Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5
Part 7
Tandis que je m'attendrissois avec la comtesse, dans cet entretien qui m'inspiroit pour elle beaucoup d'estime et beaucoup de respect, plus de cent couverts avoient été mis sur une immense table circulairement dressée dans un salon de verdure aussitôt illuminé. Les violons aussi venoient d'arriver; une impatiente jeunesse autour de nous rangée attendoit le signal. Mme de Lignolle prit la main d'un joli garçon; je fis de même, et le bal commença.
L'heure du souper vint trop tôt pour les danseuses et pour leurs amans, mais au grand contentement des mamans et des pères, qui sont toujours, en pareil cas, plus pressés de se mettre à table que les enfans. Mme de Lignolle voulut que je l'aidasse à faire les honneurs du festin; nous nous retirâmes lorsque après que, tous les convives ayant porté plusieurs santés à leur hôtesse et à sa tante chérie, les vieillards entonnèrent des chansons à Bacchus et les jeunes gens des hymnes à l'amour.
Je vous dirai confidemment qu'un peu fatigué de l'exercice des nuits précédentes, je ne goûtai, durant tout le cours de celle-ci, d'autre plaisir que celui de dormir tranquille auprès d'Éléonore étonnée. M. de Lignolle à ma place n'eût fait ni plus ni moins: aussi, loin de m'en glorifier, je m'en accuse. Mais rassurez-vous pour la comtesse et pour moi; l'amour, toujours juste, avoit décidé que, dans la matinée du lendemain, ma jeune maîtresse obtiendroit un dédommagement.
Il n'étoit pas midi; depuis plusieurs heures l'alerte comtesse me faisoit courir dans son parc; un jardin anglois nous invitoit à goûter quelque repos à l'ombre de ses bocages tortueux. Un frais zéphyr balançoit mollement le feuillage du cèdre et du saule, de l'érable et du mélèze, du platane et de l'acacia. Sur leurs branches mariées et confondues mille oiseaux chantoient le printemps et ses plaisirs; un ruisseau, tout à l'heure rapide, et maintenant ralenti dans son cours, caressoit de son onde argentée les fleurs qui bordoient ses rives. Au fond d'un bosquet sombre que formoient le lilas et le rosier, le chèvrefeuille et l'aubépine ensemble entrelacés, étoit une grotte mystérieuse, dernier asile de l'amour.
Joyeux, je m'avance; et quel est mon étonnement quand je lis à son entrée cette inscription: _Grotte des charades_! «Grotte des charades! m'écriai-je.--Grotte des charades! répéta la comtesse; il ne faut pas demander, ajouta-t-elle en riant de toutes ses forces, si monsieur le comte est venu s'exercer ici l'automne dernier»; puis, d'un ton majestueux, elle reprit: «_Grotte des charades_! Faublas, oseras-tu y entrer?» Et son oeil plein de feu m'invitoit à réparer les torts de la nuit dernière. J'eus l'audace de pénétrer avec elle dans ce lieu de délices; un lit de mousse sembloit y avoir été préparé des mains de Vénus, il reçut deux amans... Pendant quelques minutes nous n'entendîmes plus ni les oiseaux, ni le zéphyr, ni l'onde... L'heureuse grotte venoit de mériter son nom, que, peut-être, nous allions lui confirmer encore, lorsque l'approche d'un profane nous força de suspendre nos transports.
C'étoit encore M. de Lignolle qui nous surprenoit par sa brusque arrivée. «Ah! ah! dit-il, c'est que vous étiez en train de travailler ici?--Oui, Monsieur, ne me l'avez-vous pas permis, de travailler?--Sans doute.--En ce cas, le lieu doit vous être égal.--Parfaitement égal... Mais, Madame, vous avez l'air embarrassée: est-ce que je serois venu mal à propos?--Mal à propos... Non,... non, pas tout à fait... Nous nous occupions de vous.--Quoi! en composant une charade?--Nous n'en faisons jamais que vous n'y soyez pour quelque chose.--Comment cela?--Le comment, je ne puis vous le dire. Au reste, soyez tranquille, il ne s'agit que d'une bagatelle... qui devroit vous concerner un peu, mais qui, dans le fait, ne vous concerne pas du tout.--Par ma foi, Madame, ceci est trop obscur, je n'y comprends plus rien.--C'est ce qu'il faut. Monsieur; mais vous saurez peut-être cela quelque jour... Laissons les charades... Monsieur, vous êtes arrivé bien vite? vous avez bien promptement terminé vos affaires?--Madame, je ne les ai pas faites. Je compte m'en aller après-demain. Je suis venu parce que j'étois pressé... de vous voir d'abord,... et puis de revoir cette terre, qui, depuis nombre d'années, est assez mal gouvernée.--Assez mal! jamais vous ne la gouvernerez mieux. Je ne prétends pas qu'elle le soit autrement.--Il y aura pourtant quelques petites réformes à faire.--Aucune! je vous déclare d'avance que je ne le souffrirai pas... Monsieur, ajouta-t-elle en sortant de la grotte, vous avez peut-être une charade à composer? Nous vous laissons.--Madame, mais que je ne vous chasse pas. Et la vôtre?--La nôtre est faite; nous allions peut-être en commencer une seconde; mais vous arrivez comme un jaloux!--Madame, je vous en prie! c'est à moi de me retirer si la place vous fait plaisir.--Non, non, restez, répondit-elle en riant, ce sera pour un autre moment. Nous n'y perdrons rien, soyez tranquille.»
L'après-dîner, Mme de Lignolle me proposa de venir voir ses vassaux; nous entrâmes dans le premier village chez un fermier de la comtesse; elle lui dit: «Bastien, tu n'es pas venu souper avec moi, je viens te demander à goûter. Pourquoi ne t'ai-je pas vu hier avec tes camarades? Est-ce que tu ne m'aimes plus?» L'honnête homme baissa les yeux d'un air embarrassé. Sa femme, moins timide, répondit: «Not' homme a dit comme ça qu'il ne vouloit pas se faire l'honneur de donner à not' dame le plaisir de l'aller voir, parce qu'il ne se soucioit pas un brin de lui fendre le coeur de sa peine; et il assure qu'il est sûr qu'elle ne la sait pas.--C'est justement parce que je ne la sais pas qu'il faut vite me la dire. Voyons, Bastien, conte-moi-la ta peine; nous sommes de vieux amis, mon enfant, viens t'asseoir là, et parle.»
Le bon fermier se fit un peu presser et s'expliqua: «J'ai renouvelé mon bail, votre intendant m'a augmenté.--Augmenté! de combien?--De cent pistoles.--Bastien, dis la vérité: qu'est-ce que tu gagnois avec moi?--Deux mille francs.--Tu n'as donc plus que cent pistoles de bénéfice?--Pas davantage.--Et tu es père de cinq enfans, je crois?--Depuis que nous n'avons vu madame, Dieu m'a fait la grâce de m'en donner un de plus.--Belle grâce pour un pauvre diable qui ne gagneroit que mille francs!» Elle se tourna vers moi: «Le père, la mère, six enfans! Et pour nourrir, loger, habiller tout cela, cent malheureuses pistoles! Je sais qu'à la rigueur ce n'est pas, dans ce pays-ci, la chose impossible; mais ne jamais recevoir un ami, n'avoir jamais la poule au pot, s'interdire sans cesse la plus petite dépense qui ne soit pas exactement nécessaire; et enfin, après des années de travail et de parcimonie, rien pour établir les garçons, rien pour doter les filles! Non, bonnes gens, non, cela ne sera pas... Tiens, Brumont, fais-moi le plaisir de dire à La Fleur qu'il aille tout à l'heure avertir mon homme d'affaires que je l'attends ici.»
Quand je rentrai, la comtesse disoit: «Sois tranquille, Bastien, prends courage, et va me chercher de la crème, car Mlle de Brumont l'aime beaucoup, et moi aussi.»
Il en apporta deux pleins saladiers. Je crois que la comtesse se fût donné une indigestion, si l'espièglerie n'eût chez elle combattu la friandise. Elle ne pouvoit se résoudre à avaler de suite trois cuillerées du doux liquide; il falloit qu'à chaque instant elle en barbouillât la figure de sa bonne amie, qui au reste le lui rendoit bien. Nous nous amusions de nos enfantillages, au point d'en rire comme deux écervelées, quand l'homme d'affaires arriva.
Aussitôt le visage de la comtesse redevint sérieux. «Je voudrois bien savoir, Monsieur, pourquoi, sans me consulter, vous avez augmenté le bail de cet honnête homme, en le renouvelant.--Madame, je connois les intentions de monsieur le comte...--J'entends. Mais vous n'avez pas songé que ce moyen de lui faire votre cour étoit celui de me déplaire souverainement. Écoutez, je ne prétends pas discuter cette affaire avec M. de Lignolle; vous avez fait la faute, c'est à vous de la réparer. Si demain, avant midi, vous ne m'apportez un nouveau bail qui remette les choses sur leur ancien pied, vous ne coucherez pas le soir au château.--Madame...--Point de réplique; allez.»
Le mari, la femme et l'aînée des filles se jetèrent aux genoux de la comtesse, et baignèrent ses mains de leurs pleurs; jugez de mon émotion quand je vis Mme de Lignolle verser aussi de délicieuses larmes sur les mains qui serroient les siennes! Emporté par le premier mouvement de mon enthousiasme, je me précipitai dans ses bras, je la pressai sur mon sein, je lui donnai plusieurs baisers; je m'écriois: «Adorable enfant, tu vas me devenir chère!--Mes bons amis, dit-elle aux fermiers, c'en est trop, relevez-vous, relevez-vous donc. Si la reconnoissance est une dette, Brumont vient de l'acquitter pour vous. Toutes les richesses de la terre ne sauroient payer le plaisir que je ressens.»
Ils se levèrent, nous partîmes; ce qui restoit encore de la crème fut oublié.
Dût le passage trop rapide d'une scène très intéressante à une scène très gaie vous étonner beaucoup, et même vous fâcher un petit moment, il faut que je vous raconte le comique incident de la nuit suivante, car je n'y puis tenir.
La comtesse n'ignoroit pas que M. de Lignolle venoit de prendre pour lui l'appartement voisin du nôtre; mais l'étourdie n'avoit pas remarqué qu'une simple cloison séparoit son lit du lit où son mari ne dormoit pas encore. Or, devinez, aux questions qu'il fit à sa femme, devinez, dis-je, la cause du bruit qu'il avoit entendu: «Vous êtes incommodée, Madame?--Qui me parle?--Moi.--Que me demandez-vous?--Si vous êtes incommodée.--Incommodée!... Point du tout.--Tout à l'heure je vous entendois vous plaindre.--Me plaindre, moi!... Je ne me plaignois pas, Monsieur, je vous assure; vous avez rêvé cela.--J'ai bien entendu; mais vous-même vous rêviez peut-être... Au reste, j'ai tort de m'alarmer; si vous aviez besoin de quelque chose, vos femmes ne sont pas loin.--Et Mlle de Brumont est là, tout près de moi, Monsieur.--Oh! Mlle de Brumont s'entendroit-elle à donner des soins à une femme qui...--Mieux que toutes les femmes du monde...--Avez-vous eu occasion d'en essayer, Madame?--Plusieurs fois, Monsieur.--Déjà!--Oui, et je vous certifie que mes femmes et vous-même, Monsieur, vous aussi, vous m'eussiez laissée mourir, faute de pouvoir me donner les secours qu'elle a eu le talent de me prodiguer!--En ce cas, je puis dormir tranquille.--Oui, dormez, dormez.--Je vous souhaite une bonne nuit, Madame.--Grand merci. Elle ne commence pas trop mal.--Bonne nuit, Mademoiselle de Brumont.--Monsieur, j'y tâche.»
Ceci, du moins, fut pour la vive comtesse un avertissement de gémir plus bas, s'il lui arrivoit de gémir encore, et surtout de ne me pas donner d'autre nom que mon nom de fille, soit qu'il lui plût de recevoir quelques nouveaux secours, soit qu'elle crût n'avoir plus que des remerciemens à me faire.
Le jour étoit grand lorsque nous nous réveillâmes. Mme de Lignolle me proposa de monter en voiture et d'aller rejoindre son mari, dès le matin parti pour la chasse. J'acceptai. Nous partîmes. A peu près à une demi-lieue du château, nous mîmes pied à terre, parce que la comtesse voulut gravir une colline avec moi. Déjà nous touchions à son sommet, et les gens de Mme de Lignolle étoient assez loin derrière nous, quand nous fûmes surpris de voir un cavalier, qui d'abord venoit au galop, arrêter son cheval dès qu'il nous eut atteints, et nous examiner curieusement. «Que veut cet homme? demanda la comtesse.--J'apporte une lettre à Mlle de Brumont.--Donne.--Je dois la remettre à Mlle de Brumont elle-même.--C'est moi.» Il lui répondit: «Non, ce n'est pas vous. C'est _lui_, ajouta-t-il en me montrant.--Comment! _lui_!--Oui, _lui_.» Il me jeta le billet et repartit aussi vite qu'il étoit venu.
Je décachetai, je lus. «Qu'est-ce donc, Faublas? s'écria-t-elle, tu pâlis.--Rien, rien, mon amie.--Montre-moi ce billet.--Je ne puis. Non.» Avant que j'eusse deviné son dessein, elle m'arracha le maudit papier et le mit dans sa poche.
Nous redescendîmes la colline, nous reprîmes le chemin du château, et, malgré mes vives instances, je ne pus obtenir que la lettre me fût rendue. Rentrée dans son appartement, la comtesse s'y enferma avec moi; puis, s'étant à l'improviste jetée dans un cabinet de toilette[6], dont la porte se ferma sur elle, rien ne l'empêcha de lire l'épître fatale. C'étoit un cartel ainsi conçu:
[6] Faites attention à ce cabinet de toilette, nous y reviendrons quelque jour; nous y reviendrons plus d'une fois.
(_Note de l'Éditeur._)
_Tu fus longtemps Mlle Duportail, tu es maintenant Mlle de Brumont; j'ai toujours vu dans ta physionomie que tu ferois toute ta vie métier de tromper des maris et de séduire des femmes. Il ne tiendroit qu'à moi d'intéresser un second dans ma querelle, en divulguant ton secret; mais tu croirois que j'ai peur. Si tu n'es pas en effet devenu femme, tu te rendras dans trois jours, le 10 du présent mois de mars, dans la forêt de Compiègne, au milieu du second chemin de traverse à gauche. J'y serai depuis cinq jusqu'à sept heures du soir, sans amis, sans domestiques, et je n'aurai d'autre arme que mon épée._
_Signé_: LE MARQUIS DE B...
Il n'y avoit pas deux minutes que Mme de Lignolle avoit disparu, quand elle revint se précipiter dans mes bras. «Il y faut aller, mon ami, me dit-elle, il y faut aller. Je ne suis pas femme à te rien conseiller contre l'honneur. Nous allons dîner et partir, n'est-il pas vrai?--Oui, mon amie.--Le 10! C'est aujourd'hui le 9, tu as près de quarante lieues à faire; il n'y a pas un moment à perdre. Dis?--Oui, mon amie.--Eh bien, nous arriverons cette nuit à Paris. Tu seras demain sur les cinq heures du soir à Compiègne, et avant la fin du jour tu tueras le marquis... Hein?--Oui, mon amie.--Mais ne t'avise pas de le manquer; tue-le, au moins, cela est très essentiel: tue-le, il a notre secret... Tu conçois le danger? Tu conçois?--Oui, mon amie.--Cependant c'est une chose bien cruelle que d'ôter la vie à quelqu'un!... que d'avoir la vie d'un homme à se reprocher!... Non, Faublas, non, ne le tue pas; blesse-le seulement, et tu lui feras donner sa parole d'honneur qu'il ne dira rien... Entends-tu?--Oui, mon amie.--Et tu reviendras tout de suite m'assurer que c'est une affaire finie... Je t'attendrai à Paris... Tu reviendras tout de suite, n'est-il pas vrai?--Oui, mon amie.--Ou bien j'irai avec toi, cela n'est pas impossible. Qu'en penses-tu?--Oui, mon amie.--Eh! mais il dit toujours oui! il me répond sans m'entendre.»
Je l'entendois, mais je ne la comprenois pas. Effrayé des malheurs qui me menaçoient, je songeois avec désespoir qu'un duel alloit une seconde fois me priver de ma patrie, m'enlever à mes amis, à la marquise, à ma soeur, à mon père,... hélas! à ma Sophie,... et, vous le dirai-je? à cette petite Mme de Lignolle, que je trouvois chaque jour plus aimable et plus intéressante.
«Faublas, continua-t-elle, dis-moi donc ce qui t'inquiète: est-ce parce qu'il faut me quitter pendant quelques jours que tu t'affliges? Mon ami, comme toi, j'en suis désolée; mais cette absence ne sera pas longue. Je te reverrai après-demain matin, n'est-ce pas?... Parle donc.--Oui, mon amie.--Ce oui, vous le prononcez encore du même ton, Monsieur! Vous ne m'écoutez pas!... Faublas, tu n'écoutes pas ton Éléonore?--Oui, mon amie.--Bon Dieu! dans quel accablement je le vois. Qui peut donc à ce point...? Eh! mais... En effet!... s'il arrivoit un malheur! si c'étoit au contraire M. de B... qui le...; mais non, cela ne se peut pas. Mon amant est le plus adroit et le plus brave des hommes... Faublas! tu le tueras, je te le dis, tu le tueras!... Réponds-moi donc.--Oui, mon amie.--Encore ce oui!... qui m'impatiente!... qui me désespère!... Monsieur! Monsieur!--Ah!... finissez, Éléonore, vous me faites mal!--Parlez-moi donc, parlez-moi... Dis, mon ami, dis ce qui t'inquiète!--Ce qui m'inquiète! tu le demandes!... Éléonore, un duel!--Il a raison! grands dieux!... quitter la France... Mon ami, ne la quitte pas, viens chez moi, tu seras mieux chez moi que dans l'étranger... Et, si on alloit l'arrêter, l'emprisonner encore, nous séparer à jamais!... Ah! Faublas, je t'en prie, ne souffre pas qu'on t'arrête, ne te laisse pas conduire en prison; n'attends pas ceux qui voudroient courir après toi. Reviens vite à Paris. Réfugie-toi chez ton amie... Et, s'ils osent te poursuivre jusque dans ma maison... S'ils l'osent! laisse-moi faire, ils auront affaire à moi et à toi, mon ami: Faublas, je te défendrai, tu me défendras, nous serons deux.»
Mme de Lignolle me donna, dans son extrême agitation, mille autres conseils à peu près semblables, dont il étoit difficile que je profitasse. On vint enfin l'interrompre. «Je n'y suis pas, cria-t-elle.--Madame, lui répondit-on, c'est monsieur le curé.--Monsieur le curé? ne le renvoyez pas; qu'il entre.» Elle courut ouvrir la porte: «Digne homme, vous venez bien à propos, j'allois envoyer vous prier de passer ici. Je ne vous demande pas ce que vous avez fait des fonds qu'à son dernier voyage ma tante vous a laissés; je n'ignore pas que votre sagesse égale votre intégrité. D'ailleurs j'ai vu, depuis deux jours seulement que je suis ici, j'ai vu l'aisance dans toutes les habitations et la reconnoissance sur tous les visages: mon coeur est content... Ah! pourtant, je ne vous dissimulerai pas que j'ai deux chagrins: vous savez que madame la marquise n'a jamais souffert qu'il se trouvât dans son domaine un seul homme obligé d'aller en journée pour vivre. J'apprends que le pauvre Antoine est dans ce cas. On assure que c'est un brave garçon, qui n'a jamais mérité les malheurs qui viennent de le réduire à la triste condition de manouvrier.--On dit vrai, Madame la comtesse.--Eh bien! achetons-lui quelques arpens de terre. Que l'honnête homme ait, comme tous mes vassaux, son petit champ à cultiver. Ce qui me fait encore de la peine, c'est qu'hier, en me promenant, j'ai remarqué dans la rue Basse que la quatrième chaumière à main droite tomboit en ruines. Elle appartient, si j'ai bonne mémoire, à Duval, le vigneron.--Vous n'oubliez rien.--Voyez, le bon vieillard n'a peut-être pas de quoi la faire rétablir! C'est l'antique domicile de ses pères: il y a vécu content, je veux qu'il y meure tranquille: nous dépenserons quelques louis pour cela. Quant à cette route de traverse qui conduit à la ville prochaine, et dont ma tante a fait paver le commencement, je n'ai pu l'aller voir; mais je ne crois pas qu'elle soit fort avancée?--Non, Madame.--Hélas! tant pis. Ces pauvres enfans, obligés de voiturer leurs denrées au marché quelque temps qu'il fasse, perdent quelquefois des chevaux dans ce détestable chemin, et ont eux-mêmes de la boue jusqu'à mi-jambe. Cela ruine leurs bourses et leurs santés... Douze cents francs suffiroient-ils pour achever cette route?--Je le crois, Madame la comtesse.--Allons, finissons-la cette année.»
Elle prit une plume, elle écrivit un moment, puis elle revint au respectable ecclésiastique. «Tenez, Monsieur le curé, voilà un bon de quatre mille francs sur mon homme d'affaires. Vous voudrez bien d'abord prélever là-dessus les sommes dont nous venons d'arrêter l'emploi, et le reste vous le distribuerez, suivant la circonstance, aux plus nécessiteux. Je ne m'excuse point de vous laisser tant d'embarras, je sais que mes enfans sont aussi les vôtres: croyez que j'aurois eu bien du plaisir à partager les soins que vous prenez d'eux; mais une affaire indispensable me rappelle à Paris.--Seroit-ce une affaire malheureuse? s'écria le digne homme. Vous avez les yeux rouges, votre figure est altérée... O mon Dieu, soyez juste! n'envoyez à cette généreuse femme que des prospérités; le renversement de sa fortune replongeroit cent familles dans l'indigence. O mon Dieu! pour qui garderiez-vous les richesses, si vous les ôtiez à ceux qui en font le meilleur usage! Et qui donc, sur la terre, pourroit prétendre au bonheur, si tant de vertus ne l'obtenoient pas!»
Quelques heures après le départ du bon prêtre, M. de Lignolle revint de la chasse. Il commença la longue histoire de tous les beaux coups qu'il avoit faits, quand madame lui annonça que nous allions tout à l'heure dîner et partir. Le comte reçut cette nouvelle avec étonnement, mais avec plaisir. Il nous dit que, quoiqu'il se fût proposé de ne retourner à Paris que le lendemain, il avanceroit très volontiers son départ d'un jour pour avoir le plaisir de revenir avec nous. La comtesse, qui eût mieux aimé ne voyager qu'avec moi, fit quelques tentatives pour que son mari se montrât moins poli. Malheureusement il avoit déjà calculé que ce retour commun épargneroit quelques frais de route, et madame, apparemment, ne crut point que ce fût le cas de frapper un coup d'autorité.
Il est vrai qu'une occasion plus utile de dire: _Je le veux_, ne tarda pas à se présenter. Nous sortions de table lorsque l'homme d'affaires vint, devant sa maîtresse, prier le comte de signer le nouveau bail de Bastien. Monsieur refusa d'abord; madame aussitôt se fâcha. La contestation fut courte, mais vive, et M. de Lignolle, en poussant de profonds soupirs, signa.
Enfin, nous nous mîmes en route. L'air profondément rêveur de Mme de Lignolle me disoit assez qu'elle s'occupoit des malheurs qui menaçoient nos amours, et cependant je crois que j'étois encore plus inquiet, plus triste qu'elle. Ce combat, réprouvé par de justes lois, commandé par le tyrannique honneur, ce duel fatal où je courois me tourmentoit horriblement. Je ne sais quel pressentiment doux et cruel m'avertissoit aussi que je touchois au moment de ma vie le plus intéressant; que quelques minutes alloient amener pour moi la situation la plus embarrassante où puisse jamais se trouver un homme trop sensible, en même temps combattu par les événemens et par ses passions.
Nous avions fait deux lieues. De loin je découvrois la ville de _Nemours_, et près de nous le clocher de _Fromonville_. Alors Mme de Lignolle se sentit incommodée. L'indisposition dont elle se plaignoit me fit en même temps frémir d'inquiétude et de plaisir: c'étoit un grand mal de coeur. Quelle joie et quelle douleur pour moi! mon Éléonore étoit mère!... Elle l'étoit, sans doute!... Mais j'allois la quitter, j'allois me battre! et dans trois jours peut-être je me voyois forcé d'abandonner tout à la fois! tout! maîtresse, enfant, patrie!... Et mon père?... Et ma Sophie?... Sophie que je n'adorois plus seule, mais que j'adorois toujours!
Ainsi mon esprit recueilloit mille pensées diverses; ainsi mon âme éprouvoit mille sentimens contraires; et ce n'étoit qu'un foible prélude des terribles agitations que mon amante alloit partager avec moi.