Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5
Part 14
La marquise reprit: «Elle est venue, et pour comble de bonheur elle m'a amené madame la comtesse...--Quoi! dit M. de Lignolle à sa femme, vous avez dîné chez un jeune homme que vous ne connoissez pas et qui ne vous avoit pas même invitée?--Monsieur, trêve de morale, répondit-elle, écoutez l'histoire jusqu'à la fin.--Vous concevez, ajouta le vicomte, combien la visite de ces dames m'a charmé. Hélas! ma joie n'a pas duré longtemps. Dans l'après-dînée, mademoiselle s'est sentie mal à son aise, nous avons cru que ce ne seroit rien; mais le soir le mal a augmenté. Nous voilà d'abord fort embarrassés, comme vous pensez bien: car il n'y avoit pas moyen qu'une jeune demoiselle malade restât chez un garçon. Heureusement madame la comtesse, qui a beaucoup de présence d'esprit...--Beaucoup moins que vous, Monsieur le vicomte, je vous rends justice...--A pris le parti de faire transporter mademoiselle ici,... où elle a bien voulu me permettre de l'accompagner.--Pourquoi donc ici plutôt qu'à Paris? dit le comte à Mme de Lignolle.--Pourquoi?... ma foi, demandez à monsieur le vicomte.» Celui-ci répondit aussitôt: «Parce qu'il y auroit eu quatorze mortelles lieues à faire et que de Fontainebleau ici il n'y en a pas sept.»
Le comte, qui ne trouva pas cette raison mauvaise, garda le silence pendant quelque temps: il paroissoit observer M. de Florville et Mlle de Brumont. «Puisque vous êtes l'ami de mademoiselle, dit-il enfin, vous devez savoir deviner des charades?--Oui, Monsieur, répliqua la marquise, mais pas à présent, s'il vous plaît; je ne m'y sens pas du tout disposée.»
Ceci fut pour M. de Lignolle un nouveau trait de lumière: il prit la comtesse à part; mais, curieux de savoir ce qu'il lui disoit, nous écoutâmes attentivement.
«Madame, ce jeune homme-là n'est pas l'ami de votre demoiselle de compagnie.--Que voulez-vous qu'il soit?--Il est son amant, Madame.--Ah! l'excellente idée que vous avez là!--Ne riez pas, Madame, vous savez que je m'y connois.--Je sais que vous le dites.--Et je crois qu'il faut veiller sur Mlle de Brumont.--Vraiment, Monsieur?--Il faut y veiller de près.--C'est mon intention.--Ce vicomte est jeune,... a une jolie figure,... ne paroît pas manquer d'esprit... ni d'usage;... je lui trouve je ne sais quoi de très distingué,... et je l'ai vu quelque part... Il a tout l'air d'un séducteur, Madame.--Monsieur, j'admire avec quelle sagacité vous pénétrez les gens en un quart d'heure.--Voilà ce que c'est que de connoître le coeur humain, Comtesse!... Je crains que la petite Brumont ne soit déjà la dupe de ce jeune homme-là.--Bon!--Avant-hier, qu'est-elle devenue?--Elle a passé la journée chez son père.--En êtes-vous sûre?--Oui.--Mais hier, ce dîner à la campagne? cela ressemble furieusement à une partie fine, au moins.--Je ne sais pas ce que c'est qu'une partie fine, Monsieur.--Madame, une partie fine,... c'est une partie... C'étoit une partie fine, allez, je vous le dis.--Expliquez-moi donc...--Je vous l'explique aussi: c'est une partie... une partie à deux.--Nous étions trois.--Aussi je suis persuadé que vous les avez beaucoup dérangés en y allant.--Ai-je mal fait?--Vraiment, vous auriez dû auparavant me consulter.--Passons, Monsieur.--Madame, j'ai déjà plusieurs preuves du penchant que ce jeune homme a pour cette jeune fille.--Voyons! vite!--Ses yeux sont rouges, parce qu'ils ont pleuré; ses yeux ont pleuré, parce que son âme s'est affectée; son âme s'est affectée, parce que sa maîtresse est tombée malade: donc il aime Mlle de Brumont.--Votre logique est pressante, Monsieur.--Et il faut que son âme soit profondément affectée, puisqu'il n'a pas voulu deviner mes charades! Ne riez pas, Madame,... ceci est sérieux... Éclairez la conduite de votre demoiselle de compagnie; donnez-lui son congé pour toujours, ou ne la quittez pas une minute.--Monsieur, mon choix est fait; j'aime mieux ne pas la quitter.--Quant à ce jeune homme, je vais le prier poliment de s'en retourner chez lui.--Non pas, Monsieur...--Mais, Madame...--Point de mais! je ne le veux pas.--Tant pis pour vous, Madame: on vous attrape; ces jeunes gens-là vous joueront quelque méchant tour, je vous en avertis.»
* * * * *
Un peu mécontent de sa femme, mais très content de lui, M. de Lignolle sortit de l'appartement. La comtesse alors fit les plus vifs remerciemens au vicomte. «Vous m'avez, lui dit-elle, très habilement tirée de l'embarras extrême où j'étois; vous êtes, après Faublas, le jeune homme du monde le plus spirituel et le plus aimable.» Il lui répondit: «Croyez-moi, ne perdez pas votre temps à me complimenter: vous êtes encore menacée d'un danger prochain auquel il faut songer à vous dérober. Le comte est ici, le baron doit y venir: s'ils se rencontrent, ils peuvent avoir une explication dont vous devez redouter les suites.--Vous avez raison; mais quel parti prendre?--Faire dire à M. de Faublas de ne pas venir.--Ah! je suis bien aise de le voir et de lui parler.--Cependant je prendrai la liberté de vous représenter...--Tenez, Monsieur, toute représentation est inutile: si le baron ne devoit pas venir, je l'enverrois chercher.--En ce cas, trouvez donc quelque moyen d'écarter M. de Lignolle.»
Elle le fit appeler et lui dit qu'elle désiroit quelques pièces de gibier. Charmé de la demande, le comte se hâta de dîner et partit pour la chasse. La marquise alors, tout à fait tranquille, alla prendre, sur le lit de camp du cabinet, la place que Mme de Lignolle y occupoit une heure auparavant.
Il n'y avoit pas un quart d'heure que la comtesse et moi goûtions les douceurs du tête-à-tête, quand on vint rudement frapper à la porte. Figurez-vous notre surprise et mes craintes: c'étoit M. de Lignolle, déjà revenu de la chasse! Il crioit: «Ouvrez, ouvrez vite; je vous amène Mme de Fonrose... Oui, Mme de Fonrose, qui venoit nous voir... Je l'ai rencontrée comme je sortois du parc... Quel bonheur!» La comtesse couroit à la porte.
«Un moment, ma chère Éléonore, un moment. Que je te dise. C'est Mme de Fonrose... Ne lui parle pas du vicomte.--Pourquoi?--Parce que... Tiens, mon amie, j'aurois dû t'en prévenir plus tôt; mais j'étois si malade! je n'y ai pas songé. Le vicomte et la baronne sont ennemis jurés. Il paroît que Florville, qui lui a fait sa cour, n'en a pas été maltraité; mais ils se sont fort mal quittés; ils se détestent... Ouvre maintenant, car on frappe encore. Surtout, fais bien attention à ce que tu diras. Ne va pas parler du vicomte!--Non, non, sois tranquille[11].»
[11] Je puis rapporter ici mot à mot l'une des plus singulières scènes dont j'aie été le témoin et l'acteur: il est bien vrai que la situation où j'étois ne me permit pas d'entendre absolument tout ce qui fut dit de part et d'autre; mais les détails qui m'ont alors échappé, je les ai sus depuis de la bouche même de celle que son imprudence et son mauvais sort réduisirent à y jouer le principal rôle.
* * * * *
LE COMTE, _en entrant_.
Où est donc le vicomte?
LA COMTESSE.
Chut!
LE COMTE.
Plaît-il?
LA COMTESSE.
Taisez-vous.
LA BARONNE _regarde Mme de Lignolle d'un air étonné_.
Est-ce que je vous dérange, Comtesse?
LA COMTESSE.
Point du tout.
LA BARONNE, _à Faublas_.
Eh bien! cette chère enfant, comment va-t-elle?
LE COMTE.
Ce n'est rien, je vous dis! un peu de fièvre...
FAUBLAS.
J'ai osé me flatter que mon père...
LE COMTE.
Monsieur votre père est un homme fort étrange, Mademoiselle.
FAUBLAS.
Vous dites, Monsieur?
LE COMTE.
Comment! il m'aperçoit de loin! le voilà qui tout à coup descend de voiture et s'enfuit à travers champs, comme s'il eût vu le diable. On n'est pas sauvage à ce point!
LA BARONNE.
Nous vous avons déjà dit cent fois que M. de Brumont avoit des affaires secrètes.
LE COMTE.
Quoi! dans ma terre?
LA BARONNE.
Non, mais dans les environs.
LE COMTE.
Ah! chez M. de Florville, peut-être?
LA COMTESSE.
Paix donc!
FAUBLAS, _vivement à la baronne, qui regarde Mme de Lignolle d'un air étonné_.
Par quel hasard madame la baronne est-elle dans ce pays-ci?
LA BARONNE.
La nuit dernière, un exprès est venu me dire que monsieur votre père avoit le plus pressant besoin de mes services.
FAUBLAS.
Ah oui!... ma chère Adélaïde est-elle mieux?
LA BARONNE.
Beaucoup mieux.
LA COMTESSE, _à Faublas_.
Ne parlez pas trop, ménagez-vous.
LA BARONNE.
Comme une nuit l'a changée!
LE COMTE.
Une nuit! dites plusieurs, Madame! car, ne vous y trompez pas, cette maladie-là vient de loin. Ces deux dames, pendant leur premier voyage ici, n'ont songé qu'à se divertir, et Dieu sait comme on s'en est donné: toute la journée courir dans le parc! revenir essoufflées, hors d'haleine, et recommencer ici! Madame, elles jouoient comme deux enfans! elles se battoient comme deux écoliers! pas un meuble ne pouvoit rester en place; la nuit... Oh! c'étoit bien autre chose la nuit!
LA COMTESSE, _en riant_.
Monsieur, comptez-vous apprendre à la baronne quelque chose de nouveau?
LE COMTE, _sans l'écouter_.
La nuit, elles couchoient dans la même chambre,... et croiriez-vous qu'au lieu de dormir, elles ne faisoient que chuchoter? Elles ne faisoient que ça... Ce que je vous dis, Madame, il faut le prendre au pied de la lettre, elles ne faisoient que ça... Je les entendois bien, parce que, voyez-vous, nous ne sommes séparés que par cette cloison... Or, toute personne raisonnable conçoit que faire toute la journée beaucoup d'exercice et se fatiguer encore la nuit, c'est le vrai moyen de se tuer. Aussi la comtesse, en revenant à Paris, s'en est-elle sentie fort incommodée: des migraines, des maux de coeur!
LA BARONNE.
Des maux de coeur, Comtesse?
LA COMTESSE.
Bon! ce n'est rien.
LA BARONNE.
Ah! prenez-y garde!
LE COMTE, _enchanté_.
N'est-il pas vrai qu'il faut qu'elle y prenne garde?... Mademoiselle, plus fortement constituée, a résisté plus longtemps, et peut-être que, si elle se fût reposée chez nous, au lieu d'aller chez ce M. de Florville...
LA COMTESSE.
Taisez-vous donc.
FAUBLAS, _vivement à la baronne, qui paroît encore très étonnée_.
Madame la baronne?
LA BARONNE.
Eh bien?
FAUBLAS.
Un secret... (_Tout bas._) Vous avez passé par Nemours?
LA BARONNE, _à mi-voix_.
C'est là que j'ai trouvé monsieur votre père. J'ai laissé ma femme de chambre auprès d'Adélaïde.
LE COMTE _reprend_.
Oui, je crois que, si elle n'eût pas dîné chez le vicomte...
LA COMTESSE.
Il ne se taira pas!
LA BARONNE.
J'entends. Ces dames ne vouloient pas me mettre dans le secret? il faut donc les avertir que j'y suis. Oui, je sais qu'elles ont hier dîné à Fontainebleau; monsieur le comte me l'a dit.
FAUBLAS, _faisant à la baronne un signe d'intelligence_.
Madame la baronne le connoît, le vicomte?
LA BARONNE, _d'un air fin_.
Si je le connois! la bonne question que vous me faites là!... C'est un joli garçon,... qui a de la tournure,... de l'esprit...
LA COMTESSE, _bas à Faublas_.
Il me semble qu'elle n'en dit pas trop de mal.
FAUBLAS, _bas_.
C'est qu'elle dissimule; attendez donc.
LA BARONNE.
Le grand-père de son bisaïeul a monté dans les carrosses du roi.
LA COMTESSE, _bas_.
Tu as raison. Je crois qu'il y a de l'ironie.
FAUBLAS, _bas_.
Sans doute.
LA BARONNE.
Avec tout cela, je lui connois un terrible défaut.
LA COMTESSE.
Ah!
LE COMTE.
C'est...
LA BARONNE.
Au moins j'ai mon garant; c'est encore monsieur le comte qui me l'a dit: «Le pauvre jeune homme n'est pas fort sur l'article des charades.»
LA COMTESSE, _riant aux éclats_.
C'est peut-être pour cela que vous lui en voulez?
LA BARONNE _regarde la comtesse et le chevalier_.
Est-ce que je lui en veux?
FAUBLAS _lui fait un signe d'intelligence_.
Certainement! vous êtes brouillés! allez-vous en faire un mystère?
LA BARONNE, _d'un air fin_.
Allons, nous sommes brouillés, j'en conviens; mais c'est qu'en vérité il a eu de grands torts avec moi.
FAUBLAS, _bas à la comtesse_.
Vois-tu... (_Haut, à la baronne._) Je ne voulois pas qu'on vous parlât de lui; mais, puisque monsieur le comte...
LA BARONNE.
Oui, nous ne sommes pas amis; (_au comte, après un moment de réflexion_) et franchement, voilà ce qui m'a empêchée hier d'accompagner ces dames, car elles me l'avoient proposé.
FAUBLAS, _à mi-voix, à la baronne_.
A merveille!
LA COMTESSE, _du même ton_.
Ceci n'est pas maladroit! je vous remercie.
LE COMTE, _à la baronne, en se promenant dans l'appartement_.
Ces dames!... ces dames auroient bien fait si elles avoient fait comme vous. (_A la comtesse._) Mais où est-il donc?
LA COMTESSE.
Il dort.
LE COMTE, _regardant à travers les vitres du cabinet_.
Oui, vraiment, le voilà sur le lit de camp: il s'y est jeté tout habillé.
LA BARONNE.
Ne le verrai-je pas?
LE COMTE.
Si vous le voulez voir, entrez...
FAUBLAS, _avec impétuosité_.
N'entrez pas!... il est excédé de fatigue, il repose.
LA BARONNE, _un peu étonnée_.
Bon Dieu! que de vivacité! Mademoiselle, vous vous ferez mal.
FAUBLAS, _avec une tranquillité feinte_.
Mais aussi, quelle idée d'aller déranger ce jeune homme qui a passé la nuit!
LA BARONNE, _observant le chevalier_.
Est-il impossible d'approcher de lui sans faire de bruit et sans vous faire de la peine?
FAUBLAS, _d'une voix altérée_.
Il n'est pas question de moi... Mais si vous le réveillez, si...
LA BARONNE.
Si je le réveille, il se rendormira, voilà tout le mal.
FAUBLAS, _embarrassé_.
Voilà tout le mal! voilà tout le mal!... c'en est un grand.
LA BARONNE.
Mademoiselle!... vous direz tout ce que vous voudrez, je suis très curieuse de voir votre intime ami,... l'ami de votre enfance,... que vous craignez si fort qu'on ne dérange. (_Elle se lève._)
LA COMTESSE, _d'un air malin_.
A quoi bon? vous le connoissez très bien.
LA BARONNE.
Ah! je veux savoir s'il n'a pas beaucoup changé depuis que je ne l'ai vu. (_Elle approche du cabinet._)
FAUBLAS, _bas à la comtesse_.
Arrêtez-la donc.
LA COMTESSE, _bas_.
Pourquoi? Elle l'aime peut-être encore, elle veut du moins avoir le plaisir de le regarder; où est l'inconvénient?
FAUBLAS.
Ne connoissez-vous pas la baronne? elle va faire une scène.
LA COMTESSE.
Eh bien, attends, je vais lui parler. (_Elle court à Mme de Fonrose._) Entrez, regardez, si cela vous fait plaisir; mais ne l'éveillez point, car il doit être las.
* * * * *
Qu'on juge de ma situation; il ne me reste pas une seule objection raisonnable à faire, et ma foiblesse me retient au lit! j'y suis piqué de cent mille épingles! Déjà la baronne est près de la porte vitrée, et j'ai peine à dissimuler mon inquiétude extrême. Quel heureux obstacle tout à coup me rassure! Le vicomte s'est enfermé dans le cabinet! La marquise est donc en sûreté?... Non,... hélas!... non, cette précaution ne la sauvera pas: Mme de Lignolle vient de donner à Mme de Fonrose un passe-partout.
Dès que la baronne fut entrée, j'entendis ces mots. «Oui, cette figure est assez jolie, mais c'est justement celle que je connois... Non;... oui;... point du tout;... si fait,... c'est cela! c'est cela même... Eh bien! j'osois à peine le soupçonner! L'aventure me paroissoit trop incroyable! Éveillez-vous, charmant jeune homme! venez, Monsieur le vicomte! venez un peu voir la compagnie... Allons! allons donc!... je vais... vous donner la main.»
Ce fut le bras qu'elle lui donna, car Mme de B..., dormant tout debout, se soutenoit à peine.
Quiconque, seulement une fois dans sa vie, fut en sursaut tiré d'un sommeil très profond, a bien senti ce que je vais mal décrire. On ne passe pas tout à coup et sans quelques douleurs de cet état de mort à un état de vie: les yeux d'abord s'ouvrent, mais ils demeurent offusqués d'un nuage épais; l'oreille entend, mais elle ne recueille que la moindre partie des mots qu'on lui confie et qu'elle dénature; c'est surtout au cerveau que le trouble est extrême. Le cerveau se trouve en même temps chargé des idées récentes que lui laisse un rêve tout à l'heure interrompu, et des idées souvent contraires que lui transmet un cruel interlocuteur. De ce choc imprévu résulte une confusion totale. C'est dans ce moment de désordre qu'on regarde sans voir, qu'on écoute sans comprendre, qu'on parle sans penser; et n'attendez pas que j'explique quel instinct machinal fait alors mouvoir un corps auquel il manque une âme.
Telle parut Mme de B... lorsque, soutenue ou plutôt traînée par Mme de Fonrose, elle arriva dans la chambre où nous étions.
La marquise jette d'abord autour d'elle et sur elle un regard stupéfait. Quel objet a frappé sa vue? est-ce un rêve qui la tourmente?... Sa bouche murmure quelques mots sans suite, et, fatigués d'un premier effort, ses yeux se referment. Bientôt, pour la seconde fois, ses mains retombent et se promènent sur ses paupières appesanties qu'elles entr'ouvrent: Mme de B... peut de nouveau considérer le fantôme femelle dont la présence l'étonne. Enfin elle a tout à fait repris l'usage de ses sens; un dernier examen plus rapide l'assure qu'il n'est pas question d'un songe, et qu'elle est réellement tombée dans les mains de sa plus mortelle ennemie. Au reste, il étoit moins malaisé de surprendre et d'attaquer Mme de B... que de l'intimider et de l'abattre: ce fut elle qui commença le combat; ce fut Mme de Fonrose qui reçut le premier coup.
* * * * *
LA MARQUISE.
Quoique j'eusse besoin de repos plus que de visite, je suis, Madame la baronne, enchanté de vous voir.
LA BARONNE.
Enchanté me paroît fort. Je crois que monsieur le vicomte exagère.
LA MARQUISE.
Madame est si modeste!
LA BARONNE.
Monsieur est si poli!
LA COMTESSE, _à la baronne_.
Vous ne l'êtes pas, vous; pourquoi l'avoir éveillé? Je vous avois priée... Madame, je vous avertis qu'il me déplairoit fort que vous lui fissiez une scène chez moi.
LA BARONNE, _en riant_.
Grondez-moi, je vous le conseille!
* * * * *
Cependant la marquise, étonnée de ce que la comtesse venoit de dire, sembloit, par ses regards, m'en demander l'explication. J'allois tout bas la lui donner, la baronne me prévint.
* * * * *
LA BARONNE, _se jetant entre la marquise et Faublas_.
Non pas, non pas, s'il vous plaît. Je ne doute pas que vous n'ayez bien des choses à vous dire; mais il faut parler tout haut... Eh bien! cela vous dérange? Allons donc, Monsieur le vicomte, vous qui êtes plus manégé!
LA MARQUISE.
Madame va me le faire croire! personne mieux qu'elle ne s'y connoît, son suffrage en vaut mille; sa longue expérience...
LA BARONNE, _d'une voix altérée_.
Longue! Ne diroit-on pas que j'ai cent ans?
LA MARQUISE, _jouant l'intérêt_.
Ah! pardon, j'ai blessé madame.
LA BARONNE.
Blessé! point du tout.
LA MARQUISE, _d'un ton railleur_.
Si fait, madame a reculé; madame a quitté l'attaque pour s'occuper de la défense. Ah! que je suis fâché!
LA BARONNE.
Ne le soyez guère, car le mal n'est pas grand. (_A Faublas._) Belle demoiselle, vous ne dites rien?
FAUBLAS.
J'écoute, je souffre, et j'attends.
LA COMTESSE, _vivement_.
Et moi aussi, j'attends très impatiemment la fin de tout ceci.
LE COMTE.
Jusqu'à présent, moi, je n'entends pas grand'chose à la querelle: ce que je vois, c'est que votre âme à tous est affectée.
LA BARONNE, _à la comtesse et à Faublas_.
Ce combat vous fatigue? Prenez courage, il ne durera pas longtemps. (_En montrant le vicomte._) Je suis persuadée que monsieur voudra bien le finir tout à l'heure, en nous disant adieu.
LE COMTE.
Enfin j'y suis. Vous êtes de mon avis, c'est une amourette de la jeune personne?
LA COMTESSE.
Madame, vous osez, chez moi, traiter de la sorte quelqu'un à qui j'ai les plus grandes obligations!
LA BARONNE, _en riant_.
Les plus grandes obligations!
LA COMTESSE, _très étourdiment_.
Oui, les plus grandes. Sans lui tout Montargis... (_Elle s'arrête._)
LE COMTE, _avec curiosité_.
Eh bien? tout Montargis?
FAUBLAS, _vivement_.
C'est tout Fontainebleau que madame veut dire.
LA COMTESSE, _embarrassée_.
Oui, oui,... tout Fontainebleau,... tout Fontainebleau...
LA MARQUISE, _à la comtesse_.
Bon! nous y aurions trouvé des secours pour mademoiselle. Sans doute il valoit mieux quitter cette ville; mais, en vous donnant le conseil d'en sortir, je ne vous ai rendu qu'un très léger service.
LA COMTESSE, _bas à la baronne_.
Qu'il a d'esprit!
LA BARONNE.
Oui; mais moi, Comtesse, je veux, quoi que vous puissiez dire, m'acquérir des droits à votre éternelle reconnoissance: je veux vous débarrasser de monsieur.
LA COMTESSE.
Voilà un entêtement!...
LA BARONNE.
Ne vous fâchez pas. Tenez, je m'en rapporte au vicomte; lui-même conviendra...
LA COMTESSE.
Madame, votre conduite est étrange, inexcusable! et monsieur vous eût-il fait cinquante infidélités...
LA BARONNE, _riant_.
Des infidélités, lui?
LA COMTESSE.
Certainement.
LA BARONNE.
Des infidélités, à moi, lui?
LA COMTESSE.
Eh oui! lui, des infidélités, à vous. Croyez-vous que j'ignore qu'il a été votre amant?
LA BARONNE.
Lui! mon amant?
LE COMTE.
Chut! chut! ne parlons pas de ces choses-là. Je n'aime pas ces sortes de conversations.
LA COMTESSE.
Monsieur, je vous admire! Il est bien question de ce que vous n'aimez pas!
LA BARONNE.
Lui, mon amant! Ah! voilà une plaisante histoire! (_En riant aux éclats._) Comtesse, apprenez-moi donc qui vous a dit... La petite Brumont, sans doute? (_A Faublas._) Rusée demoiselle!... Quoi! vraiment, vous observez si peu les convenances! vous avez eu le courage de me faire un pareil cadeau! Aurez-vous la force de répéter devant moi cette burlesque accusation?
FAUBLAS.
Pourquoi non, si vous m'y obligez?
LA BARONNE.
Bien répondu!... Et vous, Monsieur le vicomte, oserez-vous aussi me le soutenir? En vérité, pour que l'aventure soit tout à fait comique, il n'y manque que cela.
LA MARQUISE.
Madame, il y a des conquêtes qu'un jeune homme publie par vanité; il y a des bonnes fortunes que par pudeur il n'avoue pas: c'est à vous de décider si je puis être indiscret.
LA BARONNE.
Vraiment? Je conçois que vous seriez dans un étrange embarras s'il vous falloit avouer toutes vos conquêtes; sans compliment, je les crois déjà nombreuses; vous êtes, à Versailles, en beau chemin...
LE COMTE.
Eh! justement! c'est là que je l'aurai vu.
LA BARONNE.
N'est-ce pas par les femmes que vous avez accès et crédit chez le ministre?
LE COMTE, _à mi-voix à la baronne_.
Oh! oh! mais, s'il a du crédit chez le ministre, il ne faut pas lui parler comme vous faites; il faut le ménager.
LA MARQUISE.
Telle ne croit pas cela qui donne pourtant l'exemple d'y croire... Au reste, madame vient d'éluder ma question; elle n'a pas osé décider si je devois être indiscret.
LA BARONNE, _avec humeur_.
Je décide que vous le devez.
LA MARQUISE.
Vous y mettez de la modestie! je vous récuse, je demande qu'on recueille les voix.
LA BARONNE.
J'y consens. Voyons, Monsieur le comte, parlez d'abord.
LA MARQUISE.
Non, non, vous ne m'entendez pas. Quand il s'agit d'une accusée telle que vous, ce n'est point en petit comité que doit se faire la difficile enquête; il faut, dans ce cas-là, interroger la cour, la ville et les provinces.
LA BARONNE.
Ceci est trop impertinent!
LA COMTESSE.
Vous méritez cela. Pourquoi l'avez-vous réveillé? Pourquoi voulez-vous le mettre à ma porte?
LA BARONNE, _à la comtesse_.
Au fond, je ne devrois pas me fâcher, car il n'y a que de quoi rire: ce qui pourroit me divertir beaucoup, c'est de voir que vous prenez parti pour eux contre moi... Cependant il faut que cela finisse... Je suis attendue... (_Elle tire sa montre._) L'heure me presse... Monsieur le vicomte ne s'en iroit pas à pied; il est délicat, je le prie de me donner la main jusqu'à ma voiture,... où il voudra bien accepter une place. Je m'engage à le reconduire jusqu'à Fontainebleau. Est-ce honnête, cela?
LA MARQUISE.
Je suis très sensible aux offres tout à fait obligeantes de madame la baronne; mais, puisque madame la comtesse le permet, je reste ici.
LA COMTESSE.
Vous avez raison.
LA BARONNE, _à la comtesse_.