Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5

Part 11

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--Sa famille! que m'importe sa famille? répondit la comtesse, qui n'avoit opposé jusqu'alors aux prudens avis de la baronne que des cris, des pleurs, et mille exclamations déraisonnables.--Que vous importe? répliqua Mme de Fonrose. Eh mais, comptez-vous retenir le chevalier malgré les gémissemens de sa veuve, qui ne manquera pas de le réclamer en criant au scandale; malgré l'intarissable bavardage de votre sempiternelle tante, qui viendra chaque matin vous radoter ses gothiques principes; malgré le fameux capitaine Lignolle, capable de laisser ses flibustiers pour accourir en poste vous épouvanter de sa large moustache et de sa longue épée; malgré le public aussi, le public jaloux, inconséquent, indiscret, qui va sans cesse ébruitant les folies qu'il devroit taire, et ressuscitant les scandales qu'il faudroit ensevelir; le public qui, ne respectant personne et ne se respectant pas lui-même, ridiculise les maris qu'il plaint, protège les femmes qu'il blâme, et condamne sévèrement les fautes dont pourtant il amuse journellement et nourrit sa malignité; enfin, malgré le baron qui...?--Malgré tout l'univers, Madame.--Quelle réponse! Avez-vous perdu l'esprit, ou croyez-vous que j'exagère? M. de Belcour, dont j'allois vous parler, vous ne le connoissez pas! Il est homme, si vous le poussez un peu, à venir reprendre son fils jusque dans votre chambre à coucher!--Et moi, si l'on ne craint pas non plus de me porter aux dernières extrémités...--Que ferez-vous?--Je me tuerai.--La belle ressource! Je vous plains... Je vous plains, puisque vous ne sentez pas qu'il vaut mieux faire un moment le sacrifice d'un bien précieux, pour le retrouver ensuite et le posséder sans obstacle, que de s'exposer, en le gardant quelques jours de trop, à mourir de regret de sa perte.»

Mme de Fonrose parloit encore et parloit vainement, quand nous entendîmes un carrosse entrer dans sa cour. Ce ne pouvoit être que celui de M. de Lignolle. J'eus le temps d'embrasser mon amie, de saisir un membre de la volaille et de me sauver dans le cabinet de toilette de la baronne.

Un moment après, j'entendis le comte souhaiter le bonsoir à ces dames. Étonné de ce que sa femme, qui mangeoit rarement en ville, n'étoit pas de retour à trois heures du matin, il avoit deviné qu'elle soupoit chez la baronne, et qu'elle s'y trouvoit indisposée. Il lui demanda si elle avoit pu rejoindre Mlle de Brumont dans la journée. «Oui, Monsieur, répondit la comtesse, et j'espère qu'elle reviendra chez moi...--Elle y reviendra certainement! interrompit-il, parce que je l'ai fait promettre à monsieur son père. En attendant, Comtesse, songez qu'il est tard, acceptez une place dans ma voiture, et venez...--Bien obligée, répliqua-t-elle sèchement, je ne compte pas rentrer avant le jour.»

J'aurois pu facilement écouter la fin de cette conversation qui me touchoit d'assez près... Sophie, des intérêts plus chers occupent ma pensée. Un moment la séduction toute-puissante de l'objet présent cesse d'agir immédiatement sur moi; et ce moment décisif peut fixer en ta faveur la victoire trop longtemps incertaine. Ta rivale n'est plus à mes côtés pour me faire oublier tes tourmens par ses peines et ton amour par ses tendresses; sa voix seulement frappe mon oreille et ne va pas jusqu'à mon coeur, plein de ton souvenir! Sophie, je viens de te revoir évanouie, mourante! J'ai contemplé tes charmes et me suis pénétré de ton désespoir! J'ai frémi des maux que tu souffres; l'idée du bonheur qui nous attend m'a fait tressaillir.

Quiconque me lit avec quelque attention doit se souvenir qu'il y a peu de temps une jolie femme de chambre m'a coiffé précisément dans ce cabinet où je me trouve; il doit se souvenir que, pressé ce jour-là du désir de revoir la comtesse et d'échapper au baron, je me suis fait conduire, par un escalier secret, dans la cour de Mme de Fonrose. Maintenant, au contraire, pour rejoindre mon père et fuir ma maîtresse, je cherche à tâtons le même chemin, dans cette partie de la maison dont je connois un peu les êtres. Me voilà sur l'escalier dérobé, puis dans la cour, et bientôt dans la rue.

* * * * *

Plein d'une tendre sollicitude, M. de Belcour avoit deviné ce que tout autre qu'un père n'eût pu prévoir. Comme il n'étoit pas impossible, avoit-il dit en partant, que des raisons particulières me forçassent à repasser par la capitale, le suisse devoit veiller toute la nuit pour m'attendre, et mon domestique me tenir une chaise de poste toute prête. On aimoit trop le baron et son fils pour oublier les ordres de l'un et les intérêts de l'autre. En arrivant à l'hôtel, je n'eus qu'à monter en voiture, et mon fidèle Jasmin voulut absolument courir devant moi. Aussi je trouvois à chaque poste des chevaux tout préparés; les postillons, grâce à mes prodigalités, ne se plaignoient pas d'avoir été réveillés trop tôt; ils m'appeloient monseigneur, et nous allions comme si nous eussions eu des ailes.

L'aurore vint, qui me promit le plus beau jour. Voilà cette route si péniblement parcourue la surveille, dans un sens contraire. Quel heureux changement trente-six heures ont apporté dans ma situation! Je ne vais point, sous un ciel étranger, regretter ma patrie; je n'emporte pas le remords d'avoir immolé tel ennemi qui me poursuivoit de sa juste vengeance. C'est à Fromonville que mon père, tout à l'heure rassuré, me pressera sur son sein! C'est là que tout à l'heure ma femme consolée... Nous n'arriverons jamais! Va donc, postillon!... Tout à l'heure je la couvrirai de mes baisers, j'embrasserai ses genoux, je solliciterai le prix de ma tendresse extrême... Il est vrai qu'Adélaïde sera là... Ne pourrons-nous pas la renvoyer, Adélaïde? Quoi! faudroit-il différer jusqu'à la nuit?... Un siècle d'attente!... Mais la nuit! la nuit! Jamais je n'en aurai passé de plus délicieuse!... Que ces rosses me traînent lentement! Postillon, va donc!... Et demain, demain, je serai sur cette route encore! Mais j'aurai Sophie près de moi! je ramènerai ma femme à Paris! je l'établirai dans la maison paternelle! dans la _chambre de l'hymen_, à côté de celle du _célibat_, qui sera déserte! à jamais déserte! Je ne sortirai plus de l'appartement de ma femme! j'y passerai mes journées, ma vie! je l'entendrai me faire et me répéter le long récit des maux qui l'ont accablée pendant l'absence! et moi, moi, je lui raconterai cent fois tout ce que j'ai souffert, tous les malheurs qui me sont arrivés... Tous? non. Je ne lui dirai pas combien la marquise est à plaindre, quelle tendre commisération je lui garde: Sophie, naturellement soupçonneuse, pourroit s'inquiéter; et je veux non seulement lui conserver la plus exacte fidélité, mais encore lui épargner les tourmens de la jalousie... Je ne lui parlerai pas non plus de la comtesse... La comtesse! elle est maintenant bien seule, bien étonnée, bien triste! elle pleure, elle se désespère, elle m'accuse de barbarie!... Vraiment, je devois au moins lui dire quelques mots, la prévenir, la préparer... Quel train cet homme me mène! Postillon, tu vas comme le vent! Un moment donc, un moment! Où me conduis-tu si vite? «A Villeneuve-Saint-Georges, mon beau seigneur, répondit-il en retenant ses chevaux, route de Fontainebleau, route de Fromonville.--De Fromonville! bon! Eh bien! quel démon t'arrête?--Dame! n'est-ce pas vous?--Regarde, que de temps perdu! allons, des coups de fouet et va plus vite!--Va plus doucement! va plus vite! accordez-vous. Jusqu'à présent je n'avois pas quitté le grand galop, je ne puis faire mieux.--Tu as raison, mon ami, tu as raison; mais je t'en prie, va plus vite.»

La voiture mille fois maudite roule encore pendant sept mortelles heures. Enfin je vois le pont de Montcour, et, sur la route de Fromonville, deux personnes chéries. Bientôt je reçois leurs embrassemens et je partage leur joie. L'une me demande si je n'ai pas reçu de coups dangereux; l'autre, s'il faut encore sortir de France. «Non, ma chère Adélaïde, je ne suis pas blessé! Non, mon père, nous ne quitterons pas notre patrie... Mais courons, je vous prie. Que je vous dois de remerciemens! vous avez pu la quitter pour aller au-devant de moi... Venez, volons, présentez-lui son époux, soyez témoins... Quoi! mon père, vous baissez les yeux d'un air consterné! Quoi! ma soeur, vous pleurez!... C'en est fait!... Sophie!... l'absence! l'abandon! Elle n'a pu résister, elle n'est plus!--Elle respire, s'écria le baron, mais...--Elle vous aime, interrompt ma soeur, mais...--Je vous entends! c'est donc pour la troisième fois que son tyran me la ravit!»

Tous deux ne me répondent que par leur silence. Tous deux, attentifs à prévenir l'effet d'un premier mouvement, empêchent que mon désespoir ne me coûte la vie. M. de Belcour se saisit de mes pistolets et de mon épée; Adélaïde avance un bras tremblant pour soutenir son frère qu'elle voit pâlir et chanceler. Ma chère amie, tu n'es pas assez forte! Faublas vient de tomber presque mourant sur ce même gazon que, la surveille, il effleuroit à peine quand, poursuivre une maîtresse abandonnée maintenant, il fuyoit d'un pas rapide sa femme, aujourd'hui vainement regrettée!

«Adélaïde! ah! je t'en conjure, prends pitié de ton frère!... Mon père! laissez-moi, laissez-moi mourir!... Elle m'est enlevée! elle me croit coupable! Sophie ne sait pas qui j'abandonne pour elle. Sophie ne sait pas que je donnerois la moitié de ma vie pour qu'il me fût permis de lui consacrer l'autre moitié... Elle m'est enlevée! elle me croit coupable! laissez-moi, laissez-moi mourir!»

Adélaïde cependant me tenoit dans ses bras et me prodiguoit les plus tendres caresses: les larmes que je lui voyois répandre adoucissoient l'amertume de celles que je versois, et mon père calmoit nos douleurs en les partageant. «Enfant trop cher et trop malheureux, disoit-il, les plus ardentes passions ne cesseront-elles point de tourmenter ta jeunesse orageuse, et l'adversité, qui depuis quelque temps s'est chargée du soin de te donner elle-même de cruelles leçons, l'adversité ne veut-elle plus me laisser désormais que le devoir rigoureux de t'offrir des consolations ou trop foibles ou tout à fait impuissantes? O mon fils! je te plains; mais tu me dois aussi quelque pitié.--Mon père, sait-on au moins ce qu'elle est devenue? sait-on sur quelle route son ravisseur la traîne?... Vous ne répondez rien! Il est donc vrai que je l'ai tout à fait perdue, qu'aucun espoir ne me reste!... Maintenant un long intervalle nous sépare; avant-hier, je l'ai vue là-bas!... là-bas, ma soeur... Tiens, regarde, ma chère Adélaïde, regarde, et tes sanglots vont redoubler... D'ici tu peux la voir, cette grille que j'ébranlai d'une main trop foible, cette grille que j'aurois dû briser... Ta bonne amie étoit là! elle étoit là, ma bien-aimée!... Maintenant un long intervalle nous sépare!... Sophie! Sophie! un Dieu persécuteur préside à nos amours. On diroit qu'il te montre quelquefois ton époux, seulement pour te faire plus vivement sentir l'ennui de son absence; on diroit qu'il me permet quelquefois de t'apercevoir, seulement pour réveiller dans mon coeur le désespoir de ta perte: oui, le cruel de temps en temps ne nous rapproche qu'afin de se donner l'affreux plaisir de nous séparer aussitôt... Je fuis à Luxembourg, mon amante m'y suit; peu d'heures après, elle retrouve un père qui, le lendemain, l'arrache à son époux! A travers mille périls je pénètre jusqu'au couvent qui la renferme: il ne m'est permis de l'admirer qu'un moment! Enfin le hasard me conduit près de sa prison nouvelle; un cri douloureux m'avertit que ma femme est là, qu'elle me reconnoît; moi-même je l'entrevois, je l'entrevois mourante, et cependant l'honneur... L'honneur? du moins, je le croyois. Fatale marquise! ce n'est pas la première fois que tu fais tous nos malheurs!... L'honneur impérieux m'entraîne; et, quand je reviens, j'ai tout perdu! le ravisseur de Sophie... Est-il possible qu'un père soit à ce point dénaturé? Le barbare! que reproche-t-il encore à son adorable et malheureuse fille? De quelle faute m'accuse-t-il que n'ait réparée mon hymen? de quel crime que mes revers n'aient expié? Pourquoi veut-il que deux époux amans périssent consumés de leurs vains désirs? Pourquoi veut-il précipiter ses deux enfans dans le même tombeau? O mon père! mon père!

--Cette fois, dit-il, Duportail ne s'est point éloigné de nous sans m'instruire de ses motifs et de ses résolutions. Une lettre qu'il a laissée pour moi...--Une lettre! Voyons, voyons donc.--Mon ami, commençons par gagner le prochain village.»

Nous entrâmes dans une auberge de Montcour. Le baron vouloit lire lui-même la lettre de mon beau-père; mais, obligé de céder à mes instances, il me la confia.

_Puisque votre fils vient de découvrir encore ma retraite, puisqu'il s'obstine à poursuivre partout ses victimes, il faut, Monsieur le baron, que je vous instruise enfin de tous les malheurs de ma fille; il faut que je vous apprenne des horreurs._

_Vous savez dans quel piège, presque inévitable, Sophie fut attirée; vous n'oublierez jamais en quels lieux et comment l'infortuné Lovzinski retrouva sa Dorliska si désirée, sa Dorliska moins digne de blâme que de pitié, même au sein du crime. Baron, l'enlèvement de cette enfant malheureuse autant que respectable n'étoit pas le plus grand des forfaits de votre indigne fils..._

«Le plus grand des forfaits de votre indigne fils! quelles expressions! quel horrible mensonge! vous-même, mon père, vous-même frémissez de cette injure!... Monsieur le baron, je vous proteste qu'elle sera lavée dans le sang du calomniateur... Mais, que dis-je? il est votre ami, il est le père de Sophie... Rassure-toi, ma soeur; mon père, rassurez-vous, excusez le premier transport de la surprise et de la colère. Excusez...--Donnez, me dit le baron, donnez, que je finisse cette lecture.--Oh! non, permettez,... je vous en supplie!»

_... Le jour que je lui donnais son amante, à l'instant même où tout se préparoit pour leur réunion, j'entends dans la principale rue de Luxembourg un étranger demander le chevalier de Faublas; et, malgré son travestissement nouveau, je reconnois celle qui la première forma votre fils dans l'art détestable de corrompre des femmes et de tromper des maris. Elle accouroit, comme ils en étoient sans doute convenus ensemble, rejoindre au lieu de son exil le meurtrier de son mari..._

«Grands dieux!... Mon père, je vous jure qu'il n'en est rien; j'ignorois que la marquise dût me suivre à Luxembourg; j'ignorois...--J'aime à le penser, mon ami. Je ne puis vous croire capable des noirceurs que Duportail a si promptement supposées. Mais il est père, et père malheureux: nous devons l'excuser, le plaindre, nous efforcer de le retrouver et de le fléchir. Continuez.»

_... A cette apparition fatale, je pressens tous les malheurs qui menacent ma Dorliska; je ne vois qu'un moyen de l'arracher au pressant danger d'un opprobre et d'un abandon publics; et cependant j'arrive au temple ne sachant encore si je dois me hâter de prendre un parti qui me semble extrême. Une audacieuse rivale qui ne respecte rien, que rien n'étonne, paroît presque en même temps que nous à l'autel de l'hyménée. La sacrilège qu'elle est! c'est à la face du Dieu qui reçoit les sermens des époux qu'elle vient sommer celui-ci de violer tous les siens!_

_Cependant qu'espéroit-il, votre cruel fils, le digne élève d'une femme sans pudeur, le lâche suborneur d'une fille sans défense; qu'espéroit-il, quand il arrachoit l'une à la respectable retraite que ses vertus embellissoient, quand il obtenoit de l'autre l'éclatant sacrifice d'un monde corrompu dont elle étoit l'idole? Ce qu'il espéroit! se donner en spectacle à toute l'Europe; s'enivrer de la gloire de traîner, enchaînées au même char, une fille séduite, une femme adultère; associer ses deux maîtresses à de semblables plaisirs, à une ignominie pareille; promener de contrée en contrée Mlle de Pontis, partageant un amant banal et le mépris public avec la marquise de B...!_

«Mlle de Pontis partageant le mépris public avec la marquise de B...! Ah! mon père, quelle imposture! ah! ma soeur, quel blasphème!...»

_... Tels étoient ses desseins, que j'ai prévenus, que j'ai renversés. Grâce à ma vigilance, Dorliska fut sauvée; mais les événemens ont d'ailleurs justifié tous mes soupçons. Jamais on n'a su bien précisément ce que la marquise étoit devenue pendant les six semaines que votre fils a passées dans les environs de Luxembourg: sans doute ils y vivoient ensemble..._

«Est-ce vrai cela? me dit Adélaïde.--Ma soeur, il est vrai que Mmme de B... venoit me voir de temps en temps; mais je ne savois pas que c'étoit elle qui me rendoit visite.--Comment ne le saviez-vous pas, mon frère?--Mon amie,... voilà ce que je ne puis t'expliquer; ce seroit trop long.--Je ne suis pas contente de cette réponse, répliqua-t-elle, je la trouve obscure; ce qui me fâche davantage, c'est que M. Duportail ait quelquefois raison quand il vous fait de tels reproches. Cela prouve que vous avez réellement de grands torts avec ma bonne amie. Je vous impatiente, mon frère? eh bien, voyons, finissez.»

_... Chacun la vit effrontément reparoître à la cour quelques jours après le retour de son amant dans la capitale; et, si toutes ses intrigues ne purent empêcher que le chevalier ne fût mis en prison, personne du moins n'ignore que c'est en se prostituant qu'elle vient de l'en faire sortir..._

«En se prostituant!... Non, mon père, non, je ne puis me le persuader. Il me seroit trop douloureux de le croire!--Insensé! me répondit-il. Que m'importe, je vous prie, la douleur que vous en pourriez ressentir? Lisez, lisez donc.»

_... Quel usage a-t-il fait de la liberté? Sophie ne revenant pas, il a fallu qu'une autre prît sa place. Le chevalier de Faublas n'est pas homme à se contenter d'une seule conquête: deux victimes à la fois, deux victimes au moins lui sont nécessaires. Ce que je ne comprends pas, c'est qu'après avoir tout récemment découvert ma retraite, il ait jugé convenable d'y venir montrer à Sophie la nouvelle rivale qu'il lui préfère._

«Que je lui préfère! tandis que c'est pour Sophie que j'abandonne la comtesse! la comtesse, qui maintenant m'appelle et gémit!... la comtesse! Ah! mon père, si vous saviez combien je lui suis cher! comme elle est sensible! comme elle est aimable! comme...» Le baron m'interrompit: «Monsieur, pensez-vous à ce que vous me dites?--J'ai tort, mon père, j'ai tort... Mais c'est qu'aussi je me trouve dans la position la plus embarrassante... Pardon, cent fois pardon.»

_... Cette inconcevable démarche, dont je ne devine point les motifs, renferme apparemment quelque autre mystère d'iniquité que l'avenir découvrira. Quelle est cette jeune personne près de laquelle j'ai reconnu votre fils sous des habits trompeurs? une fille simple que son innocence ne pourra sauver, ou une femme sans expérience dont il va corrompre les vertus naissantes. Quel est cet homme d'un âge mûr qui les accompagnoit? un époux malheureux qu'il couvrira de ridicule et d'opprobre, ou un père confiant dont il trahira l'amitié._

_Baron, vous êtes père aussi; mais vous paroissez ne vouloir jamais vous en souvenir. Je ne garderai point avec vous de vains ménagemens, je vous parlerai sans détour: votre indulgence est inexcusable. Mon ami, craignez d'être bientôt réduit à la pleurer en larmes de sang. Craignez que le Ciel, enfin lassé, ne punisse en même temps les désordres du fils et l'excessive foiblesse du père. Craignez qu'un jour, dans sa colère, il n'envoie un vengeur à ma fille, et à la vôtre un séducteur!..._

«Un vengeur à sa fille!... Duportail, je le verrai, ce vengeur que vous m'annoncez! Duportail, s'il tarde trop à venir, Faublas l'ira chercher!--Calmez-vous, s'écria le baron; tout à l'heure vous promettiez...--Quoi! Monsieur, non content de me menacer indirectement, il ose encore insulter ma soeur!... Un séducteur à ma chère Adélaïde!--Voyez, mon ami, combien les passions peuvent nous rendre inconséquens et cruels: la seule idée qu'Adélaïde puisse être séduite met son frère en fureur! il ne la pardonne point à celui dont la fille, pleine d'amour pour la vertu, fut entraînée cependant aux plus condamnables excès d'un amour criminel! Faublas, pour un soupçon qu'il trouve injurieux, parle de s'armer contre son beau-père; et pourtant, à Luxembourg, Lovzinski ne songea point à venger sur un étranger ravisseur les égaremens de sa Dorliska!--Permettez, mon père!... que je sache enfin ses résolutions.»

_Que mon exemple au moins vous soit un avertissement utile; je contribuai moi-même aux égaremens du chevalier, et, quoique j'en eusse été le complice involontaire, je ne tardai pas à m'en voir puni. Tous les maux qui m'accablent me sont venus de cet ingrat jeune homme et de sa fatale maîtresse, dont je vis tranquillement les criminels amours. Bientôt, engagé dans une injuste querelle, j'eus la douleur d'enfreindre la plus sage loi d'un État hospitalier qui m'avoit rendu des amis et presque une patrie: mes mains, souillées du sang de l'innocent, firent triompher la mauvaise cause[9]; moi-même enfin, j'escortai ma fille qu'on enlevoit, j'aidai son ravisseur à la déshonorer._

[9] Rappelez-vous qu'à la Porte-Maillot, où je blessai le marquis, Duportail tua son adversaire.

_Ah! combien elle est moins à plaindre que moi, l'épouse adorée dont, il y a douze ans, je déplorois la fin tragique! Tranquille, elle repose dans les forêts de la Sula. Une mort prématurée l'a soustraite aux plus cruelles infortunes de sa fille et de son ami._

_Grâces cependant te soient rendues, Providence éternelle, dont il faut toujours bénir les décrets! grâces te soient rendues, Divinité miséricordieuse jusque dans tes rigueurs! Tu voulus que Lovzinski survécût à Lodoïska pour offrir un jour à sa fille abusée des secours,... hélas! bien tardifs, pour empêcher du moins sa honte complète, son avilissement prochain, pour sauver à Dorliska les dernières humiliations que lui gardoit son séducteur impitoyable._

_Oui, ma fille déshonorée ne fut point avilie. Ma fille peut faire encore la consolation, la joie, l'orgueil de son père..._

Ici mes sanglots m'interrompirent un moment. «Oui, m'écriai-je ensuite, l'orgueil de son père, et de sa famille et de son époux!» Puis, en passant un mot qu'un père n'auroit dû jamais écrire, qu'un époux ne devoit pas répéter, je relus cette phrase qui calmoit un peu mes ressentimens et ma douleur, cette phrase en faveur de laquelle l'amant de Sophie pardonnoit à Duportail les horreurs imputées au fils du baron de Faublas. Je relus:

_Oui, ma fille ne fut point avilie. Ma fille peut faire encore la consolation, la joie, l'orgueil de son père. Adorable enfant! Son excuse est dans les vertus qui lui restent, dans les regrets qu'elle donne aux vertus qu'elle n'a plus..._

«Les regrets qu'elle donne!... quoi! Sophie, se pourroit-il...? des regrets! Hélas! j'aurois cru que l'absence devoit seule les exciter! voici le coup le plus sensible à mon coeur.»

Mes larmes recommencèrent à couler avec plus d'abondance. Adélaïde pleuroit aussi; mais, le baron paroissant vouloir reprendre l'épître fatale, je me fis violence pour achever sa pénible lecture; et, comme tout à l'heure, en répétant une phrase consolatrice, j'eus soin d'en omettre quelques mots qui, selon moi, n'auroient pas dû s'y trouver.

_... Son excuse est dans les vertus qui lui restent, dans les..., et le dirai-je? dans la foule des avantages inappréciables dont la nature fut prodigue envers son séducteur, envers cet étonnant jeune homme que nous eussions tous admiré s'il eût tenté pour le bien la moitié des efforts que le mal a dû lui coûter, s'il eût voulu convenablement appliquer à l'exercice de la vertu les rares qualités dont il abusa pour le crime._