Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5

Part 4

Chapter 43,846 wordsPublic domain

«Quant à la baronne, sa réputation est faite, personne ne l'estime, parce que tout le monde la connoît. Le scandale de ses débuts a fait mourir de chagrin M. de Fonrose, un très galant homme, seulement coupable d'avoir voulu, dans un rang élevé, donner à sa trop noble femme le goût des bourgeoises vertus. Aussi _madame_, dans ses gaietés, appeloit-elle _monsieur le Philosophe de la rue Saint-Denis_. A l'époque de la mort de son mari, Mme de Fonrose, entièrement libre, s'est hâtée de justifier les brillantes espérances qu'elle avoit données. Nous l'avons vue s'élever au-dessus de toutes les bienséances, éternelles ennemies de son sexe; et, dans toutes les rencontres, elle a stoïquement soutenu son grand caractère. En moins de dix ans le nombre de ses conquêtes s'est tellement multiplié que, craignant enfin d'en oublier quelqu'une, elle vient tout récemment de prendre le très sage parti d'en dresser elle-même l'honorable liste. Dans cet interminable vocabulaire, le nom de monsieur votre père se trouve peut-être le millième, et sera probablement suivi de mille autres noms, sans compter le vôtre. Ce qui rend plus étonnant encore l'invincible courage de cette femme capable de supporter l'affluence perpétuelle de tant de gens, c'est qu'elle accueille tout le monde et ne renvoie jamais personne. Jamais le nouvel arrivant ne fait, chez cette Messaline, aucun tort au premier venu. Elle en gardera trente à la fois, si trente le veulent bien. Celui que cet arrangement n'accommode pas se retire sans esclandre; si l'on s'aperçoit du vide qu'il laisse, on le remplit, mais, dans tous les cas, le déserteur revient-il après six mois d'absence, il est toujours sûr d'être bien reçu. Au reste, ne croyez pas que ces menus détails puissent seuls remplir une tête aussi vaste que celle de la baronne! il faut encore à cet intrigant génie des occupations au dehors; désolée des momens de loisir que ses amours lui laissent, elle ne s'en console qu'en favorisant les amours d'autrui. Allez chez elle un jour qu'elle reçoit, vous la verrez environnée de jolis garçons qu'elle forme et de jeunes femmes qu'elle produit.

«Telles sont les ennemies que je me propose de combattre avec vous; cependant je crois devoir pendant quelque temps leur laisser le plaisir de votre défaite. Grossissez incessamment l'immense liste des heureux que Mme de Fonrose a faits; cette femme trop occupée ne pourra retenir plus d'un jour un jeune homme que je connois sensible, et que je crois délicat. Quant à Mme de Lignolle, je permets qu'elle vous arrête quelques semaines. Puisque absolument il vous faut un objet de distraction, je préfère à toute autre une enfant capricieuse et légère, qui ne vous inspirera qu'une fantaisie passagère comme la sienne. Soyez donc, en vos jours de désoeuvrement, la poupée dont elle raffole; mais songez qu'il faudra, dès que je pourrai vous ramener Sophie, rompre sans retour avec la comtesse.»

J'en pris l'engagement avec la marquise, je la remerciai vivement de l'intérêt qu'elle me témoignoit, je lui promis de n'aimer que ma femme aussitôt que ma femme me seroit rendue. Cependant je n'avois pas entendu sans chagrin Mme de B... réclamer ma fidélité pour Sophie, et je me hâte, afin que personne ne soit tenté d'improuver le vif déplaisir qu'involontairement je ressentois, je me hâte d'avertir tout le monde que la marquise étoit alors, plus que jamais, brillante des agrémens de sa jeunesse et de l'éclat de sa beauté. Je trouvois sa peau d'une blancheur plus éblouissante, les roses de son teint me paroissoient avoir plus de fraîcheur, ma mémoire me retraçoit d'autres appas que mon imagination me montroit encore perfectionnés; mais aussi je me sentois forcé de reconnoître quelque chose de plus décent, de plus assuré dans son maintien toujours enchanteur, et, dans toute sa personne, comme autrefois remplie de grâces, je ne sais quel air de dignité qui n'appartient point aux amours: j'étois désespéré! Vingt fois je voulus lui rappeler le souvenir qui m'agitoit, le douloureux souvenir de mon bonheur passé; vingt fois elle m'imposa silence par un geste et par un regard, qui sembloient me dire: «Plaignez mon malheur, et respectez votre amie.»

Il fallut me résoudre à la respecter, il fallut me résoudre à l'écouter quelque temps encore sans l'interrompre. Elle me détailla la foule des moyens qui maintenant étoient en son pouvoir et dont elle comptoit user pour chercher Mme de Faublas; et, quand elle me vit bien persuadé que personne au monde ne pouvoit retrouver Sophie si Mme de B... ne le pouvoit pas, elle me parla de Justine. «Cette petite, me dit-elle, m'a promis de n'apporter aucun obstacle au projet que j'ai formé de vous rendre sage; mais je la soupçonne peu capable de garder constamment une résolution désespérée; ainsi je vous prie de vouloir bien ne pas mettre son courage à de rudes épreuves. Vous ne pouvez honnêtement, ajouta-t-elle d'un ton plus sérieux, lui continuer la longue affection que vous avez eue pour elle. Une intrigue de cette nature ne vous convient sous aucun rapport: mon ami, vous n'êtes ni assez fou pour avoir l'intention d'enrichir Mme de Montdésir, ni assez lâche pour songer à l'aimer gratuitement. Il paroît qu'on est généralement d'accord sur ce point qu'il faut un peu moins mépriser le riche libertin qui va sans cesse marchandant des filles que le freluquet obscur qui fait métier de leur plaire; mais on ne sait pas bien encore s'il est plus ridicule de payer fort cher leurs faveurs, dont on se soucie fort peu, qu'il ne semble honteux de les obtenir par des bassesses quand on n'a pas d'or pour les acheter. Ce qu'il y a de mieux prouvé, c'est que quiconque eut une fois le malheur de trouver quelque plaisir dans la société de ces sortes de femmes doit bientôt, s'il n'y prend garde, y perdre, avec sa fortune ou sa santé, l'estime des honnêtes gens et sa propre estime.»

Pour justifier celle de la marquise, je ne lui dissimulai point que ce matin, et tout à l'heure, Mme de Montdésir violoit avec moi sa téméraire promesse, et même je lui contai naïvement quelle douce méprise, pour me donner la veille un des plus fortunés instans de ma vie, avoit dans mes bras embelli Justine de tous les attraits de Mme de B... Je vis la marquise plusieurs fois rougir, et plusieurs fois je l'entendis soupirer de mon erreur, sans doute inexcusable. Enhardi par son trouble, j'osai risquer, avec une légère caresse, une insidieuse question: «Et vous, ma chère maman, ne songez-vous donc jamais à moi? jamais un tendre souvenir...» Mme de B..., déjà remise, m'interrompit: «Devez-vous demander si je songe à vous? Tout ce que je vous dis ne prouve-t-il pas que votre amie, sans cesse occupée de vos intérêts les plus chers...--Il est donc vrai que vous êtes mon amie?... Hélas! vous n'êtes plus que mon amie!--Faublas, vous devriez m'en féliciter.--_Ma chère maman_, je ne puis que m'en plaindre.--Mon ami, c'est _Madame_ qu'il faut dire.--Madame, à vous? jamais je ne m'y accoutumerai.--Il le faut cependant, Faublas.--Ma... Madame, on m'appelle Florville.--Tant mieux, je suis sensible à votre déférence.--Ma chère maman, que de bonheur!...--Mon ami, c'est Madame qu'il faut dire.--Que de bonheur ce nom me rappelle!--Laissons cela.--Qu'avec plaisir je me souviens de l'aimable vicomte qui le portoit!--Parlons d'autre chose, mon ami.--Que ne suis-je encore Mlle Duportail!--Chevalier, changeons de conversation.--Que n'allons-nous encore ensemble à Saint-Cloud!

--Bon Dieu! déjà midi! s'écria-t-elle en regardant sa montre; Florville, je veux pourtant, avant de vous quitter, vous donner une commission.» Elle tira de son portefeuille un papier qu'elle me remit. «J'ai moi-même sollicité cette lettre du ministre, qui rappelle en France mon plus mortel ennemi. Faites-moi le plaisir de l'adresser au comte de Rosambert, à Bruxelles, où il est maintenant. Annoncez-lui qu'il peut, sous son nom, reparoître dans la capitale, et même à la cour. Je vous permets de lui apprendre que celle qu'il outragea pouvoit d'un mot le priver à jamais de ses biens, de ses emplois, de sa patrie, et vient d'obtenir son retour. Qu'il ne croie pas cependant que je renonce à ma vengeance; mais qu'il sache que je la veux digne de moi. Un lâche châtiment ne sera point le prix d'une lâche injure. Punir avec noblesse un homme indigne de sa naissance, qui ne craignit pas de m'insulter bassement, c'est punir deux fois. Adieu, mon ami.--Adieu, Madame... Serai-je longtemps privé du bonheur de vous revoir?--Non, Florville, je compte revenir ici quelquefois.--Dites souvent.--Souvent, si je puis.--Et bientôt?--Le plus tôt possible,... dans quelques jours... Vous serez averti par Justine. Adieu, mon ami.»

Quand Mme de B... fut partie, j'appelai Mme de Montdésir. «Dis-moi donc où communique cette porte par laquelle j'ai vu la marquise entrer et sortir?--Chez le bijoutier voisin, que madame a généreusement payé pour cela, me répondit-elle. C'est ici de même qu'au boudoir de la marchande de modes.--Oh! non, Justine, ce n'est pas de même, il s'en faut bien.--Quoi donc! notre maîtresse a-t-elle été cruelle?--Oui, mon enfant.--Peut-être parce que vous êtes marié.--Crois-tu?--Dame! je sens qu'à sa place cela me feroit une peine terrible, je serois d'abord comme un petit démon; mais nous autres femmes, nous ne savons pas garder rancune, je finirois par m'apaiser.--Tu penses donc que la marquise...--S'apaisera! Oui, soyez tranquille; et puis, ajouta-t-elle d'un ton caressant, je sais bien qu'il te reste des consolations.»

Mme de Montdésir me paroissoit en effet très disposée à m'en offrir, mais j'eus le courage d'emporter mon chagrin.

Jasmin attendoit impatiemment mon retour. Il me dit que Mme de Fonrose venoit d'envoyer quelqu'un pour me prier de passer chez elle. Je commençai par écrire au comte de Rosambert une courte lettre, que je fis porter à la poste, et puis je me rendis chez la baronne.

Quand on lui annonça le chevalier de Florville, Mme de Fonrose fit un cri de joie. Elle me conduisit à son cabinet de toilette, m'y plaça devant un miroir, et sonna l'une de ses femmes, qui, moins jolie, mais non moins adroite que Justine, en un instant me fit, avec des rubans et des fleurs, la plus élégante coiffure dont une jeune personne ait jamais pu s'enorgueillir. Ensuite je me vis paré d'une robe de pékin lilas, on me passa le plus décemment possible un jupon pareil, et, pour compléter la métamorphose, mon pied fut enfermé dans un petit soulier du _Cadran bleu_. Mme de Fonrose alors renvoya sa femme de chambre; puis, en me donnant plusieurs baisers, elle voulut bien me dire qu'il y avoit peu de femmes aussi aimables que moi. J'allois imprudemment lui rendre et ses propos flatteurs et ses tendres caresses, quand un secourable laquais s'avisa de crier de la porte: «Monsieur de Belcour.»

La baronne, craignant que mon père ne pénétrât jusqu'au cabinet de toilette, courut le recevoir, et le joignit dans la pièce voisine. «Je viens, lui dit le baron, vous faire des excuses avec des reproches, et vous exprimer mes regrets. Hier, il a fallu nous quitter un peu brusquement. J'en ai beaucoup souffert, et la faute en est tout à fait à vous, Baronne. Vous m'avez amené la plus folle petite personne...--Dites une femme charmante, Monsieur, pleine d'attraits, de vivacité, de gentillesse, d'esprit...--Cela peut être, Madame; mais...--Point de mais», interrompit-elle. Cependant il continua: «Je vous avoue que je ne vois pas sans chagrin mon fils embarqué dans une intrigue nouvelle. Il me seroit trop cruel de penser que sa femme sera toujours absente...--Eh! bon Dieu! tranquillisez-vous, Baron; quand elle reviendra, nous lui rendrons son mari.--Trop tard peut-être, il la chérira moins; et sa Sophie, en vérité, mérite d'être heureuse.--Vous voilà! je vous admire! à vous entendre, on croiroit qu'une femme ne peut trouver son bonheur que dans les perpétuelles adorations de son mari; et vous avez apporté du fond de votre province cette idée de l'autre siècle que tout bon époux doit bourgeoisement assommer sa femme d'un éternel amour. Eh mais! Monsieur, d'où venez-vous? Comment! ignorez-vous encore que maintenant un honnête homme ne se marie qu'afin de se donner une maison, un état, un héritier?--Et c'est pour cela, Madame, que les honnêtes gens dont vous parlez n'ont, après quelques années de mariage, ni état, ni maison, ni enfans qui leur appartiennent.--Vous êtes, répliqua la baronne en riant, l'homme du monde le plus amusant, quand vous en voulez prendre la peine. Qu'on mette les chevaux, dit-elle à un domestique.--Vous ne dînez pas chez vous? s'écria mon père.--Non, vraiment.--Moi qui comptois passer la soirée avec vous!--J'en suis tout à fait désolée, lui répondit-elle d'un ton caressant, mais c'est une chose impossible.--Madame, peut-on, sans indiscrétion, demander où vous dînez?--Chez la petite comtesse.--Y allez-vous seule?--Non.--Avec mon fils, peut-être?--Avec le chevalier? point du tout.--Vous riez, Baronne.--Je vous donne ma parole d'honneur que ce n'est pas monsieur votre fils qui m'accompagne chez la comtesse.--Eh! qui donc?--Une jeune personne dont je ne crois pas que vous ayez entendu parler.--Vous l'appelez?--Mlle de Brumont.--De Brumont? non, je ne la connois pas. Vient-elle vous chercher, ou l'allez-vous prendre?--Mais... je ne sais, j'attends.--Restez-vous tard chez Mme de Lignolle?--Je comptois rentrer de bonne heure pour souper avec vous.--Vous aviez là, Baronne, une excellente idée.--Et je ferois défendre ma porte, continua-t-elle, si vous ne craigniez pas trop l'ennui du tête-à-tête.--Je crains seulement que le tête-à-tête ne soit trop court», répondit-il en lui baisant la main.

Un domestique vint dire que les chevaux étoient mis. Mlle de Brumont, pressée de revoir sa maîtresse, trouvoit que le baron causoit trop longtemps avec la sienne. Oui, ma Sophie, c'est à toi que j'en demande pardon, Faublas rêvoit au moyen d'éconduire promptement son père.

Agathe, cette alerte femme de chambre qui m'avoit coiffé, voulut bien recevoir un louis d'or et prendre pitié de ma peine. Elle me conduisit, par un petit escalier, dans la cour, où je trouvai le carrosse de la baronne; puis elle se chargea d'aller dire à sa maîtresse que Mlle de Brumont venoit d'arriver, mais qu'ayant su que Mme de Fonrose avoit du monde, et ne voulant voir personne, elle attendoit la baronne dans sa voiture.

Ma commission fut exactement faite; bientôt je vis descendre Mme de Fonrose: mon père lui donnoit la main. Il jeta dans la voiture un regard curieux, mais j'eus l'impolitesse de me cacher la figure avec mon éventail.

Nous partîmes. La baronne, qui rioit, me félicita du succès de ma ruse. Elle prit ma main, la serra doucement, m'honora de plusieurs regards bien tendres, et plus d'une fois me répéta que mon père pouvoit passer pour un très aimable homme, mais que j'étois bien la plus charmante femme qu'elle eût jamais vue.

Cependant nous avancions, la conversation changea d'objet. Mme de Fonrose daigna m'avertir que la comtesse, sans doute encore très irritée, pourroit d'abord me recevoir assez mal; mais elle ajouta que j'apaiserois cette femme comme on les apaisoit toutes, avec des sermens, des louanges et des caresses.

* * * * *

Monsieur étoit avec madame, quand on nous annonça chez la comtesse. «Oui, ma foi! dit le comte, c'est elle!» Mme de Lignolle, emportée par un premier mouvement, se leva d'abord et me tendit les bras; mais tout d'un coup, agitée d'un sentiment contraire, elle se rejeta dans son fauteuil en criant: «Je ne veux pas la voir.» J'allois partir, Mme de Fonrose me prévint: «Cependant je vous la ramène bien repentante et bien désolée; je vous assure qu'elle brûle de mériter sa grâce.--Sa grâce, après tant d'ingratitude!--Il est vrai, dit M. de Lignolle, que mademoiselle s'est permis, à notre égard, un étrange procédé. Ne rester ici que deux ou trois jours, et nous planter là sans rien dire! il falloit au moins qu'elle avertît madame quelques jours d'avance.--Qu'elle m'avertît! s'écria la comtesse. Il eût été fort bon qu'elle m'avertît! Monsieur, vous ne savez ce que vous dites; on ne doit pas m'avertir, car on ne doit pas me quitter.--Ah! pourtant, il faut convenir que mademoiselle étoit libre; elle avoit le droit de vous demander son congé, comme vous aviez le droit de la renvoyer. Mais dans ce cas-là, je le répète, on s'avertit mutuellement quelques jours d'avance.--Monsieur, voulez-vous bien me faire grâce de vos réflexions? Dans un autre moment, elles m'amuseroient peut-être, je vous avoue que maintenant elles me fatiguent.» Le comte se tut; je pris la parole: «Madame, je conviens que j'ai quelques torts envers vous; mais les apparences me montrent plus coupable que je ne le suis en effet.--Comment! vous ne m'avez peut-être pas fait une infidélité?--Et une infidélité de quatre mois! interrompit le comte. Quatre mois sans nous donner seulement de vos nouvelles!--Mademoiselle, madame a raison, cela n'est pas bien.--Il faut aussi plaider un peu pour elle, dit Mme de Fonrose; je sais de bonne part que cette absence de quatre mois lui a paru fort longue, et que, si l'on avoit voulu lui laisser la liberté de vous venir voir, elle en auroit de bon coeur profité.--Baronne, vous voudriez en vain l'excuser, vous n'ignorez pas qu'elle m'a trahie!--Vraiment, sans doute, reprit M. de Lignolle, c'est une espèce de trahison.--Elle m'a sacrifiée!--Oui, continua l'époux approbateur, elle nous a véritablement sacrifiés, si elle a été s'établir ailleurs.--Justement, Monsieur, s'écria la comtesse, c'est ce qu'elle a fait.--Madame, je me reconnois coupable; mais...--Vous l'entendez, interrompit-elle, en joignant avec transport ses jolies petites mains, qu'elle leva d'abord vers le plafond[4] et dont elle se couvrit les yeux et le front. Vous l'entendez! elle a été s'établir ailleurs, elle-même en convient.--Madame, daignez m'écouter jusqu'à la fin, permettez...--Elle a été s'établir ailleurs! répéta douloureusement la comtesse, qui se mit à pleurer; elle a été s'établir ailleurs!--Chez une femme? demanda le comte.--Eh! sans doute, chez une femme, lui répondit Mme de Lignolle avec beaucoup de vivacité. Vous faites des questions!...» Il m'adressa la parole: «Quelle est cette femme chez qui...?--Que vous importe ce qu'elle est? interrompit la comtesse. Qu'importe en quelle qualité? répliqua-t-elle encore.--Est-elle noble, cette femme-là? me demanda-t-il.--Oui! noble, s'écria-t-elle, comme mon palefrenier.--Et que fait-elle?--Ce qu'elle fait! ce qu'elle fait! dit la comtesse, dont la colère alloit toujours croissant à chaque interrogation de son curieux mari, elle fait des sottises et de mauvaises plaisanteries.--Et elle s'appelle?» Mme de Lignolle s'écria: «Oh! je le sais comment elle s'appelle; mais je veux que vous le disiez, Mademoiselle.--Madame, dispensez-moi...--Mademoiselle, point de mauvaises excuses, je le veux.--Eh bien, elle s'appelle Montdésir!--Montdésir, j'en étois sûre; Montdésir!... Elle a pu me quitter pour une autre!... Elle a été s'établir chez une madame Montdésir!» Et la comtesse se remit à pleurer. «La voilà qui s'attendrit, me dit la baronne, elle va se calmer, elle va pardonner. Tombez à ses pieds, Mademoiselle, et demandez grâce.» Je me jetai à ses genoux que j'embrassai; et, pendant que Mme de Fonrose lui adressoit tout bas quelques mots de consolation, le comte me faisoit, avec de doux reproches, une paternelle remontrance.

[4] Et non vers le ciel, comme ils le disent tous en pareil cas: il faut être exact.

«Vous êtes jeune, Mademoiselle de Brumont, vous avez pour vous toutes les grâces de l'esprit et de la figure; cependant vous ne parviendrez point à réparer l'injustice que la fortune vous a faite d'ailleurs, si vous êtes inconstante dans vos goûts, si vous ne voulez vous attacher à personne, si vous allez vous établissant partout, sans pouvoir vous fixer nulle part. Qui nous avez-vous préféré, je vous prie? Une roturière, une femme de rien, qui est philosophe, je le parierois. N'étiez-vous pas cent fois mieux ici? Je ne crois point avoir manqué d'égards pour une demoiselle que j'estimois vraiment beaucoup, et, quant à ma femme, elle vous aimoit au point d'en être folle. D'ailleurs, sans compter mille autres avantages, vous en aviez chez nous un très grand, qu'on rencontre rarement ailleurs: celui de deviner tous les jours des charades, et d'en faire vous-même tout à votre aise.»

Le chagrin de la comtesse ne put tenir contre les dernières réflexions de son mari. A peine M. de Lignolle finissoit de parler que madame tomba dans les convulsions d'un rire inextinguible. Tout à coup la sombre douleur fit place à la joie folle sur ce charmant visage où je vis les ris et les pleurs ensemble mêlés. Il m'étoit aisé de m'apercevoir que Mme de Fonrose auroit, comme moi, donné de l'or pour qu'il lui fût permis de rire aussi haut que la comtesse; mais j'étois, comme elle, retenu par la crainte de donner d'étranges soupçons à ce mari qui nous regardoit, et qui devoit être également surpris du violent chagrin de sa femme et de son excessive gaieté. Le comte, en effet, remarqua ma contrainte, et voici comment il me rassura:

«Vous avez l'air stupéfaite, Mademoiselle; mais il ne faut pas que ceci vous étonne. _Aucune affection de l'âme ne m'échappe_, à moi: dans votre absence, la belle humeur de madame s'étoit visiblement altérée; j'ai découvert qu'il y avoit un moyen sûr de lui rendre sa gaieté, je lui ai parlé charade: aussitôt voilà madame riant comme une folle. J'ai répété plusieurs fois l'expérience, et toujours avec le même succès. Vous en êtes vous-même témoin, depuis un quart d'heure elle ne cesse! et tenez, voilà un redoublement.»

En effet, la comtesse recommença de plus belle, et Mme de Fonrose ne se gêna plus; je fus comme elle entraîné, et M. de Lignolle lui-même ne put voir trois personnes s'égayer de si bon coeur, sans se mettre de la partie. Nos bruyans éclats de rire durent être entendus de tout le voisinage.

Cependant, quoique Mlle de Brumont se pâmât de rire, le chevalier de Faublas ne perdoit pas la tête. D'une bouche avide il pressoit les lis d'un bras plus doux que l'ivoire, et d'une main caressante il serroit doucement les plus jolis genoux du monde. «Pardonnez-lui, dit à la comtesse Mme de Fonrose, qui, ne s'ennuyant pas de me regarder, ne perdoit aucun détail de cette joyeuse pantomime.--Pardonnez-lui, répéta le mari confident, qui, non content de m'applaudir par des regards et par des signes, se baissa deux fois pour me glisser à l'oreille ces paroles tout à fait encourageantes: «Bon, bon! ne vous lassez pas, tenez ferme, elle est vaincue!--Pardonnez-moi, m'écriai-je à mon tour, d'une voix tendre et d'un ton suppliant; pardonnez-moi, car je me repens et je vous aime.--Et moi aussi, je vous aime, répondit-elle en m'embrassant, et je vous pardonne, ajouta-t-elle en m'embrassant encore, mais à condition que vous ne verrez plus cette madame de Montdésir.--Oh! non.--Et que vous n'irez jamais vous établir ailleurs que chez moi.--Jamais.--En ce cas, je vous pardonne, et je vous aime, et je vous embrasse; et, si vous me tenez parole, je vous aimerai et je vous embrasserai toute ma vie.--Eh bien, s'écria M. de Lignolle, charmé de la joie de sa femme, puisque madame vous aime, vous embrasse et vous pardonne, je veux aussi vous pardonner, vous aimer et vous embrasser.» Il m'honora de plusieurs baisers. «Et moi aussi, dit Mme de Fonrose, je vous aime, je vous pardonne et je vous embrasse, car depuis un quart d'heure vous m'avez bien amusée.