Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5
Part 3
«Rosambert, voilà du vin terriblement fort, il me casse la tête! Rosambert, que pensez-vous de cet inconnu qui, pendant la cérémonie...--Ma foi! je ne sais qu'en dire. Parlons de votre nouvelle amante, de cette nocturne beauté qui vous aime avec tant de discrétion. Faublas, la croyez-vous jolie?...--Belle, mon ami.--Une femme qui fuit le jour!...--Belle, j'en suis sûr.--Allons, il est encore amoureux de celle-là.--Amoureux! Non.--Faublas, je parie, moi, qu'elle est laide!--Cent louis qu'elle est charmante!--Va, cent louis sur parole.--Comte, voilà qui est dit... Ah çà! mais comment ferai-je pour la voir?... Et puis vous vous en rapporterez donc à moi?--Volontiers, s'il le faut. Mais croyez-vous que je sois moins curieux que vous de connoître... Depuis que vous m'avez écrit votre aventure, je brûle du désir de contribuer à la mettre à fin. Preux chevalier, votre frère d'armes est avec vous; permettez qu'il vous aide!... Faublas, nous allons monter chez vous sans lumière et sans bruit. Vous vous coucherez vite, et ne direz pas un mot; moi, je resterai caché dans votre ruelle. Je suis muni d'une lanterne sourde, que je ferai valoir à propos, et, si le revenant n'est pas sorcier, nous verrons quelle figure il a. Chevalier, encore une santé! vous avez oublié quelqu'un...--Oui, la belle marquise.--Fidèle époux, je savois bien qu'il ne faudroit pas vous la nommer. Allons! deux doigts de vin pour la marquise.--Vous vous moquez, mon ami... Charmante femme!... Versez tout plein.»
Maintenant que de sang-froid je me rappelle et je vous confesse cette _indélicate_ exclamation, lecteur justement irrité, je ne vois qu'un moyen de vous calmer un peu, c'est de réclamer toute votre indulgence pour un convalescent que les santés précédentes avoient déjà mis en gaieté.
Celle-ci m'acheva, je tombai tout à coup dans le délire de l'ivresse. Déjà chaque objet me paroissoit déplacé, mobile et double. Je parlois sans me faire entendre, ou plutôt je bégayois au lieu de parler. Bientôt, rêveur et pesant, je perdis ma joie babillarde, mon corps s'affaissa, mes paupières s'appesantirent, l'invincible sommeil alloit fermer mes yeux. Rosambert, qui s'en aperçut, me pria de le conduire à ma chambre, non sans me répéter plusieurs fois qu'il falloit ne pas faire le moindre bruit, et surtout garder un exact silence. Il recommanda à Jasmin, qui attendoit mes ordres dans le jardin, de se retirer sans lumière et sans bruit. Nous arrivâmes, éclairés seulement par la lanterne sourde, que nous laissâmes dans le corridor. Comme j'entrois à tâtons, soutenu par Rosambert, je rencontrai dans mon chemin une chaise longue, sur laquelle le comte m'étendit, afin, me disoit-il tout bas, de me déshabiller avec plus de facilité. Prudemment je laissois faire mon nouveau valet de chambre; mais il s'acquittoit de son emploi avec tant de lenteur et de maladresse qu'en attendant qu'il lui plût de finir, je tombai dans un assoupissement profond.
Une heure de sommeil ayant abattu les fumées du vin capiteux qui m'avoit ôté la raison, je fus éveillé par un bruyant éclat de rire. «Enfin! s'écria Rosambert; me voilà complètement vengé! je veux qu'on m'assomme si ce n'est pas elle!» Au même instant j'entendis un gémissement sourd, suivi d'un grand soupir. Je me trouvois encore sur ma chaise longue, placé de manière qu'à travers ma porte entre-bâillée j'apercevois au fond du corridor la foible lueur de la lanterne sourde. Aussitôt, déterminé par l'inquiétude autant que par la curiosité, je cours dans ce corridor et rentre brusquement la lanterne à la main. Je promène sur les objets environnans sa lumière tremblante; je vois... Hélas! aujourd'hui même, comment le raconter sans gémir!... Je vois sur mon lit, dont il s'étoit emparé, à ma place, qu'il usurpoit, Rosambert à peu près nu, tenant étroitement embrassée, dans la moins équivoque des situations, une femme... O Madame de B..., que vous me parûtes belle encore, quoique vous fussiez évanouie!
Le comte, dès qu'il put croire qu'aucun détail de cette cruelle pantomime ne m'étoit échappé, abandonna sa victime, et, reprenant ses habits à la hâte, il me dit en riant: «Adieu, Faublas, je vous laisse avec cette belle désolée, je crois que vous allez avoir une singulière explication! Persuadez-lui, si vous le pouvez, que vous n'étiez pas d'accord avec Rosambert. Adieu, ma chaise de poste m'attend, je retourne à Luxembourg; demain je vous donnerai de mes nouvelles.»
Le cruel discours de Rosambert ne m'indigna pas moins que son horrible action! dans le premier mouvement de ma fureur, j'allois sauter sur mon épée et le forcer à me faire raison de son infâme procédé, lorsque Mme de B... se releva tout à coup, me saisit par le bras et me retint.
Rosambert eut tout le temps de s'éloigner; la marquise alors prit ma main, aussitôt couverte de baisers et baignée de larmes. «Oh! de quel poids je me sens soulagée! me dit-elle. Oh! qu'il m'a été consolant d'entendre que vous ne participiez point à cette infamie!»
Mme de B... vouloit continuer; mais son extrême agitation ne le lui permit pas. Elle sanglota longtemps sans pouvoir me dire un mot, puis, redoublant de pénibles efforts, d'une voix entrecoupée, elle reprit:
«Faublas, si vous aviez été capable de me livrer à cet indigne homme, si vous m'aviez à ce point méprisée, plus grande que tous mes revers, ma dernière infortune eût entraîné ma mort. Mon ami, je sens qu'il m'est possible de vivre et de n'être pas tout à fait inconsolable, puisque, dans mon avilissement profond, je puis encore espérer votre estime, puisque dans mon malheur extrême je dois au moins compter sur votre pitié.--Si pour adoucir votre peine amère il suffit de la partager, ma chère maman, mon aimable amie...--Que je suis malheureuse!--Et que je vous plains!--Comme le perfide, aidé par un hasard fatal, s'est joué de ma vaine prudence! comme un instant a renversé mes projets les plus sûrs et détruit mon plus cher espoir!»
A ces mots, la marquise laissa retomber sa tête sur mon oreiller, ses bras s'étendirent immobiles, son regard se fixa, ses pleurs s'arrêtèrent. Insensible à mes soins, sourde à mes discours, elle paroissoit, dans le recueillement du désespoir, se pénétrer de l'horreur de sa situation. Elle garda pendant plus d'un quart d'heure cet effrayant silence; puis, d'un ton qui me parut calme, elle me dit enfin: «Tranquillisez-vous, mon ami, asseyez-vous auprès de moi, ne craignez rien, donnez-moi toute votre attention; je vais me montrer à vous tout entière, et quand je vous aurai dit quels vains projets j'avois formés, et quelles immuables résolutions je viens de prendre, vous saurez précisément jusqu'à quel point vous devez me plaindre et me blâmer.
«M. de B... venoit de vous rencontrer aux Tuileries. Il entre chez moi furieux; devant vingt personnes il me reproche ses outrages récens, et m'annonce sa prochaine vengeance. Étonnée du cruel abandon où vous me laissez dans un moment également fatal à mon amour et à mon honneur, je suis forcée de me dire qu'un intérêt plus pressant, qu'un objet plus cher vous occupe. Justine va plusieurs fois chez vous et ne vous trouve pas; alors je charge Dumont, le plus ancien et le plus affidé de mes serviteurs, celui-là même qui fait ici le personnage de Desprez, je le charge, dis-je, d'aller vous attendre aux environs du couvent qui renferme Mlle de Pontis, et d'éclairer vos démarches jusques au lendemain. Dumont vous voit entrer au couvent, attend que vous en sortiez, vous suit sur le champ de bataille et sur la route jusqu'à Jalons, où il perd vos traces. Il ne revient pas assez tôt pour être le premier qui m'apprenne deux enlèvemens, dont le bruit s'est déjà confirmé dans tout Paris.
«Dumont, à son retour, trouve mes dispositions déjà faites. J'ai rassemblé mon or, mes bijoux, quelques effets de banque; je me suis revêtue d'un uniforme bleu, que vous ne me connoissez pas, et moi-même je vole à Jalons. Tandis que j'y questionne le maître de poste, arrive un homme que je reconnois, et qui, sans le vouloir, va m'indiquer votre retraite. C'étoit Jasmin, qui conduisoit une chaise de poste[3]; je le suis, toujours à quelque distance, et comme lui j'arrive à Luxembourg le lendemain du jour qui vous vit y entrer. L'aurore venoit de paroître; je cours dans la ville, je m'informe, je perds en recherches une heure entière, l'heure la plus précieuse de ma vie. Enfin l'on me dit qu'à l'instant même il se fait un grand mariage, qu'un jeune homme qui traînoit à sa suite une fille enlevée... C'en est assez, je n'écoute plus rien, je vole au temple, je me précipite... On venoit de vous unir!... Un cri m'échappe, et soudain, rassemblant mes forces, je me dérobe à votre vue. Trop heureuse de pouvoir fuir, je fuis sans savoir où; bientôt l'amour, plus fort, me ramène à Luxembourg; il me dit qu'il faut au moins savoir ce que vous deviendrez. Faublas, en vérité, la joie que je ressentis en apprenant que ma rivale vous étoit arrachée fut moins vive que l'inquiétude où me jeta le dangereux délire dont on vous disoit atteint. Animée du double désir de veiller sur les jours de mon amant et de le conserver pour moi, pour moi seule, je bâtis aussitôt mon plan.
[3] Celle que M. Duportail et moi nous avions laissée à Vivrai pour courir à franc étrier sur les traces de Sophie.
«Dumont m'accompagnoit, nous parcourûmes les environs de Luxembourg. Sous le nom de Desprez, Dumont loue cette maison. Dans le pavillon que je vous destinois, je fis promptement quelques changemens nécessaires à l'exécution de mes desseins. La marquise de B..., déterminée à tout souffrir pourvu qu'elle ne vous perdît pas, alla s'enfermer dans un misérable grenier de l'autre corps de logis.
«Votre père vous fit conduire ici, j'eus le plaisir de loger avec mon amant, presque sous le même toit, de le voir sous mes yeux revenir à la vie, d'aller quelquefois, dans le silence des nuits, respirer son haleine et sentir palpiter son coeur... Sans doute j'aurois dû, pour m'enivrer d'un bonheur plus grand encore, attendre que sa convalescence fût plus affermie; mais le moyen de résister sans cesse au charme de ta présence! le moyen de combattre des désirs toujours renaissans!... Eh! de quoi lui parlé-je?... Faublas, l'instant approchoit où mes desseins alloient s'accomplir. Dans trois jours je déchirois le voile presque magique dont je m'étois enveloppée; dans trois jours je me découvrois sans mystère. Je vous montrois la marquise de B... songeant à peine à son rang perdu pour vous, et ne désirant autre chose que de vous donner des jours heureux dans quelque retraite ignorée. Si mon amant savoit m'entendre, je lui gardois encore un sort digne d'envie! Si l'ingrat m'osoit résister... Chevalier, mon parti étoit pris, je vous enlevois malgré vous; malgré vous je vous conduisois... Que sais-je? peut-être au bout du monde! Oui, j'aurois mis l'immensité des mers entre mon perfide amant et ma rivale préférée!»
La marquise, d'abord calme, ensuite attendrie, maintenant exaltée, mit dans ces derniers mots une expression si forte que je ne pus retenir quelques signes d'étonnement qu'elle remarqua.
«Rassurez-vous, me dit-elle; vous êtes désormais libre, et me voilà pour toujours enchaînée. Il est passé pour moi le temps des passions tendres!... Je ne dois maintenant éprouver que la plus impétueuse, la plus implacable de toutes... L'amour s'enfuit chassé par l'opprobre. Comment, en effet, remettre en vos bras une femme à vos yeux flétrie, avilie à ses propres yeux?... Amenée par le malheur, excitée par la plus lâche des trahisons, la vengeance, l'horrible vengeance, s'empare de mon coeur déjà rongé de son fiel empoisonné... Faublas, j'aime à croire, et j'ai vu que vous seriez prêt à servir mon juste ressentiment; mais Rosambert, dans ce combat, dont le succès ne seroit pas douteux, auroit encore à se glorifier de sa chute; sa vie, perdue sans honte, seroit une trop foible réparation de l'irréparable affront qu'il vient de me faire... Chevalier, son châtiment me regarde, et, je vous le jure, j'accomplirai son châtiment!»
Mme de B..., le visage enflammé, l'oeil furieux, s'exprimoit avec tant de rage que je craignis pour elle les suites d'un état aussi violent. Mon infortunée maîtresse vit que j'allois l'interrompre, et se hâta de poursuivre:
«Vous essayeriez en vain de changer ma résolution. Un lâche l'a rendue trop nécessaire pour qu'elle vous paroisse étonnante, ou pour que je m'arrête épouvantée des foibles dangers qu'elle entraîne... Hélas! je n'ai plus rien à perdre. Le perfide vient de combler mon déshonneur et de m'arracher mon amant! Faublas, je vous le répète, je vous défends d'épouser ma querelle. Seule je prétends la soutenir. Je serois désespérée qu'un autre m'enlevât le plaisir de la vengeance... On sait ce que peut une femme outragée; on verra ce que peut une femme telle que moi. Oui; je le jure par mon amour flétri, par mon honneur perdu, un jour, dans votre étonnement, vous vous demanderez si quelqu'un au monde eût pu venger la marquise de B... mieux qu'elle-même.»
Elle garda quelque temps un morne silence. J'osai lui donner un baiser; mes larmes se répandirent sur son sein découvert. Elle répara promptement son désordre qu'apparemment elle n'avoit point encore aperçu, et d'un ton moins agité, mais non moins douloureux, elle me dit:
«Oh! oui, prenez pitié de moi, j'ai besoin de consolations. Demain je vous quitte, demain nous allons nous séparer, nous séparer pour longtemps peut-être; je retourne à Paris...--A Paris!--Oui, mon ami. Ce ne fut point la crainte qui me chassa de la capitale. Ce n'étoit point pour me cacher que je volois à Luxembourg. Eh! que n'ai-je pu, selon mes désirs, vous consacrer le reste de ma vie!... Je vais reprendre ma fortune et mon rang, puisqu'il ne m'est plus permis de vous en faire le sacrifice... Je retourne à Paris; soyez tranquille sur mon sort; quand une femme, qui n'est pas tout à fait sans esprit et sans attraits, ne s'étonne pas, reposez-vous sur elle du soin de ramener l'époux le plus justement aigri. Pour réussir dans cette entreprise délicate, il me reste à moi deux moyens, dont le plus facile n'est pas le meilleur. Comme tant d'autres, je puis me borner à pallier ce que mon aventure a de trop humiliant pour l'amour-propre de tiers compromis, confesser ingénument tout le reste, et, me servant du pouvoir que la beauté conserve encore sur celui qu'elle offensa, solliciter une grâce qui ne me sera pas refusée. Mais ce parti, toujours extrême, quelquefois bon à prendre dans le moment, offre pour l'avenir de trop grands inconvéniens. Pour le repos de M. de B... lui-même, je ne veux point qu'il puisse jamais s'armer contre moi de mes propres aveux, me poursuivre éternellement de sa jalousie, me soupçonner d'avoir filé dix intrigues quand je n'ai eu qu'une passion, et peut-être me contester la légitime naissance du seul enfant que je lui ai donné. D'ailleurs, pourquoi demanderois-je humblement un pardon que je puis fièrement arracher? Non, non; j'aime mieux user de l'irrésistible ascendant qu'un esprit ferme a toujours sur un esprit foible. Je ne serai pas la première qu'on aura vue, forcée à des mensonges invraisemblables, nier hautement une infidélité prouvée. Peut-être me sera-t-il moins difficile que vous ne pourriez le croire de faire entendre à M. de B... que le chevalier de Faublas fut toujours pour moi Mlle Duportail; et, si je ne persuade pas le marquis, je tâcherai du moins de l'embarrasser de manière à le laisser indécis.
«Je sais bien que le public méchant, qui, loin de s'aveugler sur les torts véritables, est toujours prêt à en supposer, ne prend pas le change aussi aisément qu'un mari crédule. Je sais bien que je dois m'attendre à l'humiliante célébrité qui suit les aventures galantes, quand elles sont extraordinaires. Nos élégans, presque beaux esprits, vont me chansonner; nos douairières converties me déchireront. Dans les cercles, si j'ose y paroître, je me verrai l'objet des chuchotemens affectés, des malins regards, des sarcasmes détournés, des plaisanteries équivoques. Il me faudra souffrir les airs impertinens de nos sots petits-maîtres, les froids mépris des prudes inexorables, les dédains concertés des prétendues femmes honnêtes, l'accueil confraternel des beautés les plus mal famées. Aux spectacles et dans les promenades publiques, si j'ai le courage de m'y montrer, la foule m'environnera, un essaim de jeunes étourdis, bourdonnant sans cesse autour de moi, murmurera: «La voilà! c'est elle!...» Eh bien, Faublas, ce rôle si pénible, que plusieurs femmes de mon rang ont pris par choix, je le remplirai par nécessité. Comme elles, peut-être, hardie dans mon maintien, libre dans mes discours, stoïquement environnée de mon ignominie, je pourrai m'accoutumer à repousser la honte par l'effronterie et le blâme par l'impudence.
«Voilà donc à quel excès d'avilissement m'aura, par degrés, conduite une passion, criminelle si l'on veut, mais pourtant excusable à bien des égards. Ah! puisqu'il est vrai que, pour n'être jamais malheureuse, il faut toujours sévèrement remplir ses devoirs, pourquoi nous en impose-t-on de si difficiles? Une fille qui s'ignore elle-même tombe, à quinze ans, dans les bras d'un homme qu'elle ne connoît pas. Ses parens[4] lui ont dit: «La naissance, le rang et l'or constituent le bonheur; tu ne peux manquer d'être heureuse, puisque, sans cesser d'être noble, tu deviens plus riche; ton mari ne peut être qu'un homme de mérite, puisqu'il est homme de qualité.» La jeune épouse, trop tôt désabusée, ne trouve que ridicules et vices où elle attendoit talens agréables et qualités brillantes; le luxe qui l'environne, les titres qui la décorent, offrent à ses ennuis des distractions bien insuffisantes, bien passagères. Déjà, peut-être, ses yeux ont distingué, son coeur a senti le mortel aimable qui manque au bonheur de sa vie. Alors, si le maître impérieux qu'elle s'est donné prétend encore user quelquefois des droits de l'hymen, s'il la soumet aux empressemens repoussans de l'habitude et du besoin, l'infortunée victime, caressant jusque dans les bras du mari l'image de l'amant, gémira de prostituer à celui qui le profane un bien qu'un autre mériteroit sans doute et sauroit mieux apprécier. L'époux volage, au contraire, après l'avoir longtemps négligée, la laisse-t-il enfin dans un abandon total, il faudra qu'elle subisse les continuelles rigueurs d'un célibat prématuré, ou qu'elle s'expose aux plaisirs périlleux de l'union vivement souhaitée. Retenue par ses devoirs, mais dominée par son penchant, tourmentée de plus d'une crainte, mais vivement sollicitée par l'amour, s'imposera-t-elle longtemps des privations pénibles sans aucun dédommagement? Supposons qu'elle résiste, le hasard ne lui garde-t-il pas, comme à moi, quelque séduction toute-puissante, quelque inévitable danger? Malheureuse! en un instant elle perdra le fruit de plusieurs années de combats, elle le perdra sans retour: car, après la première faute, quelle femme peut s'arrêter? Faublas, elle adorera celui qui la lui fit commettre. Rassurée par quelques précautions inutiles, elle négligera les plus nécessaires. Ses périls, devenus plus imminens, ne l'effrayeront plus. Bientôt compromise par un événement imprévu, peut-être immolée par un lâche ennemi, elle perdra pour jamais l'objet cher à son coeur, et se verra publiquement diffamée! Voilà, mon ami, voilà quel est le sort des femmes, dans cette France où l'on prétend qu'elles règnent!
[4] Décrétez le divorce, des parens barbares n'oseront plus sacrifier leur fille; ils trembleront qu'elle ne brise sa chaîne dès le lendemain.
«Ainsi je me vis sacrifiée, ainsi je combattis longtemps, ainsi je fus entraînée quand vous parûtes. Le lendemain de cette nuit si fatale et si douce, qui m'eût dit que je venois d'ouvrir sous mes pas un abîme au fond duquel m'attendoient la vengeance, l'opprobre et le désespoir?... Mon ami, je vous quitte, qu'allez-vous devenir? Hélas! vous brûlez de vous réunir à ma rivale fortunée. Ah! puissiez-vous la rejoindre et lui demeurer toujours fidèle! que celle-là du moins ne soit pas malheureuse!... Faublas, je vous quitte, je vous laisse pour un temps livré aux perfides insinuations de l'infâme Rosambert. Gardez-vous de l'écouter, si mon souvenir vous est cher, si vous aimez Sophie; mon ami, le comte vous perdroit, vous prendriez dans sa société le goût des occupations futiles et des plaisirs pernicieux; il vous enseigneroit l'art détestable des séductions, des perfides noirceurs, des trahisons lâches... Peut-être il vous paroît étrange d'entendre Mme de B... vous moraliser; mais c'est encore une de ces singularités que vous réservoient votre heureux destin et ma bizarre étoile. Faublas, je vous l'avoue, je ne vous verrois qu'avec le chagrin le plus vif altérer au sein de l'oisiveté corruptrice et de la débauche avilissante les dons précieux que vous prodigua la nature et que j'eus le bonheur de développer. Eh! mon ami, tant d'hommes très ordinaires savent corrompre des beautés qui ne demandent qu'à céder. Dès que tu le voudras, je le sais bien, tu l'emporteras sur eux tous, tu deviendras l'idole des femmes; mais il te convient d'ambitionner des succès plus dignes d'un grand coeur. Un jeune homme tel que toi peut prétendre à tout et tout embrasser. Les sciences t'invitent, les lettres t'appellent, la gloire t'attend dans nos armées: descends dans la carrière, et marche à pas de géant; que tes ennemis se voient réduits au silence; que tes rivaux soient forcés à l'admiration. Tes premiers succès apporteront à ma douleur un premier adoucissement; les éloges que tu mériteras, je croirai les avoir obtenus; l'estime qu'on aura pour toi me rendra l'estime de moi-même; tes vertus justifieront mes foiblesses, ta gloire opérera ma réhabilitation; un jour viendra qu'avec orgueil je pourrai dire partout: «Oui, je l'avoue, je me suis déshonorée, mais c'étoit pour lui!»
Mme de B... venoit de faire passer dans mon âme le noble enthousiasme dont la sienne étoit enflammée: entraîné par une force supérieure, j'allois me précipiter dans ses bras, elle me retint.
«Adieu, Chevalier: dans tous les temps, comptez sur moi. Je ne me souviendrai jamais sans attendrissement et sans reconnoissance que si ma jeunesse, tourmentée de tant de peines cruelles, eut quelques beaux jours, ce fut à vous que je les dus tous. Mais ne vous abusez point sur la nature de mes sentimens: de tous les revers, le plus funeste et le moins prévu m'a éclairée en m'accablant; j'en ai fait la trop fatale expérience! il ne faut point espérer de trouver le bonheur dans un attachement illégitime. Chevalier, la foible marquise de B... n'est plus. Vous voyez maintenant une femme capable de quelque énergie, uniquement occupée du soin d'assurer sa vengeance et de préparer votre avancement. Adieu, Faublas, c'est votre amie qui vous embrasse.» Elle me donna un baiser sur le front, et s'en alla par la cheminée.
Oui, c'étoit par là qu'elle entroit chez moi: au fond de l'âtre, la plaque, en tombant, découvroit une espèce de soupirail assez large pour que la marquise passât librement. Eh! que des gens qui ne savent rien n'aillent pas attribuer à ma belle maîtresse cette ingénieuse invention: dans ce siècle fécond en découvertes utiles, longtemps avant Mme de B..., une cheminée fut ouverte ainsi par un duc aimable pour une beauté captive, dont le nom, devenu célèbre, ne périra point.
Le jour qui succéda à cette nuit si malheureuse m'apporta de consolantes nouvelles: avant midi je reçus de Rosambert une lettre que d'abord je ne voulus pas lire. Le seul Desprez étoit chez moi quand on me la remit. «Tenez, Dumont, voilà une écriture que je reconnois, faites-moi le plaisir de porter à Mme de B... cette lettre: dites-lui que je ne veux pas l'ouvrir, et qu'elle peut en disposer à son gré.»