Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5
Part 1
LES AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS
TOME QUATRIÈME
[Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]
_ÉDITION JOUAUST_
Paris, 1884
LES AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS
[Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]
TOME QUATRIÈME
PARIS, M DCCC LXXXIV
LES AMOURS DU CHEVALIER DE FAUBLAS
PAR LOUVET DE COUVRAY
AVEC UNE PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER
_Dessins de Paul Avril_ GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS
[Marque d'imprimeur: IOVAVST]
PARIS LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES Rue Saint-Honoré, 338
M DCCC LXXXIV
LA
FIN DES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
Hélas! je suis à la Bastille.
J'y passai presque tout l'hiver, quatre mois, quatre mois entiers. On l'a mille fois écrit, cependant je me vois forcé de l'écrire encore[1]: tous les chagrins sont rassemblés dans ce séjour funeste, et de tous les chagrins le plus inconsolable, l'ennui, l'ennui terrible, y veille nuit et jour à côté de l'inquiétude et de la douleur. Je crois que la mort l'habiteroit bientôt seule, s'il étoit possible qu'on empêchât l'espérance d'y pénétrer. O mon roi! le jour où, dans ton équité, tu détruiras ces prisons fatales sera pour ton peuple un jour d'allégresse.
[1] C'étoit au mois de juillet 1788 que je mêlois ainsi mes réclamations à celles de tous les citoyens. Comment deviner alors qu'au mois de juillet 89 la Bastille seroit, en moins de trois heures, emportée d'assaut par mes vaillans compatriotes? Comment deviner les rapides progrès de la Révolution qui devoit nous assurer, avec la liberté individuelle, la liberté publique? Grâces te soient rendues, Dieu de ma patrie! Tu as jeté sur elle un regard libérateur; tu lui as donné précisément ensemble tous les hommes et tous les événemens nécessaires à sa régénération si désirable et si difficile.
Le soleil, qui depuis plus de deux heures peut-être éclairoit le reste du monde, commençoit à peine à paroître pour nous, malheureux prisonniers; à peine un de ses plus foibles rayons, obliquement dirigé, frappoit la première moitié de l'étroite et longue _lucarne_ à regret pratiquée dans l'épaisseur d'un énorme mur. Mes yeux, qui depuis longtemps n'avoient plus de larmes, mes yeux appesantis alloient se fermer pour quelques instans. Pour quelques instans je cessois d'appeler Sophie ou la mort; tout à coup j'entends s'ouvrir ma triple porte, et le gouverneur entre, qui me crie: «Liberté, liberté!» Comment un infortuné, détenu seulement depuis quelques jours dans un des moins affreux cachots de la Bastille, peut-il entendre ce mot-là sans expirer de joie? Comment ai-je pu supporter l'excès de la mienne? Je n'en sais rien; mais ce que je sais bien, c'est que j'allois, tout nu, me jeter hors de mon tombeau, quand on me représenta qu'il falloit au moins prendre le temps de m'habiller. Jamais toilette ne me parut plus longue, et pourtant ne se fit plus vite.
Je mis peu de temps à gagner la première porte. Dès qu'elle s'ouvrit, M. de Belcour[2] accourut vers moi. Avec quel transport j'embrassai mon père! avec quel plaisir il me reçut dans ses bras!
[2] On se souviendra peut-être que le baron de Faublas avoit pris le nom de Belcour dans la retraite où nous nous tenions cachés près de Luxembourg.
Après m'avoir adressé les plus doux reproches, après m'avoir rendu les plus tendres caresses, le baron entendit la question délicate que déjà lui répétoit un époux plein d'inquiétude et d'impatience. «Ta Sophie, me dit-il, je voudrois pouvoir te la rendre, mais une femme charmante qui prend l'intérêt le plus vif à tout ce qui te touche...»
Je crus que le baron parloit de la marquise de B...; un soupir m'échappa. Quiconque se rappellera tout ce que la marquise a fait et souffert pour moi me pardonnera ce soupir. J'ignore si mon père avoit été surpris de l'entendre; mais il se tut quelques instans, et me regarda très attentivement; puis il reprit:
«Cette dame, qui prend un vif intérêt à tout ce qui vous touche, m'a dit...--Vous a dit!... Mon père, vous l'avez vue? vous lui avez parlé?--Oui, mon ami.--Vous lui avez parlé, mon père?--Je lui ai parlé, oui.--Eh bien! n'est-il pas vrai qu'elle est... Mais tout à l'heure vous en faisiez la remarque, elle est vraiment charmante!--J'en conviens.--Et vous croyez, mon père, qu'elle s'intéresse toujours beaucoup...--A vous; oui, je le crois.--Mon père, elle vous a dit?...--Que Mme de Faublas s'étoit vue forcée de quitter son couvent le lendemain du jour où l'on vous y avoit arrêté. Personne n'a pu découvrir en quel endroit Lovzinski l'a cachée.--O chère épouse! oh! dans quel état elle étoit, lorsque les soldats, m'ayant environné, m'accablèrent de leur nombre. Je la vis tomber... évanouie,... mourante. Ah! si ma Sophie n'est plus, tout est fini pour moi.--Éloignez ces idées funestes, mon fils... Sans doute votre femme n'est pas morte, elle vit pour vous aimer: le jour qu'elle quitta son couvent, elle paroissoit bien désolée, bien inquiète, mais on ne craignoit rien pour sa vie.--Vous me rassurez, vous me consolez, nous la retrouverons.--Je le désire vivement, cependant je n'oserois l'assurer. J'ai fait de grandes recherches, nous en ferons encore; mais je vous avoue que je commence à désespérer du succès.--Quoi! mon père, elle vit, je suis libre, et je ne la retrouverois pas! Ah! je la retrouverai, soyez sûr que je la retrouverai.»
Cependant notre voiture avançoit. Déjà sortis des cours de la Bastille, nous touchions à la porte Saint-Antoine, lorsqu'un domestique à cheval, ayant fait signe à notre cocher d'arrêter, me remit une lettre en me disant: «C'est de la part de mon maître, que voici.» Il me montroit un jeune cavalier qui caracoloit en face de notre carrosse, à l'entrée même du boulevard. Malgré le chapeau rond dont le joli garçon tenoit ses yeux presque couverts, je reconnus le vicomte de Florville. Je reconnus l'élégant frac anglais dont il s'étoit paré dans des temps plus heureux pour venir, jusque dans la chambre du chevalier de Faublas, désabuser un amant trop injuste, et une autre fois, pour conduire Mlle Duportail à la petite maison de Saint-Cloud. Je me précipitai à la portière en criant: «C'est elle!» Aussitôt le vicomte m'honora du sourire le plus caressant, me salua de la main, et prit le galop. Enchanté de le revoir et ne pouvant contenir ma joie, je criois toujours: «C'est elle!» Le baron crioit aussi. «Mon ami, vous allez tomber dehors... Vous allez tomber, Monsieur, prenez donc garde!--Mon père, c'est elle!--Qui, elle?--Elle, mon père!... cette femme charmante dont nous parlions tout à l'heure. Regardez.»
J'avois pris ou j'avois cru prendre la main de M. de Belcour; je tirois à moi, et je déchirois sa manchette. «Si vous voulez que je regarde, rangez-vous un peu, me dit-il. Où la voyez-vous donc?--Là-bas, là-bas. Elle est déjà un peu loin; mais vous pouvez encore distinguer son joli cheval et son charmant habit.--Comment! se met-elle en homme quelquefois?--Souvent.--Et elle monte à cheval?--Bien, très bien, avec infiniment de grâce et d'adresse.--Vous êtes mieux instruit que moi, répondit le baron, qui paroissoit avoir un peu d'humeur; je ne savois pas cela.--Mon père, vous permettez que je lise ce qu'elle m'écrit?--Oui, et même tout haut, si cela se peut; vous m'obligerez.»
Je lus tout haut:
_Jusqu'à ce que votre malheureux duel soit entièrement oublié, Monsieur, vous ne pouvez pas plus que monsieur votre père, qui a bien fait de garder le nom qu'il avoit pris à Luxembourg, reparoître dans la capitale sous celui de Faublas. Faites-vous appeler le chevalier de Florville, si cela ne vous est pas trop désagréable, et si vous ne trouvez rien de pénible à vous rappeler quelquefois le souvenir d'une amie aux sollicitations de laquelle vous devez enfin votre élargissement._
«Je savois bien qu'elle faisoit des démarches, interrompit le baron; mais elle n'espéroit pas un si prompt succès. Je n'ai reçu que ce matin l'heureuse nouvelle de votre liberté prochaine; encore ne me l'a-t-on mandée que par un écrit d'une main inconnue. Continuez votre lecture, mon ami.»
_Ce soir nous pourrons causer ensemble un moment. Ce soir vous recevrez une visite de Mme de Montdésir, et vous ferez ce qu'elle vous dira... Brûlez ce billet._
Le baron me demanda vivement quelle étoit cette Mme de Montdésir; je répondis que je n'en savois rien. «Il y a toujours, me répliqua-t-il avec impatience, il y a toujours quelque chose de bizarre et d'obscur dans tout ce qui vous arrive. Au reste, j'aurai dès ce soir l'explication de tout cela.--Dès ce soir, mon père?--Oui, dès ce soir, nous irons chez elle remercier cette dame...--Nous irons chez elle?... Mais je ne peux pas m'y présenter, moi.--Pourquoi donc?--Parce que son mari...--Son mari? pourroit-il le trouver mauvais? Mais d'ailleurs il est mort.--Son mari? Il est mort?--Eh! oui, il est mort. Vous qui paroissez être si bien instruit de ce qui la regarde, comment ne savez-vous pas cela?--Demandez-moi plutôt comment je le saurois, mon père... Il est mort! j'en suis vraiment fâché. Pauvre marquis de B...! c'est apparemment des suites de sa blessure: j'aurai toujours cela à me reprocher.»
M. de Belcour ne m'entendoit plus, parce que sa voiture venoit de s'arrêter devant un couvent de la rue Croix-des-Petits-Champs, près la place Vendôme. «Vous allez voir votre soeur, me dit le baron.--Ah! ma chère Adélaïde!--Je l'ai mise ici, continua mon père, pour qu'elle fût plus près de nous; tout à l'heure vous remarquerez sans doute avec plaisir que, des fenêtres de l'hôtel où je loge maintenant, vous pourrez apercevoir votre soeur, lorsqu'aux heures de récréation elle se promènera dans le jardin de son couvent. Vous concevez qu'il étoit impossible que je continuasse à demeurer rue de l'Université, et qu'au contraire il m'a fallu prendre un autre quartier que celui du faubourg Saint-Germain. Suivez-moi, mon ami, nous allons emmener Adélaïde, qui ne sera pas fâchée de dîner avec nous.»
Elle vint d'abord au parloir. Comme elle étoit embellie depuis plus de cinq mois que je ne l'avois vue! Que je la trouvai mieux faite encore et mieux formée, plus grande et plus jolie! O fille tout aimable, si je n'avois pas été ton frère, que n'aurois-je pas fait pour être ton amant!
Je tenois sa main, que je mouillai de mes larmes; ses larmes tomboient sur ma main, et mon père nous prodiguoit à tous deux mille douces caresses. Cependant, c'étoit moi qu'il embrassoit le plus souvent. «N'en sois point jalouse, dit-il à ma soeur, qui en fit la remarque avec l'ingénuité qu'on lui connoît, permets qu'aujourd'hui je l'aime un peu plus que je ne te chéris. Depuis plus de six mois peut-être je souffre et je m'inquiète, et ce n'est pas toi, ma chère fille, ce n'est pas toi qui me donnes du chagrin.» Le baron, pour adoucir cette espèce de reproche, me pressa vingt fois sur son sein.
Du couvent nous nous rendîmes, en moins d'une minute, à notre hôtel, où mon père me mit d'abord en possession de l'appartement qu'il m'avoit destiné. Je fus charmé de retrouver le fidèle Jasmin dans mon antichambre; mais je ne pus, sans beaucoup de chagrin, voir dans ma chambre à coucher, très petite, un seul lit très étroit. «Oh! mon père, vous avez logé le chevalier de Faublas comme s'il devoit longtemps encore gémir dans le veuvage; voici la chambre du célibat.» Pour toute réponse, M. de Belcour m'ouvrit une porte voisine. Après avoir traversé plusieurs pièces très vastes, j'entrai dans une fort belle chambre, où se trouvoient deux alcôves et deux lits. Je fis un saut de joie: «Voici le temple de l'hymen. L'amour y ramènera ma femme pour moi; mon père, je n'habiterai cette chambre qu'avec Sophie et l'amour. Jusqu'à ce que ma femme me soit rendue, j'occuperai cet autre appartement si triste; personne n'entrera dans celui-ci, personne: aucune beauté moins digne de ce lieu ne le profanera par sa présence. Et ce boudoir, qu'il est joli! qu'il est galant!... galant et joli sans doute; mais, quand mon amante y sera venue seulement une fois recevoir mes adorations, le boudoir n'existera plus: ce sera vraiment un temple, un sanctuaire; je n'approcherai de l'autel qu'avec un saint respect...»
L'autel, c'étoit un lit de repos: je lui parlois et je le baisois.
Nul autre que moi ne s'en approchera... Ah! ma soeur, n'entrez pas! n'entre pas, ma chère Adélaïde, je t'en prie... L'accès de ce lieu de délices ne doit être permis qu'à ma femme. Oui, ma Sophie, je le jure par toi, jamais mortelle ne pénétrera dans ce sanctuaire où mes hommages t'attendent; oui, je le jure encore, elle y sera seule adorée, la divinité que mes voeux les plus ardens y vont appeler chaque jour.
Quand il faisoit ce double serment, au moins inutile, le chevalier de Florville étoit loin de soupçonner qu'avant la fin de la journée il arriveroit grand scandale en ce lieu si témérairement consacré.
Mon père me fit voir que, du boudoir, on passoit dans un cabinet de toilette, et, du cabinet de toilette, dans un corridor, au bout duquel on trouvoit un escalier dérobé. Ce ne fut pas sans peine qu'on m'arracha de l'appartement de ma femme; M. de Belcour, avant d'avoir pu me déterminer à passer dans le sien, fut obligé de sourire aux propos tendres, et d'admirer les douces caresses dont j'honorois successivement chacun des petits meubles du charmant boudoir.
Ne me demandez pas comment il se fit que plusieurs heures s'écoulèrent sans que j'eusse pu donner seulement un souvenir à Mme de B..., sans que j'eusse trouvé le moment d'interroger encore M. de Belcour sur l'état nouveau de cette veuve qui devoit m'être si chère. Songez qu'Adélaïde me parloit de sa bonne amie; songez que ma soeur pleuroit avec moi l'absence de ma bien-aimée.
Oui, nous pleurions encore lorsque les portes de l'hôtel s'ouvrirent avec fracas. Au bruit d'une voiture qui entroit, mon père courut à la fenêtre; puis il revint à moi: «Mon ami, c'est elle; quoiqu'elle sût très bien que vous étiez ici, je le lui ai fait dire: elle vient apparemment nous demander à dîner.» J'allois me précipiter sur l'escalier, M. de Belcour me retint. «Mon fils, vous ne l'irez pas remercier dans le vestibule; c'est à moi de la recevoir.--Mon père!--Mon ami, restez là; restez avec Adélaïde, je le veux.»
Il descendit et remonta le moment d'après. En vérité, je m'attendois à voir paroître la marquise de B...; ce fut la baronne de Fonrose qui entra. Mon étonnement, déjà très grand, devint extrême lorsque je la vis accompagnée d'une jolie petite brune qui, prompte comme l'éclair, vint tomber dans mes bras. Quand elle m'eut vingt fois serré dans les siens, vingt fois embrassé, vingt fois appelé son cher ami, elle s'aperçut qu'il y avoit là deux personnes qu'elle ne connoissoit pas, et qui, très surprises de son excessive joie, comme de sa vivacité plus excessive encore, la regardoient faire en silence, et sembloient attendre impatiemment qu'elle eût fini. «Pardon, dit-elle à mon père en le saluant, je ne vous avois pas remarqué... Mais ce n'est pas ma faute,... c'est que... c'est qu'il est bon de vous avertir que je suis naturellement un peu prompte»; et sans attendre la réponse de M. de Belcour: «Quelle est cette jeune personne?» me demanda-t-elle en me montrant Adélaïde. Dès que j'eus répondu que c'étoit ma soeur, elle courut l'embrasser en lui disant: «Mademoiselle, je suis bien aise que vous lui soyez parente d'aussi près, car je vous trouve bien jolie.»
Ma chère Adélaïde, extrêmement troublée, ne put répondre un seul mot; mais j'entendis que mon père, à peine revenu de sa première surprise, prioit tout bas Mme de Fonrose de lui dire le nom de cette jeune dame, qu'il trouvoit en effet passablement prompte. La baronne répondit tout haut: «C'est l'une de mes plus intimes amies; je crois vous avoir parlé quelquefois de madame la comtesse de Lignolle.» Mon père adressa la parole à la comtesse: «Il me paroît que mon fils a l'honneur d'être connu de madame?--Beaucoup, Monsieur, dit-elle.--Oui, beaucoup, répétoit la baronne, qui rioit: ils ont fait des charades ensemble.»
Chacun s'étoit assis; la comtesse me faisoit signe de venir me placer à côté d'elle; j'y allois; le baron m'arrêta. «Étourdi que vous êtes!» me dit-il; puis, me présentant Mme de Fonrose: «Recevez, Madame la baronne, les remerciemens de mon fils.--Il faut convenir qu'il m'en doit, répondit-elle: je lui ai promptement ramené une jolie dame pour laquelle il a sans doute quelque amitié.--Mais, reprit-il, ce n'est pas de cela seulement qu'il s'agit.--Vous avez raison; il m'a encore l'obligation de lui avoir fait lier connoissance avec elle. Aussi me suis-je empressée, ce matin, d'aller chercher la comtesse, dès que j'ai su par vous que le chevalier venoit de sortir de sa prison.--Dès que vous l'avez su par moi! mais vous le saviez, j'espère, avant que je vous l'eusse fait dire?--Non.--Comment, non? vous n'avez point fait de démarches pour obtenir la liberté du chevalier?--J'en ai fait, il est vrai.--Ce n'est pas à vous qu'il doit son élargissement?--D'honneur, je ne le crois pas.--Madame, vous m'étonnez, s'écria-t-il avec un peu d'humeur. Pourquoi vous refuser à la reconnoissance du père, quand vous sollicitez celle du fils?--Quand je sollicite celle du fils! Expliquez-vous, Monsieur.--Eh! oui, Madame, vous me faites un mystère de votre heureux succès, tandis que vous n'avez eu rien de plus pressé que d'en instruire le chevalier.--Dites-moi, Monsieur, répliqua-t-elle avec impatience, comment j'ai pu instruire le chevalier, dont je n'ai...?--Comment, Madame? par une lettre que vous lui avez écrite ce matin.--Une lettre!»
Maintenant il étoit clair pour moi que, pendant toute la matinée, il s'étoit fait entre le chevalier de Faublas et son père un long quiproquo. Il étoit clair que celui-ci avoit toujours entendu parler de Mme de Fonrose, tandis que celui-là ne songeoit qu'à Mme de B... Frappé de la chaleur que M. de Belcour mettoit dans son explication avec Mme de Fonrose, je ne pouvois douter qu'il ne fût très amoureux d'elle et un peu jaloux de moi. Je n'avois qu'un mot à dire pour justifier la baronne, mais il ne falloit pas compromettre la marquise et me faire une querelle avec la comtesse. Quel parti prendre? Pendant que je cherchois un expédient capable de concilier tous les intérêts contraires, Adélaïde paroissoit rêveuse, Mme de Lignolle inquiète, Mme de Fonrose impatientée, et le baron continuoit.
«Oui, Madame, une lettre qu'on lui a remise de votre part au moment que nous passions à la porte Saint-Antoine; une lettre dans laquelle il vous plaît de lui donner le nom de _Florville_.--Le nom de Florville!--Et dans laquelle encore vous lui annoncez pour ce soir la visite de je ne sais quelle dame de Montdésir.--Je suis fort aise que vous m'appreniez ce nom-là. Cependant, Monsieur, je vous l'avoue, j'attends avec quelque impatience que vous vouliez bien finir ce trop long badinage.--Il ne tient qu'à vous, Madame; avouez simplement...--Quoi, Monsieur? toutes les rêveries qui vous passent par la tête?--Avouez simplement, continua-t-il d'un ton piqué, avouez que, patiemment postée à l'entrée du boulevard, vous attendiez un regard du chevalier.--Si monsieur le baron ne s'amuse pas, il a perdu la raison.--Avouez, Madame, il n'y a pas de quoi me fâcher. Tout ce qui pourroit m'étonner un peu, c'est que vous ayez cru nécessaire de vous enfuir à toute bride lorsque j'ai voulu mettre la tête à la portière.--A toute bride? l'expression est excellente.--Au galop, au galop, si vous l'aimez mieux.--Celle-ci n'est pas moins bonne.--Eh! sans doute, s'écria-t-il avec une extrême vivacité, à toute bride ou au galop, pourquoi pas, puisque vous étiez à cheval et en habit de cavalier?--Moi, ce matin, sur le boulevard, à cheval et en habit de cavalier? Moi, Monsieur? songez-vous bien à ce que vous dites? Ah! cela est trop fort!...--Madame, on vous a vue comme je vous vois.--Qui, Monsieur?--Mon fils.--Lui?--Lui-même.--Eh bien, je m'en rapporte à ce qu'il va dire.--Parlez, Chevalier, est-ce moi que vous avez vue?» Je répondis: «Non, Madame.--Comment, non? s'écria M. de Belcour. Ne m'avez-vous pas dit...?--Mon père, nous nous sommes mal entendus. Quand vous comptiez qu'il étoit question de Madame, je vous parlois d'une autre personne.--Et de qui donc?--Dispensez-moi...»
La comtesse, se levant alors avec beaucoup de vivacité, me dit: «Je veux le savoir, moi!» J'affectai de rire en répétant: «Vous voulez le savoir?--Oui, reprit-elle, je veux savoir quelle femme si pressée de vous voir vous guettoit ce matin sur votre passage et vous a écrit.--Vous voulez le savoir?--Oui, Monsieur.--Quoi! sérieusement, continuai-je en jouant l'étonnement, vous voulez que je dise...?--Oh! que vous m'impatientez! Oui, je le veux.--Absolument, Madame?--Eh! oui.--Vous l'exigez?--Je l'exige.--Si je vous obéis, vous ne serez pas fâchée?--Non.--Mais, voyez, Madame; faites bien vos réflexions.--Je perds patience.--Ah çà! mais, du moins, je ne le dirai donc qu'à vous, et tout bas?--Quel supplice!... Non, Monsieur, tout haut et à tout le monde.--Vous le permettez?--Apparemment, puisque je l'ordonne.--Vous l'ordonnez?--Eh! oui, oui, oui, cent fois oui!--Allons, c'est que probablement vous avez quelques raisons?...--Sans doute, j'en ai.--A la bonne heure!... je vais le dire. (_Au baron et à la baronne, en montrant la comtesse._) C'étoit madame.--Cela n'est pas vrai, s'écria-t-elle.--Vous croyez donc que je ne vous ai pas reconnue?--Je vous jure que ce n'étoit pas moi.»
Je lui soutins que c'étoit elle; je le lui soutins avec tant d'assurance et un si grand air de vérité que mon père le crut fermement. La baronne elle-même y fut trompée. «Il est vrai, dit-elle à la comtesse, que vous mettez quelquefois des habits d'homme, et que je ne vous ai pas trouvée ce matin chez vous, quand j'ai été vous y chercher. Je vous ai attendue près d'une heure.» Mme de Lignolle, désolée, désolée plus que je ne puis le dire, crioit en vain: «J'étois allée chez ma tante, la marquise d'Armincour; de ma vie je n'ai monté à cheval, je ne savois pas que le chevalier dût aussitôt obtenir sa liberté.» En vain crioit-elle, personne ne paroissoit la croire; et moi, toujours armé d'un imperturbable sang-froid bien propre à redoubler sa vive impatience, je ne cessois de lui répondre tranquillement: «Ah! je vous ai bien reconnue!» Je pense, en vérité, que la comtesse se fût alors jetée par la fenêtre si, cruel au point de lui enlever l'unique amusement dont sa petite fureur pût être un peu calmée, je l'eusse empêchée de me pincer les bras et de me casser son éventail sur les doigts. «Vous vous fâchez, Madame, je l'avois bien dit! voilà ce que je prévoyois quand je résistois. Aussi, pourquoi me forcer de parler?--Quoi! Monsieur, pouvois-je deviner...?--Que je vous nommerois? Ah! voilà ce que c'est! vous ne me pressiez tant qu'afin que je nommasse une autre personne. Comment n'ai-je pas senti cela? J'ai tort en effet, j'ai grand tort! Quelle gaucherie de ma part!» En lui parlant ainsi, j'affectois de baisser la voix, mais en même temps j'avois soin de prononcer assez distinctement pour que chacun m'entendît. Ce dernier coup la mit tout à fait hors d'elle-même; elle m'alloit battre sérieusement, si je ne m'étois enfui.
O ma Sophie! je courus à ton appartement, je courus jusqu'au fond de ton boudoir chercher un asile que je croyois sûr.