Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5

Part 6

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«Oh! que tu as froid! me dit-elle.--Il gèle si fort!--Mon cher chevalier!--Ma douce amie!--La rigueur de la saison ne t'empêchera pas de venir?--Sûrement non.--Toutes les fois que M. Desglins découchera?--Oui.--Bathilde, pour t'avertir, fera toujours comme aujourd'hui.--Bien.--N'est-ce pas ingénieusement imaginé, ce petit lampion allumé sur sa fenêtre?--Oui.--Et ce pan de mur que j'ai fait abattre?--Oui, j'ai passé par la brèche.--Et tu y passeras plus d'une fois, car nos voisins les _Magnétiseurs_ ne la feront pas réparer de l'hiver.--Sans doute.--N'es-tu pas content d'être venu loger chez eux?--Très content.--Tu sais, mon cher Flourvac, que mon mari est allé...--A Versailles, oui.--Nous pouvons passer ensemble la nuit entière.--Tant mieux.--J'étois sûre qu'il en seroit bien aise, mon chevalier.--O mon amie!--Tu m'aimes toujours, Flourvac?--Tendrement.--Je t'avouerai pourtant que j'ai eu du chagrin cette après-dînée, mon ange.--Pourquoi?--Tu n'es pas venu me joindre au sermon.--Impossible.--Mais ce matin j'étois bien contente; et toi?--Ravi.--La messe ne t'a pas paru longue?--Oh! non.--Que j'avois de plaisir à te regarder!--Et moi!--Que tu as bien fait de mettre ta chaise à côté de la mienne!--N'est-il pas vrai?--Mais tu as mal fait de me parler.--La raison?--Toutes ces dames qui me connoissent et qui m'estiment, qu'auront-elles dit de me voir causer dans l'église avec un jeune officier?--Je conçois.--Tiens, mon coeur, ne viens plus me trouver à l'église.--Parce que?--Parce que, dans le fond, cela n'est pas bien. Oh! vraiment, ma conscience n'est pas tranquille.--Bon!--Faire l'amour jusque dans la maison du Seigneur!--Il est vrai que...--Préférer la créature au Créateur!--Vraiment!...--Et un militaire encore!--Comment?--Si du moins c'étoit un abbé!--Mais...--A propos d'abbé, mon ange, as-tu fait ma commission?--Laquelle?--Tu l'as oubliée?--Laquelle?--Tu sais que le maigre m'incommode.--Eh bien?--Quoi! Flourvac, vous ne vous souvenez pas que je vous avois prié d'aller consulter...--Eh! oui, un médecin.--Point du tout, un prêtre.--Oui, oui, je me rappelle...--Un prêtre, pour lui demander la permission...--Il te l'accorde.--A moi?--A qui donc?--Vous m'avez nommée, moi?--Non, une parente.--Ah! bon... Ainsi, mon coeur, je puis donc faire gras le vendredi et le samedi?--Oui.--Ah! que je suis aise! ah! que je te remercie!»

Le baiser qu'alors la dévote me donna me parut le plus vif de tous. J'en avois reçu beaucoup d'autres, pendant qu'occupé du soin de soutenir une conversation difficile, je m'étois efforcé de ne répondre que par de courts monosyllabes aux questions que multiplioit l'inconnue trompée. Cependant ses appas, quoique toujours défendus par une toile modeste, agissoient sur moi plus efficacement que l'édredon le plus chaud; et, mon sang s'étant ranimé, je me retrouvois ces dispositions heureuses dont, quelques minutes auparavant, Justine eût profité, si des gens ennemis de son bonheur n'étoient venus méchamment nous interrompre. Aussitôt j'essayai de prouver ma reconnoissance à l'hospitalière beauté qui me faisoit si complètement les honneurs de chez elle. Mais qui de vous, à ma place, s'y seroit attendu, Messieurs? on m'opposa la plus sérieuse résistance.

«Finissez, me disoit-on, finissez, Flourvac,... vous savez nos conventions... Ce n'est pas ainsi... Non,... non,... je ne le souffrirai point,... je ne le veux pas.»

Très surpris de l'étrange caprice de cette femme inconcevable qui, dans l'hiver et par un temps affreux, fait escalader des murs à son amant pour qu'il vienne paisiblement sommeiller auprès d'elle, je me remets à ses côtés sans dire un mot, et bientôt je vais m'endormir. Bientôt aussi je l'entends qui sanglote; et, toujours à voix basse, je lui demande ce qu'elle a. «Ce que j'ai! répond-elle, ingrat, vous ne m'aimez plus, vous oubliez nos conditions... Près de moi vous restez immobile... Mes embrassemens ne vous paroissent plus désirables, s'ils ne sont, comme ceux des femmes vulgaires, impudiques et criminels.»

Elle me tint plusieurs autres discours dont je ne pouvois pénétrer le sens obscur; mais enfin elle s'expliqua si clairement du geste et de la voix qu'elle m'enseigna ce que peut-être vous serez étonnés d'apprendre. Mes désirs avoient été repoussés d'abord, parce que j'avois malhonnêtement exprimé mes désirs; parce que, d'une main profane, j'avois voulu soulever l'unique voile dont les pudiques attraits de cette beauté toujours modeste devoient rester enveloppés. Il falloit, sans écarter, sans déranger la fine toile artistement ouverte; il falloit, le moins indécemment et le mieux possible, embrasser de toutes les femmes la plus vive et la plus chaste en même temps.

Et vous, que la nature n'a favorisées qu'à demi, vous, qui portez une superbe tête sur un corps très ordinaire, ne vous moquez pas de ma janséniste. Si vous aviez prudemment employé le moyen dont elle usoit, peut-être que vos époux ne vous auroient pas si vite abandonnées, peut-être que vos amans vous seroient demeurés plus longtemps fidèles.

J'avoue pourtant qu'une malheureuse femme ne doit s'aviser de ce moyen-là que lorsqu'il ne lui en reste aucun autre; j'avoue que, pour mon compte, je ne l'aime pas. En vain la dévote, d'une voix entrecoupée, bégayoit entre mes bras ces mots inusités, quoique expressifs: «Divins transports! bonheur des élus! joie du paradis!» je ne partageois que médiocrement cette joie, ce bonheur, ces transports si vantés.

Peu curieux de rechercher encore une demi-félicité, je reprends à côté de Mme Desglins une place que je suis presque fâché d'avoir quittée, et je ne songe plus qu'à l'adroit mensonge qu'il faut que je lui fasse pour que, sans allumer ses bougies, sans appeler sa femme de chambre, elle veuille bien me donner elle-même de quoi chasser l'appétit dévorant dont je me sens atteint. Mais j'aurois pu me dispenser de mettre mon esprit à la torture: il étoit décidé que j'irois souper ailleurs.

«On fait du bruit! dit-elle; mais qu'est-ce donc?... Quoi!... C'est la voix... Cela ne se peut pas... Mais pourtant... Bon Dieu! oui, c'est la voix du chevalier,... de mon amant... Comment cela se fait-il?... Un inconnu! ah! l'horreur!... je suis perdue!»

Au premier bruit que j'ai entendu, aux premiers mots qu'elle a prononcés, je me suis jeté hors du lit. Tandis qu'elle flotte incertaine, je mets précipitamment le _vêtement nécessaire_, non pas à mon bras gauche comme tout à l'heure, mais en son véritable lieu. Je prends mon épée, j'avance à tâtons, je pousse une porte entre-bâillée; et, si je calcule bien, je dois être maintenant dans la première pièce où m'a d'abord reçu la femme de chambre qui faisoit sentinelle. Ce qui confirme ma conjecture, c'est que non loin de moi j'entends un homme qui dehors grelotte, s'impatiente, et tout bas, mais très distinctement, répète sans cesse: «Bathilde, ouvre-moi donc!»

Cependant Mme Desglins vient de prendre un parti. Sortie de sa chambre à coucher, elle s'avance dans la pièce où je suis; d'une voix étouffée, elle appelle celui qu'elle a cru son amant. Au lieu de lui répondre, je m'arrête, et le bruit de sa marche me fait juger que, sans me toucher, elle a passé tout à l'heure auprès de moi. «Qui que vous soyez, dit-elle alors, veuillez au moins m'entendre: ne me perdez pas tout à fait, fuyez sans que le chevalier vous voie; fuyez, et je vous pardonne si vous me gardez le secret.»

C'étoit mon intention; je comptois m'élancer dehors dès que la porte seroit ouverte; mais l'infortunée dévote l'ouvre trop tard. Après que Mme Desglins a tourné deux fois la clef dans la serrure, à l'instant même où M. de Flourvac pousse l'un des deux battans, Bathilde, qui n'est point encore couchée, Bathilde, attirée par le bruit qu'elle entend, paroît avec de la lumière. Quel spectacle pour chacun de nous!

La scène est dans une espèce de salle à manger. Dans le fond, sur ma gauche, la malencontreuse femme de chambre nous fixe les uns après les autres en roulant de grands yeux ébahis; en face de moi, sur le seuil de la porte qui communique au jardin, je vois un jeune officier immobile d'étonnement; dans l'espace intermédiaire, Mme Desglins, consternée, tombe sur une chaise et se cache le visage; cependant elle ne l'a pas fait si vite que je n'aie pu distinguer ses traits; et, toujours entièrement occupé de l'objet qui me touche le plus, toujours incapable de dissimuler l'impression que me fait la vue d'une jeune femme, je m'écrie: «Elle est, ma foi, gentille!--La perfide! répond l'officier furieux; scrupuleuse dévote, il vous en faut plusieurs!»

Je veux parler, je veux justifier Mme Desglins; mais le jeune homme, peut-être trop vif, ne m'écoute pas et tire son épée, que rencontre aussitôt la mienne. Aux premières bottes, je sens que le jeune Flourvac n'est pas fait pour lutter avec moi; bientôt serré de près, il se voit forcé de faire plusieurs pas en arrière; le jardin devient le théâtre du combat. Comme je veux surtout gagner du terrain, pour m'assurer une prompte retraite, je ne cesse d'avancer sur mon adversaire, qui, surpris d'être si vigoureusement poussé, recule toujours. Nous arrivons à l'entrée d'une allée qui me paroît spacieuse: là, je romps brusquement la mesure et je m'échappe. Mon adversaire, aussi courageux que peu redoutable, me poursuit; et, l'obscurité ne me permettant pas de courir vite, il va bientôt m'atteindre. Je me retourne, le fer se croise de nouveau; celui de l'ennemi, gouverné par un poignet trop foible, saute à dix pas: les deux femmes sont accourues, qui saisissent et retiennent le vaincu; le vainqueur se jette derrière une charmille et fuit.

Je vais le long du mur, cherchant la brèche dont je me souviens que Mme Desglins m'a parlé: je la trouve enfin, je grimpe, et me voilà dans l'enclos _des voisins les Magnétiseurs_.

Puisqu'il s'agit de vous intéresser, lectrices compatissantes, je ne dois pas omettre une circonstance qui augmentoit alors le danger de ma position. Vous vous rappelez sans doute ce vent de bise dont je me plaignois il n'y a pas plus d'un quart d'heure? Maintenant il pique davantage encore, et, par un malheur plus grand, des nuages épais, qui se choquent pour se dissoudre, versent des flocons de neige sur ma chemise, hélas! trop fine. Plaignez, belles dames, plaignez un jeune homme à qui l'on ne peut reprocher que son excessif amour pour vous; par quel temps et dans quel costume il est réduit à faire, de jardin en jardin, la plus pénible des promenades!

Celle-ci dura plus longtemps que je n'aurois voulu, car je me vis, au bout du vaste enclos des _Magnétiseurs_, arrêté par une grille qui le fermoit. Aussitôt je pris mon parti, j'empoignai joyeusement mon épée, et d'estoc et de taille je me mis à espadonner contre les barreaux, de manière à tout renverser s'il étoit possible.

Au vacarme que je faisois un mâtin aboya. O bon chien, mon sauveur! sans ton énorme gueule où résonnoit une pleine basse-taille dont les échos circonvoisins multiplioient les formidables accens; malgré mon espadon, peut-être je serois demeuré dans ma prison jusqu'au jour, et Dieu sait ce qu'alors on eût fait de moi, supposé qu'on m'y eût encore trouvé vivant. Un homme accourut qui m'ouvrit la grille. «En voilà encore un! s'écria-t-il; comme il est fagoté! queu vêtement pour l'hiver! et pis c'te fine lame! ne diroit-on pas qu'i veut tuer des mouches dans le mois de novembre? Mais queu rage les pousse tretous de vouloir dormir debout! comme si nos ancêtres, qu'avoient cent fois pus d'idées que nous, n'avoient pas inventorié les lits pour qu'on se couchisse dedans. Allez, Monsieur le _préiambule_, remontez-vous dans le dortoir, et laissez tout du moins le repos de la nuit à un pauvre portier que vous persécutisez tout le temps que dure la sainte journée du bon Dieu. Je vous le demande de votre grâce, Monsieur _le sozambule_, allez vous coucher avec tous ces autres... Non, pas par là,... tenez donc, par ici...»

Je ne savois si je devois répondre, quand une femme furieuse vint à nous. Elle saisit mon conducteur, et, l'entraînant avec elle: «Parguienne, lui dit-elle, t'es ben de ton pays, toi! n'as-tu pas peur qu'i ne trouve pas l'escalier sans chandelle? Hain! quai bêtise! que de balivernes!... gni en a pas un, va, de ces chiens de _cornambules_, qui nous fera jamais le cadeau de se rompre les ios.»

Elle avoit raison, la femme! Sans me casser le col, je trouvai l'escalier: je cherchai le dortoir. Bien impatient de découvrir quelque coin solitaire et commode où je pusse me sécher et me réchauffer, j'allai, toujours furetant, jusqu'au second étage, où, dans une immense salle éclairée par des lanternes, une porte entre-bâillée me laissa voir beaucoup de lits rangés à la file, et dont aucun ne paroissoit vide. Cependant j'en découvris un qui l'étoit; tant de besoins si pressans me faisoient la loi de l'aller occuper que je me glissai doucement jusqu'à lui. Là, je me dépouillai promptement du _vêtement nécessaire_; il étoit tout mouillé; mais, comme je n'oubliai pas qu'il renfermoit mon trésor, je pris la sage précaution de le cacher sous mon chevet, près duquel je mis mon épée; ensuite j'ôtai vite et je posai sur une chaise ma chemise imprégnée de neige fondue; avec un des coins du drap j'essuyai mon individu déjà presque inondé, et, tout nu que j'étois, je m'étendis délicieusement sur deux mauvais matelas, plus content que quand j'entrai dans le superbe lit du vicomte de Valbrun. Tant est vrai le vulgaire adage qui tous les jours nous dit: _Le plaisir vient de la douleur._

Oui; mais souvent, quand le moment de la plus vive douleur est passé, la foule des douleurs plus petites ne tarde pas à vous assiéger, et le plaisir est promptement détruit. Dès qu'une chaleur progressive eut ranimé mon sang, dès que je pus remuer sans angoisse mes membres un peu dégourdis, les inquiétudes de l'esprit succédèrent aux fatigues du corps; je considérai avec effroi la foule des dangers qui m'environnoient; sans doute poursuivi au dehors, peut-être menacé au dedans, qu'allois-je devenir? Je n'ignorois pas dans quelle espèce de maison mon destin m'avoit conduit, et quelles gens extraordinaires la peuploient; mais comment y rester? comment en sortir? surtout comment satisfaire ce vif appétit, un moment oublié pendant mes plus grandes anxiétés, mais à présent revenu pour me crier sans relâche qu'après les fatigues d'un long voyage et d'une courte nuit, je n'ai pris dans la journée qu'une tasse de chocolat?... O ma Sophie! sans doute je dois des larmes à ton sort! tu gémis séparée de l'objet de ta tendresse; mais au moins elle t'est connue la prison dans laquelle tu languis; mais au moins tu ne manques, en m'attendant, ni de vivres ni de vêtemens. Il est bien plus à plaindre, ton malheureux époux! Le moyen que sans nourriture il se conserve pour toi! le moyen qu'il aille te rejoindre sans linge, sans habit et sans souliers!

Je demeurois livré à ces réflexions désolantes, lorsque plusieurs personnes, étant brusquement entrées, s'approchèrent de mon lit, qui fut aussitôt environné. Que faire en ce péril extrême? Puisqu'il n'y avoit pas moyen de fuir, je pris le parti de fermer les yeux et de paroître plongé dans un profond sommeil, dont les douceurs étoient bien loin de moi. Figurez-vous quelle peur je dus avoir quand, pour m'examiner de plus près, on me mit une lumière devant les yeux. Figurez-vous quel fut mon étonnement quand j'entendis mes quatre ou cinq observateurs tranquillement dialoguer ainsi:

«Je ne le connois pas.--Ni moi.--Ni moi.--Ni moi.--Ni moi, dit-elle; mais attendez donc... Si fait, si fait,... je... je sais qui c'est,... un nouveau venu.--De ce soir?--Oui.--Tant mieux.--Il n'a pas mauvaise mine.--Pas du tout.--Bien! très bien! un peu fatigué pourtant.--Cela n'est pas étonnant, vous l'avez mis au baquet, Madame.--Oui, répond-elle.--C'est cela; le baquet, la diète!...--Sans doute, sans doute.--Son sommeil est-il bien naturel?--Il n'y a qu'à le lui demander.--Oui, s'il veut le dire.--Essayons.--Soit; parlez-lui.

--Mon cher enfant, dit-elle, dormez-vous bien?... Il ne répond pas.--Faites-lui une autre question, Madame.--Jeune homme, reprit-elle, pourquoi êtes-vous venu ici?... Allons, il ne dira mot.--Eh bien, faisons-lui l'opération, Madame.--C'est mon avis.--Et le mien.--Et le mien.--Et le mien.»

A ce mot _opération_ je frissonnai, une sueur froide me prit quand je sentis qu'on levoit ma couverture. «Eh! bon Dieu, s'écria-t-elle en la rejetant aussitôt, il est tout nu.--Il est tout nu! répétèrent-ils.--Tenez, sur cette chaise sa chemise!--Toute mouillée!--Trempée comme si on l'avoit mise dans l'eau!--Oui, ma foi!--Tant mieux, c'est qu'il a transpiré.--C'est qu'il a transpiré.--C'est qu'il a transpiré.--Effets d'une crise.--Crise très heureuse!--Sans nous il avoit une fièvre inflammatoire.--Putride.--Ou une apoplexie.--Ou une catalepsie.--Ou une paralysie de poitrine.--Ou une sciatique dans la tête.--Et il couroit grand danger!--Et il étoit perdu!--Et il seroit mort!--Oh! oui, il seroit mort.--Il seroit mort.»

Pendant plus d'une minute, tandis que je commençois à me rassurer, ils répétèrent en choeur que je serois mort.

L'un d'eux interrompit le funèbre chorus pour dire: «C'est pourtant à vous, Madame, qu'appartient l'honneur de cette cure!--En vérité, je le crois, répondit-elle.--Puisque cela va si bien, que ne recommencez-vous?» répliqua-t-il. Elle lui répondit: «Très volontiers; mais faites-lui donc donner une chemise.»

Après qu'on m'eut passé la chemise, aussitôt apportée, on me posa sur mon lit de manière que mes deux pieds, qui d'abord restoient pendans, furent ensuite supportés par le premier bâton d'une chaise, sur laquelle il me parut que s'étoit assise la dame que l'on venoit de prier de se mettre en _rapport_[5]. Elle le fit à l'instant même; elle serra mes deux jambes dans les deux siennes, promena doucement sur plusieurs parties de mon corps sa main, que je trouvois familière, et d'une façon tout à fait gentille frotta avec ses deux pouces les deux miens. Trop prudent pour témoigner combien cette _opération_ de nouvelle espèce étoit de mon goût, je feignois toujours de dormir. «Voilà, dit quelqu'un, un sommeil bien opiniâtre.--Oui, qui tient de la léthargie.--Tant mieux, il produira plus sûrement le _somnambulisme_.--Sachons donc s'il parleroit maintenant.--Madame, voulez-vous bien l'interroger?

[5] Mot technique.

--Beau jeune homme, me dit-elle, le magnétisme agit-il sur vous?» Je ne répondis pas un mot, mais je trouvai la question presque impertinente. Me demander si le magnétisme agissoit sur moi, sur moi dont l'imagination si promptement s'allume, dont le sang s'enflamme si aisément!... Espiègle femelle, qui me faisiez cette interpellation maligne, sûrement vous ne l'ignoriez pas qu'il agissoit sur moi, le magnétisme; sûrement, du coin de l'oeil, vous aperceviez son effet le moins équivoque: car tout d'un coup vous cessâtes vos chatouilleux attouchemens, et d'un ton triomphant vous dîtes à ceux qui vous entouroient: «Messieurs, sous huit jours, au plus tard, je vous garantis ce jeune homme-là radicalement guéri; il y a plus, je reviendrai le questionner dans un quart d'heure, et je vous certifie qu'il sera déjà somnambule et qu'il me répondra.»

Dès que les médecins se furent éloignés de mon lit, je me hâtai d'ouvrir les yeux pour examiner la jeune dame qui, tout à l'heure, avant de me quitter, m'avoit, ce me semble, un peu serré la main. Sa voix ne m'étoit pas inconnue; mais je ne pouvois me dire où j'avois été frappé de ses doux accens. Malheureusement la dame me tournoit déjà le dos quand je la regardai; mais il me sembla que j'avois vu quelque part cette taille élégante et svelte qui déjà m'enchantoit.

Je la suivois toujours des yeux, quand on vint lui annoncer que Mme Robin demandoit à la voir. Elle ordonna qu'on la fît monter, et puis elle dit à ceux qui l'entouroient: «Messieurs, Mme Robin est une brave femme; il y a tout lieu de croire que c'est elle qui nous a envoyé ce soir cette belle dinde aux truffes dont nous nous régalerons demain.»

Une dinde aux truffes! Hélas! j'entendois parler d'une dinde aux truffes, tandis qu'avec tant de plaisir je me serois accommodé d'un bon morceau de pain sec!

«Bonsoir, Madame Robin», lui dit-elle. L'autre répondit: «Votre très humble servante, Madame Leblanc.--Vous venez, Madame Robin, pour voir la fille chérie?--Oui, Madame.--Eh bien, passons dans ce cabinet.»

Ce cabinet étoit en face de mon lit; on en laissa la porte ouverte; j'écoutai et j'entendis: «Jeune Robin, dormez-vous?» Elle répondit d'une voix basse et d'un ton mystérieux: «Oui.--Cependant vous parlez?--Parce que je suis somnambule.--Qui vous a initiée?--La prophétesse Mme Leblanc et le docteur d'Avo.--Quel est votre mal?--L'hydropisie.--Le remède?--Un mari.--Un mari pour l'hydropisie! dit la mère Robin.--Oui, Madame, un mari; la somnambule a raison.--Un mari avant quinze jours, reprit Mlle Robin, car, si je reste fille plus longtemps, je suis perdue. Un mari qui soit capable de l'être, j'en connois qui n'en auroient que le nom. Point de ces vieux garçons maigres, secs, décharnés, édentés, rabougris, vilains, crasseux, infirmes, grondeurs, sots et boiteux.--Boiteux, interrompit Mme Robin; ah! cependant il boite, ce brave M. Rifflart qui la demande.--Paix donc, Madame Robin, s'écria quelqu'un; tant que la somnambule parle, il faut écouter sans rien dire.--Fi de ces gens-là! reprit Mlle Robin, ils n'ont d'autre mérite que de prendre une fille sans dot; ils font trembler une pauvre vierge dès qu'ils parlent de l'épouser.--Ah! pourtant...--Paix donc, Madame.--Mais un jeune homme de vingt-sept ans tout au plus, cheveux bruns, peau blanche, oeil noir, bouche vermeille, barbe bleue, visage rond, figure pleine, cinq pieds sept pouces, bien taillé, bien portant, alerte et gai.--Ah! dit Mme Robin, c'est tout le portrait du fils de notre voisin, M. Tubeuf, un pauvre diable... Ah! mon enfant, que n'ai-je de la fortune pour t'établir!» Tout d'un coup, au bruit de plusieurs _chut_, _chut_, prolongés, il se fit un profond silence. «Silence, dit Mme Leblanc, le dieu du magnétisme m'a saisie, il me brûle, il m'inspire! Je lis dans le passé, dans le présent, dans l'avenir! Silence. Je vois dans le passé que la mère Robin nous a envoyé ce soir une dinde aux truffes.--Cela est vrai, répondit-elle.--Paix donc, Madame, lui dit quelqu'un.--Je vois qu'il y a quinze jours elle vouloit marier sa fille au vieux garçon Rifflart, qui est infirme, grondeur et boiteux...--Un bien aimable homme, cependant...--Paix donc, Madame Robin.--Je vois que la fille Robin a distingué le jeune Tubeuf, cinq pieds sept pouces, bien taillé, bien portant, alerte et gai...--Oui; mais si pauvre, si pauvre...--Paix donc, Madame Robin.--Je vois dans le présent que la mère Robin tient cachés, au fond de l'un des tiroirs de sa grande armoire, cinq cents doubles...--Mon Dieu!--Cinq cents doubles...--N'achevez pas.--Cinq cents doubles louis en vingt rouleaux.--Pourquoi l'avoir dit!...--Mais paix donc, Madame Robin.--Je vois dans l'avenir que, si la mère Robin ne dispose pas, sous quinze jours, de huit rouleaux...--Huit rouleaux!--Paix donc, Madame Robin.--De huit rouleaux au moins pour l'établissement de sa fille avec le fils du voisin Tubeuf... Je vois... L'avenir m'épouvante... Pauvres Robin fille et mère! couple infortuné, que je vous plains!... On ouvrira l'armoire de la mère, le coeur de la fille se sera ouvert; on ravira l'argent de la mère, on aura ravi l'honneur de la fille; la mère mourra de chagrin d'avoir été volée; la fille, désespérée, ira dans un pays étranger accoucher d'un garçon!--Ah! s'écria Mme Robin, saisie d'épouvante, je la marierai! je la marierai la semaine prochaine! Oui, la semaine prochaine, elle épousera ce coquin de Tubeuf.» Mme Robin, ainsi déterminée, s'en alla, et l'un des docteurs la reconduisit poliment.