Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5

Part 8

Chapter 83,920 wordsPublic domain

Son mari, le premier, lui conseilla, et moi-même je la pressai de laisser un moment sa berline et de prendre un peu d'exercice. Elle connoissoit le pays, et nous dit qu'en effet elle se sentoit la force et l'envie de gagner, en se promenant, le pont de _Montcour_, où elle ordonna à son cocher d'aller nous attendre. Elle ne voulut pas souffrir que ses femmes, qui suivoient dans une calèche, missent pied à terre pour l'accompagner. Nous quittâmes la grande route, nous descendîmes à travers le village de _Fromonville_, jusqu'à l'écluse de ce nom. La comtesse venoit de refuser le bras de M. de Lignolle, et s'appuyoit sur le mien. Nous marchions lentement sur la verte pelouse qui couvre en cet endroit les bords du canal[7]. Toujours indisposée, ma chère Éléonore penchoit de temps en temps sa tête, qui venoit reposer sur mon épaule, et de temps en temps laissoit échapper, avec un soupir tendre, une douce plainte. Son regard languissant, mais satisfait, sembloit, en m'annonçant qu'elle connoissoit la cause de son mal et qu'elle la chérissoit, sembloit, dis-je, solliciter mon amour plutôt que ma pitié. Et moi, je l'avoue, moins effrayé pour le moment des dangers de son état que ravi du bonheur d'être père, je contemplois avec plus de plaisir que de crainte l'altération de ce joli visage, devenu plus joli par sa pâleur intéressante. Tous deux entièrement occupés l'un de l'autre, nous ne pouvions rien voir du charmant paysage que M. de Lignolle admiroit.

[7] Le canal de Briare, qui commence à la ville de ce nom, et traverse vingt-deux lieues de pays, vient finir à Saint-Mamertz. Le pont de Montcour est jeté sur le canal même, à six milles de son embouchure. On voit le village de Fromonville un quart de lieue plus loin.

Tout à coup, un cri douloureux, un seul cri, parti d'une maison bourgeoise que je n'avois pas même aperçue, frappe mon oreille et vient jusqu'à mon coeur... Dieux!... quelle voix!... Soudain je m'élance. J'aperçois à travers des barreaux qui me retiennent, j'aperçois à l'autre extrémité d'un grand jardin, sous une allée couverte, une jeune personne apparemment évanouie, que deux femmes emportent dans un pavillon assez éloigné, dont la porte aussitôt retombe sur elles. Je n'ai pu distinguer les traits de l'infortunée, mais j'ai vu ses longs cheveux bruns qui tomboient jusqu'à terre! j'ai vu cette taille enchanteresse qui ne peut appartenir qu'à elle! Ce cri de douleur surtout, j'ai cru le reconnoître. Oui, j'ai cru pour la seconde fois entendre ce gémissement du désespoir, ce lamentable accent qu'elle ne put retenir, lorsqu'au couvent du faubourg Saint-Germain de barbares satellites m'empêchèrent de mourir dans ses bras. Cramponné sur la grille bien fermée que j'ébranle, que je voudrois renverser, je ne cesse de crier: «Elle se trouve mal, elle se trouve mal!» et j'entends à peine Mme de Lignolle qui me supplie de faire attention qu'elle se trouve mal aussi.

Une paysanne vient à passer, qui, voyant mon inquiétude, me dit: «C'est qu'elle est malade.--Qui?--C'te demoiselle.--Son nom?--Je vous l'dirions ben, Mamselle; mais je ne le savons pas.--Ces femmes, qui sont-elles?--Ah! oui, devine. Jugez donc, Mamselle, qu'elles ne parlent pas comme nous autres, ces femmes.--Comment?--Comment? Dame! je ne le savons pas, comment. Pis que not' curé, qui savont le latin tout comme son livre de messe, n'y comprend' itou ni pu ni moins que ma poche: ça vous dégoise un baragouin que l'diable j'n'y entendrois goutte.--Y a-t-il des hommes dans la maison?--Par-ci, par-là, Mamselle. Quelquefois j'en voyons un qui a l'air du père à tous.--Il est vieux?--Pas vieux, si vous voulez; mais, dame! c'est mûr.--Parle-t-il françois?--Celui-là? Oh! c'est bien pis. Il ne parlont pas du tout. C'est, sous votre respect, un ours, Mamselle. Quand j'approchons de sa _tanière_, il avont l'air de vouloir nous avaler, et pis y a un domestique aussi, qui n'étiont pas jeune itou, et qui jargonnont l'iroquois comme les autres.--Depuis quand tout ce monde-là demeure-t-il ici?--Dame! y a ben queuque part comme ça trois ou quatre...»

Mme de Lignolle, hors d'elle-même, ne la laissa point achever. «Taisez-vous, bavarde, passez votre chemin...; et vous, Mademoiselle, comptez-vous rester là jusqu'au soir?... Jusqu'à ce que nous nous soyons perdus!» Le comte, qui très heureusement ne comprend pas le véritable sens de ces paroles équivoques: _Jusqu'à ce que nous nous soyons perdus_, lui dit en vain, pour la rassurer, qu'il seroit impossible que nous nous perdissions, même pendant la nuit, par un chemin frayé. Il le lui dit en vain; elle s'inquiète, elle se lamente, elle s'écrie: «Mon ami, ne m'entendez-vous pas?... Cruel, pourriez-vous ainsi m'abandonner? Dans l'état où je suis, sera-ce la pitié des passans qu'il faudra que j'implore?»

Je regardai Mme de Lignolle, et je frémis. Ce n'étoit plus cette intéressante figure où le vif plaisir combattoit la foible douleur; chacun de ses traits sembloit renversé. La brûlante colère brilloit dans ses yeux; la pâle terreur décoloroit son front; ses genoux chancelans ne la portoient qu'à peine; elle frémissoit de tous ses membres.

Ce qu'elle vient de me dire et l'état où je la vois rappellent enfin ma raison égarée. Je suis à l'instant frappé de la foule des dangers qui nous environnent dans ce lieu redoutable où je m'obstine à rester. Si mon oreille ne m'a pas trompé, si l'émotion de mon coeur ne m'abuse pas, c'est ma Sophie que tout à l'heure j'ai entendue gémir, c'est elle que je viens de voir mourante. Sans doute elle n'a poussé ce cri de désespoir qu'en reconnoissant, sous des habits perfides, son infidèle époux. Puisque ma femme est dans cette maison, Duportail l'habite avec elle. L'amant déguisé de Mme de Lignolle n'échappera point au premier regard de celui qui vit si souvent les métamorphoses de l'amant de Mme de B...; et mon inflexible beau-père, s'il m'aperçoit, dès demain va changer de retraite et m'enlever encore mon épouse adorée,... adorée! quoique trahie. M. de Lignolle enfin, qui déjà me demande quel intérêt je prends à ces femmes, qui parle de s'informer quels sont ces étrangers, d'entrer dans cette maison, M. de Lignolle peut, au premier mot d'une explication facile autant que funeste, découvrir le double mystère de mon sexe et de mon nom.

La foule de ces considérations terribles vient à la fois m'épouvanter; et, dans mon subit effroi, je fais, pour m'élancer loin de la grille, un aussi brusque mouvement que celui par lequel je me suis, il n'y a qu'un moment, précipité dessus.

Je presse dans mon bras gauche le bras droit de la comtesse; de la main droite je saisis la main gauche de son curieux mari; et, sans examiner si l'un veut me suivre et si l'autre en a la force, je les entraîne tous deux, d'une haleine, à plus de deux cents pas de la périlleuse maison. Là, je m'arrête. Incertain, je me retourne, et mon triste regard se porte aux lieux que je fuis... Hélas! une forêt de peupliers, peut-être favorable, me cache les murs où je laisse au désespoir ce que j'ai de plus cher au monde! Mon coeur alors se serre, je n'ai plus besoin de cacher mes larmes, car je ne peux plus en verser.

Cependant la comtesse, qui prétend qu'une marche rapide lui fait du bien, me presse de l'aider à reprendre sa course. Il me faut en même temps soutenir ma malheureuse amie, à chaque instant prête à tomber, dissimuler mon trouble extrême, et répondre, d'une manière satisfaisante, à M. de Lignolle, qui se traîne sur nos pas en me questionnant.

Nous arrivons à Montcour. La comtesse, excédée de fatigue, se jette dans son carrosse, et n'ouvre la bouche que pour recommander à son cocher de faire la plus grande diligence jusqu'à Fontainebleau, où nous devons prendre des chevaux de poste. M. de Lignolle, essoufflé, haletant, pour mieux goûter le repos, garde quelque temps le silence. Je puis enfin librement sonder les plaies de mon coeur et me livrer à mes réflexions déchirantes.

Faublas, où t'emporte cette voiture rapide? Cruel, où vas-tu si vite? Qui laisses-tu derrière toi?... Depuis quatre mois, séparée de celui qu'elle idolâtre, elle l'appeloit tous les jours en pleurant; mais du moins les tourmens de l'absence pouvoient être adoucis par cette consolante idée qu'un fidèle époux en gémissoit comme elle. Maintenant, beaucoup plus malheureuse, elle est obligée de se dire que l'ingrat la délaisse et la fuit. Ce matin, sans doute, elle chérissoit l'auteur de ses maux; ce soir, elle doit le haïr... O Sophie! Sophie! quand tu liras dans mon coeur, tu ne pourras que me plaindre, me pardonner et m'adorer encore... Il est vrai que ta rivale est auprès de moi; mais vois la douleur que lui cause l'amour que je t'ai promis, l'amour que je te porte. Elle est auprès de moi; mais dans quel état, grands dieux! Tout à l'heure elle fondoit en larmes! Tout à l'heure, de peur d'éclater en reproches, elle se faisoit cette horrible violence de ne pas m'adresser un mot, un seul mot de plainte... Ses paupières enflammées se sont appesanties, un cruel assoupissement l'accable, l'immobilité de la mort l'a frappée!... Ma chère Éléonore, que je te plains!... que je t'aime!... Qu'ai-je dit? O Sophie, rassurez-vous. Quand le moment sera venu, vous verrez si je balance entre ma femme et ma maîtresse... Éléonore, tu ne pourrois me faire un crime de te quitter pour elle. Plus belle que toi, ma Sophie n'est pas moins jolie... Elle a tes vertus, elle a mes sermens... Éléonore, ne crains pas cependant que ton cruel ami puisse t'abandonner tout à fait. Ton amant seroit-il assez dénaturé pour oublier qu'il t'a faite mère? Non, mon amie, non. Quelquefois je viendrai secrètement pleurer avec toi tes malheurs. Nous ne passerons plus des jours entiers sous le même toit; mais... Quels projets! Oh! qui prendra pitié de ma situation?... qui fixera mes irrésolutions sans cesse renaissantes? Oh! qui empêchera que ma fatale sensibilité ne fasse le perpétuel malheur de deux objets presque également adorables?... Mais où m'égaré-je encore? Malheureux! il ne s'agit pas de me partager entre elles. Je dois les perdre toutes deux. Je ne fais que passer à Paris. Jamais peut-être je ne reverrai Fromonville. L'honneur m'appelle à Compiègne, à Compiègne où je cours chercher... non pas la mort,... je verrois sans terreur le comte et le marquis contre moi réunis pour leur semblable querelle,... non pas la mort, mais l'exil, en ce moment plus affreux qu'elle... Exécrable pouvoir de l'opinion! c'est pour immoler un ennemi justement irrité que je quitte en même temps deux femmes chéries; c'est l'inflexible honneur qui me commande cet odieux sacrifice. La vue des supplices tout prêts n'auroit pu m'y déterminer; un barbare préjugé m'y force!

«Mademoiselle, s'écria tout d'un coup M. de Lignolle, voyons si vous devinerez celle-ci.» Je répondis tout bas: «Que le Ciel extermine la race entière des charades!» et tout haut: «Vous prenez mal votre temps, Monsieur, je suis d'une bêtise amère.--Voilà les femmes! répliqua le comte, je les reconnois. Elles sont poltronnes comme des lièvres. A la moindre égratignure, elles croient voir la mort. Tenez, la comtesse est plus tourmentée de la peur de son mal que de son mal même: car ce n'est pas une maladie qu'elle a, ce n'est au fond qu'une indisposition; effet assez ordinaire de la campagne, du printemps, et, que sait-on? d'un exercice un peu forcé... C'est qu'aussi, Mademoiselle, vous allez avec un train... Ma foi! vous lui ferez mal, je vous en avertis... Peut-être pourtant n'est-ce chez la comtesse qu'un excès de santé, une apoplexie d'humeurs,... d'humeurs propices,... bénignes,... de bonne humeur... Enfin cela devient clair. Vous voyez bien que l'état de ma femme n'est pas alarmant. Cependant elle s'afflige. Pourquoi? parce que c'est son âme qui s'affecte; et son âme s'affecte parce que les âmes des femmes sont comme ça. Or, qui dit femme dit fille; et, comme vous aimez la comtesse, du moins je le crois, et sans vanité je m'y connois, comme vous l'aimez, vous vous chagrinez de son chagrin, au point d'en devenir bête,... à ce que vous dites; mais j'imagine bien qu'il ne faut pas prendre la chose au pied de la lettre. Toujours est-il vrai que vous ne pouvez pas deviner ma charade, parce que votre âme aussi s'affecte; et c'est ainsi que les plus grandes opérations de l'esprit dépendent des plus petites affections de l'âme.--Cela peut être, Monsieur; mais je vous supplie de me laisser à mes rêveries.»

Plus d'une fois je lui répétai la même prière avant que nous fussions à Paris, où nous n'arrivâmes qu'à trois heures du matin. La comtesse, ayant à peine permis à son mari d'entrer dans son appartement, se hâta de renvoyer aussi ses femmes, et, restée seule avec moi, vint tomber dans mes bras. «Faublas, ne mentez pas. N'est-ce pas elle que vous avez retrouvée?--Oui, mon amie, c'est elle.--Que je suis malheureuse!... Répondez: se pourroit-il que vous eussiez le dessein de m'abandonner?--T'abandonner, mon Éléonore? Eh! le moyen de le pouvoir, le moyen d'être aimé de toi sans t'adorer, sans brûler du désir de te revoir!--N'est-il pas vrai, Faublas? C'est précisément ce que je me dis quand je pense à toi; et j'y pense sans cesse... Ainsi, mon bon ami, tu comptes revenir de Compiègne ici, sans t'arrêter nulle part, sans aller ailleurs?--Sans aller ailleurs! et ma femme?--Eh bien, votre femme?--Ma femme, qui depuis si longtemps...!--Il veut l'aller rejoindre!--Ma femme...--Qu'elle est heureuse d'être sa femme, d'avoir des droits légitimes parce qu'elle a dit _oui_ dans une église! car voilà toute la différence. Comme elle, vous m'avez trompée, vous m'avez séduite; j'en suis contente, et je vous idolâtre comme elle... Et ce mal de coeur, croyez-vous que ce ne soit rien? C'est un enfant, un enfant que vous m'avez fait, Monsieur... Je ne m'en plains pas! je ne dis pas que j'en suis fâchée! au contraire... Ma grossesse va me compromettre, m'exposer, me perdre peut-être; je le sais. Mais qu'ils m'enlèvent mon rang et mes richesses, j'y consens de tout mon coeur, pourvu qu'ils me laissent avec ma liberté mon amant... Oui, toute réflexion faite, je suis enchantée d'être mère, c'est un avantage que j'ai sur ta Sophie, d'abord, et puis tu dois me mieux aimer, car je te chéris davantage. Cependant, ingrat que vous êtes! vous osez penser à me quitter dans l'état où je suis!--Mais, mon amie, songez donc que j'ignore moi-même ce que je vais devenir ce soir. Sans doute il ne sera pas question de revenir à Paris, mais de quitter la France...--Vous essayez en vain de me donner le change: c'est à Fromonville que vous espérez trouver un asile!... Monsieur, je vous déclare que, si vous y allez, vous m'y traînerez à votre suite. Je vous déclare que je pars avec vous pour Compiègne, que je vous suis partout, que je m'attache à vos pas comme votre ombre. Perfide! vous n'aurez, je vous le jure, d'autre moyen de vous débarrasser de moi que de m'immoler à côté de votre ennemi.--De grâce, calmez-vous, écoutez...--Je n'écoute rien. Vous voulez m'abandonner, je vous conserverai malgré vous; oui, j'emploierai jusqu'à la violence. Nous allons ensemble à Compiègne, c'est une chose résolue; et, quant à Fromonville, si je ne puis vous empêcher d'y retourner, j'espère que vous ne pourrez pas non plus m'empêcher de vous y suivre. Au reste, vous n'y êtes pas encore! Un bon coup d'épée pourra bien ne pas vous permettre d'y courir si vite, à Fromonville!... Grands dieux! qu'ai-je dit? Non, Faublas, non. Tiens; j'aime encore mieux que tu ne sois pas tué. Mon ami, défends-toi bien, nous verrons après qui de Sophie ou de moi l'emportera; défends-toi de toutes tes forces, ne te laisse pas blesser comme dans ton premier combat. Tue-le plutôt; oh! je t'en prie, tue-le... Mon ami, je serai là, je t'aiderai de mes conseils; je t'encouragerai par mes cris, tu combattras sous mes yeux, devant moi, devant la mère de ton enfant: tu seras invincible... Hein?... réponds-moi, parle-moi donc.--Que voulez-vous que je réponde, quand vous n'écoutez qu'un aveugle emportement, quand vous formez les projets les plus insensés?... Éléonore, ma chère Éléonore, est-il possible, dis-moi, que tu viennes à Compiègne te donner en spectacle?...--Cela est possible, car cela sera.--Mon amie, soyez donc raisonnable. Supposons que tu supportes les fatigues de ce second voyage, et que, par un bonheur inconcevable, personne ne reconnoisse Mme de Lignolle courant la poste avec le chevalier de Faublas, puis-je, je te le demande à toi-même, puis-je souffrir que tu sois témoin d'une scène sanglante quand ton état si critique exige tant de ménagemens?--Tant de ménagemens! Sans doute! c'est pour cela que je dois vous suivre à Compiègne, et que vous ne devez point aller à Fromonville. Que deviendrai-je, quand je vous saurai parti pour joindre votre adversaire,... et peut-être mon ennemie? A chaque instant du jour, tourmentée des plus affreuses inquiétudes, je verrai mon amant infidèle ou mourant. Eh! de quelque manière qu'on me le ravisse, si je le perds, que m'importe la vie? Faublas, je t'en supplie, prends pitié de moi, de ton enfant, de toi-même; crains mes fureurs, ne me livre pas à mon désespoir... Faublas, je t'en conjure, promets que demain tu ne verras pas Sophie; promets que ce soir je verrai le marquis avec toi.»

Elle étoit à mes genoux, qu'elle embrassoit, qu'elle inondoit de ses larmes. Le plus insensible des hommes n'eût pu lui résister. Je promis tout ce qu'elle voulut.

Quoique nous dussions partir avec l'aurore, nous ne pûmes nous décider à rester debout jusqu'à son lever. Mme de Lignolle avoit besoin de consolations autant que de repos. Nous nous couchâmes: je fis heureusement succéder, aux pénibles agitations d'une journée très longue, les agitations douces d'une trop courte nuit; et la comtesse, exténuée de tant de fatigues, finit par s'endormir profondément. C'étoit là tout ce qu'attendoit son malheureux amant, à qui la tendre pitié venoit d'arracher un mensonge, et que l'impérieuse nécessité forçoit à la perfidie.

Enfin, le jour fatal va luire. A la foible clarté de son premier rayon, je soulève avec précaution le drap qui m'enveloppe; par des mouvemens égaux et mesurés je me glisse jusqu'au bord du lit, qui reste muet; déjà mes pieds touchent le parquet, ou plutôt l'effleurent à peine; la couverture doucement retombe, et sur cette couche, où l'amour heureux soupiroit tout à l'heure et maintenant repose encore, l'amour abandonné va bientôt gémir.

Je me suis habillé lentement, parce qu'il a fallu m'habiller sans bruit. Cependant me voilà déjà prêt, je vais partir... Quel frisson mortel me saisit!... J'entre dans la chambre à coucher de Mlle de Brumont, dans cette chambre qui conduit au petit escalier; j'y entre, et je sens mon coeur défaillir. Irrésolu, je m'arrête; inquiet, je me retourne, et je m'éloigne, je reviens, et je veux fuir, et je m'approche... Grands dieux! me suis-je trompé? n'a-t-elle pas dit quelques mots? Ne m'a-t-elle pas nommé?... Écoutons!... Oui, cette fois je l'ai bien entendue. C'est Faublas, c'est son ami que, d'une voix étouffée, douloureusement, elle appelle... Aimable et chère enfant!... Pauvre petite!... un songe l'avertit de mon évasion, un songe affreux l'agite et n'est pas trompeur!... Attendri, désolé, je me penche sur elle; ma bouche lui murmure un adieu; mes lèvres ont presque pressé les siennes; j'ai laissé tomber une larme sur son sein découvert... Hélas! et me voici sur l'escalier dérobé.

Mon malheureux sort voulut que je rencontrasse dans la cour M. de Lignolle, qui déjà montoit en carrosse. «Ah! ah! si matin? me dit-il.--Oui, Monsieur,... je... sors...--Quoi! sans la comtesse?--Elle est fatiguée, elle dort; elle sait que j'ai affaire pour vingt-quatre heures.--Seule, à pied?--Je vais prendre un fiacre.--Non, Mademoiselle, je vous conduirai où vous avez affaire.--Mais, Monsieur, cela va vous déranger; vous êtes pressé.--Qu'importe? Permettez-moi...--Je ne le souffrirai pas.»

Pendant que je conteste avec M. de Lignolle pour échapper à ses cruelles politesses, la comtesse peut se réveiller et faire un éclat terrible: cette réflexion me détermine. Je me jette dans la maudite voiture, M. de Lignolle y monte, et me prie de dire à son cocher où je veux qu'on me mène. Ma première pensée fut pour le couvent de ma soeur; mais, tout bien examiné, je crus qu'il valoit mieux me faire conduire chez Mme de Fonrose.

* * * * *

Nous arrivons à la porte de la baronne, je descends de voiture; et, comme j'allois entrer dans l'hôtel, M. de Belcour en sortoit _incognito_.

Il me reconnoît, il s'écrie: «Enfin, vous voilà donc? Il faut donc que ce soit le hasard...» Tremblant, je l'interromps: «Mon père, monsieur que vous voyez dans son carrosse, j'ai l'honneur de vous le présenter: c'est le comte de Lignolle, le mari de cette jeune dame chez qui...» Le comte, qui nous a entendus, descend à la hâte, se jette au col de mon père, et le félicite d'avoir une fille pleine d'esprit, à qui l'on ne peut donner une charade qu'elle ne devine. Il ajoute: «Nous vous la rendons pour vingt-quatre heures; mais nous espérons que demain vous nous ferez le plaisir de nous la ramener vous-même.» M. de Belcour s'en défend; M. de Lignolle insiste. «Il faut, dit-il, que Mlle de Brumont revienne, car ma femme est malade...» Le baron, qui déjà s'impatiente, répond: «J'en suis fâché, mais...--Mais, reprend l'autre, il ne faut pas que cela vous alarme. Ce n'est rien: une indisposition, un mal de coeur; cela vient, je crois, de ce qu'elle a fait tous ces jours-ci trop d'exercice... avec mademoiselle votre fille, tenez, qui est forte, alerte, vigoureusement constituée... La comtesse n'a pas encore le tempérament si formé. Au reste, comme je vous le dis, ce n'est rien. Pourtant, cela deviendroit sérieux si Mlle de Brumont ne revenoit pas, parce que ma femme, qui l'aime à la folie, en prendroit du chagrin: son âme s'affecteroit, Monsieur; et, quand l'âme d'une femme s'affecte, votre serviteur, il n'y a plus personne.--Monsieur, je vous répète que je ne puis rien promettre.--Je ne vous quitte pas que vous ne m'ayez donné votre parole.--Mais, de grâce!...--Ah! je vous en supplie, Monsieur de Brumont.»

Le baron, emporté par sa vivacité, s'écria: «Eh! Monsieur! laissez-moi en repos.» Puis il me jeta un regard terrible, et me dit: «N'est-il pas bien affreux que je sois sans cesse compromis?...» Je frémis, je me précipitai dans ses bras: «O mon père! souvenez-vous de la Porte-Maillot.»

Ces mots lui rendirent assez de sang-froid pour qu'aussitôt il s'empressât de faire beaucoup d'excuses et de remerciemens à M. de Lignolle. Cependant celui-ci demeuroit toujours fort étonné de la colère que le prétendu M. de Brumont venoit de laisser paroître. Pour dissiper tous ses soupçons à cet égard, je me crus obligé de lui faire tout bas, et d'un ton très mystérieux, cette insidieuse confidence: «Mme de Fonrose vous a dit que certaines affaires de famille forçoient mon père à vivre inconnu dans ce pays-ci; et vous voulez qu'il vienne vous voir! et vous vous avisez de l'appeler tout haut par son nom!--Ah! que je suis fâché de mon étourderie! dit aussitôt le comte au baron.--Et moi, de ma vivacité, répondit celui-ci.--Vous vous moquez, reprit M. de Lignolle, c'est moi qui ai tort... Mais aussi pourquoi refuser de rendre mademoiselle votre fille à ma femme? Allons, puisque vous ne pouvez pas la ramener vous-même, promettez du moins de nous la renvoyer.--Je promets, répliqua M. de Belcour, de faire en sorte que vous n'ayez pas à vous repentir des honnêtetés dont vous me comblez.--Voilà qui est dit. Je pars content... Mais vous n'avez pas de voiture. Voulez-vous que je vous reconduise chez vous?» Ce fut moi qui pris la parole: «Bien obligé; il faut que je parle à la baronne, j'espère que mon père voudra bien rentrer chez elle avec moi; nous avons quelque chose de particulier à lui dire.»