Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5

Part 18

Chapter 181,321 wordsPublic domain

«Chevalier, poursuivit-il en me tendant la main, j'avois besoin de vous revoir,... et de revoir la France. Mon heureuse patrie, je le vois bien, est l'unique patrie des plaisirs. Nous n'avons pas le droit de juger nos pairs, mais chaque matin nous commençons, à la toilette d'une jolie dame, le procès du roman de la veille et de la pièce du lendemain. Nous ne haranguons point nos parlemens, mais nous allons, le soir, décider au spectacle et trancher dans les cercles; nous ne lisons point des milliers de gazettes au mois; mais la chronique scandaleuse de chaque journée réjouit nos soupers trop courts. Ce n'est pas, je l'avoue, par la noblesse de leur port et la dignité de leur maintien que nos Françoises ordinairement se distinguent; elles ont ce qui se fait admirer moins et rechercher davantage: la taille, la figure, la vivacité des Nymphes, l'abandon, le goût, la légèreté des Grâces; elles ont en naissant l'art de plaire et de nous inspirer à tous le désir de les aimer toutes. Il est vrai qu'on peut leur reprocher d'ignorer, en général, ces grandes passions qui, dans moins de huit jours à Londres, vous mettent une romanesque héroïne au tombeau; mais ce sont elles qui savent comment on doit commencer une intrigue et la finir à temps. Ce sont elles qui savent provoquer par l'étourderie, éluder par la ruse, avancer pour combattre, reculer afin d'attirer, précipiter leur défaite quand il s'agit de l'assurer, la différer lorsqu'il ne faut qu'en augmenter le prix, accorder avec grâce, refuser avec volupté, tantôt donner et tantôt laisser prendre, continuellement exciter le désir, se garder de jamais l'éteindre, souvent retenir un amant par la coquetterie, le ramener quelquefois par l'inconstance, le perdre enfin avec résignation, sinon l'éconduire avec adresse; soit caprice ou désoeuvrement, le reprendre, et le reperdre sans humeur, ou sans scandale le quitter encore. Ah! j'avois besoin de revoir mon pays. Oui, chaque jour j'en suis plus convaincu, c'est dans mon pays seulement qu'il me sera donné de retrouver des maîtresses tour à tour volages et tendres, frivoles et raisonnables, emportées et sages, timides et hardies, réservées et foibles; des maîtresses qui, possédant le grand art de se reproduire à chaque instant sous une forme différente, vous font goûter mille fois, au sein de la constance, les plaisirs piquans de l'infidélité; des maîtresses dissimulées, trompeuses, et même un peu perfides; usagées, spirituelles, adorables, comme Mme de B... Ce n'est qu'aux heureuses femmes de Versailles et de Paris qu'il est permis de rencontrer des jeunes gens élégans sans prétention, beaux sans fatuité, complaisans sans bassesse, souvent indiscrets, mais par légèreté seulement, inconstans, mais par occasion, séducteurs, mais par instinct; d'ailleurs infatigables avec une figure efféminée; avec un air modeste, entreprenans jusqu'à la témérité; des jeunes gens qui, n'ayant jamais trop présumé ni de leur vive ardeur, ni de l'opportunité des lieux, ni de la facilité des personnes, surprennent celle-ci par les grands sentimens, celle-là par la gaieté, cette autre par l'audace; la défiante et craintive Émilie, dans son salon même où chacun peut entrer à toute heure; la coquette Arsinoé, non loin du lit conjugal où veille le jaloux; l'innocente Zulma, jusqu'au fond de l'étroite alcôve où sa vigilante maman vient de s'assoupir; des jeunes gens qui, favorisés de la sensibilité la plus expansive, peuvent très bien idolâtrer deux ou trois femmes à la fois; des amans enfin, des amans accomplis, comme Faublas, et comme... J'allois, Dieu me pardonne! citer Rosambert, mais je m'arrête; ce seroit, je le sens, profaner deux grands noms que de leur associer mon nom trop peu digne.»

A ce galant tableau, je reconnus le pinceau de Rosambert, et je ne pus m'empêcher de sourire. «Mon ami, ferai-je seul les frais de la conversation? poursuivit-il; allons, asseyez-vous et parlez à votre tour. Dites-moi, la belle Sophie, qu'est-elle devenue?--Hélas!--Malheureux époux, je vous entends... Et de sa rivale, qu'en faites-vous?--De sa rivale,... de sa rivale... Mais...--Bon! s'écria-t-il en riant, il va me demander laquelle! cela doit être. Il entre dans le monde avec tous les moyens de s'y distinguer; et sa première aventure le met encore en évidence! Il faut bien que les femmes se l'arrachent! heureux mortel!... Eh bien, voyons: les rivales de Sophie, combien sont-elles?--Elles sont une, mon ami.--Une! Quoi! la marquise vous retient toujours enchaîné?--La marquise!... Tenez, Monsieur le comte, laissons la marquise; je n'aime point à vous entendre parler d'elle.»

Le ton de ma réponse annonçoit un mouvement d'humeur qui fut bientôt calmé: car j'aimois encore Rosambert, et sa gaieté me séduisoit toujours. Mais en vain me fit-il cent questions pour apprendre ce qui m'étoit arrivé depuis notre séparation. J'eus le courage de lui refuser toute espèce de confidence: la confiance n'étoit pas revenue. «Voilà bien de la discrétion perdue, me dit-il enfin quand il me vit prêt à sortir; songez donc que, sans avoir seulement besoin de le demander, je saurai désormais tout ce que vous faites. Grâce à moi, grâce à la marquise, et surtout grâce à vos mérites, ajouta-t-il en riant, car je ne prétends en rien porter atteinte à votre gloire, grâce à vos mérites, vous voilà maintenant un personnage trop considérable pour que le public ne s'informe pas curieusement de ce que vous devenez. Mais, en attendant qu'il m'ait appris vos bonnes fortunes, Chevalier, je crois devoir vous le répéter: si vous aimez votre épouse, défiez-vous de Mme de B... Votre épouse, je le gagerois, n'aura jamais de plus redoutable ennemie... Adieu, Faublas, à demain, car je compte sur votre parole; et la marquise, souvenez-vous-en bien, doit ignorer que votre amitié m'est rendue. Adieu.»

Un billet de Mme de Montdésir arriva chez moi comme je venois d'y rentrer. La marquise me faisoit dire que le comte, dont les médecins avoient, dès la surveille, permis le transport, ne devoit pas être aussi mal que me l'annonçoit la prétendue lettre du prétendu valet de chambre. Mme de B... me prioit, en conséquence, de vouloir bien ne pas faire à M. de Rosambert la visite sollicitée. «Je... je ne la ferai pas. Dites que je ne la ferai pas.» Telle fut l'insidieuse réponse que remporta le tardif commissionnaire.

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_Imprimé par Jouaust et Sigaux_

POUR LA

PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE

M DCCC LXXXIV

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