Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5

Part 15

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Il a raison sans doute, et vous faites bien de l'applaudir... (_A la marquise._) Parlez-vous sérieusement?

LA MARQUISE.

Très sérieusement. Je reste ici tant qu'il y aura du danger pour mademoiselle, et tant que cela ne gênera pas madame.

LA BARONNE.

Et vous espérez que je vous y laisserai?

LA MARQUISE.

Je ne vois pas du moins comment vous me forcerez d'en sortir.

LA BARONNE, _avec impétuosité_.

Quelle audace! Mais songez donc que, pour cela, je n'ai qu'un mot à dire.

LA MARQUISE, _tranquillement_.

Vous ne le direz pas.

LA BARONNE.

Qui m'en empêchera?

LA MARQUISE.

Un peu de réflexion. Vous avez mon secret, je le sais bien; mais regardez autour de vous, et dites-moi quel avantage en retireroient ceux à qui vous pourriez le confier.

LA COMTESSE, _bas à Faublas_.

Qu'est-ce que cela signifie?

FAUBLAS, _bas_.

Cela regarde ton mari, je te mettrai au fait.

LA MARQUISE, _à la baronne, tout bas, et d'un ton amical_.

La comtesse est une étourdie que sa petite fureur trahiroit; je vous demande grâce pour elle.

LA BARONNE, _bas_.

Je trouverai moyen d'éloigner M. de Lignolle.

LA MARQUISE, _haut_.

Je ne le crois pas.

LA BARONNE, _avec la plus grande vivacité, très haut_.

Qui m'en empêchera donc?

LA MARQUISE.

Madame, mademoiselle et moi.

LA BARONNE.

Monsieur le vicomte, sortons ensemble.

LA MARQUISE.

Non.

LA BARONNE.

Je vais parler.

LA MARQUISE.

Je vous en défie.

LA BARONNE, _étonnée_.

J'avois entendu prodigieusement vanter votre incomparable mérite; mais la renommée, qui publie les faits galans dignes de mémoire, et qui ordinairement exagère...

LA MARQUISE, _avec ironie_.

Ne me flattez pas. Cette renommée-là ne vous a rien dit de moi. Vous savez bien qu'elle n'a plus le temps de parler de personne, depuis que vous vous mêlez de lui donner de l'occupation.

LA BARONNE, _du même ton_.

Cependant elle trouve encore quelques momens pour causer de vous. Elle dit qu'après avoir tiré de la foule l'heureux objet de vos affections...

LA MARQUISE.

Tiré de la foule! tant mieux pour ma maîtresse et pour moi. C'est un exemple que je donne à certaines femmes de ma connoissance. Celles-ci, quand elles prennent un amant, ne le tirent pas de la foule, elles l'y confondent.

LA BARONNE, _avec emportement_.

Ce n'est pas vous que l'on y confondra jamais; vous qui vous distinguez par tant de talens divers; vous qui, suivant les circonstances, savez si bien changer et de ton, et de caractère, et de conduite, et de nom, et de sé...

LA MARQUISE, _vivement_.

Chut!... Prenez garde, Madame la baronne, vous n'êtes plus de sang-froid, vous allez dire quelque... (_en regardant la comtesse et Faublas_), vous allez nous compromettre, prenez garde. Il est rarement dangereux de se taire, il y a souvent du péril à parler.

LA BARONNE, _d'un ton plus calme_.

Monsieur le comte, deux mots.

LA MARQUISE, _à la comtesse_.

Croyez-moi, Madame, empêchez cette confidence.

LA COMTESSE, _à M. de Lignolle_.

Je ne veux pas que vous lui parliez.

LA BARONNE, _à la comtesse_.

Mais...

LA COMTESSE, _à la baronne_.

Vous ne lui parlerez pas.

LA BARONNE, _à M. de Lignolle_.

En ce cas,... je vous demande pardon,... mais il faut que je vous prie de vouloir bien nous laisser un moment.

LA MARQUISE, _à la comtesse_.

Ne souffrez pas qu'il s'en aille.

LA COMTESSE, _à M. de Lignolle_.

Je ne veux pas que vous vous en alliez.

LE COMTE, _à mi-voix_.

Allez, allez, vous n'avez pas besoin de me le dire, rien ne m'échappe. Je vois bien, quoiqu'elle se contraigne, que la baronne a l'âme affectée; et, quant à ce jeune homme, puisqu'il a du crédit chez le ministre, je sens qu'il ne faut pas qu'il puisse se plaindre d'avoir été maltraité chez nous. Or, je connois le monde: un homme, le maître de la maison surtout, en impose toujours: (_tout haut_) je dois donc rester pour prévenir une scène.

LA MARQUISE.

Oui, restez.

LA COMTESSE.

Restez.

FAUBLAS.

Restez.

LA BARONNE.

Puisque tout le monde le veut, restez donc... Ceci devient très plaisant; je serois de trop mauvaise humeur, si je ne m'en amusois pas. (_Elle rit de toutes ses forces._)... Comtesse, donnez-moi la main. Donnez-moi la main, Comtesse: on vous attrape et l'on me joue.

TOUS ENSEMBLE.

Expliquez-vous.

LE COMTE, _en se frottant les mains_.

Oui, je le soupçonnois confusément, et je le disois à la comtesse: on l'attrape. (_A la baronne._) Mais je ne serois pas fâché de savoir au juste comment: expliquez-vous.

LA BARONNE.

Vraiment! on sait très bien que je ne peux pas m'expliquer... Je reconnois qu'il faut temporiser... Allons! de la patience et du courage. (_Elle prend un siège._)

LA MARQUISE.

Madame avoit affaire, ce me semble?

LA BARONNE.

La remarque n'est pas honnête, Monsieur; cependant, en faveur de votre embarras, je vous pardonne votre impolitesse. J'étois, je l'avoue, pressée de vous emmener avec moi; mais, puisqu'on ne peut se déterminer à vous laisser partir, je demande du moins qu'on me permette d'avoir le bonheur de rester avec vous.

LA COMTESSE, _avec humeur_.

Comme il vous plaira.

LA MARQUISE, _à M. de Lignolle_.

Monsieur ne se tiendra pas debout? (_Elle lui donne un siège._)

LA BARONNE.

Monsieur de Lignolle ne remarque pas cet excès d'attention.

LE COMTE.

Au contraire, j'y suis très sensible. (_Il donne un siège à la marquise._)

* * * * *

Tous prennent place autour de mon lit, et c'est une chose à voir que la contenance de chacun.

La comtesse partage entre la marquise et moi ses soins affectueux; si quelquefois elle paroît se souvenir que Mme de Fonrose est là, c'est pour lui marquer son mécontentement par un geste boudeur, ou par un monosyllabe désobligeant. M. de Lignolle néglige absolument la baronne; toute l'attention du courtisan se porte sur M. de Florville, sur ce jeune homme qui a tant de crédit chez le ministre: il s'en empare, il le caresse, il l'importune étrangement. Le vicomte reçoit avec modestie les remerciemens de _madame_, et presque avec dignité les avances de _monsieur_. A l'entière sécurité qu'il affecte, on diroit qu'il oublie ses dangers et son adversaire; mais moins il semble y songer, plus je présume qu'il s'en occupe. De temps en temps, Florville jette sur la baronne un coup d'oeil fier, impérieux, triomphant; cependant ne seroit-il pas bien inconcevable que la marquise, s'exagérant ses avantages et s'aveuglant sur sa position, regardât comme entièrement battue l'ennemie qui n'a pas encore quitté le champ de bataille? Pour moi, guerrier timide, étonné du premier succès, je redoute le second choc; si le grand courage de mon allié me rassure, l'infatigable opiniâtreté de son ennemie m'intimide; et, baissant devant l'une et l'autre un front humilié, j'espère, je tremble, j'admire, j'observe en silence.

Seule, de son côté, la baronne s'amuse aux dépens de tous. Elle ne punit le comte, qui l'abandonne impoliment, qu'en louant avec enthousiasme tout ce qu'il dit; elle ne se venge de mes perfidies qu'en me lançant à la dérobée un regard à la fois improbateur et caressant, un regard qui semble en même temps m'apporter des félicitations et des reproches. Défendue par le témoignage de sa conscience, à l'injuste courroux de la comtesse elle oppose seulement de longs éclats de rire, et quant au coup d'oeil majestueux de sa superbe rivale, c'est par un sourire amer et menaçant qu'elle le repousse.

Enfin, je la vois un instant se recueillir et méditer, puis elle se lève, va dans le corridor, appelle un de ses gens, lui donne quelques ordres, et rentre en disant assez haut: «Que mon cocher se tienne prêt.»

_Que son cocher se tienne prêt!_ L'ai-je bien entendu! O mon bon génie! ô génie protecteur de la marquise, je te rends grâces: la victoire est à nous.

Puisque le comte le désire, et que la baronne le permet, la conversation tombe sur un sujet cent fois rebattu. M. de Lignolle engage Florville à ne pas négliger les charades; il lui fait un magnifique éloge des affections de l'âme, et de l'âme d'un courtisan. Un quart d'heure s'est passé de la sorte; voilà que tout à coup nous entendons un coup de fusil tiré à quelque distance, et dans la cour du château quelqu'un s'écrie: «Aux armes! aux braconniers!» M. de Lignolle, à ce cri de guerre, oublie les charades, le vicomte et la cour; il se lève, il s'élance, il nous fuit. La comtesse, soit pour le calmer, soit pour le retenir, veut courir après; Mme de Fonrose l'en empêche, et lui dit:

«Ce n'est rien, rien qu'une ruse tout à l'heure imaginée pour éloigner votre mari malgré vous, et malgré vous chasser votre rivale.»

* * * * *

LA COMTESSE.

Ma...

LA BARONNE.

Eh oui! malheureuse enfant que vous êtes! vous vous laissez duper! Regardez donc ce prétendu jeune homme. A sa taille, à ses traits, pouvez-vous méconnoître une femme? A son adresse, à sa perfidie surtout, à son inconcevable audace, pouvez-vous méconnoître...?

LA COMTESSE.

La marquise de B...! grands dieux!

LA MARQUISE, _à Faublas_.

Mon ami, je vous quitte à regret; mais je saurai de vos nouvelles. (_A Mme de Fonrose, d'un ton menaçant._) Baronne, comptez sur ma reconnoissance, et cependant respectez mon secret; gardez-vous d'essayer de me compromettre en divulguant cette aventure. (_A Mme de Lignolle._) Adieu, Madame la comtesse; si vous êtes assez raisonnable pour ne garder au vicomte de Florville aucun ressentiment, il vous promet de ne point révéler vos foiblesses à la marquise de B...

* * * * *

Elle sortit, suivie de la baronne.

* * * * *

Pour se faire une idée juste des furieux transports de la comtesse, il ne suffiroit pas d'être aussi violente, aussi emportée qu'elle, il faudroit encore avoir brûlé d'un feu pareil à celui qui la dévoroit. D'abord l'excès de l'étonnement suspendit l'excès de la rage; mais le calme effrayant fut court et l'explosion terrible. Je vis Mme de Lignolle frissonner et pâlir; tout son corps parut ensuite agité d'un mouvement convulsif, et soudain le cou se gonfla, les lèvres tremblèrent, l'oeil s'enflamma, le visage se colora d'un violet pourpre: la pauvre enfant voulut crier et ne fit entendre que de sourds gémissemens, ses pieds frappèrent le carreau, son foible poignet se meurtrit sur les meubles; elle s'arracha les cheveux, elle osa même, elle osa porter une main sacrilège sur sa figure charmante, d'où le sang s'échappa bientôt par plusieurs égratignures. Quel malheur pour elle et pour moi! Je n'ai pu prévoir ce cruel effet de son désespoir... Épuisé que je suis, je trouve pourtant la force d'abandonner mon lit, j'essaye de me traîner jusque auprès d'elle! l'infortunée ne m'aperçoit seulement pas! elle s'est élancée vers la porte; et, d'une voix étouffée: «Qu'on me la ramène, dit-elle, que je me venge!... que je la déchire!... que je la tue!--Éléonore! ma chère Éléonore!» Elle m'entend, se retourne, et me voit au milieu de l'appartement; hors d'elle-même, elle accourt: «Tu veux la suivre? eh bien, va donc, va, perfide, et que je ne te revoie jamais!... Qui peut te retenir encore? Elle t'attend, elle attend le prix de ses scélératesses. Va jouir avec elle de ma honte, de ton ingratitude et de son infamie. Va, cours, mais songe bien que, si je puis vous trouver ensemble, je vous immole tous deux!»

Elle avoit saisi mon bras, qu'elle secouoit de toutes ses forces; je tombai sur mes genoux et sur mes mains. Un cri lui échappa; ce n'étoit plus un cri de fureur! Déjà la colère avoit fait place à la crainte. «Éléonore, comment peux-tu penser qu'en cet état je songe à la suivre?... Je voulois aller jusqu'à toi, mon amie, je voulois me justifier, te demander pardon, essayer de te consoler... Éléonore, écoutez-moi, calmez-vous, je vous en supplie!... surtout, pour l'amour de moi, pour l'amour de toi-même, épargne tant de charmes, épargne cette peau fine et blanche, et ces petites mains si douces, et cette longue chevelure, et ce visage plein d'attraits! O toi que l'amour fit exprès si jolie, garde-toi d'altérer l'un de ses plus charmans ouvrages! Respecte mille appas formés pour ses caresses et ses délicieux plaisirs.»

Quand on a, par malheur, fâché sa maîtresse, il faut chercher à l'apaiser tout de suite; et quiconque se sent, en cette occurrence, incapable d'agir, doit au moins parler. Il doit, ne pouvant mieux faire, suppléer aux vives caresses par les éloges passionnés, et prêter au discours flatteur toute la chaleur qu'il eût mise dans l'action consolatrice. Voilà ce que l'amour ordinairement conseille, et ce qu'il m'inspira. Que ce fût seulement cela qui calma la comtesse, je ne saurois l'affirmer positivement. Il me paroît aussi très plausible que la crainte, après avoir chassé la colère, amena la compassion, et que ma sensible amie, touchée de ma situation plus que de mes paroles, oublia ses injures en voyant mes dangers. Quoi qu'il en soit, si je doutai de la cause, je ne pus douter de l'effet. Mme de Lignolle me releva, me soutint, me fit rentrer dans mon lit; puis, s'étant assise auprès, elle se pencha sur moi et se cacha le visage dans mon sein, qu'elle arrosa de ses larmes.

Au bruit que fit Mme de Fonrose en rentrant, la comtesse changea d'attitude. «Eh! bon Dieu! comme la voilà faite!» s'écria son amie; puis, en lui promenant un mouchoir sur la figure, elle ajouta: «Madame, je vous l'ai dit cent fois, une jolie femme peut, dans son désespoir, pleurer, gémir, crier, gronder ses gens, tourmenter ses femmes, quereller son amant et désespérer son mari; mais elle doit toujours, se respectant elle-même, ménager sa personne, et surtout son visage; cependant je l'aurois gagé que dans un premier mouvement vous feriez quelque enfantillage! Je ne pouvois rester près de vous. Cette Mme de B...--Qu'est-elle devenue? demanda Mme de Lignolle.--Elle a noblement refusé mon carrosse,... dont elle n'avoit pas besoin. Le commode vicomte s'étoit tout à fait établi chez vous; il avoit dans votre office un laquais, sans livrée, bien entendu, et deux chevaux dans votre écurie.--Quelle femme! s'écria la comtesse avec une extrême vivacité; que d'audace dans sa conduite! et dans ses discours que d'impudence! Je la trouve à Compiègne, elle me dit qu'elle est un parent du marquis de B...!... Et vous aussi, Monsieur, vous me l'avez fait accroire! vous m'avez indignement trompée! Qu'y venoit-elle faire, à Compiègne? Répondez... Vous ne dites mot... Vous êtes un traître! allez-vous-en, sortez d'ici, sortez tout à l'heure! J'ai la bonté de les croire! Elle nous poursuit sur la route, elle nous joint à Montargis, elle me trouve... En quel état, grands dieux!... J'en verserai toute ma vie des pleurs de honte et de rage... Ce qui me désespère surtout, c'est d'être obligée de reconnoître que, si je fusse arrivée quelques momens plus tard,... oui, quelques momens plus tard, c'étoit moi qui surprenois mon indigne rivale dans les bras d'un perfide:... car il aime toutes celles qu'il rencontre; ou la marquise, ou la comtesse, que lui importe,... pourvu que ce soit une femme?... Eh! combien vous faut-il de maîtresses?... Vous voulez donc que j'aie plusieurs amans?... N'essayez pas de vous justifier. Vous êtes un homme sans délicatesse, sans probité, sans foi! Sortez tout à l'heure, et que jamais je ne vous revoie!»

Mme de Lignolle reprenoit par degrés sa première fureur, et je tremblois que son mari ne revînt. La baronne, à qui je témoignai mes craintes, les dissipa. «Ce prétendu braconnier, me dit-elle, c'est mon coureur, à qui j'ai fait changer d'habit. Il a bonnes jambes et bonne intention. Je l'ai prévenu que monsieur le comte le poursuivroit en personne, et que c'étoit à lui surtout qu'il falloit procurer le plaisir de la promenade. Je vous réponds qu'il lui donnera de l'exercice, et que nous avons du temps à nous.»

Mme de Lignolle ne nous écoutoit pas, et poursuivoit: «Elle me surprend! elle a l'air de me plaindre et de me servir! Je lui adresse mille sots complimens, je lui prodigue des remerciemens ridicules, monsieur me laisse dire. Il fait plus, il s'entend avec elle pour se moquer de moi... Et vous, Madame la baronne, pourquoi, dès que vous l'avez reconnue, ne m'avez-vous pas avertie?--Vous vous moquez, répondit-elle. Est-ce que je ne vous connois pas assez pour savoir qu'aucune considération ne vous eût retenue, que vous eussiez éclaté sur l'heure, qu'à la face même de votre mari...--Sans doute! à la face de l'univers entier! j'aurois démasqué l'insolente, je l'aurois confondue, je l'aurois... Tenez, Madame, au lieu de vous amuser à disputer avec elle, vous deviez sonner les gens et la faire jeter par la fenêtre.--Ah! oui, j'avois ce petit moyen tout simple, fort doux, qui n'eût fait ni bruit ni scandale! Mais, dame! on ne s'avise jamais de tout! Je n'y ai pas songé.--L'imposteur! s'écria la comtesse en me regardant, c'est lui qui nous a jouées toutes deux; c'est lui qui m'a dit en confidence que cette femme étoit votre amant... S'il m'eût avoué qu'autrefois vous étiez homme, moi je l'aurois cru,... et pourtant voilà comme il abuse de mon aveugle confiance! Mais il ne me trahira plus. Qu'il sorte, qu'il s'en aille! je le déteste, je ne le veux plus voir!--Comment voulez-vous qu'il s'en aille?...--Quand je pense que cette odieuse marquise est restée là toute la nuit,... avec moi,... près de lui! et encore une grande partie de la journée... (_Elle fit un cri._) Ah! mon Dieu! je les ai laissés tête à tête!... pendant une heure!... pendant un siècle! Monsieur, dites-moi ce que vous avez fait ensemble... Parlez... Tandis que je dormois, que s'est-il passé?--Rien, mon amie, nous avons causé.--Oui, oui, causé! Ne croyez pas m'en imposer encore... Dites la vérité, dites ce que vous avez fait ensemble, j'exige...--Comtesse, interrompit la baronne en riant, vous le soupçonnez d'un crime dont, sans l'offenser, on peut le juger, depuis plus de vingt-quatre heures, absolument incapable.--Incapable, lui? Jamais!... Monsieur! quand je suis entrée, vous aviez, disoit-elle, une palpitation, et sa main... Elle est bien hardie d'oser la mettre sur votre coeur, sa main! et vous bien bon de le souffrir! C'est à moi qu'il est votre coeur, il n'est à personne qu'à moi... Hélas! que dis-je? l'ingrat! le volage! il se donne à tout le monde... Je suis sûre que pendant mon sommeil... Oui, j'en suis sûre; mais j'en attends l'aveu de votre propre bouche; je l'exige... J'aime mieux ne pouvoir plus douter de mon malheur que de rester dans la plus affreuse des incertitudes... Faublas, dis ce que vous avez fait ensemble. Tiens, si tu l'avoues, je te le pardonne. Convenez-en, Monsieur, convenez-en, ou je vous donne votre congé... Oui, c'est un parti pris, je vous renvoie, je vous chasse.--Pourquoi donc la chasser? dit M. de Lignolle en entrant. Il ne faut pas. Je suis même très fâché d'être sorti: car vous avez renvoyé le vicomte...--Le vicomte! Monsieur, je vous déclare, une fois pour toutes, qu'il ne faut jamais prononcer son nom devant moi.--Eh! mais, Madame, qu'avez-vous donc? Votre visage...--Mon visage est à moi, Monsieur, j'en puis faire tout ce qu'il me plaît; mêlez-vous de vos affaires.--A la bonne heure... Je me repens d'avoir quitté cet appartement, on a profité de mon absence...»

* * * * *

LA BARONNE.

Elle n'a pas été longue. Le braconnier s'est laissé prendre beaucoup plus tôt que je ne l'espérois.

LE COMTE _se jette dans un fauteuil_.

Oui, prendre! je le donne en vingt-quatre heures au plus habile. Ah! le chien d'homme! puisque ce n'est pas un oiseau, il faut que ce soit le diable. Figurez-vous un cerf qu'on vient de lancer! Madame, il couroit tout comme! il revenoit de même sur ses voies! on le voyoit à la portée du pistolet, et zeste! à cent pas de là. Vous l'auriez cru bien loin, point du tout, il sembloit tout à coup tomber du ciel, presque sur nos épaules: car, il faut le dire, il avoit l'air de narguer mes gens.

LA BARONNE.

Et vous, Monsieur?

LE COMTE.

Moi, c'est autre chose; j'étois toujours le premier sur ses traces. Aussi le drôle s'apercevoit bien à qui il avoit affaire; dès que je le serrois de trop près, il s'éloignoit à toutes jambes: vous vous seriez amusée de la frayeur qu'il avoit de moi, j'ai été dix fois sur le point de l'attraper; mais, malgré cela, j'ai vu que je ne l'attraperois pas; je me suis ressouvenu du vicomte, j'ai quitté la partie. A présent que je n'en suis plus, le pendard a beau jeu; je parie qu'il va mettre tous mes domestiques sur les dents.

LA COMTESSE, _à Faublas_.

Pourquoi ne pas l'avouer?

FAUBLAS.

Mais je vous jure qu'il n'en est rien.

LA COMTESSE.

Convenez-en, ou je vous renvoie!

LE COMTE, _à Faublas_.

Eh bien! convenez-en, donnez à madame cette satisfaction; qu'est-ce que cela vous coûte?

LA BARONNE, _au comte en riant_.

Savez-vous de quoi vous voulez que mademoiselle convienne?

LE COMTE.

Mais... que le vicomte est un très aimable jeune homme,... apparemment?

LA BARONNE.

Apparemment! que voulez-vous dire?

LE COMTE.

Comment! n'est-ce pas clair? je veux dire qu'apparemment mademoiselle trouve le vicomte fort aimable. (_A la comtesse._) Et, réflexion faite, il n'y a pas de quoi la renvoyer...

LA COMTESSE, _à son mari_.

Pour Dieu, laissez-moi tranquille, ou je dirai quelques sottises!... (_A Faublas._) Convenez-en.

LE COMTE, _à Faublas_.

Oh! je vous en prie, convenez-en. Tenez, nous en convenons tous. Dites-le de ma part au vicomte, et ne manquez pas d'ajouter que son départ m'a causé bien du regret; assurez-le qu'il nous fera toujours un sensible plaisir quand il voudra bien nous venir voir, soit à Paris, soit...

LA COMTESSE.

S'il ose jamais se montrer chez moi, je le ferai mettre à ma porte par les valets.

LE COMTE.

Je ne vous conçois pas. Tout à l'heure vous épousiez sa querelle avec une chaleur... Soyez au moins d'accord avec vous-même.

LA COMTESSE.

Mais, vous-même, Monsieur, vous qui parlez, il n'y a pas une heure que vous étiez d'un avis contraire!

LE COMTE.

Depuis une heure tout est bien changé.

LA BARONNE.

Oh! oui.

LE COMTE, _à la baronne_.

N'est-il pas vrai, Madame? Vous avez quelque expérience du monde, vous; et je parie que vous devinez les raisons qui me font voir tout ceci d'un autre oeil. (_A mi-voix._) D'abord, je croyois que ce M. de Florville, quoique d'une assez bonne famille, n'avoit dans le monde, comme la plupart des jeunes gens de son âge, qu'une très petite existence; or, je ne voyois pas à quoi cet attachement de Mlle de Brumont pouvoit la conduire. Quant à moi, j'ai pour maxime qu'un homme comme il faut doit être, plus qu'un autre, en garde contre les nouvelles connoissances, afin de n'en former jamais que de profitables. Écoutez bien ceci, Madame: tout homme qui ne peut, en aucun cas, nous être utile, tôt ou tard nous devient doublement à charge, parce que, n'ayant jamais rien à donner, il finit toujours par demander quelque chose; dans la carrière de l'ambition surtout, quiconque ne sert pas à notre marche l'embarrasse, et par conséquent la retarde: voilà pourquoi je ne me souciois pas de me lier avec le vicomte. Mais vous me dites qu'il est, à Versailles, en bonne posture: cela change toutes mes dispositions! Je n'entre point dans vos petits démêlés, je ne me mêle pas de querelles de femme; il ne m'appartient pas même d'examiner si les moyens que ce jeune homme emploie à son avancement sont très délicats; l'essentiel est qu'ils soient très puissans. (_Assez haut._) Or, il me semble que, de ce côté-là, M. de Florville n'a rien à désirer; il me semble que, favorisé de la nature comme il l'est, et placé de manière à faire valoir ses avantages, il doit aller vite et loin. Voilà donc une connoissance très précieuse pour Mlle de Brumont, qui doit songer à créer sa fortune, et pour moi, qui suis pressé d'augmenter la mienne.

LA COMTESSE, _avec emportement_.

Monsieur, allez, vous et tous vos calculs, à tous les... Je suis hors de moi!... Monsieur, je vous répète que je ne veux jamais entendre parler de cette...

LA BARONNE _l'interrompt très vite_.