Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5
Part 4
Dumont partit pour revenir un quart d'heure après. Madame la marquise me faisoit prier de la venir voir un moment. J'arrivai chez elle avant de m'être aperçu que j'avois eu trois étages à monter, et je me serois probablement brisé la tête contre les lambris de son nouvel appartement, si l'on n'avoit pris plusieurs fois la peine de m'avertir que je me trouvois dans un grenier; je ne voyois que Mme de B..., sa tristesse, son abattement, sa pâleur. Je lui demandai comment elle avoit passé la fin de la dernière nuit. «Hélas! dit-elle, comme j'en passerai désormais beaucoup d'autres»; et, me présentant un papier baigné de ses larmes, elle ajouta: «Voici la digne épître de mon lâche persécuteur: mon ami, j'ai pu la parcourir une fois, je pourrai l'entendre encore. Lisez, lisez tout haut.--Tout haut!--Ce sera de votre part une cruelle complaisance, mais je l'exige.--Permettez...--Faublas, accordez-moi cette dernière grâce.--Cependant...--Chevalier, je le veux.»
_Respectez enfin votre maître, mon cher Faublas. Hier vous l'avez vu frapper un grand coup médité depuis plus d'un mois. Lisez et admirez. Dans ma retraite j'apprends que, le jour de votre mariage, un inconnu est venu au temple se donner en spectacle; quelque temps après, vous-même m'écrivez qu'un revenant à la fois discret et familier vous rend des visites intéressées; moi qui connois bien l'entreprenante marquise, je conjecture, je soupçonne et je m'informe: bientôt je sais et je me garde bien de vous dire que Mme de B... a disparu le jour même de votre fuite; il devient certain pour moi qu'elle est avec vous et que vous l'ignorez. On n'oublie pas aisément les torts d'une aussi aimable femme; depuis dix mois j'avois sur le coeur sa piquante infidélité._
«Mon infidélité? s'écria la marquise; comme si jamais... Le fat! l'insolent!... Mais continuez, mon ami, continuez.»
_J'entrevois le moyen de m'assurer une vengeance complète et douce autant que difficile; je me hâte de guérir et je prends la poste. Pour amener la galante catastrophe, il a fallu vous enivrer un peu, mon ami; je me suis vu forcé d'employer cette petite ruse innocente, que sans doute vous me pardonnez._
_Ce matin, pourtant, je suis inquiet: après mon départ, qu'a-t-elle dit, qu'a-t-il fait? Bon! je parie que, toujours habile à saisir le seul parti convenable à la circonstance, elle aura joué la douleur touchante, le désespoir inquiétant, l'intéressant repentir. Je parie que, toujours crédule et compatissant au même degré, il aura sincèrement partagé la tribulation de son innocente maîtresse traîtreusement violée. Je parie que l'ingrat ne soupçonne pas encore l'obligation nouvelle qu'il vient de contracter avec moi! Cependant je l'arrache à la maîtresse qui le subjuguoit, je le rends sans partage à l'épouse qu'il chérit._
_Faublas, par un juste décret du sort, Mme de B... revient à son premier maître._
«A son premier maître, interrompit Mme de B..., cela n'est pas vrai!»
_Un adroit voleur s'étoit depuis dix mois établi chez moi. Je l'en ai chassé par surprise, ne pouvant employer la force, et je suis rentré dans mon bien. Chevalier, soyez l'unique possesseur du vôtre; Sophie attend son libérateur, Mme de Faublas gémit enfermée dans le couvent de ***, faubourg Saint-Germain, à Paris. Vous devinerez pourquoi je n'ai pas voulu vous apprendre hier cette importante nouvelle. Allez, mon ami, déguisez-vous, courez à la capitale; et, quand vous embrasserez votre charmante femme, n'oubliez pas de lui dire qu'elle doit au comte de Rosambert le plaisir de vous avoir sitôt revu. Je suis votre ami, etc._
«Ma femme au couvent de ***, à Paris! m'écriai-je en finissant la lecture de cette lettre. Mon amie, voyez comme je suis heureux!--Cruel enfant, me répondit-elle avec un mouvement passionné qui exprimoit et son amour et son désespoir; cruel enfant! c'étoit donc vous qui deviez me porter le dernier coup!»
* * * * *
J'allois tomber à ses genoux; j'allois la prier de me pardonner mon étourderie; mais, son trouble s'étant à l'instant dissipé, elle me demanda avec plus de fermeté ce que je comptois faire et quels services j'attendois de son amitié. Je lui témoignai le vif désir de retourner à Paris; elle parut épouvantée des périls qui m'y attendoient, et me parla des inquiétudes que ma fuite alloit causer au baron. Je lui observai que vraisemblablement je quittois mon père pour une quinzaine seulement, et qu'en usant de quelques précautions sages je pouvois espérer d'échapper aux périls que mon retour dans la capitale entraînoit effectivement. Mme de B... ne se rendoit pas. «Mon amie, lui dis-je, loin de moi, ma femme, désespérée, se meurt peut-être; je ne connois pour moi-même aucun danger plus pressant que celui qui la menace, et mon premier devoir est de la secourir.--Ce n'est point à moi, répondit-elle en soupirant, qu'il convient de blâmer les imprudences que la plus impérieuse des passions fait commettre. Puissé-je, devenue la confidente de vos témérités, ne jamais regretter en secret le temps, peut-être heureux, où j'en hasardai de pareilles! Allez, mon cher Faublas, à travers mille périls, chercher cette jeune Sophie dont la beauté m'a coûté tant de larmes. O destinée vraiment bizarre! je dois aujourd'hui, pour vous réunir, prendre autant de soins qu'autrefois je me donnai de tourmens pour vous séparer. L'inquiète amitié, n'en doutez pas, veillera sur l'amour inconsidéré. Je veux, autant qu'il me sera possible, écarter les dangers dont je vous vois environné, et préparer les beaux jours qui vous sont promis. De toutes les précautions, la première et la plus nécessaire est celle de votre travestissement: je me charge de vous en trouver un commode et convenable; je me charge de tous les apprêts de votre départ. Le mien, dont l'heure étoit fixée, sera remis à demain à cause de vous. Quittez-moi, mon ami, dites à Desprez qu'il monte me parler; attendez-moi dans votre chambre au milieu de la nuit prochaine.»
Elle s'y rendit en effet, et pour cette fois elle entra par la porte. D'abord elle me fit ôter mon habit, et d'un petit paquet mystérieusement ouvert elle tira une grande robe noire dont je me vis aussitôt affublé. Une _batiste_ menteuse, avec art disposée, parut recéler le trésor d'un sein pudique et naissant. Sur mon modeste front, déjà couvert d'un bandeau blanc, vint retomber encore un voile clair et léger, à travers lequel mon timide regard alloit cherchant celui de l'officieuse amie qui me déguisoit. Comme je la vis rougir et se troubler! qu'avec peine et plaisir je l'entendis étouffer un soupir douloureux et tendre! que de fois ses yeux mouillés de larmes se baissèrent pour éviter la rencontre des miens! que de fois sa main tremblante s'arrêta sur quelque partie de mon ajustement, qui jamais n'alloit assez bien! et moi, pour qui cette main si jolie n'étoit pas encore assez lente; moi qui, doucement penché sur mon intéressante amie, jouissois en silence de son émotion délicieuse à mon coeur, comme je me sentis pressé du vif désir d'éteindre mon ardeur et ses regrets dans un dernier embrassement! O ma Sophie! dans aucun moment de ma vie ton souvenir ne fut plus nécessaire à ma vertu chancelante, et même je dois, pour m'en punir, l'avouer franchement, si j'avois été bien intimement persuadé que Mme de B..., non moins foible que moi... Enfin, je n'essayai pas de m'en convaincre, et tu dois, ma charmante femme, me savoir quelque gré de n'avoir pas mis à cette rude épreuve le courage de la marquise et la fidélité de ton époux.
Mme de B..., quand elle vit qu'il ne manquoit plus rien à mon déguisement, ne put retenir quelques larmes, et d'une voix foible me dit: «Adieu, partez, rentrez en France, volez à Paris; dans deux heures je vous suis, deux heures après vous j'entre dans la capitale... Faublas, nous allons arriver pour ainsi dire ensemble, la même ville va nous renfermer, et cependant nous ne nous verrons plus! Ah! du moins, je veillerai sur vous, je préviendrai le péril, ou je l'écarterai; ma tendresse inquiète... Vous verrez, vous verrez si je suis véritablement votre amie. Chevalier, descendez rue de Grenelle-Saint-Honoré à l'hôtel de _l'Empereur_; vous n'y resterez qu'un moment; il y viendra de ma part quelqu'un à qui vous pourrez donner toute votre confiance. Chevalier, écoutez ces avis, conduisez-vous par ces conseils, surtout ne faites pas d'imprudence, je vous en supplie. Vous n'avez plus qu'un moyen de me récompenser de mes soins: c'est de n'en pas détruire l'effet par de folles témérités. Que ne m'est-il permis de vous accompagner sur la route et de partager les dangers qui vous y attendent peut-être! Tenez, mon ami, à tout hasard, prenez vos pistolets. Quant à ce meuble, ajouta-t-elle en me montrant mon épée pendue au chevet de mon lit, ce ne peut jamais être celui d'une religieuse, permettez-moi de me l'approprier.»
J'allai la détacher et la lui présentai: elle la saisit avec transport, la tira promptement, parut prendre plaisir à considérer sa fine trempe; puis, l'ayant remise dans le fourreau et s'étant emparée de ma main qu'elle serra avec une force dont je ne l'aurois pas crue capable: «Grand merci, me dit-elle du ton le plus véhément, je serai digne de ce présent.»
Sans attendre ma réponse, elle me conduisit vers l'escalier, que nous descendîmes en silence; sans bruit nous traversâmes le jardin dont la petite porte s'ouvrit dès que nous parûmes: je vis une chaise de poste qui m'attendoit. Je voulus remercier la marquise, plusieurs baisers me fermèrent la bouche; j'espérois au moins lui rendre ses tendres caresses, mais, plus prompte que l'éclair, elle s'arracha de mes bras, ferma la porte sur elle, et me fit entendre un dernier adieu. Je partis, je partis pour te rejoindre, ma Sophie; mais combien de malheurs, que d'ennemis et de rivales devoient encore retarder le moment de notre réunion!
* * * * *
Il étoit à peu près cinq heures du matin: nous entrâmes à la pointe du jour sur les terres de France. Tout homme qui voyage dans un pays où il s'est fait une fâcheuse affaire imagine que quiconque le regarde le reconnoît; il lui semble impossible que son inquiétante aventure, écrite sur son front, ne soit pas lue de chaque passant; d'ailleurs il étoit tout simple qu'une religieuse courant la poste fût curieusement remarquée. Voilà ce que je me dis à moi-même aux environs de Longwy, première place frontière, où je crus m'apercevoir que j'étois observé. Ces belles réflexions m'ayant rassuré, je me livrai aux trompeuses douceurs d'un sommeil, hélas! trop court; à quelques centaines de pas, ma chaise fut environnée; j'ouvris les yeux au bruit que produisirent mes portières brusquement ouvertes. Avant que j'eusse le temps de me reconnoître, on se précipita dans la voiture, on me saisit, on me lia; les archers, trop respectueux ou trop inattentifs, soit qu'ils eussent un reste de considération pour mon sexe ou pour mon habit, soit qu'ils imaginassent ne devoir rien craindre d'une religieuse, qu'apparemment ils ne croyoient point armée, ne me fouillèrent pas; mais la troupe sacrilège osa souiller ma sainte _étamine_, en l'enveloppant d'un manteau guerrier, et ne craignit pas de cacher mon voile bénit sous une toile grossière et profane. Leur chef s'assit cavalièrement près de moi, le postillon eut ordre d'avancer.
Où me conduisoit-on? Apparemment sourd et muet, le discret satellite qui veilloit sur moi n'étoit pas plus touché de mes questions que de mes plaintes. L'espèce de serviette dont ma tête restoit enveloppée ne me laissoit parvenir qu'une lumière trop foible pour que je pusse rien distinguer. Seulement le bruit d'une cavalcade frappoit mon oreille, et j'en augurois très raisonnablement que, pour plus grande sûreté, des soldats m'escortoient. Une fois même, tandis que la troupe, un instant arrêtée, prenoit vraisemblablement des chevaux frais, j'entendis quelqu'un prononcer distinctement le nom de Derneval et le mien. Où me conduisoit-on?
La maudite voiture alloit toujours, et nous n'arrivions pas. Depuis j'ai calculé que nous avions fait route pendant trente-six heures à peu près: trente-six siècles ne paroîtroient pas plus longs! Que d'affreuses inquiétudes m'agitoient! à quelles réflexions j'étois livré! Je me voyois environné de juges! j'entendois prononcer l'arrêt terrible, j'apercevois le fatal échafaud! quelle situation!... Ce n'étoit pas pour moi seul que je frémissois: non, mon père, je songeois à cette lettre que j'avois laissée pour vous sur ma table, et dans laquelle je vous promettois de revenir bientôt.
Hélas! peut-être votre fils ne devoit plus vous embrasser!
Ce n'étoit pas pour moi seul que je regrettois la vie: non, ma jeune épouse, non, je songeois à tes appas encore naissans, à notre hyménée si court, à nos doux liens sitôt rompus. En supposant que ma déplorable fin n'entraînât pas ta fin prématurée, du moins, j'en étois sûr, tu resterois fidèle à ma mémoire; jamais personne n'auroit à se glorifier d'avoir épousé la veuve de Faublas. O ma Sophie! je m'attendrissois sur le sort d'une enfant de quinze ans, condamnée aux ennuis d'une viduité qui pouvoit durer plus d'un demi-siècle, et réduite à regretter si longtemps les rapides plaisirs de deux nuits.
Enfin nous arrivâmes. On me descendit; on me porta, je ne pouvois deviner où. Je ne pouvois, à travers la toile dont mon visage étoit couvert, et dans les ténèbres de la nuit, examiner les lieux. Au défaut de mes yeux, j'exerçois mes oreilles, j'écoutois avec autant de curiosité que d'inquiétude. J'entendois le fracas des portes, le bruit des verrous, le cri des grilles, la marche prompte de plusieurs personnes accourues de divers côtés. L'endroit où l'on me déposa me parut humide et froid; je fus assis dans un immense fauteuil de bois; assez loin de moi l'on murmuroit quelques mots qu'il m'étoit impossible d'entendre; et mes oreilles étoient seulement frappées de cette espèce de gémissement sourd et prolongé que produit dans un lieu vaste, ordinairement solitaire, le bourdonnement inaccoutumé de plusieurs voix réunies.
Quelqu'un, s'étant approché, se pencha à mon oreille, et, d'un ton fort doux, m'adressa ces paroles en même temps consolantes et terribles: «Grand Dieu! qu'allez-vous devenir? Pourrai-je vous sauver?»
L'instant d'après j'entendis le son d'une cloche funèbre; il me sembla que beaucoup de gens entroient ensemble et m'environnoient. Au tumultueux brouhaha d'une grande assemblée, succéda tout à coup un profond silence qui dura quelque temps. Mon âme s'en émut, mon imagination travailla, je ne sais quel sentiment jusqu'alors inconnu...
Eh bien, soit, je l'avoue, j'eus peur.
Une voix grêle rompit enfin l'effrayant silence et m'ordonna de dire un _Ave Maria_. Un _Ave Maria_! Trois fois je me fis répéter cet étrange commandement, et trois fois ma langue embarrassée refusa d'obéir: je ne pus, dans mon trouble extrême, me rappeler une syllabe de l'oraison demandée. Quelqu'un l'entonna, qui me la fit répéter mot pour mot. Ensuite commença le court interrogatoire dont voici l'exact procès-verbal:
«D'où venez-vous?--Que sais-je? Demandez-le à ceux qui m'ont amené.--Qu'avez-vous fait depuis que vous êtes sorti d'ici?--Ici? Je n'y suis peut-être jamais venu! Où suis-je?--N'avez-vous pas séduit Mlle de Pontis?--Mlle de Pontis! O Sophie!...--Oui, Sophie de Pontis: vous la connoissez?--J'ai entendu parler d'elle. Si je l'avois connue, je l'aurois adorée et non séduite.--Connoissez-vous le chevalier de Faublas?--Ce nom-là est venu jusqu'à moi.--Derneval, le connoissez-vous?--Non.»
Ce non, répété par plusieurs voix, circula dans l'assemblée. «Ne vous appelez-vous pas Dorothée?--Non.»
Celui-ci fit encore plus d'effet que l'autre. La voix qui m'interrogeoit reprit: «Qu'on lui ôte cette serviette, et qu'on lève son voile.»
L'ordre aussitôt s'exécute, et quel spectacle vient m'étonner! Devant un autel, sur un banc circulaire qui m'enveloppe en son vaste contour, sont rangées à la file plus de cinquante... Mes yeux ne me trompent-ils pas? Non, ce n'est pas un rêve de mon imagination égarée. Plus je regarde, et plus je vois que cinquante religieuses sont là qui m'examinent; je les entends même s'écrier en choeur: «Ce n'est pas elle!»
«Ce n'est pas elle!» répéta celle qui paroissoit présider l'assemblée. «L'affaire est embarrassante, continua-t-elle après un moment de réflexion; il faut en écrire dès ce soir à nos supérieures. Demain nous recevrons leur réponse; en attendant, qu'on la mette au cachot, et que l'une de nos soeurs veille auprès d'elle.»
Quatre jeunes professes me saisirent et m'emportèrent. Je n'avois garde de résister: j'étois lié d'abord, et puis je trouvois la voiture assez douce. D'ailleurs toutes ces femmes me suivoient; moi, je prenois plaisir à les regarder. Dans le grand nombre de ces visages féminins, j'en voyois de très respectables par leur forme, et de très précieux par leur antiquité. Il s'en trouvoit de toutes les couleurs, blanc, gris, jaune, vert plus ou moins foncé; celui-ci étoit commun, celui-là singulier, cet autre ridicule; mais aussi du coin de l'oeil j'en lorgnois de si nouveaux, de si jolis! cette vue achevoit d'éloigner les idées funestes qui tout à l'heure portoient l'épouvante au fond de mon âme, et, quoique ma situation fût encore inquiétante, ma foi! je n'y songeois plus. Que voulez-vous? je suis ainsi fait. Dans aucune circonstance de ma vie, quelque embarrassante que vous l'imaginiez, je n'ai pu voir de près plusieurs femmes ensemble sans avoir de longues distractions.
Cependant on me promenoit, à la clarté des flambeaux, dans un long souterrain, au bout duquel je vis une chapelle. Tout auprès on ouvrit une chambre qui n'avoit d'un cachot que le nom. C'étoit une espèce de cellule où se trouvoit un lit, sur lequel on me posa. Une lampe fut allumée, on fit donner une chaise à la soeur Ursule, à qui les vénérables, en s'en allant, recommandèrent de prier religieusement près de moi jusqu'au lendemain matin.
O mon étoile! grâces te soient rendues! De tous les jolis visages que j'avois distingués, celui d'Ursule étoit le plus charmant. Quel teint! quel éclat! quelle fraîcheur! que de douceur dans son regard timide! que d'innocence sur son front ingénu! A moins qu'on n'y rencontre ma Sophie, on ne voit pas de ces figures-là dans le monde; et du jour que, dans les bras de son heureux amant, Mlle de Pontis devint la plus belle des femmes, Ursule dut être proclamée la plus jolie des filles.
Quoique prisonnier, je n'eus plus d'autre inquiétude que celle dont il falloit ressentir le vif attrait près de cette beauté si touchante. Quoique très fatigué, je n'éprouvai plus le besoin du sommeil; et puis il s'agissoit bien de dormir! Allons, Faublas, galant compagnon de Rosambert, docile élève de Mme de B..., c'est ici qu'il te faut montrer digne de tes maîtres. Le triomphe peut te paroître difficile, mais enfin la carrière est ouverte, et vois comme il est digne de toi le prix que le hasard propose en ce moment à l'éloquence: une fille charmante et la liberté! Si jamais séduction fut excusable, assurément voici le cas.
Prélat curieux qui, seul au coin du feu, parcourez dévotement ce méchant livre, si vous êtes aussi étourdi que son jeune auteur, composez de quoi remplir les six pages suivantes; mais prenez garde à la censure, elle ne permet pas de tout imprimer.
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Je venois de lier ensemble les deux jolis pieds d'Ursule; je venois de charger ses mains des liens dont elle avoit débarrassé les miennes; je préparois à regret le mouchoir qui devoit lui couvrir la bouche. «Un moment, dit-elle, un moment encore. Je veux vous répéter vos dernières instructions, qu'il faut bien retenir. Guidé par la foible lueur de cette bougie, vous entrerez dans le souterrain que nous venons de parcourir ensemble. A quelques pas d'ici, comme je vous l'ai fait voir, vous détournerez à gauche; bientôt vous arriverez à cette trappe que nous avons eu tant de peine à lever; tout près de là, sous le hangar de la petite cour, vous prendrez l'échelle du jardinier; enfin, avec cette clef-ci vous ouvrirez la grille du jardin que vous connoissez, et veuille le Ciel vous préserver de tout accident! Ah! j'oubliois encore une précaution nécessaire; je l'oubliois, parce qu'elle ne regarde que moi. Pour qu'il paroisse moins douteux qu'on a employé la force afin de vous arracher d'ici, ayez soin, en sortant, de jeter à l'entrée du cachot l'un des deux pistolets que la maréchaussée vous a si heureusement laissés. Partez, mon ange, sauvez-vous, il est déjà tard. Adieu, divin jeune homme; l'abeille n'a pas de miel plus doux que tes paroles, le feu de ton regard brûle mon coeur, mon âme repose dans la tienne. Couvre-moi le visage, et hâte-toi de sortir d'ici.»
J'eus quelque peine à ne pas lui désobéir; il fallut bien m'y décider pourtant. Je cachai sa belle bouche sous un mouchoir, que j'arrangeai de manière à faire croire qu'on avoit ainsi enveloppé le visage de la pauvre nonne pour que ses cris ne fussent pas entendus. Ensuite, au lieu de perdre le temps en remerciemens inutiles, je quittai ma libératrice, à peu près tranquille sur son sort, quoi qu'il pût arriver, mais encore fort inquiet pour mon propre compte. Jugez quelle fut ma joie lorsque, après avoir heureusement parcouru le souterrain, franchi la trappe, traversé la petite cour, ouvert la grille, je me vis dans un jardin que je reconnus, et que, sans doute, le lecteur reconnoît aussi.
Cette partie du mur où je place l'échelle que je porte est celle que Derneval et moi nous avons si souvent escaladée ensemble; derrière est la rue ***; c'est par là que je compte m'en aller. Voici le pavillon; voici l'allée couverte: votre coeur n'est-il pas ému? Le mien palpite, et mes yeux se remplissent de larmes. Je la revois, cette promenade chérie où soupiroit ma jolie cousine. Quels sentimens j'éprouve! un trouble religieux, un saint respect mêlé d'attendrissement! Ces lieux sont pleins de sa présence et des monumens de nos amours. Elle rêvoit ici le jour que je lui chantois ma romance; ce fut là qu'elle se trouva mal; ce fut là-bas que je la portai. Sur ce banc que je touche, elle venoit s'asseoir dans les heures de récréation, pour que nous pussions nous voir à travers la jalousie de mon pavillon. Voici la place où je la joignois presque tous les soirs; ici, dans un mutuel épanchement, nous confondions souvent nos soupirs et nos pleurs... Plus loin... Oui, le voilà, c'est lui!... Je l'ai salué d'un cri de reconnoissance et de joie; ne le voyez-vous pas, le _marronnier propice_, cet arbre consacré par ses derniers combats et par mon triomphe? Vite je vais baiser ses rameaux tutélaires; je vais, sur son tronc protecteur, graver mon chiffre et celui de ma femme... De ma femme! ah! nous étions amans, et nous vivions réunis! nous sommes époux, et nous languissons séparés! séparés!... Je vole vers elle... Grand Dieu! le jour va bientôt paroître, et, si l'on me découvre ici, je suis perdu.
Je courus à mon échelle, sur laquelle je ne montai que difficilement, à cause de la longue robe dont Ursule avoit voulu que je restasse affublé. Déjà cependant je touchois au chaperon du mur, lorsqu'en me penchant du côté de la rue je vis une escouade de guet qui s'y promenoit. Je redescendis précipitamment, fort embarrassé de savoir par où je sortirois. Il ne falloit pas songer à me sauver chez M. Fremont, où j'étois trop connu, et je ne savois par qui étoit habitée la maison que je voyois à côté de la sienne; mais, quel qu'en fût le propriétaire, aucun séjour ne pouvoit être plus dangereux pour moi que celui du couvent: je me déterminai donc à planter mon échelle le long du mur mitoyen.