Les amours du chevalier de Faublas, tome 5/5
Part 1
LES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
TOME CINQUIÈME
[Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]
_ÉDITION JOUAUST_
Paris, 1884
LES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
[Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]
TOME CINQUIÈME
PARIS, M DCCC LXXXIV
LES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
PAR
LOUVET DE COUVRAY
AVEC UNE
PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER
_Dessins de Paul Avril_
GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS
[Marque d'imprimeur: IOVAVST]
PARIS
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
Rue Saint-Honoré, 338
M DCCC LXXXIV
LA
FIN DES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
(SUITE)
Cependant le souvenir de Sophie me poursuivoit sans cesse, et mille
regrets, dès que j'étois seul, venoient m'assaillir: j'avouerai
néanmoins que le doux espoir d'embrasser bientôt mon Éléonore, et
peut-être aussi, car le moyen de cacher à mes confians lecteurs la
moitié de mes sentimens, peut-être aussi le vif désir de revoir la
marquise, adoucissoient un peu mon infortune et contribuoient à me
rendre des forces. Les fréquens messages de La Fleur et de Justine
m'annonçoient assez que j'étois des deux côtés attendu avec une
impatience presque égale; mais, hélas! si jamais vous avez senti combien
les passions contrariées deviennent plus ardentes, plaignez l'amant de
Mme de Lignolle et l'ami de Mme de B... M. de Belcour, touché des maux
qu'il m'étoit permis d'avouer, mais insensible à mes peines secrètes,
déploroit avec moi la perte de Sophie et fermoit l'oreille aux plaintes
mal étouffées que m'arrachoit l'absence d'Éléonore. Malgré mes
sollicitations indirectes, malgré les représentations de la baronne, mon
père, cette fois inexorable, s'obstinoit à ne me laisser aucun moment de
liberté. Il venoit le matin s'établir dans mon appartement, et
m'accompagnoit le soir à la promenade. Ce fut ainsi que ma lente
convalescence fut prolongée de huit mortels jours.
Le neuvième étoit le vendredi d'avant Pâques; une superbe matinée
promettoit que le dernier jour de Longchamps seroit magnifique. Mme de
Fonrose, qui vint dîner avec nous, proposa la promenade au bois de
Boulogne. «Nous emmènerons le chevalier», dit-elle à mon père. Trop
malheureux pour rechercher les plaisirs bruyans, j'allois m'en défendre;
un regard de la baronne m'avertit qu'il falloit accepter, et, M. de
Belcour nous ayant un instant quittés, Mme de Fonrose me fit cette
confidence d'autant plus agréable qu'elle étoit moins prévue: «Elle y va
parce qu'elle espère que vous y viendrez.--La comtesse?--Eh! qui donc?
vous aimeriez peut-être mieux que ce fût la marquise?--Non, non. La
comtesse! j'aurai le bonheur de la voir!--De la voir, c'est là tout ce
que vous demandez?--Tout ce que je demande,... oui,... puisqu'il est
impossible de...--De...! interrompit-elle en me contrefaisant; et s'il
n'étoit pas impossible de...?--Je serois dans les cieux!...--Dans les
cieux! répéta-t-elle encore en affectant le même ton que moi; eh bien,
vous irez dans les cieux!... Mais, pour cela, convenons auparavant de ce
que vous avez à faire sur la terre. D'abord, ne vous avisez pas de vous
enfermer dans une sombre berline avec cette ennuyeuse Mme de Fonrose et
cet importun baron de... Vous n'écoutez point?--Si fait, de toutes mes
oreilles!--Je le crois: il tremble d'impatience. Il a l'air de vouloir
dévorer mes paroles... Vous arriverez sur votre alezan. Quand vous aurez
fait une centaine de caracoles à quelque distance du cabriolet où sera
votre amie, quand la comtesse aura pu s'enivrer tout à son aise du
plaisir de vous voir, avec une grâce infinie, manier votre joli cheval,
le sien, qu'elle gouvernera plus mal, ou mieux, prendra tout à coup le
mors aux dents. D'abord, sans vous ébranler, vous suivrez de l'oeil la
fugitive voiture; mais, un moment après, votre cheval aussi vous
emportera,... d'un autre côté cependant, Monsieur.--D'un autre
côté?--Oui. Mais rassurez-vous. Après de longs détours, au bout d'une
heure,... d'une heure entière! au bout d'un siècle! l'animal, qui n'est
pas du tout bête, apportera justement Faublas où l'attendra son
Éléonore: devinez?--Chez elle, peut-être?--Quelle idée! est-ce bien vous
qui me répondez ainsi?... Chez moi, jeune homme. Vous n'y trouverez que
le suisse et mon Agathe, deux braves gens qui ne voient, ne disent et
n'entendent que ce qu'il me plaît, des gens dont je vous réponds.--Chez
vous! que de reconnoissance!...--Vraiment! dit-elle d'un ton presque
sérieux, j'espère que vous vous comporterez comme des gens raisonnables.
Si je croyois que vous fissiez seulement des enfantillages, je ne vous
permettrois que l'entrée de mon salon. (Elle se mit à rire.) Mais je
vous connois tous deux, vous emploierez votre temps... à des choses
importantes... Vous ferez une, ou deux, ou trois charades... Que
sais-je, moi, tout ce dont Faublas est capable! Tenez, voilà la clef de
mon boudoir... Ah çà! mais, pourtant, n'allez pas déplacer tous les
meubles. Mes femmes, que je n'ai point accoutumées à des déménagemens,
ne sauroient que penser. Ma réputation... Je tiens beaucoup à ma
réputation...»
M. de Belcour rentra; nous parlâmes encore de Longchamps: je témoignai
la plus grande envie d'y paroître à cheval. Mon père observa que trop
d'exercice pourroit m'être nuisible; mais il ne fit plus d'objection
quand je lui représentai que la plus grande fatigue me seroit épargnée,
s'il vouloit bien me donner une place dans sa voiture jusqu'au-dessus de
la grille de Chaillot. Ce fut encore plus loin, ce fut à l'entrée du
bois même que Jasmin alla m'attendre avec mon cheval. Le baron, à
l'instant où je quittois son carrosse, reconnut la Porte-Maillot, et,
comme s'il eût pressenti la rencontre hasardeuse que j'allois faire:
«Voilà, dit-il avec un profond soupir, un endroit qui sera toujours
présent à ma mémoire: j'y ai passé un des momens les plus pénibles et
les plus doux de ma vie.»
Aussitôt je cherchai Mme de Lignolle, et je ne tardai pas à la
rencontrer; et bientôt elle vit, avec une joie difficile à rendre, elle
vit son amant passer auprès de sa voiture. Vous, jeunes gens, qui
jouissez des triomphes de Faublas, préparez-lui vos plus grandes
félicitations. Lui, qu'enivroit déjà le plaisir d'admirer la comtesse et
d'être admiré d'elle, eut encore le bonheur d'entendre plusieurs
personnes, en la regardant, s'écrier: «O la charmante petite femme!»
S'ils m'avoient donné quelque attention, ceux qui lui faisoient ce
compliment si doux à mon oreille, ils auroient pu remarquer que je les
remerciois par un sourire, par un sourire orgueilleux qui sembloit leur
répondre: «C'est mon Éléonore cependant! elle est à moi, cette femme que
vous trouvez charmante!» et, sans m'en apercevoir, je répétois:
«Charmante petite femme!... charmante!...» Il est bien pour elle, cet
éloge! pour elle seule! Ses habits, sa voiture, ses gens, ne le
partagent pas... Ses gens? Elle n'a qu'un domestique, le confident de
nos amours, le discret La Fleur. Sa voiture? c'est tout uniment le petit
cabriolet qui me l'amena dans la forêt de Compiègne. Ses habits? ils ne
sont jamais ni recherchés ni riches, mais toujours frais et jolis. Elle
est venue ici comme elle reste chez elle, parée surtout de ses attraits.
Comme elle lui va bien, cette robe de linon, moins blanche que sa peau!
que j'aime à lui voir, au lieu de diamans, ces fleurs, touchans symboles
de son adolescence à peine commencée; ces violettes printanières et ce
précoce bouton de rose qu'on diroit sans aucun art jetés dans sa
chevelure! Ah! jusqu'au milieu des pompes du monde, que j'aime à
reconnoître, dans les plus simples atours et dans le plus modeste
équipage, la bienfaitrice de mille vassaux!
Mais, dans la longue et double file des voitures, où le hasard
persécuteur lui avoit-il fait prendre une place? le superbe whisky dont
elle est précédée, quelle déesse porte-t-il? quelle nymphe occupe le
brillant phaéton qui vient immédiatement après la comtesse?
Je vais d'abord au magnifique char: une femme superbe y paroît dans tout
le faste de sa parure, dans tout l'éclat de sa beauté. Sa première vue
impose à tous le silence de l'admiration; les courtes exclamations de
l'enthousiasme s'élèvent ensuite; puis succède un léger murmure, puis on
entend chacun se répéter: «Oui, la voilà, c'est elle, c'est la marquise
de B...!
Qui lui disputoit cependant les honneurs de Longchamps? la jolie femme
du phaéton. Négligemment assise dans une conque lilas plaquée d'argent,
elle manie avec abandon des guides si riches qu'on ne croit point que
ses mains délicates puissent longtemps en soutenir le poids. Elle
paroît, en se jouant, retenir quatre chevaux isabelles, à tous crins,
superbement enharnachés, couverts de rubans et de fleurs, quatre
fringans chevaux qui, relevant fièrement leurs têtes, de leurs pieds
frappant la terre, et couvrant leurs mors d'écume, semblent s'indigner
qu'une femme et un enfant[1] aient la témérité de les conduire. Tout le
monde voit bien que la nymphe a moins de contenance que de manières, et
moins de fraîcheur que d'éclat; mais personne ne sauroit dire s'il y a
plus d'indécence dans son maintien que de friponnerie sur sa figure;
s'il y a plus de richesse que d'élégance dans le luxe effréné de son
équipage et de ses habits. Cependant, ô Madame de B...! cette femme
maintenant chargée de panaches, de diamans et de broderies, promenée sur
un char triomphal, environnée de jeunes seigneurs et poursuivie des
joyeux applaudissemens de la multitude, pouvez-vous deviner que c'est la
petite fille qui fut pendant un an votre servante? M. de Valbrun s'est
donc ruiné?
[1] Le jockey, monté sur l'un des deux premiers chevaux.
Je passai plusieurs fois devant le whisky de Mme de B...: elle eut l'air
de ne me pas voir, j'eus la discrétion de ne la pas saluer; mais,
curieuse apparemment de savoir si j'étois là pour elle, la marquise
promena de toutes parts ses regards inquiets. En se retournant, elle
reconnut, dans son cabriolet modeste, Mme de Lignolle, qu'elle honora
d'un gracieux sourire, et sur son char de triomphe Mme de Montdésir,
qu'elle humilia d'un coup d'oeil protecteur. Il y a tout lieu de penser
que Mme de B..., si près de la comtesse dont elle connoissoit les
jalouses vivacités, et non loin de Justine qui pouvoit se permettre
quelques familiarités imprudentes, ne se crut pas en sûreté. Ce qui est
du moins certain, c'est qu'à l'instant même elle sortit des rangs pour
aller prendre la file un peu plus haut. Peut-être aussi fut-elle
déterminée à cette espèce de fuite parce qu'elle aperçut de loin son
mari qui sembloit piquer droit vers moi.
Mon premier mouvement fut de rebrousser chemin pour éviter le
malencontreux cavalier; mais, par réflexion, craignant, sans doute assez
mal à propos, qu'il ne me soupçonnât d'une lâcheté, je pris le parti de
continuer ma route. Je crus même devoir ne plus aller qu'au petit pas et
regarder fièrement l'ennemi qui s'approchoit. J'étois pourtant bien
résolu, comme on le devine, à laisser passer M. de B..., s'il ne
m'abordoit pas.
Il m'aborda. Je suis, Monsieur le chevalier, charmé du
hasard...--N'achevez pas, Monsieur le marquis, je vous entends; mais que
signifie ce mot hasard, je vous en prie? Il n'est pas, ce me semble,
tout à fait impossible de me rencontrer dans le monde, et quiconque
d'ailleurs a quelque chose de pressant à me dire est toujours sûr de me
trouver chez moi.--Vraiment! je voulois y aller chez vous!--Qui a pu
vous en empêcher?--Qui? ma femme.--Eh bien! Monsieur, vous croyez donc
que madame la marquise a mal fait?--Pas trop mal, dans un sens. Elle
avoit ses raisons...--Ses raisons?--Pour m'engager à ne pas vous faire
ma visite; moi, j'avois les miennes pour désirer du moins de vous
joindre quelque part, Monsieur le chevalier.--La rencontre est donc,
comme vous disiez tout à l'heure, fort heureuse.--Oui, parce que je vais
avoir avec vous une explication...--Ah! tout à l'heure si vous le
voulez, Monsieur le marquis!--De tout mon coeur.--Sortons de la
foule.--Sortons... Mais je vous demande bien pardon.--Et de quoi?»
En m'en allant, je crus ne pouvoir pas me dispenser de saluer Mme de
Lignolle, et de tâcher de lui faire comprendre par mes signes que
j'allois bientôt revenir.
«Vous regardez sans cesse de ce côté, reprit M. de B...; c'est
apparemment cette jolie femme du phaéton qui vous occupe? Je vous
dérange.--Ah! laissez donc la plaisanterie, Monsieur le marquis.--Je ne
plaisante point!... Arrêtons-nous ici.--Ici! nous serons mal.--Pourquoi?
personne ne nous entendra.--Mais tout le monde pourra nous
voir!--Qu'importe?--Qu'importe!... Enfin, comme il vous plaira,
Monsieur... Vous avez donc vos pistolets?--Mes pistolets?--Sans doute.
Ni vous ni moi n'avons d'épée.--Eh! pourquoi donc faire des pistolets et
des épées, Monsieur le chevalier?--Comment, pourquoi faire? Est-ce qu'il
n'est pas question de nous battre?--Nous battre! au contraire, Monsieur.
C'est que je me repens de m'être déjà battu avec vous.--Bon!--Je me
repens de vous avoir fait une mauvaise querelle.--Ah!--D'avoir causé
votre exil.--Ah! ah!--Et, par suite, votre emprisonnement.--Monsieur le
marquis!... vous conviendrez que je ne pouvois pas deviner cela!--Voilà
pourquoi je vous cherche depuis que vous êtes sorti de la Bastille.--En
vérité, vous êtes trop bon!--Et, comme je vous l'ai dit, j'aurois même
été chez vous, si ma femme...--Madame la marquise a très bien fait de
vous le déconseiller; c'eût été pousser trop loin...--Je ne sais pas! Un
galant homme ne sauroit trop vite et trop bien réparer une offense.
Voilà mon avis, à moi. Tenez, vous en avez fait la fâcheuse expérience:
je suis vif, je m'emporte sur un mot, je me fâche avant de m'expliquer;
mais l'instant d'après je reviens et je conviens franchement de mes
torts. Oh! tous mes amis vous le diront, je gagne à être connu, je suis
dans le fond un bon diable.--Vous m'en voyez convaincu.--Bien! mais
dites que vous me pardonnez.--Vous vous moquez!--Dites-le, je vous en
prie.--Jamais! jamais je ne pourrai...--Vous ne me pardonnerez
jamais?--Ce n'est pas cela que...--Écoutez-moi. Je vous ai avoué mes
torts, je ne dois pas non plus vous dissimuler mes services: c'est moi
qui vous ai fait sortir de la Bastille.--Vous, Monsieur le
marquis?--Moi-même. Je me suis mis aux genoux de ma femme pour obtenir
d'elle qu'elle sollicitât votre liberté.--Et vous avez pu l'y
résoudre?--Vraiment ce n'a pas été sans peine! mais il faut lui rendre
justice: ensuite, elle a pris cette affaire à coeur autant que moi. Elle
a pressé le nouveau ministre avec une ardeur dont vous n'avez pas
d'idée!--On dit qu'elle est bien avec le nouveau ministre?--Au mieux!
ils s'enferment ensemble pendant des heures entières... C'est une femme
de mérite que ma femme... Je la connoissois bien quand je l'ai épousée;
sa figure promettoit beaucoup, et la marquise a tenu tout ce que
promettoit sa figure... A propos, si vous désirez quelque emploi,
quelque pension, quelque lettre de cachet...--Sensiblement obligé.--Vous
n'avez qu'à parler! Mme de B... aura une conversation particulière
avec...--Je vous rends mille grâces!--Pour en revenir à nous... Mais
vous ne m'écoutez point?--Je regarde là-bas cette vieille dame!...
N'est-ce pas la marquise d'Armincourt?--Je ne la connois pas.--Oui,
c'est elle... Monsieur le marquis, ne tournons plus les yeux de ce
côté-là.--J'entends, vous ne vous souciez pas d'être obligé d'aller
faire votre cour à cette douairière?--Pas infiniment.--Pour en revenir à
nous, je vous ai donc fait sortir de la Bastille; et puis n'avois-je pas
eu déjà ce que je méritois? ne m'aviez-vous pas donné ce fier coup
d'épée...?--Je ne me consolois pas d'y avoir été forcé, je vous
assure.--Oh! c'étoit un maître coup d'épée, celui-là! savez-vous bien
que j'en ai pensé mourir?--C'eût été pour moi, je vous en donne ma
parole d'honneur, un éternel sujet de chagrin.--Vous ne m'en vouliez
donc pas?--Pas du tout.--Comment, en ce cas-là, refusez-vous aujourd'hui
de me pardonner?--Moi, je ne demande pas mieux.--Monsieur le chevalier,
j'en suis ravi d'aise!--Et vous, Monsieur le marquis, vous me pardonnez
donc aussi?--Si je vous pardonne! mais, de l'aveu de ma femme elle-même,
vous n'avez eu dans toute cette affaire que de très légers torts avec
moi... et avec elle,... mais très légers.»
Cette conversation, qui d'abord ne m'avoit paru que fâcheuse, m'amusoit
maintenant et piquoit ma curiosité; mais je sentois que Mme de Lignolle,
déjà très étonnée de mon départ, devoit attendre mon retour avec une
mortelle impatience, et pourroit, s'il tardoit longtemps, faire une
étourderie. «Monsieur le marquis, nous voilà d'accord, rentrons dans la
foule.--Nous causerions ici plus à notre aise.--Nous serons tout aussi
bien là-bas.--Je le disois bien que la jolie fille lui tenoit au coeur!»
s'écria M. de B...
En effet, ce fut auprès de la demoiselle du phaéton que je le
reconduisis; mais ce fut la dame du cabriolet qui s'attira tous mes
regards, et je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle parut enchantée de
me revoir; cependant il m'étoit aisé de m'apercevoir que cet étranger
dont elle me voyoit suivi l'inquiétoit. Mme de Montdésir aussi parut
excessivement flattée du nouvel hommage que j'avois l'air de lui rendre
en revenant une seconde fois grossir le nombre de ses adorateurs; mais,
aussitôt qu'elle eut reconnu son ancien maître dans le cavalier qui
m'accompagnoit, elle étouffa quelques éclats de rire, pour lui lancer,
comme à moi, des coups d'oeil très significatifs. Cependant le marquis,
revenant à sa première idée, me disoit:
«Vous n'avez eu, par rapport à la marquise et par rapport à moi, que des
torts très légers, de ces torts que tout autre jeune homme...--N'est-il
pas vrai, Monsieur, qu'à ma place tout autre eût fait de même que
moi?--Sans doute. Mais c'est M. de Rosambert qui, dans tout cela, s'est
conduit on ne peut pas plus mal; aussi nous resterons brouillés jusqu'à
la mort. M. Duportail a bien, de son côté, quelques petits reproches à
se faire.--Vraiment! oui...--Vous en convenez donc?--Assurément.--Ce
fatal jour que je vous rencontrai tous aux Tuileries, M. Duportail
devoit conserver plus de présence d'esprit, me tirer à part, m'avertir
que l'honneur et le repos de toute une famille l'obligeoient à ce
mensonge... Pouvois-je deviner, moi?--Certainement non.--Mademoiselle
votre soeur aussi n'auroit pas mal fait d'essayer de me glisser un mot à
l'oreille; mais la jeune personne avoit peur, son père étoit là! Vous,
Monsieur le chevalier...--Ah! moi...--Voyons! que voulez-vous
dire?--Non, non, parlez.--Après vous.--Point du tout; Monsieur le
marquis, je vous ai interrompu.--Cela ne fait rien! dites.--Dites
vous-même.--Je vous en prie!--Je vous le demande en grâce.--Eh bien!
vous, Monsieur le chevalier, vous ne me deviez aucune confidence.
D'abord il ne vous convenoit pas de m'accuser les petits écarts de
mademoiselle votre soeur... Ceci vous fait de la peine?... Oh! ne me
croyez pas capable de causer! J'ai donné ma parole d'honneur... Et
gardez-vous d'en vouloir à la marquise: je ne lui ai point surpris vos
secrets d'abord! Ce n'est pas non plus pour le plaisir de parler qu'elle
me les a confiés.--Je le crois, je crois madame la marquise incapable
d'une maladresse ou d'une indiscrétion.--Incapable! c'est le mot... Les
étourderies de mademoiselle votre soeur, une dangereuse plaisanterie que
vous avoit conseillée M. de Rosambert, et le dernier mensonge de M.
Duportail, avoient à mes yeux étrangement compromis la marquise.
J'accusois ma femme... Oh! je lui en ai demandé cent fois pardon, et je
me le reproche encore tous les jours... J'accusois ma femme,... la femme
la plus sage! Si c'étoit seulement par principes, on pourroit s'en
défier;... mais chez elle, ajouta-t-il très bas, la sagesse est solide;
elle tient à un tempérament de glace: car, le croiriez-vous? c'est par
pure complaisance que Mme de B... me donne de temps en temps une nuit, à
moi qui suis son mari et qu'elle adore!... Je l'accusois cependant! Il a
donc fallu que, pour se justifier, elle me contât vos petits chagrins de
famille,... que je savois à peu près.--Enfin, Monsieur le marquis, ce
qui me fait grand plaisir, c'est de vous entendre convenir que je ne
devois pas vous avouer les écarts de Mlle Duportail.--Ne dites donc plus
Duportail! vous voyez que je suis au fait!--De Mlle de Faublas, puisque
vous le voulez.--Bon!... D'abord, vous ne le deviez pas; et puis, si
vous aviez eu l'air de solliciter une explication, moi qui, dans ma
colère, brûlois d'en venir aux mains, j'aurois été peut-être assez
injuste pour vous soupçonner de manquer de courage. Or, un jeune homme
ne sauroit soutenir avec trop de fermeté sa première affaire; et, dans
celle-ci, je l'ai dit à la marquise, qui s'est vue forcée de le
reconnoître, vous vous êtes en tout point montré comme le plus brave des
hommes... Oui, vous êtes plein de coeur! et quiconque s'y connoît le
voit dans votre physionomie... Oh! j'ai pour vous beaucoup d'estime, et
ma femme aussi... Tenez, je vous engagerois à nous venir voir; mais le
public est si bête! quand une fois il lui a plu de donner à telle femme
tel amant, il n'en revient pas. Je trouve quantité de gens qui ne
mettent que de la complaisance à ne me point contredire quand je leur
affirme que je ne suis pas... Vous le leur protesteriez vous-même,
qu'ils ne vous croiroient pas davantage! et cependant personne, excepté
la marquise, ne le sait aussi bien que nous. Mais remarquez un peu
l'extrême différence: à présent que je suis tranquille sur votre
aventure, vous et cent mille autres jeunes gens plus aimables, s'il y en
a, pourroient à la file se donner à tous les diables avant de me
persuader qu'ils ont obtenu les faveurs de la marquise. Je vous ai déjà
dit combien de raisons me font croire à la sagesse de Mme de B...; il y
en a encore une qui me paroît, seule, aussi forte que toutes les autres
ensemble: je m'avise quelquefois de me regarder au miroir, et je ne
trouve pas dans ma physionomie un trait, un seul trait qui annonce que
je puisse être... Que diable! M. de B... ne voit pas du tout qu'il ait
la figure d'un sot! et M. de B... s'y connoît!... Ah çà! mais donnez-moi
donc un peu d'attention. Depuis une heure il ne m'écoute que d'une
oreille! Il a toujours les yeux tournés sur la jolie fille!... Il me
semble aussi que, de temps en temps, elle vous regarde? En vérité, elle
vous lorgne!--Point du tout, Monsieur le marquis, c'est vous qu'elle
agace.--Oh! que non! vous êtes plus joli garçon que moi. Ce n'est pas
qu'à votre âge je n'aie été fort bien; mais, dame! vous avez maintenant
l'avantage de la première jeunesse... Pourtant, je crois que vous ne
vous trompiez pas! je crois que j'ai ma part des oeillades que lance la
princesse!... Je vous avouerai franchement qu'elle commence à me
tourmenter un peu. C'est pour moi du tout neuf au moins; il faut que
cela soit très nouvellement sur le trottoir! Dites-moi son nom.--Son
nom?... je l'ignore.--Et sa demeure?--Je ne la sais pas.--Mais pourtant
vous la connoissez?--Ah! comme on connoît ces filles-là! de
réminiscence!... Oui, je crois me rappeler que j'allois assez
fréquemment souper dans une maison tierce où quelquefois, la trouvant
sous ma main, je lui faisois faire sa partie; tenez, à peu près dans le
même temps que j'avois cette fantaisie pour une certaine Justine, vous
savez?--Oui! oui! une des femmes de la marquise, cette petite
dévergondée, que vous veniez commodément caresser jusque dans mon
hôtel. Oh! Monsieur le libertin, j'ai été trop bon chez ce
commissaire!--Monsieur le marquis, vous direz tout ce qu'il vous plaira,
je ne puis me persuader que cette beauté-là vous soit tout à fait
inconnue. Faites-moi donc le plaisir de vous en approcher davantage et