent; qu'un vieux garçon, d'ailleurs éclairé par la

constante expérience des temps passés et de l'âge présent, ose cependant

braver à la fois son siècle et l'avenir; qu'en épousant une jeune femme,

il nous porte à tous l'impertinent défi de le faire ce que tant d'autres

ont été faits par lui; cela crie vengeance: la foule des célibataires

doit en ce cas se réunir pour conjurer le châtiment du fanfaron. Mais

moi qui commence à peine mon printemps, que le monde recherche, que les

femmes caressent, moi qui ne saurois refuser à la mienne aucune espèce

de plaisirs...--C'en est assez, Rosambert, n'achevez pas, je vous en

supplie, vous me causez trop de surprise. Il faut que l'hymen ait de

bien puissans prestiges pour obscurcir ainsi les meilleurs jugemens. Je

ne vous reconnois plus! C'est au point que, si j'avois moins de chagrin,

je me moquerois de vous.--Vraiment!... Il faut que j'y prenne garde;

vous me donnez une véritable épouvante... Allons... Eh bien! me voilà

déjà résigné. Je prends mon parti d'avance, en galant homme. Je promets

bien, quoi qu'il puisse arriver, qu'on me trouvera toujours moi-même...

Oui! si la jeune femme a quelque affaire de coeur, il faudra qu'elle

soit horriblement maladroite pour que je m'en aperçoive, je vous assure.

Je crois qu'on ne peut pas mieux réparer ses torts, Chevalier. On ne

peut pas mieux commencer! Je vous mets à votre aise.--Moi, Rosambert?

Ah! puisse tout le monde, autant que Faublas, respecter vos heureux

liens! Ces maximes que je répétois tout à l'heure, ce sont les vôtres.

Je n'en eus jamais de pareilles. Jamais je n'ai séduit, je me suis

trouvé toujours entraîné: la marquise fut mon premier attachement;

Sophie est mon unique passion; Mme de Lignolle sera mon dernier amour.

Dieu vous entende et vous en préserve!»

Cependant Rosambert avoit affaire chez lui; nous nous y rendîmes

ensemble, nous y causâmes pendant à peu près deux heures, et le temps ne

me parut pas long: car le comte me permit de l'entretenir sans cesse de

mon Éléonore. Enfin on me reconduisit à l'hôtel. Mme de Fonrose sortoit

de l'appartement de mon père comme j'y entrois: le baron paroissoit fort

animé; la baronne étoit pâle et tremblante. «Eh bien! s'écrioit-elle

avec un dépit mal déguisé, nous tâcherons que le désespoir de cette

perte ne nous fasse pas tourner la tête... Vous voilà, belle demoiselle?

donnez-moi la main jusqu'à ma voiture... Chevalier, si vous voyez

bientôt votre cruelle marquise, dites-lui que je la perdrai, dussé-je me

perdre avec elle.»

Lorsque j'eus quitté mes habits de femme, nous nous mîmes à table, M. de

Belcour et moi, quoique nous n'eussions pas plus d'appétit l'un que

l'autre. «Mon père, vous ne mangez pas?--Mon fils, je suis malade

d'inquiétude et de chagrin... Mais vous non plus, vous ne touchez à

rien?--J'ai ma migraine.--Votre migraine! je vous conseille d'y

renoncer. Elle ne réussira pas cette fois... Mon fils, lisez le dernier

article de cette lettre que j'ai reçue l'autre jour par la petite poste:

_On croit devoir aussi vous avertir que Mlle de Brumont a passé la

nuit dernière chez Mme de Lignolle, et que c'est encore la baronne de

Fonrose qui l'y a conduite._

--Un écrit anonyme, mon père!--Fort bien, mon fils! mais oserez-vous

dire que le fait n'est pas vrai?... Mon fils, vous ne sortirez plus le

soir... Et Mme de Fonrose, ajouta-t-il d'une voix fort altérée, Mme de

Fonrose n'abusera plus de ma confiance... Elle ne me trahira plus,

l'ingrate baronne!... Mon ami, je suis homme, et par conséquent sujet à

l'erreur. Quelquefois je m'égare; mais, dès que j'aperçois l'abîme, je

fais un pas en arrière, et je change de route. Mon ami, poursuivit-il en

prenant mes mains dans les siennes, ne voulez-vous m'imiter que dans mes

foiblesses? Ne l'avois-je pas bien dit que vous finiriez par la perdre,

cette enfant si malheureuse et si charmante?--Qui? Sophie?--Non, Mme de

Lignolle!--Mme de Lignolle!--Puisqu'elle est enceinte, puisque désormais

son mari ne peut croire... Comment fera-t-on pour la sauver?--Oh! ne

m'en parlez pas. Depuis ce matin je cherche en tremblant quelque moyen

de l'arracher aux malheurs qui la menacent. C'est en vain que je me

tourmente. Je suis au désespoir!--Son beau-frère est arrivé: vous venez

déjà d'avoir ensemble une terrible scène!... Mon fils, connoissez-vous

le capitaine?--De réputation, mon père.--Savez-vous qu'elle est affreuse

et grande, sa réputation?--Affreuse et grande, je le sais.--Savez-vous

que le vicomte de Lignolle a souvent touché Saint-Georges?--Souvent?...

Je le veux croire.--Savez-vous que cet homme-là s'est battu deux cents

fois peut-être?...--Tant pis pour lui.--Qu'il n'a jamais été blessé?--Il

n'est pourtant pas invulnérable sans doute!--Qu'il a mis bien des pères

de famille au désespoir?...--Monsieur le baron, que vous importe?--Que

sa fatale épée a moissonné des jeunes gens de la plus grande

espérance?--Eh! mon père, il ne faut peut-être qu'un jeune homme obscur

pour les venger tous.--Mon fils, le capitaine ne peut manquer de savoir

bientôt que Mlle de Brumont est l'amante de Mme de Lignolle; j'avoue

qu'il découvrira plus difficilement que Mlle de Brumont est le chevalier

de Faublas; mais enfin,... tôt ou tard tout semble nous assurer qu'il le

découvrira. Mon fils, que ferez-vous alors?--Ce qu'il faudra faire?

Voilà, Monsieur le baron, permettez-moi de le dire, une étrange...--A

Dieu ne plaise, s'écria-t-il, à Dieu ne plaise que je veuille outrager

ton jeune courage! je t'avoue même, ajouta-t-il en m'embrassant, que la

fière simplicité de tes réponses m'a fait un plaisir extrême; et moi

aussi, quelquefois, je suis fier; mais c'est de mon fils! c'est dans mon

fils que j'ai mis tout mon orgueil! Tu ne sais pas comme je jouissois

quand je te voyois, à peine adolescent, n'avoir plus d'égal dans aucun

de tes exercices: tantôt ramener, couvert d'écume et brisé de fatigue,

un fougueux cheval, que les plus fameux écuyers ne montoient qu'en

tremblant; tantôt, avec le fusil, l'arc ou le pistolet, frapper du

premier coup l'oiseau que tous les tireurs avoient manqué; tantôt, dans

un assaut public, aux yeux d'une nombreuse jeunesse, toujours étonnée,

battre ou désarmer tout ce qu'il y avoit de maîtres dans le régiment

nouvellement arrivé. Chacun alors, décernant au jeune chevalier le prix

des armes, venoit me féliciter de l'avoir pour fils. Cependant, je me

l'avouois tout bas avec une sorte d'impatience, et non sans quelque

espèce d'inquiétude: ta supériorité ne seroit bien consacrée que

lorsqu'un événement toujours fatal t'auroit obligé de subir une dernière

épreuve, trop communément malheureuse, une épreuve pour le succès de

laquelle, sans le courage, l'adresse n'est rien. Tu l'as trop tôt

soutenue, cette épreuve; mais tu l'as soutenue plus que bien, j'ose le

dire. Si la colère l'eût moins aveuglé, ce M. de B..., qui jouit de

quelque réputation dans les armes, il auroit pu t'admirer à la porte

Maillot, lorsque, avec une dextérité merveilleuse, avec un imperturbable

sang-froid, maîtrisant le fer ennemi comme s'il eût encore été question