Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5
Part 13
Toutes deux me répondirent par leurs caresses, par leurs sanglots, par l'expression touchante de leurs alarmes et de leurs espérances. «Vicomte, je ne m'étois donc pas trompé? c'étoit vous qui nous surpreniez?...--C'étoit moi, interrompit-il avec un profond soupir.--Vraiment, j'en suis encore toute honteuse, dit Mme de Lignolle... Heureusement que monsieur savoit à peu près... Mais n'importe. Quelle différence!... Monsieur, je vous conjure encore de n'en rien dire à personne, à la marquise de B... surtout; je vous en conjure: car vous me feriez mourir de chagrin.» Il répondit d'un ton pénétré: «Madame la comtesse peut compter sur la plus inviolable discrétion.--C'est monsieur qui d'abord vous a secouru, reprit Mme de Lignolle; c'est aussi monsieur qui a bien voulu prendre la peine de vous habiller: car, enfin, la décence ne me permettoit pas...--Le voilà qui rit! interrompit le vicomte.--Ah! tant mieux! dit la comtesse avec un cri de joie; sans doute il souffre moins... Vraiment je l'admire! sa gaieté ne l'abandonne jamais! Faublas rit toujours,... mais quelquefois il pleure aussi! Mon amant sait pleurer!» Le vicomte se contenta de répondre: «A qui dites-vous cela?» Mme de Lignolle, après un moment de réflexion, m'embrassa tendrement. «Monsieur, me dit-elle, vous riez de ce que votre amante, surprise dans vos bras, parle de décence; mais pourtant j'ai raison. Une femme, d'ailleurs encore toute confuse, pouvoit-elle vous habiller dans une auberge, et devant une foule de gens accourus au bruit de votre accident? Le vicomte, en se chargeant de ce soin-là, m'a rendu le plus grand service; il nous a tous deux secourus en même temps. Grâce à lui, des étrangers n'ont pas vu mon désordre, les importuns se sont promptement retirés; en un clin d'oeil vous avez été de la tête aux pieds revêtu. On ne sauroit trouver un ami plus empressé, plus compatissant, une femme de chambre plus entendue, plus alerte... Vraiment, Monsieur le vicomte, vous possédez au suprême degré l'art de secourir et d'habiller des femmes... Mais admire, mon ami, jusqu'où va sa prévoyance! Dans l'espoir de nous rencontrer ensemble, il s'étoit muni des habits que maintenant tu portes.»
J'écoutois avec un plaisir secret la comtesse faisant l'éloge de la marquise. «Cher vicomte, vous êtes en effet le plus généreux, le plus délicat des amis. Comment vous exprimer ma reconnoissance?--Ménagez-vous, répondit-il, ne parlez pas, craignez toute espèce d'agitation.--Mon domestique vous a-t-il rejoint dans cette auberge?--Non.--Quoi! mon père et ma soeur, sans y avoir été préparés, vont me voir arriver!...--Taisez-vous; je sais qu'ils sont à Nemours: nous les ferons avertir demain dès le matin.--Demain!... Où me conduisez-vous donc?»
J'ignore ce qui me fut répondu: je retombai dans ma léthargie.
Celle-ci, troublée par des rêves affreux, dura plus longtemps que la première; il faisoit grand jour et j'étois bien foible quand je me réveillai.
Je reconnus le château du Gâtinois, l'appartement de Mme de Lignolle, son lit, l'heureux lit où l'amant d'Éléonore avoit dernièrement passé deux nuits avec elle. C'étoit là que maintenant Mlle de Brumont languissoit accablée des peines du coeur et des douleurs du corps! A genoux dans la ruelle, un mouchoir sur les yeux, les bras étendus vers moi, la tête penchée sur l'extrémité de mon traversin, Florville, au désespoir, gémissoit à ma droite. Je vis à ma gauche un objet non moins digne de pitié: c'étoit mon Éléonore, les cheveux épars, la pâleur sur le front, les yeux levés au ciel, la mort dans les yeux. C'étoit mon Éléonore, qui, plutôt étendue qu'assise sur le bord du lit, disoit en sanglotant: «Le cruel! si du moins il ne parloit que de son épouse! mais il désire ma rivale la plus détestée! mais sans cesse il appelle cette Mme de B... dont je ne puis entendre le nom! il l'appelle presque aussi souvent que son Éléonore! Hélas! je croyois n'avoir à combattre que l'amour de Sophie: je n'imaginois pas qu'il eût pour la marquise un véritable attachement!... Mais comment fait-il donc pour aimer ainsi tout le monde? Moi, je ne puis adorer qu'un homme, je ne puis idolâtrer que lui! Quelle femme aurois-je à redouter si l'ingrat vouloit payer mon amour d'un amour égal!--Eh! Madame, il est chez vous, interrompit le vicomte, tout à coup sorti du profond accablement où je l'avois vu plongé. Déjà vous avez sur celles que vous appelez vos rivales l'avantage d'être mère; bientôt vous aurez l'avantage plus grand d'avoir sauvé ses jours. Il est chez vous; n'êtes-vous pas trop heureuse?
--Oui, s'écria-t-elle avec transport, ses jours que sa femme avoit compromis, que la marquise auroit abrégés, je les sauverai, moi! j'aurai le bonheur de les prolonger peut-être, et de les embellir. C'est à moi qu'ils seront consacrés, car c'est à moi qu'ils appartiendront... Oui! sauvons-les. Employons ce nouveau moyen d'être aimée, puisque tous les autres ne suffisent pas; serrons de ce nouveau noeud les liens qui nous unissent; que, dans le coeur de mon ami, la reconnoissance se joigne à l'amour pour m'assurer une préférence d'ailleurs méritée. Sauvons-les... Mais le pourrai-je?... Si le mal fait toujours de nouveaux progrès! si cette fièvre a des redoublemens! si, comme tout à l'heure, dans l'accès d'un transport furieux, il veut quitter son lit, sortir de cet appartement, courir à Sophie, qu'il croit voir, à Mme de B..., qu'il croit entendre? Le moyen de le calmer quand il me met au désespoir! Le moyen de le retenir, quand je suis si foible!... Une soirée si pénible! une nuit passée dans les plus vives alarmes! je me sens tout à fait épuisée!... Vous, Monsieur le vicomte, vous avez plus de force et de présence d'esprit que moi; cependant vous paroissez aussi bien abattu, bien accablé... Hélas! son ami, comme son amante, n'auroit-il plus que du courage!... O mon Dieu! donne-nous des forces!... Mais je vous implore pour une passion que vous condamnez! Que vous condamnez? ah! vous n'êtes pas injuste! Voyez mon coeur, et jugez. Jugez! prenez pitié d'une foible mortelle!... Si pourtant mes voeux ne sont pas entendus? si Faublas succombe? S'il succombe, du moins je n'aurai pas sa mort à me reprocher; ce sera sa femme;... non, son indigne maîtresse, la marquise de B...! Le souvenir de Sophie lui cause, en effet, de vives agitations; mais c'est, je le vois bien, celui de Mme de B... qui le poursuit, qui le tourmente, qui l'enflamme! C'est celui-là qui brûle son sang! c'est celui-là qui le tue!... Si Faublas succombe, je joindrai cette méchante femme. «Ta passion désordonnée, lui dirai-je, a détruit ce que le Ciel avoit créé de plus parfait. Ton artificieuse rage vient de me priver du mortel que j'idolâtrois. Tiens, reçois le digne prix de tes scélératesses!» Dès que j'aurai dit, je la tuerai; et puis j'irai sur le tombeau de mon amant... J'irai, je ne pleurerai plus! je me poignarderai!»
Ainsi, dans sa douleur, Mme de Lignolle m'éclairoit sur le danger de mon état: ce que je prenois pour une léthargie, c'étoit l'assoupissement de la fièvre; ce que j'appelois mes rêves, c'étoit un véritable délire.
Cependant j'étois excessivement las; et, pour me procurer quelque soulagement en changeant de posture, j'essayai de me mettre sur mon séant. Mes deux gardes, au mouvement qu'elles me virent faire, se jetèrent sur moi, me saisirent par les bras, et, réunissant leurs efforts, me retinrent dans la situation qui m'incommodoit. «Pourquoi voulez-vous quitter votre ami? disoit la marquise.--Restez là, crioit la comtesse, restez là, m'entendez-vous?--Éléonore! chère amante! je ne veux pas m'en aller. Sois tranquille.--Ah! dit-elle en m'embrassant, tu me reconnois donc?... Reste là, je t'en prie!... Va, j'aurai bien soin de toi. Va, tu ne manqueras de rien!» J'adressai la parole à Mme de B...: «Et vous aussi, prenez courage, ma généreuse amie...--Il est encore dans le délire, interrompit Mme de Lignolle.--Au contraire, répondit la marquise, je le crois tout à fait revenu. C'est au vicomte qu'il adresse la parole, et pourtant c'est toujours à la comtesse qu'il parle! C'est moi qu'il regarde, et c'est vous qu'il voit! Plaignez-vous, plaignez-vous donc!--Mon cher Florville, quelle heure est-il?--Midi.--Midi!... Comtesse, avez-vous fait avertir mon père? avez-vous envoyé savoir des nouvelles de ma soeur?--On devroit déjà être revenu», me répondit-elle.
A l'instant même nous entendîmes du bruit dans le corridor: c'étoit La Fleur qui revenoit de Nemours. La comtesse courut lui ouvrir la porte de son appartement, qu'elle referma dès que le domestique fut entré.
Il avoit vu M. de Belcour: ma soeur se portoit beaucoup mieux; mon père viendroit dans la soirée faire une visite à madame la comtesse. «Fort bien, La Fleur, lui dit-elle; mais ne mentez pas. Julien, à qui j'avois ordonné de monter à cheval pour aller à Paris informer M. de Lignolle de notre arrivée ici, Julien est-il parti tout de suite?--Avant deux heures du matin, Madame.--Bon, mon cher, laisse-nous... Écoute donc, La Fleur,... prenez cet argent, soyez discret,... envoie-nous promptement M. Despeisses, qui doit être resté là-bas.»
Ce M. Despeisses ne se fit pas attendre. Il me tâta le pouls, regarda mes yeux, me fit tirer la langue, et prononça hardiment qu'il n'y avoit plus la moindre apparence de danger. Seulement il ajouta que le malade avoit besoin de repos. La comtesse, dans le transport de sa joie, sauta au cou du médecin, qui fut embrassé d'abord, et puis renvoyé.
Mme de B..., depuis quelques minutes, paroissoit livrée à de sérieuses réflexions. Elle rompit enfin le silence pour donner à Mme de Lignolle un conseil qui n'étoit pas absolument désintéressé. «Heureusement, dit-elle, il n'est plus nécessaire que nous restions tous deux auprès de lui. Madame la comtesse ne feroit-elle pas bien de se jeter tout habillée sur le lit de camp dressé dans le cabinet?--Mais vous-même, Monsieur...--Quant à moi, rien ne presse, interrompit le vicomte, je suis visiblement moins accablé que vous. D'ailleurs, j'aurai tout le temps cette après-dînée. Vous, Madame, il faudra que vous receviez la visite du baron.» La comtesse déclara qu'elle ne me quitteroit point; et je crois que les adroites sollicitations de la marquise auroient été perdues, si je ne les avois appuyées de mes plus vives instances. Encore Mme de Lignolle ne nous obéit-elle qu'après nous avoir fait promettre que nous ne la laisserions pas dormir plus de deux heures.
Il y eut quelques momens de silence et de calme; après quoi le vicomte me quitta sans bruit, fit sur la pointe du pied plusieurs tours dans l'appartement, regarda, sous je ne sais quel prétexte, à travers les vitres du cabinet où reposoit la comtesse; puis, revenant prendre au chevet de mon lit sa place accoutumée: «Elle dort», me dit-il à mi-voix. Et, d'un air inquiet, il ajouta: «Chevalier, j'ai mille choses à vous dire; mais gardez-vous de m'interrompre, ne vous fatiguez pas; écoutez seulement.» Ici Mme de B..., s'étant un instant recueillie, prit une de mes mains, qu'elle retint dans les siennes, et me regarda tendrement. «Ah! reprit-elle enfin, voyez si je n'ai pas raison d'accuser le sort! moi, qui, depuis six mois, et pour toujours, condamnée au repentir, à l'indifférence, aux regrets, ne voyois plus qu'une consolation possible, celle de contribuer du moins en quelque chose à vos félicités, je viens de faire tous vos malheurs! Je sacrifierois pour mon ami ce que j'ai de plus cher, et c'est par moi qu'il a perdu ce qu'il chérit le plus! Suis-je assez malheureuse? Depuis longtemps vous ne devez plus m'aimer, Faublas, désormais vous allez me haïr!--Ne plus vous aimer!--Parlez donc plus bas, interrompit-elle, ou plutôt, ne parlez pas. Ne parlez pas, mon ami, cela vous agite, cela vous fait mal... Faublas, vous allez me haïr», répéta-t-elle d'une voix tremblante; et, comme elle me vit prêt encore à l'interrompre, elle se hâta d'ajouter: «Mais non, non, vous seriez trop injuste... Faublas, puisque vous ne désirez point me trouver coupable, répétez-vous, pour ma justification, ce que je vous ai dit dans la forêt de Compiègne. Ah! votre amie ne s'en défend point: pour qu'elle se trouve un peu moins à plaindre, il lui importe que vous ne conserviez contre elle aucune espèce de ressentiment.--O vous qui m'êtes toujours chère, croyez-moi, je ne conserve que le souvenir d'une générosité, d'une délicatesse à laquelle on ne peut rien comparer! et, le dirai-je? d'un am...» Je l'aurois dit; mais la marquise craignit apparemment de l'entendre; elle me coupa brusquement la parole: «D'une amitié qui ne finira qu'avec la vie; je comprends; mais ne parlez pas, Faublas; craignez, je vous le répète, toute espèce d'agitation. Laissez-moi parler seule; laissez-moi la douceur de vous apprendre combien je me suis occupée de vous depuis notre séparation dans la forêt. Tourmentée de la crainte de ne pouvoir plus empêcher le cruel événement que je redoutois, je me suis hâtée d'arriver, du moins, assez tôt pour vous offrir les soins de l'amitié...» Elle ajouta d'un ton bien triste: «Il est vrai que je prenois inutile peine. L'amour déjà vous consoloit: une femme plus chérie...--Plus chérie!... n'affirmez pas cela: car, en vérité, je ne sais qu'en penser moi-même.--Quoi! répondit-elle en affectant de prendre le change, vous n'aimez pas Mme de Lignolle autant que Sophie?--Autant que Sophie? Non, sans doute. Ni Mme de Lignolle, ni...»
Je crois que j'allois dire: «Ni Mme de B...» Elle m'en empêcha.
«Mais, Monsieur, ne criez donc pas: faudra-t-il vous le redire cent fois?... Faublas, vous réveillerez la comtesse,... vous vous ferez mal,... mon ami... Je ne sais plus ce que je vous disois.--Que vous vous étiez hâtée de venir pour me consoler.--Pour vous consoler? Je n'ai point dit cela... Pour vous secourir, Chevalier... En effet, dès que Mme de Lignolle vous eut emmené, dès que Rosambert...--A propos, qu'est-il devenu?--Je l'ai fait transporter à Compiègne même, dans la maison d'un ami que j'ai là.--D'un de vos amis, à vous?--A moi. Le chirurgien parloit de risquer le transport à Paris: je n'ai point voulu qu'on fît supporter à monsieur le comte les fatigues d'une route, je n'ai point souffert qu'on le mît à l'auberge: il n'y auroit peut-être pas trouvé tous les secours nécessaires; et, dans l'état où il est, le défaut de soins eût pu lui causer la mort. Le lâche l'a méritée; mais c'est de moi qu'il la doit recevoir. Je ne confierai point aux communs accidens de la vie le soin de son châtiment, qui me regarde seule. Au reste, ce que je désire le plus...--Mais, écoutez donc, ne craignez-vous pas les suites de cette affaire? Êtes-vous sûre de la discrétion de tant de gens?...--Allons, mon ami, ne dites plus rien, vous vous fatiguez... Je me suis servie des moyens ordinaires, qui ne sont pas mauvais; j'ai magnifiquement acheté le secret: les promesses et les menaces ont été prodiguées avec l'or.--Ces précautions ne suffisent pas toujours.--Paix donc!... J'en ai pris d'autres, poursuivit-elle d'un air embarrassé... C'est pour cela qu'il m'a fallu rentrer dans la capitale, où j'ai perdu quelques heures... Mais, dès que je me suis vue libre, j'ai volé du côté de Fromonville,... où je croyois arriver avant vous, puisque vous deviez... passer la nuit chez la comtesse. A moitié chemin, j'ai rencontré un de mes émissaires, qui venoit à Paris me rendre compte de ce que ses compagnons avoient découvert à Montcour. Il avoit, sur sa route, attentivement examiné les voyageurs. Par les divers renseignemens qu'il me donna, j'appris, non sans quelque surprise, que vous aviez sur moi beaucoup d'avance, et que Mme de Lignolle aussi me précédoit de quelques postes. A cette nouvelle, j'ai redoublé de vitesse, et, si je n'avois pas manqué de chevaux à Puy-la-Laude, j'étois encore à Montargis avant la comtesse.--Oh! oui, mais elle est arrivée la première; et même, à propos de cela, je vous dois bien des remerciemens, bien des pardons surtout... Vous nous avez trouvés... Comment avois-je négligé de fermer cette porte? Comment...--Chevalier, faites-moi grâce des détails; et, tenez, je vous en prie, qu'il ne soit jamais entre nous question de cette rencontre.--Cependant permettez...--Je ne permets rien. Vous ne parlerez plus de cette aventure, si vous conservez pour moi quelque...»
La marquise un moment s'arrêta pour chercher l'expression convenable. Ce fut le mot estime qu'elle prononça d'abord; celui de respect, elle ne le hasarda qu'après, et d'une voix tremblante et d'un air presque humilié.
«Oui, j'ai pour vous beaucoup d'estime, beaucoup de respect, beaucoup d'am...--D'amitié, je vous entends, n'achevez pas... Faublas, me voilà pleinement récompensée; il ne manque plus à ma tranquillité que la certitude de votre entier rétablissement... Vous avez beaucoup trop parlé, reposez-vous; tâchez de dormir,... ne fût-ce qu'un quart d'heure... Je vous en prie,... je le veux.»
Si elle ne m'en avoit pas donné l'ordre, je me serois vu bientôt forcé de lui en demander la permission. Mais le pénible sommeil qui m'accabla ne dura pas longtemps. Je me réveillai si tôt et si brusquement que la marquise en fut déconcertée: je la surpris versant des larmes sur un papier qu'elle se hâta de dérober à ma vue. «Quel est donc, osai-je lui demander, quel est cet écrit fatal qui fait ainsi couler vos pleurs?--Hélas! pourquoi vous le dirois-je? répondit-elle en soupirant.--Sans doute, répliquai-je avec un peu d'amertume, il est passé le temps où votre ami pouvoit n'ignorer aucun de vos secrets.--Des secrets pour vous! dit-elle. Si j'en avois, je n'en aurois qu'un, et celui-là, Faublas, vous le devineriez sans peine; mais alors il faudroit, par commisération autant que par délicatesse, m'aider à le garder.--Commisération! quel mot!--C'est celui qui convient. Mes chagrins...--Je m'efforcerai du moins de les consoler.--Et si maintenant, s'écria-t-elle avec désespoir, si maintenant plus que jamais ils sont inconsolables!... Tenez, mon ami, je vous en conjure, ne m'interrogez pas, ne me demandez rien, laissez-moi seule et tout entière à ma douleur, laissez-moi pleurer... Des plaintes et des larmes! voilà donc ma dernière ressource! et pourtant je me suis estimée capable de soutenir patiemment les dures épreuves réservées aux femmes malheureuses, et à la plus malheureuse des femmes! J'ai eu l'orgueil de me croire à jamais prémunie contre les injustices des hommes et les persécutions du sort. Insensée que j'étois!... Du moins je me suis aujourd'hui, par ma propre expérience, convaincue d'une vérité que j'avois toujours soupçonnée et qui console ma foiblesse: ce courage guerrier dont vous autres hommes vous montrez si fiers est de tous les courages le plus facile, comme le plus commun. Il est aisé d'aller, pour la vengeance ou pour la gloire, un moment exposer sa vie; il ne l'est point de soutenir avec une égale constance plusieurs malheurs inattendus. Tant d'autres revers plus grands encore, aussi peu prévus, aussi peu mérités, ne m'avoient pas tout à fait abattue. Pourquoi celui-ci m'accable-t-il? Je ne sais, mais j'ai sur le coeur un énorme poids; si je n'obtiens un prompt soulagement, je succombe; il faut céder: mon ami, laissez-moi pleurer, laissez-moi gémir.»
Je voulus parler; mais, pour m'en empêcher, elle posa sa main sur ma bouche. Je pris cette main toujours douce et jolie, je la serrai, je la baisai, je la mis sur mon coeur, sur mon coeur vivement ému.
On eût dit que Mme de Lignolle attendoit ce moment: elle sortit tout à coup de son cabinet, où je la croyois endormie. Mon premier mouvement fut de repousser la marquise. Celle-ci, toujours étonnante dans les occasions pressantes, conserva plus de présence d'esprit que moi. Persuadée qu'il étoit trop tard, elle ne voulut ni retirer sa main, ni changer de situation. «Vous m'auriez laissée dormir jusqu'à demain», dit la comtesse. Puis, regardant le vicomte, elle ajouta: «Qu'y a-t-il donc?--Une palpitation, répondit-il froidement.--Une palpitation!... Mais vous pleurez! Est-ce que c'est dangereux, une palpitation?--Pas ordinairement, mais dans son état toute agitation peut être nuisible.» La comtesse m'adressa la parole: «Mon ami, vous sentiriez-vous plus mal?--Au contraire, je me sens mieux.--Parce que tu me vois?--Parce que je revois celle qui m'est chère, celle à qui j'ai donné trop de chagrin, celle dont la tendresse inquiète veille sur mes jours...--C'est assez, interrompit Mme de B..., qui me serra la main, elle vous comprend; elle est payée de ses soins.--Sans doute, je le comprends, s'écria Mme de Lignolle en m'embrassant; mais n'importe, laissez-le dire, il parle si bien!»
Quoique la comtesse témoignât le désir de me faire causer, je gardois le silence. Et qu'aurois-je pu dire encore? je venois de m'expliquer de manière que tout le monde avoit été content.
Personne ne le fut quelques momens après, car M. de Lignolle arriva beaucoup plus tôt qu'on ne l'attendoit: Julien, dépêché vers lui, l'avoit rencontré sur la route. Il demanda de mes nouvelles avec beaucoup d'empressement et d'intérêt; mais l'air dont il regardoit la marquise ne laissa pas de m'alarmer. «Monsieur est un intime ami de Mlle de Brumont, lui dit la comtesse, qui s'aperçut comme moi de son inquiétude et de son étonnement.--Un ami?» répéta-t-il. La marquise se hâta de prendre la parole: «Un ami d'enfance.--Monsieur est noble?--Je suis vicomte.--Vicomte de...?--De Florville.--Ce nom-là est nouveau pour moi.--Peut-on savoir tous les noms?--Sans me vanter, il y en a peu que j'ignore.» Il prit un siège, et, regardant la marquise d'un air dédaigneux, il ajouta: «Mais apparemment que votre famille n'est pas ancienne?--Le grand-père de mon bisaïeul a monté dans les carrosses du roi.--Ah! ah!... Monsieur, je suis votre très humble serviteur.» Il s'étoit levé et venoit de saluer la marquise. «Vous paroissez bien jeune? lui dit-il.--Je ne suis point majeur.--Ni prêt à l'être?--Oh! j'y viendrai.--Par quel hasard, demanda-t-il à sa femme, avons-nous le bonheur de posséder monsieur chez nous?--Par quel hasard? Mais c'est que... c'est que...--Voici le fait, interrompit le vicomte qui vit l'embarras de la comtesse.--Eh bien, oui, dites-le, vous, s'écria-t-elle.--Voici le fait, répéta Mme de B... Depuis longtemps, mademoiselle me faisoit espérer que j'aurois le plaisir de lui donner à dîner chez moi. Elle avoit jusqu'à présent différé de me tenir parole, parce qu'il y a, pour ainsi dire, un voyage à faire...--Où demeurez-vous donc?--A Fontainebleau. J'y passe huit mois de l'année, j'ai un appartement au château.» M. de Lignolle s'inclina.
Moi, j'écoutois la marquise avec un plaisir mêlé d'étonnement: cette femme, qui tout à l'heure, déplorant je ne sais quel malheur nouveau, paroissoit inutilement vouloir retenir des sanglots, étouffer ses gémissemens et résister à son désespoir, est-ce bien elle que j'ai vue, le moment d'après, donner avec un admirable sang-froid le change à la comtesse? Est-ce bien elle que j'entends maintenant, d'une voix ferme et d'un front tranquille, et du ton de la vérité, faire à M. de Lignolle une fable impromptue, ingénieuse et vraisemblable? O Madame de B..., comme vous savez, au besoin, composer votre figure, assurer votre maintien, sécher vos larmes, dissimuler vos passions, vous rendre enfin tout à fait maîtresse de vous! Oh! comme en un moment vous venez de justifier, d'augmenter la haute opinion que j'avois de vos talens et de votre force!
Elle continuoit: «Hier, pourtant, mademoiselle est venue...--Ah! voilà, s'écria le comte en s'adressant à moi, voilà cette affaire indispensable qui vous forçoit à sortir pour vingt-quatre heures! c'étoit pour une partie de plaisir que vous quittiez la comtesse, retenue au lit par une indisposition assez grave! A sa place je ne le vous pardonnerois pas.»