Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5

Part 9

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Bientôt la voiture s'arrêta devant un très bel hôtel. L'inconnue, m'ayant fait traverser des appartemens superbes, finit par me livrer à mes réflexions dans une espèce de cabinet de toilette où je restai seul pendant quelques minutes, qui me parurent des siècles. Enfin, ma libératrice reparut: elle m'apportoit elle-même des habits qu'elle m'ordonna d'échanger contre les miens, car je faisois horreur, disoit-elle; et, sans attendre ma réponse, elle commença par m'enlever mon fichu. «Je me doutois bien, s'écria-t-elle alors en plongeant sur ma poitrine un regard scrutateur, je me doutois bien que quelque défaut secret déparoit cette courtisane en apparence si jolie; fi donc! ma main n'est pas plus unie que cela.»

A la surprise qui d'abord me saisit succéda bientôt un sentiment plus pénible: cette grande dame si fière, si impérieuse, et pourtant femme de chambre aussi alerte qu'observatrice expérimentée, m'inquiétoit par ses soins autant que par ses remarques, et ne me désoloit pas moins par ses bienfaits que par ses duretés. J'essayai de me dérober à ses bons offices; elle trouva mes minauderies fort impertinentes, et ne me tint aucun compte de ce qu'elle appeloit les grimaces d'une pudeur banale.

Un bout de cordon passoit, elle le tira très habilement, et du même temps me débarrassa de mon premier jupon. «Bon Dieu!... Madame, vous abaisserez-vous à servir votre servante?--Eh mais, répondit-elle, si je veux bien en supporter la peine et la honte?--Madame, je ne le souffrirai pas!... Je ne le puis souffrir... Vous êtes trop bonne.--Est-ce une raison pour que vous vous montriez aussi ridiculement modeste qu'opiniâtre?»

Elle parloit avec feu. Cependant sa langue alloit encore moins vite que sa main; de sorte que je vis presque aussitôt, malgré mes précautions trop vaines, tomber une seconde jupe, hélas! et c'étoit la dernière.

Au moins il me restoit encore une sauvegarde, le petit caraco dont j'espérois n'être pas aisément dépouillé. «Que d'entêtement! quelle sotte réserve! dit la dame irritée. Sans doute, si j'étois homme, Mademoiselle y feroit moins de façon.» A peine avoit-elle dit, qu'elle passa derrière moi, et sur-le-champ, d'un coup de ciseau rapide, remontant de mes reins jusqu'à mes épaules, elle mit en deux l'infortuné caraco, dont il lui devint facile de m'arracher les morceaux.

O vous qui me lisez, jugez de ma peine! Vous voyez d'ici la pauvre Fanchette trop succinctement vêtue, et d'autant plus embarrassée que, l'unique voile qui lui demeure ayant été naguère et trop longtemps promené dans les rues de Paris, je ne puis en conscience nier que j'ai besoin de linge blanc. Aussi l'obligeante personne qui présidoit à ma toilette se pressa-t-elle de me jeter sur le visage une fine chemise qu'elle m'ordonna de passer. C'étoit là surtout l'opération que je redoutois, et, pour comble de malheur, chaque instant la rendoit plus pressante et plus difficile. Comment la jeune fille excessivement maladroite auroit-elle jamais, en ce moment, le plus critique de tous, la dextérité qu'il faudroit pour cacher à des yeux clairvoyans le jeune garçon trop visible? Je ne sais par quelle fatalité mon imagination, jusqu'alors endormie, se réveille plus ardente: elle m'électrise, elle m'enflamme pour les appas de cette inconnue dont je crois sentir encore la main prompte et légère, dont le regard me poursuit toujours, dont le tout-puissant regard, ressuscitant la nature mourante, soudain produit en moi l'effet auquel je me serois le moins attendu, l'effet ordinairement favorable et maintenant malheureux, l'effet que deux heures auparavant Coralie n'osoit plus espérer, même à l'aide du magnétisme. Que ferai-je donc? que vais-je devenir? par quel moyen garder mon secret?

Le parti que je pris va vous étonner, lecteur. Vous en rirez à mes dépens; n'importe: comme je vous vante quelquefois mes prouesses, il faut aussi vous avouer mes méfaits. Apprenez donc que, n'imaginant pas qu'il y eût rien de mieux à faire, j'eus la foiblesse de tourner le dos à l'ennemi.

«Le procédé n'est pas poli, dit-elle. Je vous avoue que voilà d'étranges manières, auxquelles on ne m'a point accoutumée.»

Au ton dont ces paroles furent prononcées, je crus m'apercevoir que la personne outragée, loin de céder aux mouvemens de l'impatience et de la colère, ressentoit une joie maligne et ne m'épargnoit pas l'ironie. Un coup d'oeil que je hasardai furtivement me confirma dans cette idée. Je vis qu'on n'étouffoit plus qu'avec beaucoup de peine de grands éclats de rire pressés de s'échapper. Ce fut alors, et c'est encore à ma honte que je l'avoue, ce fut seulement alors qu'il me vint dans l'esprit que depuis un grand quart d'heure j'étois pris pour dupe, que depuis un grand quart d'heure ma protectrice mystifioit tout à son aise un innocent jeune homme qu'elle avoit l'air de croire une fille publique. Cette découverte me causa d'abord un dépit véritable; mais je me consolai presque aussitôt, pressentant bien la douce vengeance que me promettoit ma mésaventure.

«Ah! qui que vous soyez, m'écriai-je, vous n'êtes pas faite pour de telles incivilités. Oui, j'en suis sûr, vous ne devez pas être plus accoutumée à les souffrir que je ne le suis moi-même à me les permettre, et c'est bien sincèrement que je vous en demande pardon!--Pardon! répéta-t-elle en riant enfin de toutes ses forces; mais, si cela ne s'accorde qu'à l'audace, pensez-vous l'avoir mérité?--Assurément non, répliquai-je, un peu étourdi du reproche.--Eh bien donc, reprit-elle avec une force d'esprit peu commune, j'attendrai qu'une véritable offense...»

Je ne lui laissai pas le temps d'achever: car son air, ses discours, et surtout son maintien, où respiroit une rare assurance, tout en elle se réunissoit pour étonner d'abord le plus intrépide, mais ensuite pour donner du coeur au plus timide. Aussi, me précipitant devant elle, dans cette humble et redoutable posture, si commode à l'amant, si menaçante pour la maîtresse, je lui fis, du ton le plus décidé, cette déclaration d'amour et de guerre: «Ma foi, j'ai peur que vous n'attendiez pas longtemps, Madame.» Sans s'émouvoir, elle répliqua: «Quoi que vous puissiez dire, je ne dois pas vous croire téméraire. D'ailleurs, je vous préviens que je ne suis pas de ces femmes qui s'effrayent sur parole: ce sont les beautés foibles qui croient à toutes les menaces.»

La réponse étoit claire; il ne falloit rien moins que des effets à cette dame. Je ne pouvois plus raisonnablement douter qu'elle savoit à peu près qui j'étois, que le danger de ma présence et de mon accoutrement si simple ne l'étonnoit nullement, qu'enfin le chevalier de Faublas pouvoit sans indiscrétion, et devoit même se montrer.

On l'accueillit avec une grâce infinie. Son triomphe complet ne fut disputé que justement autant qu'il le falloit pour qu'il le pût trouver encore de quelque prix. Cependant j'étois au sein de la victoire et sur le point d'en recueillir les fruits, que le vainqueur lui-même alloit partager, lorsqu'une importune voiture fit gémir le pavé de la cour. «Déjà le vicomte! dit mon inconnue; dépêchons-nous,... dépêchons-nous d'achever cette plaisanterie.»

Elle se dépêchoit en effet, et, comme si je n'avois pas eu moi-même quelque intérêt à me dépêcher, elle m'y forçoit, pour ainsi dire.

Grâce à ma promptitude, et surtout à la sienne, ce que l'originale personne appeloit notre plaisanterie venoit de finir; mais le tiers incommode, à qui tout ceci n'eût peut-être pas paru très plaisant, se faisoit entendre assez près de nous; et ma fière protectrice, qui n'avoit apparemment nulle envie qu'on sût de quelle manière elle plaisantoit avec ses protégés, ne se bornoit pas à réparer son désordre; elle me faisoit signe de ramasser mes hardes éparses et de me jeter dans un cabinet voisin.

Je venois de m'y précipiter, lorsque l'importun cavalier dont la trop prompte visite m'y reléguoit entra. «Il est là qui change d'habits, lui dit-elle.--Sans le secours de votre femme de chambre?» demanda-t-il. Elle répondit: «S'il ne peut s'en passer, nous l'appellerons; mais pourquoi, tant qu'il n'y aura pas une absolue nécessité, mettrions-nous un tiers dans son secret?»

Alors il vint à moi: c'étoit M. de Valbrun. «Bonjour, mon cher Faublas, me dit-il en m'embrassant. N'êtes-vous pas content du zèle que madame la baronne de Fonrose a mis à vous servir?--Content? m'écriai-je; mais c'est, en vérité, trop peu dire.--Ah! je l'ai bien inquiété, votre cher Faublas, interrompit-elle en riant: demandez-lui ce qu'il en pense; demandez-lui si je n'ai pas déjà commencé la vengeance de mon sexe. Allons, gentil chevalier, ajouta-t-elle, point de rancune, ne voyez en moi qu'une fée secourable qui vient de vous enlever à des enchanteurs; et, dès que vous serez rhabillé, venez respectueusement, en signe de reconnoissance, me baiser la main.»

Tandis qu'elle parloit, je la regardois à travers une vitre. Son maintien avoit tout d'un coup tellement changé qu'il n'y régnoit plus qu'une dignité froide, et le calme parfait de sa figure sembloit annoncer l'absence de toutes les passions. Je vis que madame la baronne étoit une excellente comédienne; mais, quelque plaisir que je trouvasse à la considérer dans son nouveau rôle, je ne pus lui donner qu'une courte attention. Tout cet accoutrement féminin dont il falloit m'affubler encore ne me causoit pas un léger embarras: c'étoit pour moi l'ouvrage sans fin: je crois qu'il auroit duré jusqu'au soir, si Mme de Fonrose n'étoit venue, sur l'invitation réitérée du vicomte, m'aider à l'achever. Ensuite, et toujours pour obliger le vicomte, elle poussa la complaisance jusqu'à réparer, de sa noble main, le désordre de ma chevelure. Elle me coiffoit encore, quand je m'écriai: «Monsieur de Valbrun, partons.--Pour aller où?--Voir Sophie.--Sophie est-elle à Paris?--Dans ce faubourg même, au couvent de ***, rue ***.--Tant mieux; mais pour un instant modérez votre impatience; écoutez-moi: je dois vous dire ce que j'ai fait, et prendre avec vous des mesures pour ce qui me reste à faire.--Vous devez, Monsieur le vicomte! Moi, j'aurois dû commencer par vous assurer de toute ma reconnoissance.--Êtes-vous jaloux de me la prouver?--N'en doutez pas.--Eh bien, faites-moi le plaisir de m'entendre.--De tout mon coeur; mais partons.--Quelle pétulance! De grâce, écoutez-moi!--Ma Sophie!--Nous en parlerons tout à l'heure. Chevalier, au milieu de la nuit dernière, je suis revenu à ma petite maison, comme je vous l'avois promis. Justine, en me racontant ce qui s'étoit passé, m'a donné de grandes inquiétudes pour vous. Ne sachant ce que vous alliez devenir, et voulant demeurer à portée de vous donner quelque secours si l'occasion s'en présentoit, j'ai pris le parti de rester avec Justine. Cette petite, qui me paroît vous aimer beaucoup, étoit continuellement à la fenêtre de la rue. Deux fois, dans la matinée, elle a cru vous voir sous deux habits différens. Il y a deux heures enfin, elle m'a crié que la garde vous emmenoit; qu'elle vous reconnoissoit très bien malgré votre nouveau travestissement. Aussitôt s'est mêlé, dans la cohue qui vous suivoit, un fidèle émissaire, chargé de revenir le plus tôt possible m'apprendre ce que vous seriez devenu. A son retour, je n'ai pas été moins enchanté que surpris de savoir qu'un jugement _ténébreux_ venoit d'envoyer la prétendue Fanchette à Saint-Martin. Aussitôt j'ai volé chez Mme de Fonrose...--Moi, d'abord, interrompit-elle, je ne pouvois que m'intéresser beaucoup au sort d'un jeune homme tel que vous. J'ai couru sur-le-champ vous réclamer à l'hôtel de la Police, et vous savez quel prompt usage j'ai fait du mandat qui ordonnoit votre liberté.--Madame, recevez tous mes remerciemens...--Monsieur de Faublas, reprit le vicomte, écoutez-moi jusqu'à la fin.--Sophie m'attend.--Bientôt nous parlerons d'elle; écoutez-moi jusqu'à la fin. Pendant que madame la baronne alloit à la police, je retournois au faubourg Saint-Marceau pour y prendre des informations; il n'y est plus question de Dorothée, on ne parle partout que du chevalier de Faublas.--Comment! déjà?--Pouvez-vous en être étonné? la déclaration de je ne sais quelle soeur Ursule, qui a, dit-elle, été maltraitée par les ravisseurs de la religieuse, ne prouvoit rien contre vous; mais ce qui a tout découvert, c'est la plainte qu'a rendue certain M. de Flourvac, qui dit avoir été attaqué dans l'enclos des _Magnétiseurs_ par un jeune homme qui se sauvoit en chemise et l'épée à la main; c'est la résistance qu'a faite aux officiers de la police Mme Leblanc, qui a mieux aimé laisser enfoncer la porte de son appartement que de l'ouvrir; c'est enfin la déposition que s'est vue forcée de faire la vraie Fanchette, qui, revenue dans son taudis, y a été _interrogée sur faits et articles_. Le concours de tant d'événemens extraordinaires vous a trahi, les plus étonnantes aventures ont été mises sur le compte du plus étonnant jeune homme. Dans deux heures peut-être on ira vous chercher à Saint-Martin pour vous transférer à la Bastille. Madame sera sans doute inquiétée; mais elle est bien avec le ministre. Qu'on ne vous trouve pas, je suis tranquille sur tout le reste. Les amis du comte de la G..., que l'un de vos seconds a tué, sollicitent vivement sa vengeance; mais j'ai des amis aussi, je jouis de quelque crédit, nous pourrons assoupir cette affaire. En attendant...--En attendant, je veux voir ma Sophie, dussé-je me perdre!--Vous vous perdriez sans la voir!--Sans la voir!--Si vous osez faire un pas dehors, vous êtes arrêté. Il ne faut pas douter que tout ce que la police a de plus vigilans suppôts ne soit aujourd'hui sur pied. De grâce, attendez quelques jours.--Quelques jours! les jours sont des siècles!--Les trouveriez-vous moins longs dans une prison d'État, et lorsqu'on vous auroit enlevé jusqu'à l'espérance de revoir votre maîtresse?--Elle est ma femme, Monsieur le vicomte.» La baronne nous interrompit: «Chevalier, si tout ce qu'on dit d'elle est vrai, je vous en félicite.--Très vrai, Madame; on chercheroit longtemps avant d'en trouver une qui méritât d'être adorée comme elle!...--Je vous crois.--Une qui fût plus digne de la tendresse et des respects de son heureux époux!...--Chevalier, reprit le vicomte, permettez...--Une qui...--De grâce, le temps est cher, prenons un parti. Promettez-moi de ne pas vous exposer.--Hélas! je ne la verrai donc pas aujourd'hui!--Songez que votre affaire peut maintenant s'arranger, mais que, si vous étiez une fois prisonnier, je ne répondrois plus de rien. Chevalier, vous réfléchissez; eh bien?--Vicomte, vous me voyez pénétré de reconnoissance; dans un temps plus heureux je n'en aurai pas moins, et je saurai l'exprimer mieux; c'est dès aujourd'hui vous en donner une preuve que de me rendre à vos conseils. Monsieur de Valbrun, réglez ma conduite, et j'obéirai.--Chevalier, je ne puis maintenant vous offrir un asile chez moi, parce qu'on viendra sûrement vous y chercher.--Pourquoi monsieur ne resteroit-il pas ici? dit aussitôt la baronne.--Parce qu'il n'y seroit guère plus en sûreté, Madame.--Vous croyez, Vicomte?--Mais je vous le demande à vous-même, qu'en pensez-vous?--Moi, je ne vois pas trop...--Quoi! Madame, après la démarche que vous venez de faire!--Oh! mais, Vicomte...--Vous m'étonnez, Madame, répliqua-t-il encore avec un peu d'humeur; au reste, si vous voulez absolument garder le chevalier, je ne m'y opposerai dans ce moment-ci que par intérêt pour lui; vous savez que je ne suis point jaloux.--J'aime cependant, lui répondit-elle, le petit ton piqué dont vous le dites; il prouve que vous avez pour moi plus d'attachement que vous n'en voudriez laisser paroître. Messieurs, ajouta-t-elle, il est tard, passons dans la salle à manger, où nous ne resterons pas longtemps, et pendant le dîner chacun de nous trois voudra bien rêver aux moyens de sauver cet aimable cavalier, l'ami de toutes les femmes et l'amant de la sienne.»

Mme de Fonrose me présenta sa main, dont s'empara le vicomte, plus prompt que moi; nous allâmes nous mettre à table. La baronne, qui n'étoit sortie de son recueillement profond que pour me fixer de temps en temps, la baronne rompit le silence par un grand éclat de rire. Le vicomte lui demanda la cause de cette gaieté subite. «Je vais vous l'expliquer dans le salon», répondit-elle en se levant. Je fus presque affligé de cette brusque incartade, car, au vif appétit qui me restoit encore, je sentois que j'aurois fort bien achevé mon dîner.

«Je viens de trouver pour cette jeune fille, nous dit-elle, une place qui lui convient merveilleusement de toutes les manières.--Une place? s'écria le vicomte.--Une place, oui. Factotum femelle, elle sera demoiselle de compagnie, secrétaire et lectrice chez Mme de Lignolle.--La petite comtesse?--Oui.--Une demoiselle de compagnie à la petite comtesse! On en rira.--Qu'importe, Vicomte? Elle en veut une; celle que je vais lui donner en vaut bien une autre, je crois.--Mais à cause de M. de Lignolle...--M. de Lignolle! M. de Lignolle est un fort vilain homme à qui j'en veux depuis longtemps. Une de mes intimes amies lui reproche des torts,... de ces torts qu'une femme ne pardonne point. Mademoiselle Duportail, ajouta la baronne en se tournant vers moi, je vous recommande la petite comtesse, elle est jeune et jolie, un peu étourdie, très vive, impérieuse à l'excès, capricieuse aussi; je lui connois une fantaisie qu'elle affectionne: souvent il lui arrive de vouloir être prude pendant un quart d'heure; alors, jouant la profonde ignorance de la vierge la plus inepte, elle se refuse aux plaisanteries les plus ordinaires, et l'instant d'après vous l'entendez vous tenir, d'un air très indifférent, un propos très leste. Au reste, elle a des travers qui la perdront si elle n'y prend garde. A son âge elle fuit le monde; personne ne la rencontre nulle part, et peu de gens ont le bonheur de la trouver chez elle. Je crois bien que son vilain mari n'est pas fâché de cette économique retraite; mais ce n'est pas lui qui l'exige, car c'est elle qui commande. Monsieur de Faublas, je vous charge de former cette enfant; songez que c'est un effet qu'il faut mettre dans la société.--Ah! ma Sophie! Madame la baronne, ma Sophie!--Oui, oui, votre Sophie! fripon non moins fortuné que dangereux, si le bruit public ne m'a pas trompée sur votre caractère et sur vos talens, Sophie, puisqu'elle est absente, ne sauvera pas la comtesse. Je ne vous dirai que deux mots de son sot époux. C'est un homme épais, mal fait dans sa grande taille, et dont la grosse figure fut peut-être belle dans son temps, mais n'eut jamais d'expression. On assure que plusieurs femmes ont tenté de lui plaire; mais on n'en peut citer une qu'il ait aimée. Ce monsieur a consacré sa vie aux muses; il est du nombre de ces petits beaux-esprits de qualité dont Paris fourmille, de ces nobles littérateurs qui croient aller au temple de Mémoire par des quatrains périodiquement imprimés dans les papiers publics. Il raffolera de vous, si vous prenez la peine de déclamer contre la philosophie moderne et de deviner des énigmes.--Voilà, Madame, dit M. de Valbrun, un portrait fait de main de maître; je reconnois le pinceau d'une femme offensée.--Vicomte, répondit-elle, je ne vous ai pas dit que ce fût moi qui eusse à me plaindre de lui.--Maintenant je le jurerois, répliqua-t-il, mais aussi de quoi vous avisiez-vous?»

Je les interrompis tous deux pour leur faire cette observation: «Au lieu d'être femme chez la comtesse, ne puis-je pas être femme ailleurs? Seroit-il impossible qu'avec ces habits je pénétrasse dans le couvent de ma Sophie?--Aujourd'hui, répondit le vicomte, le péril seroit extrême, et puis le moyen de rester?» La baronne l'interrompit: «Attendez, car je m'intéresse à sa jeune femme. Chevalier, vous me donnez l'idée d'un projet dont le succès est infaillible. Demain, oui demain, je vous le promets, j'irai moi-même au couvent de Sophie m'informer s'il n'y auroit pas une chambre...--Pour une jeune veuve de vos amies que vous vous chargeriez d'amener après-demain, Madame la baronne?--Après-demain, non, mais à la fin de la semaine.--O ma Sophie!...--Ne sautez donc pas, me dit Mme de Fonrose; vous allez vous décoiffer.» Elle ajouta: «J'admire ce stratagème autant que je l'approuve; on ne croira jamais que ce fût un mari qui s'en avisât.--Madame, dit le vicomte, nous pouvons partir, il fait nuit; mais croyez-vous que Mme de Lignolle prenne sa demoiselle de compagnie dès ce soir?--Oui, Monsieur, j'en fais mon affaire.--Et M. de Lignolle ne s'opposera point à cette fantaisie de sa femme?--Vous savez bien que monsieur n'a pas de volonté quand madame parle; vous savez bien que, quand la comtesse a prononcé le fatal _je veux_, il faut que le comte veuille. Partons, Chevalier, ajouta-t-elle, vous vous nommerez Mlle de Brumont.»

Nous descendîmes. Comme je montois dans la voiture, je vis qu'on plaçoit une malle derrière. «Elle renferme votre trousseau», me dit la baronne. Je priai le vicomte de me venir voir chez Mme de Lignolle le lendemain; il me promit qu'il s'y rendroit à l'entrée de la nuit pour m'informer de ce que Mme de Fonrose auroit fait. Alors je me penchai à son oreille pour lui faire cette confidence: «Je crois Mme de B... revenue chez elle... Justine ne pourroit-elle pas lui faire passer de mes nouvelles et me donner des siennes?--Soit, je l'en chargerai. C'est-à-dire que Mme de B... vous intéresse encore?--Non de la manière dont vous l'entendez, non, parole d'honneur; mais je suis très impatient de savoir comment le marquis l'aura reçue.--Je m'arrangerai de manière à pouvoir vous le dire demain.»

M. de Valbrun, quoiqu'il prétendît n'être pas jaloux, ne nous quitta qu'à la porte de l'hôtel du comte.

* * * * *

Monsieur de Lignolle étoit chez madame quand on nous annonça. La baronne, en me présentant à la comtesse, lui dit: «Je vous amène cette jeune personne, en qui vous trouverez toutes les qualités nécessaires aux fonctions de la triple charge dont vous l'honorerez. Elle lit, écrit, et cause bien. On la loue d'avoir fait d'excellentes études, mais c'est là son moindre mérite. Je lui connois des inclinations honnêtes, des goûts tout à fait louables, et surtout des talens solides qu'on a rarement dans un âge encore si tendre et avec une aussi jolie figure. Ne croyez pas que j'exagère, Comtesse, bientôt vous deviendrez l'intime amie de votre aimable lectrice, et vous découvrirez en elle un vrai trésor, de l'acquisition duquel vous me remercierez.--Je vous en remercie d'avance, répondit la comtesse, sur votre recommandation je n'hésite pas.--Plusieurs de mes amies voudroient bien avoir des demoiselles de compagnie comme celle-là, reprit la baronne; mais j'ai senti que je vous devois la préférence; et puis il faut tout dire, c'est un présent que j'ai voulu faire à M. de Lignolle.»

La comtesse renouvela ses remerciements à la baronne et lui dit que dès ce soir... «Dès ce soir! interrompit le comte, attendez donc.--Monsieur, je n'attends pas.--Mais...--Point de mais, Monsieur. Il y a trois jours que je demande une demoiselle de compagnie, et, s'il falloit que j'attendisse encore, je tomberois malade.--Si dans le monde on trouve ridicule...--Que m'importe, Monsieur?--On vous blâmera, Madame, car...--Je savois bien qu'il nous arriveroit encore un de ces _car_ dont vous me fatiguez sans cesse, et qui me sont insupportables, surtout quand vous me contrariez, Monsieur; dès ce soir, Mademoiselle...--Mais, Madame, je vous observe...--Oh! que je suis malheureuse!--Je vous observe que si...»