Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5

Part 2

Chapter 23,823 wordsPublic domain

Je me trompois: Mme de Lignolle y entra presque en même temps que moi. Trop coupable ou trop étourdi, je ne songeai qu'au plaisir de la voir dans un lieu de délices, où je pouvois si promptement faire succéder aux cruelles fureurs de la colère les douces fureurs de l'amour. Je la pris dans mes bras, et du ton le plus tendre: «Puisque vous m'assurez que ce n'étoit pas vous, lui dis-je, il faut bien que je vous croie; cependant j'aurois gagé toute ma fortune que ce matin Mme de Lignolle m'avoit rencontré près du boulevard. Jolie comtesse, cette erreur de mes yeux, cette erreur dont vous êtes affligée, que prouve-t-elle? rien autre chose, assurément, sinon qu'en tout temps préoccupé de votre souvenir, l'amant qui vous adore vous voit partout.--Eh bien, voilà une bonne raison, répondit la comtesse aussitôt apaisée; que ne la disiez-vous plus tôt, je ne me serois pas mise en colère.» Elle m'embrassa.

De mes deux sermens, l'un étoit déjà complètement oublié, puisque Mme de Lignolle restoit dans le boudoir où je l'avois laissée trop facilement entrer. L'autre, j'en fais en toute humilité l'aveu pénible, l'autre, qu'on ne regardera pas comme le moins essentiel, j'allois aussi peu religieusement et peut-être aussi vite le violer, si Mme de Fonrose ne fût tout à coup arrivée pour empêcher que le même instant ne me vît souillé d'un double parjure... Hélas!

«Allons, enfans, dit-elle en ouvrant la porte, que voulez-vous donc faire là? Vous êtes aussi trop étourdis. Le baron se fâche, il ne veut pas que sa fille dîne avec vous. En conscience, a-t-il tort? Allons, revenez avec moi, rentrons.--Voilà, répondit la comtesse, un joli boudoir. Nous y reviendrons, Monsieur de Faublas, Duportail, de Flourvac, de Florville: car vous êtes le jeune homme aux cinquante noms.--Comtesse, vous savez donc tout cela?--Et bien autre chose encore; nous aurons quelque dispute ensemble, je vous en avertis.»

Je fermai l'appartement de ma femme. La comtesse saisit son temps pour me prendre la clef, qu'elle mit dans sa poche. «Vous en avez sans doute une autre, me dit-elle; moi, j'ai besoin de celle-ci.»

Quand ces dames rentrèrent dans le salon, mon père n'y étoit plus. Je courus le rejoindre sur l'escalier, qu'il descendoit avec Adélaïde. Ma chère soeur avoit les larmes aux yeux. «Voilà une dame qui nous fait bien du mal, mon frère. C'est sans doute à cause d'elle que nous ne dînons point ensemble; elle est trop familière et trop vive, cette dame; défiez-vous-en. Tenez, mon frère, je n'aime pas les femmes qui montent à cheval. N'allez pas mettre encore un habit d'amazone pour celle-là, et vous battre avec son mari. Trouveriez-vous donc quelque plaisir à faire du mal à un honnête homme, et à retourner à la Bastille? Mon frère, n'aimez pas cette dame; oh! je vous en prie, ne l'aimez pas. Songez à ma bonne amie; ma bonne amie reviendra; elle vous aime bien, ma bonne amie, et, je vous le dis, cette comtesse lui causeroit autant de chagrin que cette autre marquise qui la faisoit tant pleurer.»

Ainsi, ma chère Adélaïde me donnoit, sans prétention comme sans finesse, d'excellentes leçons. Mais le moyen de goûter sa morale, à présent que la comtesse m'attend là-haut? Le moyen d'entendre la raison, quand le plaisir est là? Un jour viendra, mon aimable soeur, un jour viendra que vous-même, instruite par les passions, vous ne pourrez, sans de grands combats, donner l'exemple avec le précepte. En attendant, prêcheuse innocente, vous perdez vos bonnes paroles; je ne suis touché que de votre douleur, et, pendant que mon père vous reconduit, je vole embrasser ma maîtresse.

_M'ama 'l secondo mio_, dit Mme de Fonrose, qui me voyoit faire. _Amo 'l primo mio_, reprit-elle pendant que Mme de Lignolle me rendoit mon baiser. Mais, après s'être précipitamment jetée entre nous, elle ajouta: «Doucement, chers enfans, je suis désolée de séparer les _deux_ jolies _personnes_! cependant, il faut que vous gardiez pour un autre moment la fin de l'heureuse charade.»

A l'application presque aussi heureuse que la baronne en faisoit, je vis bien que la comtesse n'avoit point de secrets pour elle.

Placé entre deux jolies femmes, dont l'une applaudissoit aux tendresses que me prodiguoit l'autre, je devois trouver le temps bien rapide en son cours. Il est vrai que, lorsque mon père revint, je le croyois à peine sorti. Monsieur le baron prit avec la comtesse un ton froidement poli; mais, grâce à Mme de Fonrose, le dîner s'égaya. Chaque saillie de M. de Belcour lui valoit un sourire de la baronne, et M. de Belcour paroissoit beaucoup aimer ce sourire. Plus sensible pourtant au plaisir de me revoir à sa table, le baron, souvent et longtemps, reposa sur moi ses regards satisfaits. Souvent il parla d'Adélaïde, et, chaque fois qu'il en parla, le regret de son absence lui coûta plus d'un soupir. Oui, pendant ce dîner trop court, oui, mon père, et je m'en souviendrai toute ma vie, je n'eus besoin que d'une attention légère pour discerner que votre maîtresse pouvoit un instant vous distraire, mais que toujours vous vous attendrissiez pour votre fille, mais que vous étiez heureux par votre fils. Oui, mon père, je ne vous observai qu'un moment, et mon coeur sentit que, malgré les séductions de cet autre amour si puissant, si tyrannique, le seul amour paternel vous donnoit en ce moment les plaisirs que vous vouliez cacher et la joie qu'il vous étoit si doux de laisser paroître.

Un ami commun vint la partager; le vicomte de Valbrun, tout à l'heure instruit de mon élargissement, accouroit m'en féliciter. Il me parut que Mme de Fonrose eût désiré qu'il se fût moins pressé. M. de Valbrun prit avec elle le ton orgueilleusement modeste qui semble appartenir à l'amant prédécesseur, et je vis au contraire M. de Belcour affecter les airs supérieurs d'un rival préféré. «Oui, c'est une affaire arrangée, me dit tout bas le vicomte, qui s'aperçut que j'observois curieusement chaque acteur de cette scène pour moi nouvelle, c'est une affaire arrangée, je ne suis plus rien chez la baronne. Hélas! poursuivit-il en riant, j'ai moi-même fait tous mes malheurs. Instruit par moi de votre détention, le baron revient à Paris, je le présente à la baronne, et tout d'un coup l'ingrat me l'enlève. Trop heureux encore si monsieur son fils veut bien me laisser tranquille possesseur de cette petite Justine qui seule occupe en ce moment-ci mon désoeuvrement.--Monsieur son fils ne troublera pas vos amours, soyez-en sûr, Vicomte.--Je ne m'y fie pas trop; jurez par Sophie.--De tout mon coeur! je le jure.»

Ce jour n'étoit pas pour moi le jour des sermens heureux: bientôt on saura que je devois encore violer celui-ci.

«Messieurs, comptez-vous finir? dit Mme de Lignolle, impatientée de nous voir parler bas. De qui donc vous entretenez-vous avec tant de mystère? de Mme de Montdésir?--Mme de Montdésir! répéta le vicomte.--C'est, reprit la comtesse d'un ton de dépit mêlé d'ironie, c'est une belle inconnue qui doit faire ce soir une visite à M. le chevalier; ce matin elle l'a prévenu par un billet doux.» M. de Valbrun, d'un air étonné, répéta encore les derniers mots de la comtesse: «Un billet doux!--Oui, répondit-elle; priez monsieur de vous le montrer, vous verrez que c'est très intéressant.--Ah! Chevalier, faites-moi ce plaisir-là.»

Je ne fis aucune difficulté de confier à M. de Valbrun la lettre de la marquise. Il la lut plusieurs fois avec une attention qui me parut mêlée d'inquiétude, puis il me la rendit sans se permettre la moindre réflexion. Mais, un instant après, quand nous sortîmes de table, il me tira sans affectation dans l'embrasure d'une fenêtre. «Cette lettre, me dit-il, je devine de qui elle vient.--Vicomte, vous avez très bien fait de n'en rien dire.--Ah! soyez tranquille. Quant à Mme de Montdésir, c'est Mme de B... qui...» J'interrompis M. de Valbrun. «Je le crois comme vous: c'est la marquise, c'est elle assurément.» Le vicomte reprit: «Pendant votre détention, qui auroit pu durer très longtemps, Justine m'a dit cent fois que Mme de B... ne cessoit de travailler à votre liberté. Elle a peut-être quelque chose de très intéressant à vous apprendre.--Comme vous dites, Vicomte, et c'est là sans doute le motif de la visite qu'elle me rendra ce soir.--Chevalier, je ne suis pas fâché qu'elle vienne chez vous, puisque cette démarche peut vous être utile; mais, du moins, soyez sage, songez à Mme de Lignolle, songez à Sophie, n'allez pas...»

La comtesse, qui ne me perdoit pas de vue un moment, vint alors nous joindre, et mit fin à cette conversation, dans laquelle le vicomte et moi nous avions compris, chacun de diverse manière, plusieurs mots susceptibles de plusieurs interprétations. Oui, Lecteur, je vous en demande pardon, c'étoit encore un quiproquo.

Cependant la baronne parloit d'aller à l'Opéra. M. de Belcour, dès qu'il sut que la comtesse n'y accompagnoit point Mme de Fonrose, déclara qu'il ne sortiroit pas de chez lui. Celle-ci tenta complaisamment tous les moyens de l'écarter, et, désolée de le trouver inébranlable, finit par dire qu'elle resteroit aussi; d'un autre côté, la comtesse, inquiète, m'assuroit tout bas qu'elle ne me quitteroit pas de la soirée. «Je serai, disoit-elle d'une voix altérée, charmée de connoître cette Mme de Montdésir si prompte à vous donner des rendez-vous.» Puis, avec beaucoup de douceur, elle ajouta: «N'avez-vous pas d'ailleurs quelque chose à me dire en particulier?» J'avoue que la jalousie de Mme de Lignolle et sa tendre vivacité me jetoient dans une perplexité fort étrange. Sans doute je me livrois avec transport à l'espoir charmant que me donnoit cette question si polie: _N'avez-vous pas d'ailleurs quelque chose à me dire en particulier?_ mais aussi, flatté d'une espérance plus douce encore, persuadé que, sous un nom supposé, Mme de B... dans un quart d'heure peut-être seroit dans l'appartement du chevalier de Florville, je me demandois quel intérêt si pressant la ramenoit chez moi si vite, et quelquefois j'osois me dire que l'amour, justement offensé des résolutions violentes qu'elle avoit prises à ce fatal village d'Hollrisse, mettroit sa gloire à me la rendre ici plus foible que jamais. Or, chacun sent dans quel embarras se trouvoit le chevalier de Faublas; brûlant du désir de remercier le plus tôt et le mieux possible la bienfaitrice chérie à laquelle il devoit plus d'une espèce de reconnoissance, mais pas à pas suivi d'un empressé disciple, qui sembloit impatiemment attendre la leçon que son maître eût été bien fâché de lui refuser. Que chacun plaigne donc un malheureux jeune homme obligé d'abord d'écarter de chez lui la jolie comtesse pour y introduire la belle marquise, et ensuite réduit à la dure nécessité de renvoyer sa première maîtresse pour recevoir sa première écolière; qu'en ce moment critique on craigne surtout qu'il ne fasse quelque sottise! Eh! qui n'eût pas, dans une occasion aussi difficile, perdu la tête comme moi?

Je pris un parti que je croyois bon; je saisis, pour m'échapper du salon, un instant où la comtesse causoit avec la baronne; je courus à mon appartement; j'appelai mon domestique. «Écoute, Jasmin, va te mettre en sentinelle à la porte de la rue; une dame viendra bientôt, qui demandera le chevalier de Florville; tu la prieras de te suivre, tu l'en prieras bien poliment, mon ami, car c'est une grande dame; à la faveur de la nuit, vous passerez sans que le suisse vous voie; vous traverserez la cour, et vous monterez par l'escalier dérobé; cette dame voudra bien attendre dans mon appartement; tu l'y laisseras sans lumière, parce qu'il ne faut pas que, des fenêtres du baron, on puisse s'apercevoir qu'il y a quelqu'un chez moi. Tu m'entends bien?--Oui, Monsieur le chevalier.--Attends donc, ce n'est pas tout: au lieu de venir m'avertir chez le baron, tu descendras dans la cour, et tu joueras sur ton méchant violon cet air que tu écorches si bien: _Tandis que tout sommeille_. Quand tu croiras que j'ai dû t'entendre, tu remonteras ici, où tu attendras mes derniers ordres. As-tu bien compris tout cela?--Oui, Monsieur.--Tu ne veux pas que je répète?--Non, Monsieur, et vous allez être obéi de point en point. Oh! que je suis aise de vous revoir! oh! je le disois bien, que, quand mon jeune maître seroit de retour, l'amour et les plaisirs repasseroient dans mon antichambre.--Tu oubliois les petits profits, Jasmin. Tiens, prends cela, car j'aime les gens qui ont de l'intelligence.»

Je n'avois quitté la comtesse qu'une minute, et déjà pourtant elle demandoit qu'un domestique allât voir où je pouvois être. Il y avoit une bonne heure que j'attendois près d'elle le signal convenu, quand Jasmin le donna. Mon bon Jasmin racloit comme un ménétrier de la foire; mais c'est ici surtout que vous admirerez l'empire de mon imagination sur mes sens: aux premiers _crincrins_ du violon criard, je crus entendre, sous les doigts de mon laquais, résonner la harpe du roi-prophète, ou, vous l'aimerez mieux peut-être, la lyre d'Amphion. Jamais notre Amphion moderne, _Viotti_, dans ses plus beaux jours, ne tirera de son instrument des sons plus enchanteurs.

Heureusement l'enthousiasme ne me transporta pas au point de me faire oublier l'heureux moment qui m'étoit annoncé. Je me penchai à l'oreille de la comtesse, et d'un air empressé: «Quand donc permettrez-vous que je vous entretienne sans témoins?--Le plus tôt possible, répondit-elle naïvement, il ne s'agit que de trouver un moyen de nous échapper. J'y vais rêver; tâchez aussi d'imaginer quelque expédient... Mais, tenez,... oui, oui, laissez-moi faire. Monsieur, dit-elle à mon père, la baronne m'a dit que vous aimiez le trictrac?--Oui, Madame.--J'y suis passablement forte, Monsieur.--Voulez-vous en faire une partie, Madame?--Volontiers.»

Qui demeura très étonné? ce fut moi. Jouer avec mon père, quand il s'agissoit de me donner un tête-à-tête! Cela me paroissoit une gaucherie, une gaucherie dont je me consolai par réflexion: car, si l'amant de la comtesse en devoit souffrir, l'ami de la marquise en pourroit profiter. Oui, je croyois que j'allois m'évader sans que Mme de Lignolle elle-même y prît garde. Mais je me trompois, la petite personne avoit les yeux ouverts sur moi; elle m'appela près d'elle, me força de m'asseoir, et ne me permit, sous aucun prétexte, de quitter ma place.

Il y avoit une demi-heure que cela duroit, je commençois à m'ennuyer fort, et la marquise apparemment s'ennuyoit aussi, puisque Jasmin recommença son solo. Mon cher confident craignoit peut-être que je ne l'eusse pas d'abord entendu, car cette fois il faisoit un tapage d'enfer. On conçoit combien ce pressant carillon devoit augmenter mon impatience; je me sentois comme piqué de cent mille épingles, et voyez quelle ingratitude! la lyre d'Amphion ne me sembloit plus qu'une cornemuse. Le baron, qui dans ce moment faisoit une école, ne trouva pas non plus cette musique fort mélodieuse; il courut à la fenêtre, qu'il ouvrit, et demanda quel étoit le maudit racleur qui lui écorchoit ainsi les oreilles. «C'est moi, répondit aussitôt Jasmin, sensible au compliment; c'est moi.--Ayez la complaisance de ne pas m'étourdir ainsi», lui dit le baron. Et moi, bon fils, par égard pour mon père qui s'enrhumoit et s'époumonnoit à la fenêtre, je criai de toutes mes forces: «Finissez, Jasmin; vous faites un bruit! on vous entend dans le salon comme si vous y étiez: finissez... tout à l'heure,... tout à l'heure, entendez-vous?--Oui, oui, Monsieur; voilà qui est dit. Je vous entends à merveille.»

Touché de mon attention, le baron se remit au jeu d'un air satisfait; l'étourdie comtesse perdit bientôt ses avantages et la partie. Un mal de tête tout à coup survenu lui fournit le prétexte de refuser sa revanche, qu'elle pria la baronne de prendre pour elle. La comtesse, aussitôt que Mme de Fonrose se fut mise à sa place, me joignit dans un coin du salon, et me demanda tout bas si l'escalier étoit éclairé. «--Oui, ma jolie petite élève.--En ce cas, partez, je vous suis.--Tout de suite?--Oui, mon cher ami.--Quelle imprudence! Gardez-vous-en bien.--Parce que?--Parce qu'il est impossible que nous quittions la compagnie tous deux en même temps.--Bon!--Impossible: cela seroit remarqué, vous vous perdriez. Je vais monter, on pourra me croire occupé chez moi, et dans une bonne demi-heure...--Une demi-heure? Ah! c'est trop long.--Il le faut absolument.--Quoi! je vais me morfondre ici une demi-heure?--Le temps ne me paroîtra pas plus court qu'à vous, jolie comtesse; mais, en vérité, faire autrement ce seroit nous conduire comme deux enfans. Voyez, le baron s'est déjà retourné plusieurs fois; il nous observe, il s'inquiète.--Le baron! le baron! est-ce que nos affaires le regardent?--Il croit pouvoir se mêler des miennes parce que je suis son fils. Que voulez-vous? presque tous les pères et mères ont cette ridicule prétention-là.»

Jasmin n'osoit plus jouer du violon, mais je l'entendois, comme un chanteur françois, brailler à tue-tête: _Tandis que tout sommeille_.

«Ma charmante amie, je pars. Je vous attends dans ma chambre à coucher.--Non pas! dans le boudoir.--Pourquoi?--Parce qu'il est plus joli, plus commode...--Cependant...--Dans le boudoir, Monsieur; je veux que ce soit dans le boudoir.--Mais...--Je le veux.--Il faut donc vous obéir. Ah çà! gardez-vous bien de venir avant une demi-heure.--Oui.--Vous me le promettez?--Oui, oui, oui!»

Je m'élançai comme un trait: «Jasmin, sors d'ici, ferme les portes, et va-t'en au bas de l'escalier dérobé attendre cette dame, qui ne tardera pas à redescendre. Tu l'as amenée sans qu'on la vît?--Oui, Monsieur.--Tu la reconduiras avec les mêmes précautions. Où est-elle?--Ah! Monsieur, que vous êtes heureux! la jolie femme!--Dis donc où elle est.--Monsieur, nous sommes entrés dans le cabinet de toilette...--Après?--Vous ne me donnez pas le temps, Monsieur! Elle a vu le boudoir, et n'a pas voulu aller plus loin. Je l'ai laissée sans lumière, comme vous me l'avez dit.--Bon! éteins encore celle-ci, je n'en ai plus besoin; va-t'en et ferme les portes sur toi.»

_Ferme les portes sur toi!_ La belle précaution! étourdi! ne m'être pas souvenu que la comtesse s'étoit emparée de ma seconde clef.

Plein d'une sécurité fatale, je traversai l'appartement de ma femme aussi vite que me le permit la profonde obscurité qui m'environnoit, et j'entrai dans l'heureux boudoir: «Chère maman, tendre amie, c'est donc ici que vous êtes! Le chevalier de Florville a donc le bonheur de vous posséder chez lui!» D'une voix étouffée elle répondit: «Oui.--Que je vous dois de tendresse et de reconnoissance! que je vous aime! que je vous remercie!»

Tout en lui parlant, je la cherchois; deux bras officieux que je rencontrai m'attirèrent; je fus pressé sur un sein doucement agité; une bouche empressée vint chercher la mienne et me rendit ardemment mes ardens baisers. Aussitôt j'osai davantage; loin de m'opposer la moindre résistance, ma belle amie, plus que foible, ne parut attentive qu'à précipiter le succès de mes rapides entreprises. Le lit de repos entraîna sa chute et la mienne; quelques minutes virent plusieurs fois sa défaite et plusieurs fois mon triomphe.

Malheur à qui l'ignore! il y a pour l'homme favorisé d'une imagination brûlante, il y a dans la vie des momens où le sentiment du bonheur, devenu trop vif, absorbe tout autre sentiment; des momens où l'âme, avide d'un objet unique, égarée par le poignant désir de sa possession, le crée, et se l'approprie jusque dans un objet étranger. Le prestige est alors si tout-puissant qu'aucune faculté ne peut plus, pour le détruire, exercer son empire particulier; alors la mémoire ne sait plus se ressouvenir, ni l'esprit réfléchir, ni le jugement comparer. Malheur à qui l'ignore! Cependant, comme on va bientôt le voir, j'eus quelques regrets d'être tombé dans cette extase-là.

«Grands dieux! j'entends du bruit, ma chère maman, sauvez-vous.» Comment se seroit-elle sauvée? Elle se trouvoit sans lumière dans un appartement inconnu, dont les détours m'étoient à moi-même peu familiers. Je voulus favoriser sa fuite, et, la prenant par la main, je tâchai de trouver la porte du cabinet de toilette; je n'en eus pas le temps, l'autre porte du boudoir s'ouvrit trop tôt. Trop favorisée du hasard et de l'amour, qui guidoient dans les ténèbres sa marche rapide, Mme de Lignolle atteignit le couple amant que son approche épouvantoit. «Enfin, c'est vous, mon ami!» dit-elle en baisant une main qu'elle venoit de saisir; et ce n'étoit pas ma main qu'elle baisoit. La marquise, tout à coup retenue, n'osoit plus faire un mouvement; et moi, qui concevois sa crainte et son embarras mortels, je me hâtai de me jeter entre elle et Mme de Lignolle, et par conséquent de couvrir de mon corps celui dont la comtesse tenoit captif un membre essentiel, qu'elle continuoit de caresser tendrement. «C'est vous, mon ami?» répéta-t-elle. Forcé de lui répondre, je fus, dans mon trouble extrême, assez injuste pour lui faire un crime d'avoir avancé l'instant du rendez-vous. «Pourriez-vous trouver que je suis trop tôt venue? me répondit-elle. J'ai vu le baron très occupé de sa partie, je n'ai pu maîtriser mon impatience, j'ai profité du moment pour m'esquiver.--Et vous avez eu tort, Madame. Il ne falloit pas vous presser, il falloit attendre; je vous en avois priée, vous me l'aviez promis. Mon père va s'apercevoir de votre évasion, mon père va venir...»

Hélas! je ne croyois pas si bien dire: il accouroit dans le moment même. Un cri d'effroi m'échappa: «Ma chère maman, vous êtes perdue!» Le baron, armé d'une bougie fatale, s'arrêta dans l'embrasure de la porte, et quelle scène il éclaira! D'abord lui-même, qui comptoit ne trouver qu'une femme avec son fils, ne fut pas médiocrement étonné d'en voir deux qui se tenoient amicalement par la main. Mme de Lignolle ensuite, Mme de Lignolle, également indignée, honteuse et surprise, montroit assez sur son visage, où se peignoient les combats de plusieurs passions contraires, qu'elle ne pouvoit ni me pardonner l'infidélité que sans doute je venois de lui faire, ni se pardonner à elle-même les sottes caresses dont, il n'y a qu'un instant, elle accabloit sa rivale, sa rivale, qui, toute droite, plantée contre la muraille, ne donnoit pas signe de vie. Mais vous jugez que, des quatre acteurs de cette étrange scène, je ne fus pas le moins stupéfait, lorsqu'un coup d'oeil, furtivement jeté sur l'infortunée statue, m'eut fait reconnoître... Je la regardai trois fois encore avant de me persuader que mes sens eussent pu m'égarer à ce point!... Cette femme, dans les bras de laquelle j'avois cru posséder la plus belle des femmes, ce n'étoit qu'une brunette passablement gentille! celle en qui tout à l'heure j'idolâtrois Mme de B..., ce n'étoit que Justine!

Beauté, présent des cieux, fille de la nature et reine de cet univers, souffre qu'un de tes sujets, respectueux, mais sincère, te soumette une réflexion que tes enthousiastes adorateurs appelleront peut-être un blasphème. Puisqu'il est vrai que, tantôt exaltée par les amours, et tantôt par les dégoûts flétrie, l'imagination, toujours active et toujours inconstante, peut, à chaque instant, et dans un instant cent fois, à son gré, te créer et t'anéantir, dis-moi, qu'es-tu donc en toi-même? où donc est ton plus grand charme? où réside ta véritable puissance?

Cette femme dans les bras de laquelle j'avois cru posséder la plus belle des femmes, ce n'étoit qu'une brunette passablement gentille! celle en qui, tout à l'heure, j'idolâtrois Mme de B..., ce n'étoit que Justine!