Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5
Part 3
Attendez cependant: c'étoit peut-être quelque chose de mieux que Justine. Cette jolie chaussure, cette robe élégante et riche, ce superbe chapeau surmonté d'une ondoyante aigrette, mille autres pompeux atours, ce rouge surtout, ce rouge de qualité, qui jamais ne colora des joues roturières, qu'est-ce que tout cela, je vous prie? Assurément rien de ce brillant attirail n'appartient ni à la femme de chambre de Mme de B..., ni même à la prêtresse de la petite maison du vicomte. O Madame de Montdésir! voyez mon embarras et prenez-en pitié: est-ce sous un nom récemment véritable que vous vous êtes présentée chez moi? Avez-vous, aux dépens de quelque dupe, acquis le noble _de_ qui le précède et dont je m'enorgueillis pour vous? Mais doucement, la peau du lion n'est pas si bien revêtue qu'on ne puisse encore entrevoir un petit bout de l'oreille délatrice. Dans votre parure de femme de cour, il y a je ne sais quelle indécence aussi trop affectée qui trahit la fillette... Allons, tout bien examiné, ce n'étoit que Justine.
Elle s'en aperçut aussi, la maligne comtesse, qui d'un regard méprisant parcouroit de la tête aux pieds son indigne rivale. «Madame est apparemment Mme de Montdésir?» lui dit-elle. Justine, qui venoit de se remettre, paya d'effronterie et répondit d'un petit ton moqueur: «A vous servir, Madame.--Madame est peut-être mariée? reprit la comtesse.--Oh! tout ce qu'il y a de plus mariée, Madame.--Que fait le mari de madame?--Hélas! tout ce qu'il peut. Et le vôtre, Madame?--Rien, répliqua la comtesse avec humeur. Vous êtes bien hardie de m'interroger; répondez seulement aux questions dont on veut bien vous honorer. Je vous demande ce que fait votre mari; quel est son état, son métier, ce qu'il est, enfin?--Ce qu'il est?... Mais il est... ce qu'apparemment le vôtre est aussi, Madame.»
J'avoue qu'ici j'eus avec Mme de Lignolle un tort nouveau. Cette saillie de Justine étoit amusante sans doute, mais je ne devois pas en rire aux éclats devant la comtesse, comme je le fis. Il est vrai, puisque je suis en train de tout dire, il est vrai que l'impatiente petite personne me punit rigoureusement: elle me donna... Oui, je crois que c'est un soufflet qu'elle me donna.
On devine que mon père ne resta pas paisible spectateur d'une scène aussi scandaleuse; mais il n'est pas superflu de conter comment il y mit fin, comment il vengea mon affront. Au bruit de la sonnette vigoureusement tirée, accourut un domestique à qui M. de Belcour ordonna d'éclairer Mme de Montdésir jusqu'à la porte de la rue. Puis il adressa la parole à la comtesse: «Madame, j'ai peut-être trois fois votre âge, je suis père, et vous êtes chez moi. Je me vois donc obligé de vous dire sans détour ce que je pense de votre conduite: elle est tellement inconsidérée, et vous devez, Madame, me remercier de ce que, par un reste de ménagement, je ne me sers pas d'une expression plus forte, elle est tellement inconsidérée que je ne vois d'excuse pour vous que dans votre extrême jeunesse. Si mon fils a des maîtresses, Madame, ce n'est point ici qu'il peut les recevoir; et toute femme qui conservera quelque idée des bienséances ne choisira jamais, pour donner des rendez-vous au chevalier, la maison de son père et l'appartement de sa jeune épouse. Enfin, Madame, une femme bien élevée, une femme de qualité surtout, se gardera bien de traiter son amant, fût-il véritablement très coupable et fût-elle seule avec lui, comme vous n'avez pas craint de traiter le vôtre en ma présence même.»
Mme de Lignolle demeura quelque temps interdite; le baron continua d'un ton moins sévère: «Toutes les fois que madame la comtesse, seulement l'amie de M. de Belcour et du chevalier de Florville, voudra bien faire quelques visites à l'un et à l'autre à la fois, elle les honorera tous deux également; mais aujourd'hui vous retenir plus longtemps, Madame, ce seroit, je pense, abuser de l'embarras de votre situation... Mon fils, allez au salon; dites à la baronne que madame la comtesse, qui veut s'en aller tout à l'heure, la prie de la reconduire chez elle et l'attend dans sa voiture... Madame, permettez-moi de vous accompagner jusqu'en bas.» La comtesse, si furieuse qu'elle en perdoit la raison, repoussa la main de mon père et lui dit: «Non, Monsieur, je descendrai bien toute seule. Vous me renvoyez de chez vous, ajouta-t-elle de ce ton impérieux que je lui avois vu prendre avec son mari, mais souvenez-vous-en! venez chez moi quelque jour! venez-y, vous verrez!»
Je n'entendis pas ce que M. de Belcour répondit à cette menace qui dut l'étonner. Jaloux de réparer du moins par ma docilité les étourderies dont je me sentois coupable, jaloux d'apaiser mon père justement irrité, je m'acquittois déjà de sa commission auprès de la baronne, qui, surprise du brusque départ de la comtesse, m'en demanda la cause. Je protestai que Mme de Lignolle lui raconteroit mieux que moi, dans tous ses détails, le malheureux événement qui me privoit si tôt du bonheur de la voir. Mme de Fonrose prit la main du vicomte et descendit; je l'accompagnai jusque dans le vestibule. De là j'entendis l'impatiente comtesse, pour toute réponse, lui crier sans relâche: «Ah! le perfide! ah! l'ingrat!»
Mon père, resté seul avec moi, remonta dans l'appartement de Sophie, où je le suivis. Il s'arrêta devant la porte du boudoir: «Ce matin nulle mortelle ne devoit pénétrer jusque-là, me dit-il, et ce soir deux femmes y sont entrées! Celle que je ne connois point, ce n'est pas grand'chose, je crois; mais l'autre, cette Mme de Lignolle! elle m'épouvante! une femme de cet âge! un enfant! déjà si entreprenante, si peu réservée, si hardie! pourquoi faut-il que, pour votre malheur, elle ait un rang, de l'esprit et de la figure? Mon ami, cette Mme de Lignolle m'épouvante! je n'en ai pas vu de plus folle, de plus imprudente, de plus emportée! Craignez-la; vous êtes vous-même trop étourdi, trop vif, elle peut vous mener loin. Voyez comme pendant plusieurs heures elle a déjà su vous faire oublier celle dont je vous ai vu toute la matinée pleurer l'absence! Quoi! les infortunes de Sophie et son sort incertain ne peuvent-ils vous occuper assez? Faut-il absolument que plusieurs objets exercent à la fois l'activité de votre âme et l'inconstance de vos sens? Ne serez-vous jamais sage? L'adversité ne vous a-t-elle encore donné que de trop foibles leçons? Et votre femme, si charmante, si malheureusement séduite, si respectable, j'ose le dire, jusque dans ses foiblesses; votre intéressante femme, si digne d'un fidèle amant, n'aura-t-elle jamais que le plus volage des époux? Ah! Faublas, Faublas!»
Le baron vit couler mes larmes, et me quitta sans ajouter un mot de consolation. Que le reste de la soirée s'écoula lentement! Et, quand le moment de me coucher fut venu, qu'il me parut pénible d'occuper, tout près de l'appartement aux deux grands lits, la chambre qui n'avoit qu'un lit très étroit! Cependant il faut convenir que j'étois là moins mal qu'à la Bastille. Dans ma prison j'appelois la mort, chez moi ce fut le sommeil que j'invoquai.
Viens, Morphée, dieu des maris, viens. Ce que tu fais continuellement pour eux tous, daigne, je t'en prie, le faire pour moi, seulement pendant quelques heures. Écarte de mon lit les tendres sollicitudes, les impatiens désirs, le brûlant amour; recueille-moi dans ton sein paisible, appelle autour de nous l'insouciance et la paresse, les langueurs et l'indifférence, l'abattement et les dégoûts. Surtout fais passer jusqu'au fond de mon âme l'entier oubli de ma chère moitié. Mais, quand le jour voudra chasser la nuit, ne laisse pas le chevalier de Faublas dans un état qui lui est si peu naturel. Ah! je t'en conjure, ordonne aux rêves du matin de venir caresser son imagination reposée, ordonne-leur de lui rapporter une image chérie, permets qu'à l'aurore il se réveille dans les bras de Sophie. Dieu des mensonges, tu ne m'auras donné qu'un rêve; mais serai-je le premier célibataire qu'un rêve aura consolé? Et pour le jouvenceau que tu favorises, comme pour la novice que tu éclaires, tes plus grossières impostures ne deviennent-elles pas de très douces réalités? Oui, dieu bienfaisant, tu m'auras rendu mon courage; plein d'un nouvel espoir, je quitterai ma couche avec toi. J'irai, je m'informerai, je demanderai ma femme à tout l'univers; et, si l'amour me seconde, tu me verras bientôt ramener au temple de l'hymen la beauté la plus capable de t'en chasser.
Hélas! pourquoi la fin de mon invocation étoit-elle aussi maladroite que la harangue fameuse de ce Nestor très radoteur à cet Achille très rancunier? Un dieu peut se piquer comme un héros: mon indigne prière fut rejetée; je n'obtins ni le sommeil réparateur, ni les heureux songes, et pendant toute la nuit il me fallut donner des larmes à l'absence.
* * * * *
Une lettre qui me fut apportée dès le matin me rendit un peu de gaieté; lisez ce qu'on m'écrivoit.
_Jamais, Monsieur le chevalier, vous ne laissez à une pauvre femme le temps de se reconnoître. Je devrois être accoutumée à vos manières; mais j'y suis toujours prise, parce que je n'ai pas de mémoire et parce que je perds la tête. Vous, cependant, vous auriez dû vous souvenir de nos anciennes conditions, qui étoient que je commencerois toujours par ma commission._
_Hier au soir, vous m'en avez fait oublier une fort importante. Certaine grande dame, dont je n'étois que l'indigne servante quand vous passiez pour son fidèle serviteur, fâchée de ce que je n'ai pas pu vous parler hier comme elle m'en avoit chargée, me prie de vous écrire aujourd'hui qu'elle désire avoir avec vous un court entretien. Elle sera chez moi dans deux heures... Venez plus tôt, si vous voulez qu'en l'attendant nous déjeunions tête à tête. J'en ai, moi, la plus grande envie, car vous aviez de si bonnes façons qu'on n'y peut tenir._
_Toute à vous,_
DE MONTDÉSIR.
De Montdésir! Allons, il n'y a plus de doute, Justine s'est anoblie. La prospérité change les moeurs; Justine dédaigne le nom de ses obscurs ancêtres. Le _toute à vous_ me paroît leste; il me semble que la chère enfant prend le ton de la supériorité... Pourquoi pas? Je suis noble, mais elle est gentille. A-t-on décidé cette éternelle question, s'il est plus permis d'être fier du hasard qui donne la naissance et les richesses que de celui qui dispense les grâces et la beauté? Justine, pour les doux combats de Vénus, vaut mieux que bien des duchesses; et moi-même oserois-je me vanter d'être là son égal?... Allons, Faublas, humilie-toi, dépouille une vanité puérile, pardonne un peu d'orgueil à ton vainqueur... Relisons certain passage de sa lettre: _Une grande dame, dont je n'étois que l'indigne servante_, etc. Mme de B..., très certainement! Mme de B... veut me voir dans une maison tierce! Mme de B... veut me parler en particulier! Dieux! si l'amour me la rendoit aussi tendre... Jasmin!--Monsieur!--Attend-on la réponse?--Oui, Monsieur.--Dites que j'y cours... Ah çà! mais elle n'y sera que dans deux heures... Qu'importe? Je trouverai Justine, je causerai avec cette petite; j'ai du chagrin, cela me dissipera... Oui, Jasmin, oui: dis que je pars, que je pars sur les pas du commissionnaire.»
En effet, j'étois au Palais-Royal presque aussitôt que lui. Ce qui me frappa chez Mme de Montdésir, ce fut moins la beauté de son logement, l'élégance de ses meubles, l'air effronté de son petit laquais et de sa laide chambrière, que l'accueil vraiment protecteur dont Justine m'honora. Presque couchée sur une ottomane, elle jouoit avec un angora, quand on lui annonça ma visite. «Ah! ah! dit-elle nonchalamment, eh bien! qu'il entre»; et, sans se déranger, sans abandonner les pattes du joli chat: «C'est vous, Chevalier? Il est de bien bonne heure; mais pourtant vous ne m'incommoderez pas, j'ai mal dormi, je ne suis pas du tout fâchée d'avoir compagnie.» Elle adressa la parole à sa femme de chambre: «Mademoiselle, ne rangerez-vous pas cette toilette? En vérité, je ne sais à quoi vous employez votre temps, mais vous ne finissez rien.» Mon tour revint: «Monsieur, prenez donc un fauteuil, asseyez-vous, nous causerons.» La soubrette attira encore son attention: «Allons, voilà qui est bien; vous m'impatientez, laissez-nous. Si quelqu'un vient, on dira que je n'y suis pas.--Madame, mais vous avez donné parole à votre couturière...--Bon Dieu! Mademoiselle, que vous êtes bête! Quand je vous dis quelqu'un, est-ce que je vous parle de cette femme? Est-ce que c'est quelqu'un, cette couturière? Vous la ferez attendre.--Madame, et si elle n'a pas le temps?--Je vous dis que vous la ferez attendre; elle est faite pour ça, et vous pour vous taire. Allez, partez.»
J'étois d'abord resté muet de surprise; mais enfin je ne pus retenir un grand éclat de rire. «Dis-moi, belle enfant, depuis quand fais-tu la princesse?--Il est bon, me répondit-elle, de garder avec ces gens-là, et devant eux, son _quant à soi_. Ainsi, ne te fâche pas du ton que...--Comment! Justine me tutoie?--Pourquoi non? puisque tu plais à Mme de Montdésir, et puisque tu l'aimes.--Fort bien, ma petite! en vérité, voilà ce que je me suis dit à moi-même, il n'y a pas une demi-heure, en lisant ta familière épître. Cependant, permets une observation: ne m'aimois-tu pas autrefois?--Autrefois? fi donc! je t'aimois, oui, autant que peut aimer une malheureuse femme de chambre.--Et maintenant?--Maintenant je n'ai pas moins de tendresse, et cette tendresse est plus honnête, plus distinguée: car enfin je suis établie, j'ai _un état_.--En effet, Madame, je vous en fais mon compliment, tout ici respire l'opulence... Conte-moi donc comment tu as fait cette brillante fortune.--Volontiers, mais j'ai auparavant beaucoup de choses plus intéressantes à te dire.»
Je laissai parler Justine, qui s'expliqua merveilleusement bien. Il me parut que cette petite avoit encore prodigieusement acquis depuis trois mois, et je m'étonnai moins de la méprise qui la veille avoit abusé mes sens. Au reste, je n'oserois point assurer qu'il n'y avoit pas là quelque nouveau prestige: un joli déshabillé agit souvent plus puissamment qu'on ne pense; et quiconque ne l'a pas éprouvé ne peut imaginer combien, aux attraits déjà connus d'une jeune personne qui fut longtemps trop négligée dans sa parure, une parure plus élégante ajoute d'attraits nouveaux. Je dirai même ce que peut-être bien des hommes ne savent pas, mais ce qu'à coup sûr aucune femme n'ignore, c'est que mainte fois telle coquette dédaignée ou trahie n'eut besoin, pour soumettre le rebelle et ramener l'inconstant, que d'ajouter à sa chevelure une fleur, une frange à sa ceinture, un falbala à sa jupe. Que voulez-vous? J'en suis fâché moi-même, mais l'amour s'amuse de toutes ces babioles; c'est un enfant auquel il faut des joujoux. Cependant j'espère que vous m'entendrez, j'espère que vous comprendrez de quel amour je vous parle, quand je vous parle de Justine.
Ne croyez pourtant pas que j'oubliai totalement M. de Valbrun. Il est vrai que je me rappelai son souvenir et ma parole assez tard pour que Mme de Montdésir ne pût ni s'en étonner ni s'en plaindre; mais ce fut uniquement la faute de ma mémoire, et point du tout celle de ma volonté, car en vérité je vous le dirois tout de même.
Le moment de la confiance et du repos étant arrivé, je priai Mme de Montdésir de m'apprendre quelle espèce d'intérêt le vicomte prenoit à son sort; elle m'en fit sans balancer la confidence entière: M. de Valbrun, bientôt dégoûté de sa petite maison, mais chaque jour plus attaché à sa maîtresse, avoit mis Justine dans ses meubles. Il lui donnoit vingt-cinq louis par mois, sans les loyers, qu'il payoit, sans les cadeaux fréquens, sans quelques menues dépenses de maison; et voilà ce que Mme de Montdésir appeloit avoir un _état_. Dès que je sus qu'elle étoit, dans toute la force du terme, une _fille entretenue_, je la priai très sérieusement de me considérer comme une _passade_[3], et je tirai de ma poche quelques louis que je la forçai d'accepter. Or, je ne puis, à cette occasion, m'empêcher de soumettre au lecteur une observation peut-être utile à l'histoire de nos moeurs. Lorsque autrefois Justine, femme de chambre de la marquise et renfermée dans l'obscurité de sa servile condition, se donnoit généreusement, dans ses momens de loisir, à quiconque la trouvoit gentille, je ne me faisois aucun scrupule de l'aimer pour rien; je regardois même comme un pur effet de ma libéralité les petits présens dont parfois je récompensois son ardeur complaisante. Maintenant que, stipendiaire du vicomte, Mme de Montdésir trafiquoit de ses appas, je n'aurois pas cru pouvoir les fatiguer _gratis_ à mon profit sans blesser la délicatesse. Tous ceux de nos jeunes gens de qualité qui ont quelques principes se conduisent et raisonnent de même; aussi, pour une jolie fille que ses attraits doivent mener à la fortune, le plus difficile n'est pas de trouver cinquante merveilleux qu'elle puisse intimement persuader de son mérite, mais un honnête homme qui, le premier, s'avise d'y mettre un prix.
[3] Passade. Demandez aux plus jolies nymphes de notre Opéra, elles vous diront que c'est le mot technique.
Quoi qu'il en soit, je payai Mme de Montdésir, et j'osai lui demander à déjeuner. Il nous fut apporté par l'effronté laquais. Le drôle étoit d'une jolie figure, et je m'aperçus d'abord que sa maîtresse n'avoit pas pour lui le ton revêche, les airs impertinens dont elle accabloit la pauvre chambrière. Madame de Montdésir, je vous observe, et vous n'y faites pas assez d'attention, et vous négligez de garder avec cet heureux serviteur le fameux _quant-à-soi_ dont vous m'avez parlé! Madame de Montdésir, ou je me trompe fort, ou dans vos grandeurs présentes vous conservez les premiers goûts si désintéressés de votre condition première! Justine, ce petit monsieur-là me rappelle _La Jeunesse_... Ah! Vicomte, cher Vicomte, prenez garde à vous, ceci vous regarde, et désormais vous regardera seul: car, à compter de ce moment, je promets bien qu'il n'y aura plus rien de commun entre votre maîtresse et moi... Mais ne pensons plus à Mme de Montdésir; il me semble que j'entends Mme de B...
Mme de B... n'arriva pas du côté par où j'étois entré. Je la vis tout à coup paroître au fond de la dernière chambre occupée par Mme de Montdésir; je courus me jeter à ses genoux que j'embrassai. La marquise se pencha sur moi, et me donna un baiser; puis, voyant que je me relevois promptement pour le lui rendre, elle recula deux pas et ne me présenta que sa main, encore ce fut d'un air plus poli qu'empressé, de cet air qui, loin de solliciter une caresse, semble commander un hommage. Mais moi, moi charmé de tenir encore une fois dans les miennes cette main depuis si longtemps chérie, je sentis, en lui donnant plusieurs baisers bien vifs, que, toujours digne de l'amour, elle étoit trop jolie pour le respect et pour l'amitié. Mme de Montdésir vint faire sa révérence à Mme de B...; celle-ci la reçut comme autrefois elle recevoit Justine. «Petite, lui dit-elle, je suis contente du zèle et de l'intelligence que vous avez mis dans la prompte exécution de mes ordres; vous me connoissez, je ne serai point ingrate. Allez, fermez cette porte en sortant, et que personne ne puisse pénétrer jusqu'ici.»
Dès que Justine eut obéi, je tâchai d'exprimer à Mme de B... tout l'excès de ma reconnoissance et de ma joie. «Chevalier, répondit la marquise en retirant sa main qu'apparemment je serrois trop fort, vous ne m'entendrez point, jouant ici la délicatesse, affecter de nier ce que mille gens ne tarderoient pas à savoir et viendroient vous certifier: c'est par moi que les portes de la Bastille se sont ouvertes pour vous. Peut-être la petite de Montdésir vous a déjà dit à quel point quatre mois d'assiduités à la cour y ont accru le crédit dont je jouissois, et je vous assure, mon ami, que la considération de vos malheurs qu'il falloit finir ne fut pas la moindre de celles qui m'animèrent et me soutinrent dans la poursuite de mes projets ambitieux. Je suis maintenant au plus haut degré de faveur que puisse atteindre la fortune d'un courtisan; et, si votre liberté, d'abord presque tous les jours inutilement sollicitée, mais enfin obtenue malgré mille obstacles et mille ennemis, n'a pas, aussitôt que je l'aurois voulu, signalé toute l'étendue de mon pouvoir, du moins je puis me glorifier de ce qu'elle en est la preuve la moins équivoque, et je ne crains pas de vous avouer que je vois en elle mon plus doux succès. Ne croyez pas cependant que votre meilleure amie compte borner là ses bons offices. Je sais que, pour vous, la liberté n'est pas le premier des biens; je sais que Faublas, quoique sans cesse caressé de plusieurs amantes, ne peut vivre heureux s'il languit séparé de celle qu'il a toujours préférée. Je prétends la lui rendre, je prétends découvrir la retraite de Duportail, fût-elle au bout de l'univers.--O ma bienfaitrice, m'écriai-je, ô ma généreuse amie!» La marquise retira sa main que je voulois reprendre, et continua: «Et, quand j'aurai pu réunir les deux charmans époux, j'oserai tenter pour leur félicité commune quelque chose de plus hardi. Je tâcherai, si Faublas récompense mes soins de sa confiance et s'il me permet d'aider sa jeunesse de mes conseils, je tâcherai de le prémunir contre les séductions de mon sexe et les égaremens du sien; je tâcherai de lui faire sentir qu'un jeune homme autant que lui favorisé par l'hymen doit trouver son bonheur dans sa félicité. Gardez-vous d'imaginer que je m'aveugle sur les difficultés de cette entreprise. Non, je n'ignore pas que les plus grandes me viendront de vous. Je la connois, votre impatiente vivacité, qui rarement vous laisse le temps de résister aux occasions périlleuses; je la connois, votre imagination bouillante, qui trop souvent vous force à les aller chercher: voilà, Faublas, les ennemis que je crains; voilà ce qui m'effraye plus que les tendres emportemens de votre étourdie comtesse, plus que les adroites instigations de la baronne, son intrigante amie.» J'interrompis Mme de B... «Quoi! vous connoissez ces dames?... Mais comment savez-vous...?--M. de Valbrun, me répondit-elle, a peu de secrets pour Mme de Montdésir, qui depuis trois mois n'en a plus pour moi.»
L'air dont Mme de B... me regardoit en appuyant avec une affectation marquée sur ces mots équivoques: _qui depuis trois mois n'en a plus pour moi_, ne me permit pas de douter du véritable sens qu'elle vouloit leur donner. Je ne pus m'empêcher de rougir; la marquise vit mon trouble et me dit:
«Laissons Justine, tout à l'heure nous parlerons d'elle; auparavant il est bon que je vous éclaire sur le caractère de Mme de Fonrose, et je ne serai pas fâchée que vous sachiez si je connois Mme de Lignolle.
«La petite comtesse, vaine de ses appas, qu'elle croit incomparables, de son esprit, qu'on lui dit être original, de sa naissance, dont elle ne sait pas qu'on suspecte la légitimité; fière aussi des richesses qu'elle attend et du rang qu'elle espère, forte du hasard qui lui a donné la plus foible des tantes et le plus imbécile des maris, la petite comtesse imagine qu'on ne lui doit qu'hommages, adorations et respects. Étourdie, impérieuse, obstinée, fantasque et jalouse, elle a tous les défauts d'un enfant gâté. Toujours elle se montrera moins sensible au plaisir de plaire qu'au bonheur de commander; on la trouvera la plus exigeante des maîtresses, comme on la voit la plus impertinente des femmes; elle fera bientôt de son amant son premier valet, comme elle a déjà fait de son mari son dernier esclave. Je vous la garantis également incapable de dissimuler ses extravagantes opinions et de réprimer ses passions désordonnées; ainsi vous l'entendrez sans cesse essayant de justifier par la sottise qu'elle dira la sottise qu'elle aura faite; et j'ose vous prédire qu'avec l'inépuisable fonds d'amour-propre dont on la connoît pourvue, elle s'efforceroit inutilement de corriger en elle les vices réunis de la nature et de l'éducation.