Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5

Part 8

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«Monsieur, reprit le jeune homme, dont la voix s'étoit ranimée, daignez m'apprendre à qui je dois la vie.--Je ne puis.--Vous refusez de me dire... Monsieur, reprenez votre or.--Mais...--Vous voulez vous dérober à ma reconnoissance? Monsieur, je n'accepte pas votre argent.--Mais auparavant sachez les raisons...--Monsieur, je n'accepte pas.--Eh bien, je vais vous prouver une confiance sans bornes: je m'appelle le chevalier de Faublas.--Le chevalier de Faublas! _Où tant de vertu va-t-elle se nicher[10]?_--Comment!...--O mon bienfaiteur! pardon, mille fois pardon; je vous offense bien involontairement.--Mes premières aventures ont fait quelque bruit dans la capitale, et vous me condamnez d'abord; peut-être êtes-vous un peu trop prompt, un peu trop sévère. O mon ami! excusez les folies de l'adolescence, plaignez les passions de la jeunesse, et pour me juger attendez quelque temps: vous ne me connoissez pas encore.--Ah! pardonnez vous-même une exclamation sans doute indiscrète. Ah! je vous connois et vous dois toute mon estime. Vous vous corrigerez, j'en suis sûr; avec un excellent coeur on ne peut s'égarer longtemps.»

[10] On sait que ce mot de Molière est devenu proverbe.

Il prit ma main qu'il baisa plusieurs fois. En l'embrassant, je lui demandai son nom. «Florval, me dit-il.

--Florval, j'aime votre noble franchise; êtes-vous sincèrement disposé à m'honorer de votre amitié?--Quelle question!--Je vous reverrai donc dans un temps plus heureux?--Quoi!...--Florval, il faut que je me cache, je ne sais ce que je vais devenir, on me poursuit.--On vous poursuit! Puissent vos ennemis se consumer en recherches vaines! Puisse leur rage être confondue! Mais pourquoi cet habit? On vous l'a déjà vu peut-être? Que n'en prenez-vous un autre!--Lequel?--Tenez, dans ce coin, ces guenilles noires. C'est ma robe, c'est le meuble qu'il m'a fallu toujours conserver. Ce matin, je comptois l'aller vendre; mais je n'ai pas eu la force de gagner l'escalier. Et puis, qu'auroit-on voulu m'en donner? elle est si mauvaise! Prenez-la toujours, elle peut vous déguiser parfaitement bien; cachez votre habit dessous, et par-dessus laissez tomber vos cheveux flottans dans toute leur longueur, ils sont encore assez poudrés.»

Tout en m'occupant de mon travestissement nouveau, je me permis de faire à Florval plusieurs questions, auxquelles il s'empressa de répondre.

«Ainsi vous êtes avocat, Florval?--Hélas! oui, Monsieur.--J'avois toujours cru cette profession aussi lucrative qu'honnête.--Ah! Monsieur, quel métier! Forcer un pauvre diable à vous payer d'avance pour n'être pas obligé de le faire assigner! grossoyer pour un procureur des requêtes à deux sous la page! tous les matins mentir aux petites audiences pour un écu! Ah! Monsieur, quel métier! quel métier!--Cependant il y a tant d'affaires au palais que vous devriez être occupés tous?--On le croiroit; mais d'abord _l'ordre, l'ordre fameux_, est composé de cinq ou six cents membres, avides d'argent plus que de renommée. J'ai vu tel confrère en vogue, caressant la fortune qui lui sourioit, mais négligeant la gloire qu'il pouvoit espérer, dans la même journée griffonner des requêtes, compiler des consultations, brocher des factums, entasser des mémoires, plaider à toutes les chambres, et, par cette activité meurtrière, sucer le sang de cinquante cliens amaigris, dévorer la substance de cinquante confrères affamés! Ah! Monsieur, quel métier!--Allons, Florval, tâchez de vous faire connoître, et...--Et le moyen, Monsieur? Si vous saviez que de dégoûts ils me donneront, par combien de _remises_ ils fatigueront ma patience, avec quelle adresse ils environneront mes débuts de difficultés presque insurmontables!--Florval, une meilleure fortune vous attend sans doute; songez aux orateurs célèbres: ils eurent, comme vous, des obstacles à vaincre...--Que me dites-vous, Monsieur? Tout rebute un talent naissant: la sublimité des grands modèles fait son désespoir, moins pourtant que ne le dégoûtent les inconcevables succès de certaines gens si petits, si petits! Croyez-vous qu'il n'y ait qu'en littérature des réputations usurpées? Au barreau, comme ailleurs, Monsieur, le mérite timide rougit et se cache, tandis que l'audacieuse médiocrité se produit, sollicite, manoeuvre, se prône, parvient, et brille d'un éclat qui n'est pas toujours éphémère. Pourquoi, lorsque avant-hier, la rage dans le coeur, je regagnois mon grenier pour y expirer de faim, pourquoi mon confrère E..., toujours enivré de succès pendant sa vie, mouroit-il d'une indigestion sous ses lambris dorés? Ah! Monsieur, quel métier! quel métier!--N'en est-il donc aucun parmi vous qui mérite sa réputation?--On peut en compter plusieurs dont les talens vraiment recommandables honorent le barreau. Veuille leur destin que le barreau les honore toujours; que jamais les haines secrètes, enfantées par les rivalités journalières et la basse envie, ennemie née de tous les succès, ne s'attachent à leurs pas pour opérer leur ruine et flétrir leur gloire! Ah! Monsieur, quel métier! quel métier! Je l'ai vu de trop près. Eh! qui voudroit le faire, si par hasard il ne se rencontroit de loin en loin quelque malheureux à défendre, au risque d'être _rayé du tableau_!--Florval, mon ami Florval, le malheur vous aigrit.--Il est vrai, me répondit-il presque en souriant, il est vrai qu'on n'envisage pas les choses du côté le plus beau, quand on a faim depuis deux jours... Monsieur le chevalier, vous voilà bientôt prêt... Je ne puis descendre dans la rue... Vous n'avez rien fait pour moi, si vous ne prenez encore la peine de m'envoyer quelque nourriture.--Mon ami, j'y cours.»

Pendant qu'il me parloit, j'arrangeois la robe de manière que sa vétusté fût un peu moins remarquable. Chacun des côtés étoit déchiré par en bas, j'eus soin de retrousser élégamment chacun des côtés; comme si j'avois eu peur des crottes, je fourrai l'un des pans dans mon gousset, je tins l'autre sous mon bras. Un long et large accroc laissoit ma poitrine à découvert; je fis un grand rempli et mis artistement des épingles. Quant au dos, les trous se trouvoient cachés sous les plis; ainsi tout alloit au mieux, le petit avocat venoit de disparoître, j'avois l'air d'un procureur-syndic. «Adieu, Florval; si par hasard on vous questionne...--Plutôt souffrir le dernier supplice que de vous exposer au moindre péril!... Mais serai-je longtemps sans vous revoir?--Je n'en sais rien, Florval.--Oh! je chercherai! je m'informerai! Vous, Monsieur de Faublas, daignez ne pas oublier celui qui vous doit tout.--Florval, je n'oublierai pas mon ami.--Adieu, mon bienfaiteur; ange libérateur, adieu.»

Et, comme j'étois au bout du long corridor, l'enfant, forçant sa petite voix claire, me cria: «Adieu, mon papa.»

Son papa! et le père m'appelle son ange libérateur! et j'arrache à la mort deux victimes! et mes yeux sont encore mouillés des plus douces larmes qu'ils aient jamais versées! et mon coeur est plein d'un sentiment délicieux! O plaisir ineffable que l'on goûte à faire une bonne action! ô bonheur suprême, dont je n'avois qu'une foible idée! Mais qu'est-ce que donner de l'argent à un homme de confiance pour qu'il le distribue?... Il faut aller soi-même... O ma Sophie! un jour nous monterons ensemble dans les greniers, nous pénétrerons dans les réduits du pauvre; là, nous saurons découvrir la misère qui se cache, prévenir ses pénibles aveux, proportionner les secours aux besoins, calmer les douleurs par les consolations; là, ma charmante femme, vingt malheureux, nourris de tes bienfaits, te rendront un hommage selon ton coeur. Oh! que tu me paroîtras plus belle, quand je t'aurai vue t'attendrir sur leurs peines secrètes, quand tu reviendras fière de leurs bénédictions! A peine m'apercevront-ils, ils ne verront que toi! ce sera ta main qu'ils oseront baiser, ce sera toi qu'ils pourront appeler un ange libérateur!... Tu en as la figure céleste, chacun de tes traits atteste une âme divine... O ma Sophie! tu soutiendras les pères de famille, les orphelins, les pauvres veuves, les filles délaissées... Les veuves! les filles!... Faublas, loin de vous cette horrible idée!... Respectez la beauté malheureuse que vous avez secourue, ou renoncez à tout sentiment d'honneur, et demeurez à jamais chargé de la juste exécration des hommes.

Je m'en allois réfléchissant ainsi jusqu'à la porte de la rue, où les périls qui m'environnoient fixèrent mes idées sur des objets tout différens. Je quittois à peine le seuil hospitalier que plusieurs hommes me suivoient déjà. L'un d'entre eux surtout m'épouvanta d'abord d'un coup d'oeil scrutateur; puis, d'un air tantôt irrésolu, tantôt décidé, reportant alternativement son louche regard sur ma figure pâlie et sur les basses figures de ses vils compagnons, il sembla plusieurs fois les consulter, et plusieurs fois aussi leur dire: «C'est lui!» Je vis le moment où j'étois pris. Persuadé que je ne pouvois échapper au danger qu'en payant d'audace, j'assurai promptement mon maintien, et, ma mémoire m'ayant à propos servi, je répétai à haute voix le nom que m'avoit dit Mme Leblanc. «Griffart!» m'écriai-je. Le vilain monsieur qui m'inquiétoit, c'étoit justement ce monsieur Griffart! «_Qu'est-ce que y a?_ me dit-il.--Comment! tu ne me reconnois pas?--_Je ne sais pas encore._--Et vous, Messieurs?--_Pis qui n' sait pat, lui_, répondit l'un d'eux, _nous n' savons pat itou_.» Alors je pris noblement un air dédaigneux, par-dessus mon épaule je passai toute la troupe en revue, je toisai le chef de la tête aux pieds, enfin je laissai tomber de ma bouche ces mots: «Quoi! mes beaux messieurs, vous ne connoissez pas le fils du commissaire Chénon?» A ce nom révéré, vous eussiez vu tous mes coquins, saisis de respect, soudain mettre bas chapeaux de laine ou bonnets de coton, d'une façon gentille empoigner leurs toupets, subtilement rejeter leurs pieds droits en arrière, et me faire ainsi, avec de très humbles excuses, la révérence de cérémonie. D'un signe de tête, je témoignai que j'étois content, et, m'adressant à Griffart: «Eh bien, mon brave, y a-t-il quelque chose de nouveau?--_Pat encore, note maîte, mais y a gros que ça n' tardera pas. Je crois que nous l'avons reluquée sur le toit, la bonne fille! faudra ben qu'elle en dégringole. Elle a pris les habits de mon sesque; mais c'est z'égal, je dis quoique ça qu'elle n' gourera pas Griffart._--Et si elle se présente au bout de la rue?--_Ah! je dis, on la gobe. Bras-d'-fer l'allume[11] z'avec les enfans perdus._--Et de ce côté-là?--_Tout de même pour changer. Trouve-tout bat l'antif avec les lurons._--Avec les lurons! tenez, mes enfans, allez déjeuner au cabaret; toi, Griffart, je te charge de porter tout de suite un bon morceau de pain, une pièce de rôti et une bouteille de vin à un sieur Florval qui demeure là,... dans cette allée, au cinquième étage. Ce qui restera de mes six francs, tu reviendras au cabaret le boire avec tes camarades.»

[11] En termes d'argot, _allumer_ signifie guetter; _battre l'antif_ veut dire rôder dans les environs. Lecteur, dites que mon livre n'est pas instructif!

Tous ces gens-là s'épuisèrent en remerciemens plus grossiers qu'énergiques; et je trouvois leurs gestes aussi dégoûtans que ridicules, et leur joie m'attristoit; elle étoit ignoble comme eux. Dès qu'ils m'eurent quitté, je m'interrogeai moi-même: d'un côté, Bras-de-fer avec les enfans perdus! de l'autre, Trouve-tout et les lurons... Oserai-je y aller?... m'exposerai-je à un second examen?... J'ai peur... Cette prétendue religieuse qu'ils poursuivent a, disent-ils, pris des habits d'homme... Si je pouvois me déguiser en femme!... Je ne sais, mais Bras-de-fer et Trouve-tout m'épouvantent!... Ah! ah! qu'est-ce donc que cette engageante demoiselle qui, de la fenêtre du second étage, appelle poliment tous ceux qui passent?... Allons-y... Peut-être qu'avec de l'argent... Allons-y,... nous verrons; toujours serai-je le maître, si je ne puis faire mieux, d'aller au bout de la rue présenter aux lurons le fils du commissaire... Allons, montons... C'est mauvaise compagnie, Faublas; mais, ma foi! sauve qui peut.

J'entrai de plein saut chez la pauvre fille, qui avoit laissé sa porte entre-bâillée. Elle vit ma robe noire et crut voir le diable. Le cri perçant qu'elle poussa dut être entendu de toutes les pratiques qu'elle avoit dans le voisinage. Moi, qui ne me souciois point de me mettre sur les bras la foule des amans de cette moderne Aspasie, je me hâtai, pour la rassurer, de me dépouiller de la robe ennemie. Sa crainte mortelle se dissipa dès qu'elle m'entendit protester que je n'étois pas monsieur le commissaire. Ce fut bien autre chose quand elle me vit tirer de ma bourse un double louis: le plus doux espoir brilla sur sa figure maintenant rassérénée.

«Mademoiselle, ces deux louis sont à toi...--Je le veux bien», interrompit-elle; et, plus prompte que l'éclair, elle courut à sa porte qu'elle ferma; à sa fenêtre, sur laquelle elle étendit une toile vermoulue, que des gens moins difficiles appelleroient un rideau; à son alcôve... «Venez, venez donc, fille trop complaisante et trop vive; si vous aviez voulu m'entendre jusqu'à la fin, vous vous seriez épargné d'inutiles démonstrations qui doivent coûter à votre amour-propre autant qu'à votre pudeur... En vérité, mon enfant, tu as mal interprété mes intentions. Pour les deux louis que je t'offre, je demande seulement que tu me fournisses des vêtemens de femme et que tu m'aides à m'habiller.--Je le veux bien, répondit-elle.--Cela est charmant! Tu veux tout ce qu'on veut, toi!--Dame! il faut bien faire son état.--Que me donnes-tu là? Un jupon prétendu blanc, plein de crotte du haut en bas!--C'est que l'autre jour je suis revenue de chez Nicolet par un mauvais temps.--Et ce caraco tout déchiré?--Je l'ai arrangé comme ça lundi dernier, en rossant un clerc de procureur qui ne vouloit pas me payer.--Et ce fichu tout sale?--C'est un vieux moine qui me l'a chiffonné.--Et cette baigneuse toute roussie?--C'est que mon amoureux, dans un accès de jalousie, l'avoit jetée au feu.--Allons, Mademoiselle, reprenez vos guenilles, je n'en veux pas... Tiens, mon enfant, donne-moi tes meilleures nippes, je les payerai ce que tu les estimeras; les deux louis sont pour le secret.--Voilà qui est parler! foi d'honnête fille, _Fanchette_ va vous donner ce qu'elle a de plus brillant, son ajustement du Panthéon; tenez. Je vous le céderai au prix coûtant: quatre louis. Et par-dessus le marché vous aurez encore ce grand chapeau noir avec son panache, et puis les preuves de mon amitié, si vous voulez, parce que vous êtes bien gentil.--Pour la robe et le chapeau, volontiers; bien obligé du reste.»

Il me manquoit encore une chemise. Fanchette eut beaucoup de peine à me la fournir médiocrement bonne; elle eut beaucoup de peine à ne pas outrager ma timide pudeur en me la passant. La robe qu'elle me mit ensuite m'alloit aussi bien que si on l'eût faite pour moi. «Comme cet habit vous sied! disoit Fanchette. En vérité, reprit-elle après un moment de réflexion, je ne demande pas mieux, car tu es bien le plus joli homme que j'aie jamais vu des deux yeux.» Et, si je ne m'étois hâté d'y mettre ordre, elle alloit m'embrasser très indécemment. «Non, Mademoiselle, non, vous dis-je...

«Tiens, Fanchette, voilà les six louis que je te dois. Fais-moi le plaisir d'aller chercher un fiacre et de me l'amener; tu m'accompagneras dedans jusqu'à la porte du Luxembourg. En te quittant là, je te donnerai encore quelques petits écus pour ta course; mais dépêche-toi surtout, et garde-toi bien de dire un mot à personne.--Je vous le promets. Je vous aime, parce que...--Va, Fanchette, va vite.»

Il n'y avoit pas cinq minutes qu'elle étoit partie, quand j'entendis la clef tourner dans la serrure. Jugez de ma surprise et de mon effroi lorsque, la porte s'étant ouverte, je vis entrer un inconnu qui, non moins familier que s'il eût été chez lui, me dit bonjour sans me regarder, et jeta sur le lit sa canne et son chapeau. Je m'aperçus que ses jambes chancelantes le portoient de travers, qu'il faisoit fréquemment des tours sur lui-même, qu'il accrochoit les meubles et battoit les murs. Sa bouche s'ouvroit avec effort, sa langue articuloit à peine; ses dents étoient mêlées; il prit une chaise et s'assit à côté; puis, en se relevant, il se fit à lui-même, après quelque jurement préparatoire, cette judicieuse remarque: «Je me suis trompé.» Il ajouta: «Fanchette, je suis sûr que tu as été inquiète de ce que je ne suis pas revenu c'te nuit avant ce matin,... t'as enragé de ça comme d' juste... Ah! c'est qu'y avoit z'un monde à c't hôtel d'Angueleterre!... Què plaisir dans cet endroit-là!... y a des personnes qui s'y ruinent... avec z'un agrément!... c'est charmant d' les voir... Mais c'est qu'i sont contens!... Enfin, n'y a pat u z'une querelle, juge!... excepté z'un qui en a tué z'un autre, mais v'là tout...»

A ces mots il se leva pour venir droit à moi; mais sans le vouloir il prit à gauche, et se jeta sur la croisée, dont il brisa quelques vitres. Après bien des détours, il parvint pourtant jusqu'à moi, et pendant quelques secondes il me regarda sous le nez d'un air qui m'auroit beaucoup amusé si j'avois eu moins d'inquiétude. «C'est moi, reprit-il enfin, c'est toi... Voilà ben ta chambre z'et ta belle robe... Mais j' suis gris... Oh çà, je suis gris! t'as les yeux noirs, et j' les vois bleus!... t'es blonde, et tu me sembles brune!... t'es petite, et j' te trouve grande!... Ah çà! j' suis dedans, c'est clair... Mais, quoique ça, j' te veux persuader que t'es gentille et que j' suis ton z'amoureux.»

Il s'approcha, je reculai; il me suivit, je le repoussai; il me retint, je fis un geste menaçant; il me donna un coup de poing, je lui en rendis deux; il se jeta sur mon panache, je le saisis par les cheveux. Sa chute entraîna la mienne. Le chevalier de Faublas, étendu sur le plancher, roula dans la poussière avec le vil amant d'une fille publique! Ce qui faillit à rétablir en faveur de mon adversaire l'inégalité de cet indigne combat, c'est que je n'étois pas commodément vêtu pour faire le coup de poing. Cependant la victoire n'auroit pu longtemps balancer incertaine, parce qu'il y avoit dans cette manière d'escrimer cette différence, tout avantageuse pour moi, que, sans dire un seul mot, je tâchois de parer avant de riposter, au lieu que le vilain, jurant comme un cocher, négligeoit la parade et ne cherchoit qu'à me frapper et à me retenir: on juge donc que le plus braillard n'étoit pas le moins maltraité; mais, avant que je fusse parvenu à me dégager, les voisins accoururent au bruit qu'il faisoit. Charmés de trouver cette occasion de se débarrasser de leurs odieux locataires, ils commencèrent par nous charger d'imprécations et de coups; ensuite ils nous séparèrent, nous descendirent, et nous livrèrent à la garde que l'un d'entre eux avoit été chercher.

Deux soldats mirent les menottes à mon camarade, deux soldats me donnèrent la main; le peuple me hua, les enfans me suivirent. Au bout de la rue, je passai triomphant au milieu des _lurons_, qui n'attendoient pas, sous ces pompeux habits et dans cet honorable cortège, leur prétendue religieuse en homme travestie. Mais combien de rues nous courûmes à pied! que de boue, en chemin ramassée, souilla le bel habit du Panthéon! que de grossiers propos j'entendis sur ma route! avec quelle brutalité me traînèrent mes incivils conducteurs! Ah! pauvres filles, Dieu vous préserve de la garde de Paris!

Dieu vous préserve aussi du commissaire! Un juge de paix trancher du magistrat! se donner les airs de condamner sans entendre!... Un pesant caporal conta le fait, qu'il ignoroit; ses soldats attestèrent ce qu'ils n'avoient point vu; plusieurs témoins crièrent que j'étois femme publique et que je rossois mes amis; le clerc, expéditif, comprenant peu de chose, mais écrivant tout, ferma le procès-verbal avant même qu'on eût daigné s'informer si nous n'avions pas quelques moyens de défense; et tout à coup, du tribunal despotique de l'orgueilleux bourgeois, émana cet arrêt sans appel: «Le garnement à l'hôtel de la Force; la fille à Saint-Martin.»

A Saint-Martin! il est donc vrai que j'y fus conduit! Il est donc vrai que de tous les adolescens le plus précoce, celui qui plusieurs fois, en certains cas, s'étoit montré si supérieur à tant d'hommes faits, celui dont les succès galans occupoient encore la capitale étonnée, le chevalier de Faublas enfin, proclamé fille par un jugement public, se vit enfermé dans une succursale de l'hôpital, pour y attendre apparemment le grand jour où le chef de la police le feroit, avec cent compagnes prostituées, transférer à la métropole!

Aussi pourquoi m'étois-je laissé traîner dans cette affreuse prison? Pourquoi? l'aveu de mon sexe chez ce commissaire ne m'eût-il pas attiré une foule de questions auxquelles je me serois vu très embarrassé de répondre? Dans tous les cas, ce moyen extrême ne me restoit-il pas toujours? et ne devois-je point me flatter que mille autres presque aussi faciles m'épargneroient le danger de celui-là? Avec de l'adresse et de l'or je forcerois les portes de Saint-Martin plus aisément que celles de la Bastille... Mais je devois surtout me hâter; un instant pouvoit me perdre! Dans le faubourg Saint-Marceau, devenu pour la seconde fois le théâtre de ma gloire et de mes infortunes, mille accidens pouvoient découvrir les traces que le chevalier de Faublas venoit de laisser sur son passage. Allons, vite, appelons à mon secours quelques amis... Des amis? je n'ai plus à Paris que des connoissances... Rosambert... Il m'a fait un vilain tour, Rosambert! et puis il est loin. Derneval est plus loin encore... Mme de B... n'est peut-être pas arrivée... D'ailleurs, comment lui donner de mes nouvelles sans la compromettre?... Mais mon amie, mon amante, ma femme?... c'est à elle... Eh oui! c'est à elle qu'il faut mander... Non. Duportail est là qui sans doute a les yeux ouverts; il peut intercepter les dépêches et m'enlever encore... Non! je ne veux pas d'un moyen qui m'expose à me priver de voir ma Sophie... Reste le vicomte de Valbrun. Ce n'est pas à sa petite maison qu'il faut envoyer; je ne sais où est son hôtel; le commissionnaire s'informera, écrivons au vicomte.

Ce que je vous dis là en trente lignes, ce fut le résultat de deux heures de réflexion; aussi ma lettre au vicomte n'étoit pas achevée quand on vint appeler Fanchette.

Saisi d'effroi, je ne me décidai qu'avec peine à gagner le premier guichet. Là je vis une élégante qui, m'ayant jeté deux ou trois coups d'oeil dédaigneux, m'ordonna d'un ton sec de la suivre. Les portes de la prison s'ouvrirent, ma fière protectrice monta gravement dans sa voiture, et d'un signe de tête m'annonça que j'y pouvois prendre place sur le devant. J'obéis, nous partîmes; alors, m'adressant à l'inconnue: «Madame, que de remerciemens...--Vous ne m'en devez pas, interrompit-elle; il est vrai que je vous ai tirée de ce bel endroit où vous n'étiez pas trop déplacée, je pense; mais ce n'a pas été pour vous obliger personnellement, je vous assure.--Cependant, Madame...--Cependant, Mademoiselle, je vous prie de me croire.--Pourquoi refuseriez-vous le juste hommage...--Bon Dieu! cela fait des phrases! Je ne les aime pas, Mademoiselle. Ne causons pas ensemble, je vous en prie.»

Il y eut un moment de silence, pendant lequel je me demandai tout bas quelle étoit cette incivile libératrice qui me rendoit un si grand service et me traitoit si mal, où m'engageroit cette nouvelle aventure, et ce que j'allois devenir.

La belle dame, qui m'avoit ordonné de me taire, m'ordonna bientôt de parler. «Savez-vous lire? me demanda-t-elle.--Un peu, Madame.--Et écrire aussi?--Tout de même.--Vous coiffez?--Les femmes?--Eh mais, sans doute.--Assez passablement, Madame. Est-ce là tout ce que...--En voilà assez, Mademoiselle, vous oubliez qu'il ne vous appartient pas de me questionner.»