Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5
Part 9
Il partit. Quand sa voiture fut un peu loin, nous nous jetâmes dans un fiacre, qui, nous conduisant de l'extrémité du faubourg Saint-Germain à la place Vendôme, me laissa tout le temps de retomber dans mes rêveries. Uniquement occupé du désespoir où devoit être ma femme hier délaissée, où seroit bientôt ma maîtresse ce matin trahie, j'avois l'air d'écouter attentivement les sages représentations que M. de Belcour en ce moment perdoit. De vains sons frappoient mon oreille; je ne fus tiré de ma léthargie que par ces derniers mots de la longue réprimande: _Le malheur de Sophie, que vous oubliez_. «Non, je ne l'oublie pas, non... Quant à son malheur, il est grand sans doute; mais il ne durera pas longtemps... Demain, oui, demain... Et vous, mon père, dès aujourd'hui... Ah! pardon. Je ne sais ce que je dis... Mon père, vous descendez ici, vous allez voir Adélaïde?--Oui, Monsieur.--Moi, je ne me présenterai point au parloir dans le costume où je suis. Je vais rentrer à l'hôtel, changer d'habits, et puis,... adieu, mon père. O vous que j'aime autant qu'elle, adieu!--Comment, mon ami! ne vas-tu pas venir me rejoindre?--Vous rejoindre?... Ah! oui, vous rejoindre!... Mon père, embrassez-moi donc, pardonnez-moi tous les chagrins que je vous donne.--De tout mon coeur, mon ami; mais je t'en prie...--En vérité, je désirerois devenir sage, mais je suis entraîné... Vous voulez bien embrasser ma soeur pour moi, n'est-il pas vrai?--Tout à l'heure tu feras ta commission toi-même.--Oui, mon père,... à demain.--Que me dit-il! Deviens-tu fou?--Il est vrai que je parle sans réflexion... Adieu, je suis fâché de vous quitter, adieu!... Dans une heure vous aurez de mes nouvelles.»
J'arrivai à l'hôtel. Jasmin faisoit sentinelle à la porte; le faquin sourit de me voir demoiselle, et me dit que Mme de Montdésir a déjà envoyé deux fois ce matin pour s'informer si j'étois revenu de la campagne, et pour recommander qu'on me priât, dès que j'arriverois, de courir chez elle. «Bon! cela s'arrange avec mes projets. Vite, Jasmin, un coup de peigne.--En homme, Mademoiselle?--Oui.»
Ce ne fut pas long.
«Jasmin, une plume, de l'encre, du papier. Promptement!... Bien! Pendant que j'écris, dépêche-toi d'apprêter tout ce qu'il me faut pour m'habiller de la tête aux pieds.--En homme, Mademoiselle?--Eh! sans doute. Ensuite tu prépareras mon cheval de selle et le tien.--J'accompagnerai monsieur?--Oui.--Tant mieux. Je m'en vais me divertir.--Jasmin, tu me donneras mon épée.--Ah! tant pis. Tant pis, si c'est pour nous battre, car nous tuerons quelqu'un. Ce pauvre petit marquis, je crois toujours le voir... là... pan... tomber par terre... Aussi c'est bien sa faute, car nous le ménagions; ça faisoit trembler!... Puisque celui-là n'est pas mort, il falloit qu'il eût l'âme chevillée dans le ventre.--Jasmin, que diable! allez donc! allez donc! nous n'avons pas un moment à perdre... Et surtout ne t'avise pas de jaser.--J'aimerois mieux être pendu, Monsieur, que de vous trahir.»
Cependant j'écrivois à mon père. Je lui donnois, sur la retraite de Sophie, tous les renseignemens nécessaires, et ma lettre finissoit ainsi:
_Partez, mon père; ah! je vous en supplie, partez à l'instant pour Fromonville. Que Duportail ne vous échappe pas encore une fois. Quels que soient ses motifs, voyez mon beau-père, parlez-lui, fléchissez-le: qu'il nous rende son adorable fille, emmenez ma chère Adélaïde avec vous; de grâce, emmenez-la. Les deux bonnes amies seront si contentes de se revoir! Que la présence d'Adélaïde annonce à Sophie le retour de Faublas! que les tendres caresses de la soeur la préparent aux transports du frère, du frère qu'elle adore, et dont elle est idolâtrée! On ne sauroit trop ménager l'extrême sensibilité de Sophie. Mon père, daignez ne rien épargner pour qu'elle apprenne sans danger la nouvelle de notre réunion prochaine. Elle est maintenant au désespoir; sa joie la tueroit! Mon père, je remets en vos mains mes plus chers intérêts: je vous recommande ce qu'il y a de plus respectable, de plus beau, de meilleur dans le monde; je vous recommande ma bien-aimée._
_Que ne puis-je aussi tout à l'heure voler à Fromonville! Hélas! je vais ailleurs. Ai-je besoin de vous dire qu'une affaire indispensable m'en fait la loi? Cependant ne vous alarmez pas. Demain, avant midi, je serai près de mon père et près de ma femme; je le jure, par elle et par vous._
Je m'habillai, je cachetai ma lettre; un homme fut chargé de la porter au couvent d'Adélaïde, et de la remettre à M. de Belcour. Jasmin reçut l'ordre d'aller m'attendre à la porte Saint-Martin, et je courus chez Mme de Montdésir.
Je trouvai, non pas Mme de B..., mais le vicomte de Florville. «Enfin, dit-il, le voilà.» Je m'excusai de l'avoir fait attendre, et je remerciai la marquise de m'avoir envoyé chercher au moment même où je m'inquiétois de savoir comment je me procurerois le bonheur de l'entretenir seulement pendant quelques minutes. J'ajoutai que je rapportois de la campagne une grande nouvelle. «Quoi donc?--J'ai vu Sophie.» Elle pâlit, elle s'écria: «Il n'est pas possible!»
En deux mots je lui appris quelle retraite Duportail s'étoit choisie, et comment un heureux hasard me l'avoit fait découvrir. La marquise m'écoutoit d'un air interdit; je la suppliai de vouloir bien envoyer tout à l'heure à Fromonville des gens chargés de veiller sur Duportail, et de le suivre partout: car je tremblois que mon beau-père n'eût encore l'intention et ne trouvât le moyen d'échapper à M. de Belcour. «Comment! me demanda-t-elle d'une voix altérée, n'y allez-vous pas vous-même?--Je ne le puis, une affaire importante m'appelle ailleurs.» Elle reprit d'un air plus calme et d'un ton plus ferme: «Quoi! Mme de Lignolle a-t-elle déjà tant d'empire?--Ce n'est pas Mme de Lignolle qui m'arrache à Sophie. Un devoir indispensable...--Achevez... Ne puis-je savoir...?--Croyez, ma chère maman, que je ne me console pas d'avoir un secret pour vous.--Chevalier, c'est assez me dire qu'il y auroit de l'indiscrétion de ma part à pousser les questions plus loin. Je veux bien penser que je n'ai point à me plaindre de tant de réserve. Je vais donner les ordres les plus pressans pour que Duportail soit gardé à vue dès ce soir et ne puisse faire un pas dont je ne sois instruite sur-le-champ; moi,... ou la petite Montdésir en mon absence, ajouta-t-elle avec un profond soupir.--En votre absence, maman! Vous quittez Paris?--Tout à l'heure, mon ami.--Quel malheur pour moi! que je suis fâché de vous perdre, dans ce moment surtout où vos conseils eussent été si nécessaires! Où donc allez-vous?--A Versailles, d'abord.--A Versailles, avec cet habit!... Maman, c'est, ce me semble, le frac anglois du charmant vicomte qui m'adonne son nom; ce frac que vous embellissiez le jour que nous fûmes ensemble à Saint-Cloud?--Cela se peut, dit-elle en affectant de n'en être pas sûre. Oui,... je crois qu'oui.--Et de Versailles, vous partez pour...?--Chevalier, je me vois à regret forcée de répéter vos propres expressions: _Croyez que je ne me console pas d'être obligée d'avoir un secret pour vous._--Mais encore, ce voyage doit-il être bien long?--Peut-être, mon ami, peut-être, dit-elle d'une voix tremblante; et c'est pour cela qu'avant de l'entreprendre j'ai vivement souhaité de vous faire mes adieux.--Vos adieux! Maman, ma chère maman, vous m'inquiétez: vous paroissez triste... De grâce, confiez-moi...» Elle m'interrompit: «Respectez mon secret: je n'ai point tâché de surprendre le vôtre; je ne veux pas même le deviner, je ne le veux pas. Allez, Faublas, et revenez content, s'il est possible... Je ne puis m'expliquer, je ne puis dire quel événement se prépare,... quelles craintes m'agitent,... quels voeux j'ose former... Mais, mon ami, mon aimable ami, qu'il seroit cruel de ne se plus voir!--Grands dieux! vous gémissez, vous avez les larmes aux yeux!--Adieu, Faublas. Trop cher enfant, adieu. Je ne vous quitte qu'avec douleur; souvenez-vous-en, si quelque grand malheur arrive. N'oubliez pas que la marquise de B... vous perdit par une trahison, et devint elle-même la victime d'un lâche qui se disoit votre ami. N'oubliez pas surtout qu'elle ne cessa de vous conserver l'am... l'amitié la plus tendre,... la plus tendre», répéta-t-elle en me serrant la main.
Elle me donna un baiser, et m'échappa.
Je demeurai confondu de ce que je venois d'entendre; et, dans le premier moment de ma surprise, je répétai quelques-unes des expressions qui venoient d'échapper à Mme de B...: _Allez, et revenez content... Je ne puis dire quels voeux j'ose former... Qu'il seroit cruel de ne se plus voir!_ Il n'est plus douteux que Mme de B... sait que je vais me battre, et connoît mon ennemi... _Quels voeux j'ose former!_ Ces voeux, elle ne pourroit, sans crime, les expliquer clairement. Mais peut-être suis-je excusable, moi, de chercher à pénétrer le secret de son coeur, sa pensée la plus cachée... _Qu'il seroit cruel de ne se plus voir!_ Vous me reverrez, Madame de B..., vous me reverrez, n'en doutez pas. Je sortirai vainqueur d'un combat dont vous êtes le prix[8].
[8]
_Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix._
Corneille, LE CID.
Imprudent marquis, quelle audace est la vôtre d'appeler Faublas au champ de l'honneur! Quelle témérité d'attaquer des jours si bien défendus! Les destinées de trois femmes charmantes tiennent à mes destinées.
Justine, qui survint, avoit peut-être aussi l'intention de me donner, à sa manière, quelque _encouragement_; mais il étoit déjà si tard que je n'aurois pu l'entendre quand même j'en aurois eu la fantaisie.
A la porte Saint-Martin, je trouvai mon domestique, qui me suivit jusqu'au Bourget; là, je lui ordonnai de ramener mon cheval à Paris, et je pris la poste.
Avant cinq heures du soir je me trouvai dans la forêt de Compiègne, au lieu désigné. Je m'y promenois depuis quelques minutes, lorsque deux hommes tout à coup m'abordèrent et me mirent le pistolet sur la gorge. Ils me demandèrent si j'étois gentilhomme. Je ne balançai point à répondre oui. «En ce cas, me dirent-ils, veuillez, Monsieur, mettre ce masque sur votre visage et demeurer témoin d'un combat que vont se livrer tout à l'heure ici deux personnes de grande qualité. Donnez votre parole de ne pas vous permettre un seul geste, un seul mot pendant l'action, et, quel que soit l'événement, d'en garder un profond secret.--Je ne me vante pas, Monsieur, d'être un homme de grande qualité; mais il est vrai que je possède, avec quelques richesses, un ancien nom. J'ai moi-même rendez-vous ici pour me battre. Peut-être vous trompez-vous, peut-être serai-je l'un des deux acteurs de la scène malheureuse dont vous exigez que je reste spectateur tranquille.--Monsieur, nous saurons bientôt si cela doit être; en attendant, mettez ce masque, et donnez votre parole d'honneur.»
On conçoit que je fis et que je promis tout ce qu'ils voulurent.
Près d'une heure s'étoit passée depuis que je me trouvois dans cette situation, qui commençoit à me paroître inquiétante, quand je crus entendre quelque bruit vers l'extrémité de l'allée qui aboutissoit à la grande route. Un moment après, je vis entrer du même côté, dans le chemin de traverse où j'étois, une chaise de poste environnée de plusieurs hommes armés et masqués. Il me parut que cette troupe, que je crus d'abord toute composée d'assassins, venoit de s'assurer du laquais et du postillon, et forçoit le maître à mettre pied à terre. Tremblant qu'il ne fût massacré devant moi, je voulus, dans le premier mouvement d'un zèle téméraire, m'élancer à son secours: les deux hommes qui veilloient sur moi se contentèrent de me retenir en me disant: «Voici le moment critique, songez à ce que vous avez promis.»
Cependant l'inconnu, toujours entouré, avançoit vers nous d'un pas ferme et d'un air délibéré. Plus il approchoit, plus je croyois reconnoître les traits d'un jeune homme que je n'avois pas vu depuis longtemps. Lorsqu'il fut à très peu de distance, l'un de mes gardiens alla droit à lui, le pria de s'arrêter, et lui dit: «Un homme d'honneur se plaint que vous lui avez fait une mortelle injure, et prétend tout à l'heure en obtenir la réparation. S'il tombe sous vos coups, il promet qu'aucun détail de ce combat ne sera jamais su de personne; s'il ne meurt pas de ses blessures, il s'engage à revenir dans le même lieu, aussitôt qu'il sera guéri, pour y soutenir encore sa querelle qui ne peut être complètement vidée que par la mort de l'un des deux champions. Prenez les mêmes engagemens, Monsieur le comte, et jurez sur votre honneur de les remplir.--Quoi! répondit le jeune homme, milord Barrington se fâche de ce que j'ai quitté l'Angleterre sans faire mes adieux à son auguste épouse? Il faut convenir que ces maris sont partout un singulier peuple! Cet époux d'outre-mer, surtout, me paroît d'une bonne force: vouloit-il que je brûlasse d'une éternelle flamme pour sa langoureuse moitié? D'ailleurs, s'il me gardoit rancune, que ne me l'a-t-il dit dans son pays? Que ne s'est-il ensuite rendu à Bruxelles, où je me suis arrêté longtemps parce qu'on m'a dit qu'il me cherchoit? Pourquoi venir, après six semaines, avec cet épouvantable attirail, m'attaquer dans ma patrie, au moment où j'y rentre... Ah çà! mais j'espère que ce n'est pas à coups de poing que nous nous battrons?»
A sa voix comme à sa figure, à la gaieté de ses discours comme à son sourire moqueur, il ne me fut plus permis de méconnoître Rosambert. Alors seulement je commençai à soupçonner l'étrange vérité. O Madame de B..., ce fut pour vous que mon coeur tressaillit! mais je me gardai bien de montrer par quelques gestes ou d'exprimer par quelques mots ma surprise extrême et ma terreur profonde: j'étois lié par mes sermens.
Déjà pourtant on présentoit à Rosambert un cheval qu'on l'invitoit à monter, et un pistolet qu'on le prioit de charger lui-même. Le comte, aussitôt à cheval, tout en chargeant son arme, dit à ceux qui l'environnoient: «Oui, vous avez raison, voici le combat si cher à messieurs d'Albion... Au pistolet près, je dois de grands remerciemens au magnifique lord; il me rajeunit de plus de mille ans. En vérité, Messieurs de la Table ronde, l'héroïque parade que le prud'homme nous fait jouer ici ressemble tout à fait à une aventure du roi Artus. Comme les preux de son temps, vous arrêtez les passans sur les grands chemins pour les forcer gracieusement à rompre des lances avec vous.» En jetant les yeux sur moi, Rosambert continua: «Ce cavalier si joliment tourné, qui fait bande à part, qui ne dit mot, qui ne se mêle en rien de vos forfanteries, est-ce un gentil damoiseau qu'il faut que je délivre ou quelque grande princesse en homme travestie? Je l'aimerois mieux, moi; et le géant que je dois pourfendre, le fameux géant, où donc est-il?» L'étranger qui avoit jusqu'alors porté la parole dit à Rosambert: «Monsieur le comte, jurez de remplir les conditions prescrites.--Foi de gentilhomme, Messieurs», s'écria-t-il.
L'un de nos gardiens donna le signal par un coup de feu. Nous vîmes aussitôt un cavalier accourir à toute bride, de l'autre extrémité de l'allée. Rosambert l'attendit sans s'ébranler; mais, soit qu'il présumât beaucoup de lui-même, soit qu'il ne conservât pas tout le sang-froid nécessaire en ces occasions, il fît feu de trop loin sur son ennemi, qu'il manqua. L'autre, au contraire, montrant et plus d'adresse et plus d'intrépidité, tira presque aussitôt, mais enfin tira le dernier. La balle siffla aux oreilles de Rosambert, emporta une boucle de ses cheveux, et frappa son chapeau de manière qu'elle le fit sauter. Le comte, en le reprenant, s'écria: «Ceci devient sérieux, c'est à ma cervelle qu'il en veut, le beau masque!»
Son adversaire, en effet, s'étoit, comme moi, couvert le visage d'un mince carton; mais je ne pus m'empêcher de frémir en reconnoissant le frac anglois sous lequel, ce matin même, la marquise avoit paru devant moi chez Justine!
Le vicomte de Florville, car je ne doutois plus que ce ne fût lui, venoit de retourner son cheval, et regagnoit au galop le bout de l'allée d'où tout à l'heure il étoit venu. Rosambert, qui le suivoit des yeux, reprit: «Voilà bien le frac national de milord; mais, de par saint Georges, ce n'est pas là son épaisse encolure. Messieurs, ajouta-t-il d'un ton où perçoient le dépit et l'audace, je n'aurois point osé faire à la nation angloise cette injure de croire que ses braves fussent dans l'usage de se battre par mascarade et par procuration. Au reste, je vais tâcher, m'eût-on prudemment détaché le plus habile arquebusier des trois royaumes, je vais tâcher de faire en sorte qu'un étranger, fût-il le diable, n'ait pas à se glorifier d'avoir remporté sur un François une victoire sans danger... O toi qui ne manquas jamais une hirondelle au vol, mon cher Faublas, où es-tu? Que n'ai-je, pour le châtiment d'un traître et pour l'honneur de la France, que n'ai-je en ce moment ton coup d'oeil si prompt et ta main toujours sûre!»
Le comte ayant rechargé son arme, un nouveau signal fut donné. Rosambert, cette fois, ne demeura pas immobile, il poussa vigoureusement son cheval, et les deux adversaires, s'étant rencontrés à peu près au milieu de la lice, se tirèrent à la distance de cinq ou six pas. Le comte ne perça que le collet de l'habit de son ennemi, qui, plus heureux, lui fracassa l'épaule droite et le jeta par terre.
Le vainqueur aussitôt, se démasquant, fit voir au vaincu stupéfait le visage de Mme de B... «Tiens, lâche, dit la marquise, regarde, reconnois-moi, meurs de honte. C'est une femme qui t'immole! Tu n'as eu du courage et de l'adresse que pour l'insulter.»
Rosambert parut un moment accablé de la douleur de sa blessure et de l'ignominie de sa défaite; un moment il fixa sur la marquise des yeux égarés. Mais bientôt, reprenant son caractère, il lui adressa, d'une voix éteinte, ces mots entrecoupés: «Quoi! belle dame,... c'est vous... que j'ai... le bonheur de revoir!... Que les temps... sont changés! Cependant... notre dernière... entre...vue... m'amu...sa davantage,... et vous... aussi, friponne,... quoi que... vous en puissiez... dire. Ingrate! est-ce ici, est-ce ainsi... que vous deviez mettre... hors de combat... un bon jeune homme jadis venu... tout exprès de Paris à Lu... à Luxembourg... pour vous procurer... un... doux... passe-temps?--Rosambert, lui répliqua la marquise, tu voudrois en vain dissimuler ta rage et tes douleurs. Le Ciel est juste; je puis m'applaudir d'une double vengeance: ton châtiment, qui déjà commence, n'est pas prêt à s'achever. Souviens-toi de nos conditions; souviens-toi que mon ennemi doit garder mon secret partout et me ramener ici ma victime.»
Le comte, soulevant sa tête avec effort, la tourna de mon côté: «Ce jeune homme, dit-il, c'est sûre...ment le chevalier de Faublas!... Fau...blas!» J'ôtai mon masque, je fus à lui. «Embrassons-nous d'abord, continua-t-il. Elle m'a... vaincu, mon ami,... n'en soyez point étonné:... ce n'est pas la première fois qu'elle... m'abat. Et vous, pendant que j'invoquois... bonnement votre nom, vous étiez là qui... faisiez des voeux... contre moi;... mais je vous le pardonne... Elle est si... aimable! Venez... me voir... à Paris, si je n'y arrive pas... justement pour... m'y faire... enterrer.»
La marquise alors me prit à l'écart et me dit: «Chevalier, pardonnez-moi le mystère que je vous ai fait du péril où j'allois m'exposer, et la ruse dont je me suis servie pour vous en rendre le témoin. Mon amant, hélas!... avoit vu l'outrage; mon ami devoit être présent à la réparation. Faublas, je le sais bien, me gardoit encore tant d'attachement qu'il se fût chargé volontiers d'épouser ma querelle; mais il ne m'eût peut-être point assez estimée pour me juger digne de la soutenir moi-même.
«Cependant, ajouta-t-elle avec une joie mêlée de fierté, je viens de prouver qu'il y a six mois je ne prenois point un engagement au-dessus de mes forces, lorsque, réduite à l'affreuse nécessité de vivre seulement pour ma vengeance, je jurois de vous étonner en l'accomplissant. Maintenant, Faublas, tout ce qu'il y avoit d'équivoque ou d'obscur pour vous dans mes discours de ce matin s'explique de soi-même. Vous sentez de quelle crainte je ne pouvois me défendre quand, les larmes aux yeux, je demandois à mon ami s'il ne seroit pas cruel de ne se voir plus. Vous concevez de quelle espèce d'inquiétude j'ai dû sentir l'atteinte quand l'amant de Sophie m'annonça qu'il venoit de la retrouver. Ah! croyez-moi, j'ai d'abord compris que Duportail avoit pu vous reconnoître sur la route de Montcour, et je serois vraiment désolée que ce voyage de Compiègne eût laissé le temps à votre beau-père de vous enlever encore votre épouse. Faublas, si ce malheur étoit arrivé, n'ayez pas l'injustice d'en accuser votre amie. Dites-vous, pour ma justification, qu'au moment où je vous fis remettre, sous le nom de M. de B..., ce prétendu cartel, rien ne pouvoit me donner à deviner qu'en revenant avec Mme de Lignolle vous retrouveriez Sophie; dites-vous qu'il n'étoit plus, ce matin, nécessaire de vous renvoyer à Fromonville, puisqu'il ne vous eût jamais été possible, quelque diligence que vous eussiez faite, d'y arriver avant les émissaires fidèles qu'aussitôt j'y ai dépêchés avec l'ordre exprès de veiller sur les démarches de Duportail, s'il habitoit encore sa retraite, ou de le poursuivre, s'il l'avoit déjà quittée. Maintenant que rien ne vous retient plus, allez et...»
Mme de B... fut interrompue par des cris perçans qui sembloient partir de la chaise de poste de Rosambert, restée dans le chemin de traverse, du côté, mais à quelque distance de la grande route. Nous courûmes tous au bruit; il ne resta près du blessé que le chirurgien qui bandoit sa plaie. En approchant, nous vîmes derrière la voiture du comte un cabriolet dans lequel se débattoit une femme, retenue par les mêmes hommes qui s'étoient assurés du laquais et du postillon de Rosambert. «Grands dieux! s'écrioit-elle, des gens masqués! C'en est donc fait! Ils n'auroient pu le vaincre, ils l'ont assassiné!... Ah! dit-elle, en poussant un cri de joie, le voilà! le voilà!» Puis, d'un ton douloureux: «Perfide! il est donc vrai que vous avez eu l'inhumanité de profiter de mon sommeil?...»
La marquise me demanda tout bas si ce n'étoit pas la petite comtesse. Je répondis oui, et je m'élançai dans les bras de ma maîtresse.
«Est-ce fini? me demanda-t-elle. J'ai entendu tirer plusieurs coups. Quels sont ces gens qui m'ont arrêtée? C'étoit à l'épée que vous deviez vous battre! Je suis tremblante,... saisie d'effroi. Ton ennemi, où est-il? Es-tu vainqueur? Il ne devoit amener personne. Pourquoi tout ce monde? ces armes? ces masques?... Mon ami, que je suis contente de te voir!... que j'ai peur!... Cruel!... que je vous en veux de m'avoir lâchement abandonnée!»
Ainsi, Mme de Lignolle annonçoit, par le désordre de ses questions, le désordre de ses idées; il me sera plus difficile de peindre celui de sa personne. Dans son regard, tout à l'heure attendri, maintenant terne et bientôt étincelant, vous eussiez vu tour à tour, et presque en même temps, les douces erreurs de l'espérance, les mortelles rêveries de la crainte, l'ivresse de l'amour heureux, les fureurs de l'amour trahi. Vous eussiez vu sur son visage, dont l'étonnante mobilité m'effrayoit, toutes les passions impétueuses se livrer de rapides combats. Chaque muscle sembloit tourmenté d'un mouvement convulsif; l'expression de chaque sentiment passoit comme un éclair.