Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5
Part 5
Pour faire avec moins de difficulté ma périlleuse incursion, je songe à quitter l'ample vêtement qui gêne tous mes mouvemens; mais un léger bruit se fait entendre et m'effraye; au lieu de perdre du temps à me déshabiller, je grimpe le plus vite qu'il m'est possible, et, me mettant promptement à califourchon sur le chaperon, j'enlève l'échelle, que je veux planter de l'autre côté. A l'instant où je la tiens en l'air, je crois apercevoir quelqu'un près de la grille du jardin que je quitte. Mon effroi s'augmente, ma main tremble, l'échelle m'échappe et tombe; me voilà, dans un équipage très incommode, à cheval sur un mur. Heureusement, un saut de dix pieds n'est pas fait pour m'épouvanter; le temps presse, il n'y a pas à délibérer, je me précipite.
Au bruit de la double chute de mon échelle et de mon individu, une jeune fille, en joli caraco, est sortie de derrière une charmille où elle se tenoit cachée. D'abord elle venoit droit à moi; soudain elle s'arrête, comme si elle étoit aussi épouvantée que surprise, et elle se couvre le visage de ses deux mains avant que je sois assez près d'elle pour distinguer ses traits. Moi, je la joins, je la rassure, et, tout en implorant son secours, je baise, l'une après l'autre, les deux petites mains que je voudrois écarter pour voir la figure apparemment jolie qu'elles me cachent.
«Une religieuse! dit alors une voix: c'est lui qui se déguise ainsi! Ah! faquin, je vous apprendrai à venir en conter à ma maîtresse.»
Comme je me retourne pour regarder d'où part la voix menaçante, je sens mes épaules rudement compromises. Sans respect pour ma robe, on me régaloit de coups de bâton. Il est vrai que j'en reçus plusieurs avant d'avoir eu le temps de tirer mon pistolet de ma poche; mais vous allez décider si mon honneur, involontairement outragé, fut suffisamment vengé par la réparation à laquelle je forçai mes brusques agresseurs.
Ils étoient trois. Chacun d'eux suspendit ses coups, dès qu'après avoir reculé quelques pas j'eus montré le redoutable instrument dont je venois de m'armer. Celui de mes adversaires que je regardai le premier avoit à peine quatorze ou quinze ans. Je le reconnus pour un de ces petits enfans de jolie figure, un de ces jockeys élégans, qui, majestueusement courbés sur le faîte menaçant d'un cabriolet colossal, font de gentilles grimaces aux passans que leur maître éclabousse, ou d'une voix douce et futée crient _gare_ à ceux qu'il écrase. Je ne donnai qu'un coup d'oeil au second: c'étoit un de ces grands coquins insolens et lâches que le luxe enlève à l'agriculture, que nous autres gens comme il faut payons pour jouer aux cartes, ou pour dormir sur des chaises renversées près des fournaises de nos antichambres; pour jurer, boire et se moquer de nous dans nos offices; pour manger au cabaret l'argent de _monsieur_; pour caresser dans les mansardes les femmes de chambre de _madame_. Le troisième s'attira toute mon attention; sa mise étoit en même temps simple et recherchée, indécente et jolie; il avoit dans son maintien quelque noblesse et beaucoup de grâce; son air conservoit quelque chose d'imposant jusque dans sa frayeur. Je jugeai qu'il étoit le maître des deux autres. «Monsieur, si vous osez faire un pas, si vous vous permettez seulement un signe, si vos gens tentent la moindre résistance, je vous tue. Faites-moi la grâce de me répondre. Êtes-vous gentilhomme?--Oui, Monsieur.--Votre nom?--Le vicomte de Valbrun.--Monsieur le vicomte, je ne vous dirai point comment on m'appelle; vous saurez seulement que je vous vaux bien. Cette aventure, dont le commencement m'a été si désagréable, finira-t-elle heureusement pour vous? Il est vraisemblable que ce n'est pas à moi que vous en vouliez; mais enfin c'est moi que vous avez indignement outragé: Monsieur, vous ne l'ignorez pas sans doute, l'honneur offensé veut du sang. Malheureusement l'heure me presse, et je n'ai qu'un pistolet; cependant nous pourrons, si bon vous semble, vider notre différend sans sortir d'ici. D'abord, je vous prie de vouloir bien renvoyer votre domestique et votre jockey.»
M. de Valbrun fit un signe, et les deux valets s'éloignèrent. Soudain je fus au maître, et, lui présentant un de mes poings fermé: «Il y a là dedans, Monsieur, quelques pièces de monnoie: _pair_ ou _non_. Si vous devinez, je vous remets le pistolet, vous tirerez à bout portant. Si vous ne devinez pas, Vicomte, je vous déclare que vous êtes mort.--«_Pair_», dit-il. J'ouvris la main, il avoit rencontré juste... Adieu, mon père! ô ma Sophie! adieu, pour jamais!... M. de Valbrun, en prenant le pistolet que je lui présentois, s'écria: «Non, Monsieur, non; vous reverrez votre père et Sophie.» Il tira son coup en l'air, et, tombant à mes genoux: «Étonnant jeune homme, continua-t-il, qui donc êtes-vous? Que de noblesse et d'intrépidité! Je serois trop inexcusable si j'avois pu vous outrager volontairement. Songez que ce fut le hasard qui me rendit coupable, et daignez m'accorder mon pardon.» Je m'efforçois de le relever. «Monsieur, reprit-il, je ne quitterai point cette posture que vous ne m'ayez pleinement rassuré sur vos dispositions.--Vicomte, vous me demandez grâce quand vous m'avez laissé la vie! Croyez que je ne conserve aucun ressentiment et que je serai charmé d'obtenir votre amitié.--A qui ai-je le bonheur de parler?--Je ne puis vous le dire; je me ferai connoître dans un temps plus heureux, souffrez que je me retire.--Comment! avec cette robe de religieuse? Entrez chez moi, je vous ferai donner un habit; ce sera l'affaire d'un moment.»
En effet, il étoit impossible que je sortisse dans l'équipage où je me trouvois, j'acceptai les offres du vicomte.
* * * * *
Cependant la jeune fille qui avoit causé tout le désordre étoit demeurée à quelque distance et ne disoit pas un mot. M. de Valbrun l'appela; elle vint en se cachant toujours le visage avec ses mains. «Quelle pudeur! lui dit le vicomte, comme cela est intéressant! Vous concevez, ma mie, que je ne suis pas la dupe de cet air-là! Je voulois bien, comme cela se pratique dans une petite maison, vous céder quelquefois à d'honnêtes gens qui sont mes amis; mais nous étions convenus que vous ne vous donneriez jamais sans mon ordre, et vous sentez que votre maître ne se soucie point d'être le rival de votre coiffeur. Puisque c'est ce beau monsieur qui vous plaît, eh bien, que ce soit lui qui vous paye. Dès ce soir nous nous séparerons, Mademoiselle Justine...»
A ce nom qui sonnoit si doucement à mon oreille, j'interrompis M. de Valbrun: «Elle s'appelle Justine? Il seroit bien singulier... Monsieur le vicomte, me permettez-vous d'éclaircir un doute?» Il m'assura que je lui ferois plaisir. Je m'approchai de la jeune fille, j'écartai ses mains trop discrètes; et, comme il faisoit assez clair pour qu'on pût bien distinguer les visages, je reconnus cette jolie petite figure chiffonnée, dont le piquant souvenir m'avoit quelquefois donné du souci.
FAUBLAS.
Quoi! vraiment! c'est toi, ma petite?
JUSTINE.
Oui, Monsieur de Faublas, c'est moi.
LE VICOMTE DE VALBRUN.
Monsieur de Faublas!... Il est joli, noble, vaillant et généreux. Il croyoit toucher à son heure suprême et nommoit Sophie! Cent fois j'aurois dû le reconnoître. (_Il vint à moi et me prit la main._) Brave et gentil chevalier, vous justifiez de toutes les manières votre réputation brillante: je ne suis point étonné qu'une charmante femme se soit fait un grand nom pour vous. Mais, dites-moi, comment êtes-vous ici? comment, après l'éclat du plus fâcheux duel, osez-vous paroître dans la capitale? Il faut qu'un grand intérêt vous y entraîne... Monsieur le chevalier, donnez-moi votre confiance, et regardez le vicomte de Valbrun comme le plus dévoué de vos amis. D'abord, où allez-vous?
FAUBLAS.
A l'hôtel de _l'Empereur_, rue de Grenelle.
LE VICOMTE.
Un hôtel garni! et dans le quartier de Paris le plus habité! gardez-vous-en bien. Dans celui-ci d'ailleurs, vous êtes connu: vous oseriez vous y montrer pendant le jour? Eh! vous n'y feriez point vingt pas sans être arrêté.
* * * * *
Le vicomte avoit raison peut-être; mais je ne sentois que le vif désir de hâter le moment qui me rapprocheroit de Sophie. J'insistai donc. «Eh bien, soit, me dit-il, mais au moins souffrez que j'aille à la découverte pendant que vous allez mettre un habit. Justine, conduisez monsieur dans le cabinet de toilette, ouvrez-lui ma garde-robe, ayez soin qu'il ne manque de rien.»
Dès que le vicomte fut sorti, je demandai à Justine quel étoit précisément son emploi dans le lieu où je la rencontrois. «C'est ici, me dit-elle en bégayant, la petite maison de M. de Valbrun.--J'entends! tu es, dans ce temple de la volupté, l'idole qu'on encense! Mademoiselle, vous êtes assez jolie pour cela.--Monsieur de Faublas, vous me faites des complimens.--Comment ta fortune a-t-elle si fort changé en si peu de temps?--Ah! l'aventure de madame la marquise m'a fait une espèce de réputation, c'étoit à qui m'auroit, il y a trois semaines. De tous les prétendans, M. de Valbrun m'a paru le plus aimable...--Le plus aimable! et déjà tu lui fais de mauvais tours!--Moi! point du tout, je vous assure; c'est qu'il est très jaloux, monsieur le vicomte!--Mais ce coiffeur?--Fi donc! l'horreur! est-il seulement croyable que je m'occupe d'un être comme celui-là!--Comment donc! Justine, de la fierté!... Mais que diable allois-tu faire de si bonne heure dans ce jardin?--Prendre l'air, uniquement prendre l'air. Au reste, si monsieur le vicomte se fâche, tant pis pour lui, je ne suis pas embarrassée de trouver des places...--Oui, des places, dans des petites maisons?--Dame, je veux faire une fin. Voudriez-vous que je restasse servante toute ma vie? J'aime bien mieux être la maîtresse de quelque seigneur qui me fera un sort honnête, et...--Voilà ce qui s'appelle solidement penser, Justine. Avec vos beaux calculs pourtant, vous trahissez lâchement nos amours, perfide... Tu m'oubliois totalement, petite ingrate.--Oh! non, répondit-elle d'un ton caressant, je suis charmée de votre retour et de cette rencontre. Monsieur de Faublas, vous serez bien sûr d'être aimé chaque fois que vous voudrez plaire, et ce ne sera point avec vous qu'on se montrera jamais intéressée.--Voilà, mon enfant, un discours bien tendre et un procédé bien noble; il me reste pourtant quelque doute. Tiens, ce La Jeunesse...--N'en parlons point.--Si fait, parlons-en, et ne mens pas. Mon enfant, il devoit se marier avec toi. As-tu inhumainement sacrifié ton prétendu?--Sûrement, dit-elle en riant; je n'épouse plus que des gens de qualité, moi!»
J'allois répondre quand M. de Valbrun rentra. «Ne vous avisez pas de sortir, me dit-il, la rue est certainement gardée. J'ai vu plusieurs escouades de guet se promener dans le quartier; j'ai vu rôder dans les environs beaucoup de gens de fort mauvaise mine. Passez la journée ici, je vais aller rassembler quelques amis; au milieu de la nuit prochaine, je reviendrai vous chercher en bonne compagnie, et, si vous voulez me rendre un véritable service, vous accepterez dans mon hôtel un asile qui ne sera pas violé. Vous, Justine, faites en mon absence les honneurs de ma petite maison; je vous ordonne de traiter monsieur comme vous me traiteriez moi-même, et je vous pardonne, à sa considération, vos promenades du matin. Justine, je laisse, pour faire le service, mon jockey et La Jeunesse.--Ah! ah! Monsieur le vicomte, ce grand coquin dont vous étiez accompagné au jardin, c'est La Jeunesse?--Le connoissez-vous?--Oui, si c'est celui qui appartenoit au marquis de B... Parle donc, Justine, n'est-ce pas le même?--Oui,... Monsieur de Faublas... Un bon sujet... Un excellent domestique...--C'est toi qui l'as donné à monsieur le vicomte?--Oui, Monsieur de Faublas.--Bien, mon enfant, très bien. Tu lui as fait là un véritable cadeau.»
Le vicomte, en me disant adieu, me prévint qu'avant de sortir il alloit soigneusement faire barricader toutes les portes, et me recommanda de n'ouvrir à qui que ce fût.
Dès que nous fûmes seuls, Justine me demanda timidement par quelle espèce d'amusement je comptois remplir ma matinée. «Mon enfant, je déjeunerois volontiers si je n'avois pas une grande envie de dormir. Fais-moi donner un bon lit, et seulement aie soin qu'en me réveillant je trouve à dîner.» Elle pâlit, soupira, pleura presque, et me dit d'un ton dolent: «Vous êtes donc fâché contre moi?--Non, ma petite, je ne suis pas fâché; mais j'ai grand besoin de repos.» Elle soupira plus fort, me prit par la main, et me conduisit dans une chambre à coucher, commode, recherchée, galante plus que le galant boudoir de Mme de B... Et moi aussi, je soupirai dans ce moment, mais ce fut de réminiscence. Justine, restée là, paroissoit réfléchir et m'examinoit attentivement. Je la priai de se retirer; elle se le fit répéter deux fois, et m'obéit enfin en me lançant un regard qui disoit plus que bien des reproches.
Il n'y avoit pas longtemps que j'étois couché, quand on m'apporta une tasse de chocolat. Sensible à cette attention de la maîtresse du logis, je me proposois de lui faire mes remerciemens, quand je la vis entrer, seulement vêtue d'une gaze légère. Déjà voluptueuse comme une grande dame, non moins délicate dans ses plaisirs raffinés, la petite créature faisoit fermer les volets de manière que le plus foible jour ne pût pénétrer. Les rideaux de taffetas jaune furent tirés, on plaça les bougies devant les glaces, l'encens brûla dans la cassolette. Tout cela se faisoit sans qu'on daignât répondre un mot à mes fréquentes questions; mais, dès que le jockey se fut retiré, Justine me dit que son premier devoir étoit d'obéir à monsieur le vicomte, et sa plus douce envie de faire la paix avec monsieur le chevalier. A ces mots, plus prompte que l'éclair, elle s'élança près de moi; plus caressante que le zéphire, en moins d'une seconde, elle me fit oublier le coiffeur et La Jeunesse, et... Ne crains rien, ma charmante femme; près d'un aussi méprisable nom je ne placerai pas ton nom révéré.
Lecteur, je vous entends murmurer, je crois; je vous entends détailler la foule des motifs que j'avois de résister; mais des moyens, vous n'en parlez pas. A vos cent mille raisons je n'en oppose qu'une, moi: l'entreprenante Justine me tenoit dans son lit. S'il est vrai que vous ne sachiez pas succomber à des tentations aussi prochaines, aussi pressantes, dites-moi donc comment vous faites.
Peut-être, comme je fis, hélas! vous laissez échapper l'occasion, après avoir multiplié d'inutiles efforts pour la saisir. Quelle injure je fis à tes appas, qui le méritoient moins que jamais, jolie petite Justine! et assurément ce ne fut pas ta faute. Tu te montras complaisante, patiente, empressée, autant que tu me trouvas foible, languissant et malheureux. Pour se voir réduit à cet excès d'abattement qui faisoit alors ma honte et le désespoir de Justine, il faudroit avoir comme moi couru la poste pendant trente-six heures, cahoté dans une méchante voiture, tourmenté de mille inquiétudes, nourri seulement de bouillon; il faudroit surtout avoir soutenu, durant toute la nuit suivante, un entretien très vif avec une nonne charmante,... et très bavarde, bavarde comme on l'est au cloître en pareil cas!
«Ah! dit enfin la pauvre enfant d'un ton qui marquoit sa confusion et sa surprise, ah! Monsieur de Faublas, que je vous trouve changé!» Il me parut que, si cette exclamation échappée à la tendre véracité de Justine renfermoit l'amère critique du présent, elle offroit aussi, dans son double sens, l'obligeant éloge du passé; mais, comme je me sentois aussi plus capable de mériter le compliment que de me justifier du reproche, je pris le sage parti de m'endormir sans observations préparatoires.
Justine me laissa tranquillement reposer, bien convaincue apparemment que, si elle prenoit la peine de me réveiller, ce seroit très gratuitement pour elle. Cependant elle demeura constamment près de moi, puisqu'en me réveillant je la sentis à mes côtés: je ne la vis pas, car les bougies étoient éteintes; il y avoit vraisemblablement longtemps que je dormois. Il me sembla qu'il étoit temps de dîner, je sentois le vif aiguillon d'une faim gloutonne; mon premier mot exprima mon premier désir, je priai Justine de me faire apporter à manger. Elle se préparoit à me quitter, quand je me surpris quelque velléité de réparer mes torts envers elle; je crus même qu'il falloit commencer par là, et je lui fis part de cette seconde réflexion, qui me parut lui être plus agréable que la première. Elle accueillit ma proposition avec une pétulance qui ne lui étoit pas ordinaire, ce qui me fit présumer que sans doute elle imaginoit qu'il n'y avoit pas de temps à perdre. Quelque diligence qu'elle fît pourtant, elle ne se pressa pas encore assez; il étoit décidé qu'après avoir essentiellement manqué à tout le beau sexe des _Petites Maisons_, dans la personne d'une des plus gentilles créatures qui jamais s'y fût trouvée, je me verrois contraint de quitter ma désolée compagne avant d'avoir pu rétablir sa réputation et la mienne, à la fois compromises. Au moment où cette fille si attentive, si digne de récompense, alloit peut-être recevoir le prix de ses soins généreux, il se fit à la porte de la rue un grand bruit qui m'effraya: on frappoit à coups redoublés. La Jeunesse accourut, qui, d'une voix altérée, nous dit qu'on demandoit à entrer au nom du roi.
«Va, ma petite Justine, cours, ne souffre pas qu'on ouvre tout de suite, donne-moi le temps de me sauver.--Vous sauver! où?--Je n'en sais rien, mais qu'on n'ouvre pas.--Tenez, dans le jardin. Je vais vous faire porter une échelle, escaladez le mur à droite; et, si notre voisine la _dévote_, Mme Desglins, est tentée de vous recevoir aussi bien que moi, efforcez-vous de la récompenser mieux.--Justine, écoute donc.--Eh bien?--Tâche de faire passer de mes nouvelles à Mme de B... J'ignore ce que je vais devenir, mais c'est égal; mande-lui toujours que je suis à Paris, que tu m'as vu.»
Pendant ce court dialogue, on vient de m'apporter de la lumière, je me suis promptement emparé de la pièce la plus essentielle de l'habillement masculin, pièce dont l'exacte bienséance m'ordonne de vous laisser deviner le nom, et que j'appellerai, si vous voulez bien le permettre, _le vêtement nécessaire_. Comme je me prépare à m'en couvrir, j'entends le fracas redoubler; il me semble qu'on enfonce les portes.
Je n'ai plus le temps de mettre les habits que Justine m'a fait préparer, je ne prends que l'épée de M. Valbrun; en une seconde, ma main droite est armée du glaive protecteur, et ma main gauche, au lieu d'un bouclier, porte le vêtement nécessaire. Je m'élance sur l'escalier, je me précipite dans la cour, je vole au bout du jardin.
La Jeunesse me suit avec une échelle; il la plante, je monte. A la vue de plusieurs hommes qui viennent d'entrer, avec des flambeaux, dans la cour du vicomte, je sens que je n'ai pas un instant à perdre; et, sans m'amuser à considérer le terrain, que d'ailleurs je ne pourrois reconnoître parce que la nuit est noire, je me jette hardiment de l'autre côté du mur. O ma Sophie, en serai-je quitte pour la petite contusion que je viens de me faire à la jambe?
Il est vrai que je marche sur un sable fin; mais j'estime qu'il est au moins dix heures du soir; je suis environné d'épaisses ténèbres, dans un jardin que je ne connois pas; la seule chemise dont je me trouve couvert ne me garantit pas du vent de bise qui souffle avec violence; je suis tourmenté de mille inquiétudes et je meurs de froid.
Cependant pourquoi perdre courage? A Paris comme ailleurs il n'y a pas de si mauvais pas dont un malotru ne se tire avec de l'argent; à plus forte raison un enfant de famille, quand il a sa bourse pleine d'or et l'épée à la main. Va donc, Faublas, va donc examiner un peu la maison que tu entrevois à quelques pas de ce bassin, dans lequel tu as été bien près de tomber.
J'avance à pas comptés, sans bruit j'arrive, et doucement je tâtonne. Comment donc se fait-il qu'on m'ait entendu? Je ne le conçois pas; mais enfin la porte m'est ouverte, et, comme je ne vois plus de lumière, j'entre avec confiance.
«C'est vous, Monsieur le chevalier?» me dit-on alors tout bas. Aussitôt je déguise ma voix en l'adoucissant beaucoup, et, d'un ton aussi mystérieux que le sien, je réponds: «Oui, c'est moi.» Elle avance au hasard sa main, qui rencontre la garde de mon épée. «Vous avez l'épée à la main?--Oui.--Est-ce qu'on vous poursuit?--Oui.--Est-ce qu'on vous a vu passer par la brèche?--Oui.--Ne le dites pas à ma maîtresse, elle auroit peur.--Où est-elle?--Qui? ma maîtresse?--Oui.--Vous le savez bien; dans son lit. Vous pourrez passer toute la nuit ensemble, monsieur est allé à Versailles accoucher une grande dame; il ne reviendra que demain.--Bon. Mène-moi chez ta maîtresse.--Ne savez-vous pas les êtres?--Oui; mais j'ai eu peur, ma tête n'y est plus; conduis-moi... Là, bien, par la main.»
A peine avons-nous fait quatre pas que la femme de chambre, en ouvrant une seconde porte, dit: «Madame, c'est lui.»
La dame du logis m'adresse la parole: «Tu viens bien tard ce soir, mon cher Flourvac.--Impossible plus tôt.--Ils t'ont retenu?--Oui.--Eh bien! où donc es-tu?--Je viens.--Qui t'arrête?--Je me déshabille.»
Vous savez que je n'avois pas besoin de me déshabiller, vous à qui j'ai conté que ma main gauche portoit mon unique vêtement; mais convenez que je ne devois marcher qu'avec beaucoup de précaution et de lenteur dans une chambre pour moi nouvelle où, très heureusement, il n'y avoit plus ni feu ni lumière. Enfin, parvenu jusqu'au pied du lit, je dépose doucement par terre le vêtement nécessaire et mon épée; puis, soulevant une molle couverture dont l'édredon propice va me réchauffer, je tombe dans les bras d'une inconnue, qui commence par me donner le baiser le plus tendre.