Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5
Part 2
«Une petite métairie, dont le fermier s'appeloit Lucas, existoit jadis sur le terrain même où nous sommes, à la place de ce petit corps de logis, qui, par conséquent, n'existoit pas.--Votre conséquence est frappante, Monsieur Desprez.--Lucas adoroit sa femme Lisette, et Lisette adoroit son mari Lucas. Si Lucas n'avoit jamais aimé que Lisette, peut-être que Lisette auroit toujours aimé Lucas.--Eh, bon Dieu! Monsieur Desprez, que de Lisette et de Lucas!--Monsieur, puisque je conte une histoire, il faut bien que je nomme les personnages.--Vous avez raison, Docteur, et ne vous gênez pas.--Je vous ai déjà fait entendre fort adroitement que Lisette et Lucas étoient mariés ensemble. A présent je crois devoir vous prier de remarquer que, pour qu'un mariage soit heureux, il faut que les époux fassent bon ménage.--Excellente remarque, Monsieur Desprez!--Et, pour que les époux fassent bon ménage, il est nécessaire qu'ils aient des goûts d'espèce semblable et des humeurs de qualité pareille.--Bravo, Docteur!--Or, je vous ai dit que Lucas aimoit autre chose que sa femme.--Ah! Monsieur Desprez, que vous contez bien!--N'est-il pas vrai que je n'oublie rien?--Et vous vous répétez de peur qu'on n'oublie.--C'est qu'il faut être clair, Monsieur. Or donc, cette autre chose que Lucas aimoit autant et peut-être plus que sa femme, c'étoit le bon vin du pays, à trois sols la pinte, _mesure de Saint-Denis_; et ce goût différent que la femme avoit, c'étoit celui de l'eau de la fontaine, car elle ne pouvoit souffrir le jus de la treille.--Comment, Docteur! de la poésie?--Quelquefois je m'en mêle, Monsieur. Il y avoit dans le goût de Lucas cet inconvénient que le vin, échauffant les fibres irritables de son estomac, portoit aux fibres chaudes de son cerveau brûlé des vapeurs âcres qui faisoient qu'il étoit grossier, méchant et brutal, quand il avoit bu.--Voilà, permettez-moi de vous le dire, Docteur, une définition presque digne du _Médecin malgré lui_.--Vous m'offensez, Monsieur: moi, je le suis devenu malgré tout le monde; mon génie médical m'a entraîné... Et, dans le goût tout différent de Lisette, il y avoit cet autre inconvénient tout contraire que l'abondance d'eau, noyant ses viscères relâchés, délayant trop ses alimens mal cuits, détruisant enfin le ton des ressorts, troubloit les digestions, préparoit un mauvais chyle, causoit les malaises, les insomnies, les bâillemens, l'ennui, et portoit aux membranes affoiblies de sa petite cervelle cette humeur tenace et mordicante qui fait que les petites femmes qui ne boivent que de l'eau sont en général criardes, entêtées et revêches. Or, vous voyez bien, Monsieur, qu'il auroit fallu fondre ensemble ces deux goûts extrêmes et différens pour n'en composer qu'un seul et même appétit bien ordonné. Il auroit fallu que Lisette mît un peu de vin dans son eau; que Lucas mît beaucoup d'eau dans son vin, parce que le tempérament du mari et le tempérament de la femme auroient bientôt sympathisé par un juste milieu; parce que leurs humeurs se seroient trouvées parfaitement d'accord; parce que... parce que...--Ne vous tourmentez pas, Docteur, je devine le reste.--Il demeure donc prouvé, Monsieur, que, si les choses avoient été réglées de la manière que je viens de vous expliquer, il ne seroit point arrivé à ces malheureux époux la funeste catastrophe dont il me reste à vous entretenir.--Voyons, Docteur, la catastrophe.--C'étoit, Monsieur, l'an 1773, le vendredi 13 octobre, à huit heures treize minutes du soir. Je vous observerai, en passant, que le concours de plusieurs nombres treize est toujours fatal.--J'en faisois tout bas la remarque, Monsieur Desprez.--On achevoit alors la vendange, parce que les vignes avoient mûri tard cette année. Lucas, en sortant de la cuve où il venoit de fouler le raisin, avala treize pleins verres de vin nouveau. Quand il rentra dans la ferme, ce n'étoit plus un homme, c'étoit un diable. Malheureusement sa femme, Lisette, avoit mangé à son dîner une petite omelette aux rognons, de treize oeufs, et n'avoit bu que de l'eau. La digestion s'étoit faite péniblement. Lisette, en voyant Lucas un peu gris, bâilla, fit la grimace, et tint un propos aigre. Lucas répondit par un geste menaçant et par un gros mot. Dans un petit moment d'humeur, Lisette jeta treize assiettes à la tête de Lucas. Lucas, dans un premier mouvement, assomma Lisette de treize coups de broc. Quand il la vit morte, il sentit qu'il l'aimoit. Il se jeta comme un désolé sur le _cadavre_, et lui demanda pardon de l'avoir _tuée_. «Hélas! s'écrioit-il piteusement, voilà pourtant la première fois que cela m'arrive!» Enfin il se releva d'un air réfléchi, alla droit à sa cuve, les bras croisés, et s'y insinua tout doucement la tête la première. On l'en retira au bout de treize secondes, il étoit déjà mort et noyé.--Ah! Docteur, la belle et longue histoire!--Je ne la fais pas, Monsieur, c'est la _traduction_ du pays. Mais apprenez les suites. La justice, indignée, prit connoissance de l'affaire. Elle s'empara du corps de Lucas, qui, très heureusement pour lui, n'avoit plus d'âme; elle le fit pendre par les pieds. On rasa la ferme, et le terrain fut mis à l'encan. Celui qui l'acheta s'en trouva mal, il n'osa jamais habiter ce petit corps de logis, et la raison la voici: tous les ans, dans le temps des vendanges, quelquefois plus tard, il se fait ici un changement affreux: la nuit vient, le ciel _pâlit_, la terre _frissonne_, les éléments _sont en convulsion_, le corps de logis saute sur ses fondemens, le toit semble danser, les murs paroissent rouges de sang ou de vin. Il se fait dans l'intérieur un horrible charivari. On croit entendre le cliquetis des assiettes et le choc des brocs; on croit entendre les gémissemens d'une morte et les cris d'un noyé!--Monsieur Desprez, la belle histoire! Ah! je vous en supplie, ne la contez plus à personne; réservez-m'en l'exclusive propriété; je veux, quand je serai de retour à Paris, en faire, pour l'Opéra-Comique, un joli drame bien réjouissant. J'aurai soin, pour satisfaire tout le monde, d'intercaler dans chaque scène deux ou trois ariettes en vers presque rimés: je retiendrai votre manière, Monsieur Desprez, et je n'écrirai pas plus mal que vous ne racontez. Si l'ouvrage est applaudi, s'il commence ma réputation, je tâcherai, chaque année, de traiter aussi heureusement deux ou trois sujets de cette force-là. Alors les musiciens, qui jugent toujours si bien, s'arracheront mes poèmes; les comédiens, qui ne se trompent jamais, les proposeront pour modèles; certain public, qui jamais ne s'engoue, demandera l'auteur avec un enthousiasme décent. Dans ce siècle de petits talens et de grands succès, mes chefs-d'oeuvre auront cent représentations, s'il le faut. Partout les sots crieront que je suis un grand homme, et, si je n'ai contre moi que les gens de lettres et les gens de goût, j'arriverai peut-être à l'Académie.»
Assurément ce projet étoit noble et vaste; mais, comme on le verra par la suite, j'eus tant d'autres choses à faire quand je vins à Paris que je ne pus m'occuper de son exécution.
* * * * *
L'épouvantable histoire du crédule docteur avoit-elle un peu dérangé mon cerveau? C'est ce que va décider la judicieuse personne qui me lit.
Dans un rêve qui dura deux heures à peu près, je vis presque continuellement ma jolie cousine. La marquise de B... se présenta cinq à six fois dans les intervalles; et seulement une fois,... ne me grondez pas, lecteur, une fois seulement je crus entrevoir cette charmante petite créature chiffonnée dont je vous ai parlé dans ma première année, cette ingrate Justine, vous savez bien?... Je ne saurois vous dire laquelle de ces trois beautés m'embrassa; mais ce que je puis vous certifier, c'est que je fus embrassé; je le fus, et si bien, si bien, que je n'aurois pu l'être mieux par toutes les trois ensemble! Je me réveillai en sursaut, le jour commençoit à poindre. D'honneur, je sentois sur ma lèvre brûlante la vive impression de cet _âcre_[2] baiser, mes rideaux de toile d'Orange s'agitoient avec un doux frémissement; il se faisoit dans mon appartement un petit bruit aigu... Je me jette en bas de mon lit, en trois sauts je fais le tour de ma chambre, qui n'est ni très longue ni très large... Il n'y a personne, tout est bien fermé, bien tranquille. Je suis donc fou! L'amour et les revenans m'ont donc tourné la tête? O Sophie, ma Sophie, viens, reviens; hâte-toi, si tu ne veux pas que je perde ce qui me reste de ma raison.
[2] Depuis un quart d'heure je cherchois l'épithète convenable: ô Jean-Jacques! je te remercie.
Quand MM. de Belcourt et Desprez entrèrent chez moi, j'étois encore si affecté du baiser reçu que je leur racontai qu'un revenant m'avoit embrassé. Mon père sourit et augura sur-le-champ mon entier rétablissement. Le docteur parut enchanté, et cependant me conseilla quelques rafraîchissans.
Ceux qui ne croient point aux esprits seront bien étonnés d'apprendre que le surlendemain je fus réveillé comme je l'avois été la surveille: j'éprouvai la même sensation, j'entendis le même bruit: je fis dans ma chambre des recherches plus exactes et non moins inutiles; il fallut en conclure qu'avec mes forces étoit déjà revenue mon ardente imagination.
O ma Sophie! depuis plusieurs jours je supportois plus impatiemment l'incertitude de ton sort et le tourment de ton absence; je ne cessois de presser mon retour à Paris. Malheureusement mon père venoit de recevoir des nouvelles fâcheuses, qui sembloient apporter à l'accomplissement de mes voeux d'insurmontables difficultés. On ne parloit dans la capitale que de mon aventure et du duel qui l'avoit terminée. Des deux parens du marquis, celui contre lequel M. Duportail s'étoit battu avoit été tué. On le regrettoit généralement; ses amis, puissans et nombreux, faisoient contre nous de vives sollicitations. Je ne pouvois me montrer dans la capitale sans m'exposer à porter ma tête sur un échafaud. M. de Belcourt paroissoit effrayé du danger que je sentois moi-même, et qui pourtant ne m'eût pas arrêté, s'il n'eût fallu que le braver pour retrouver Sophie; mais, avant d'aller affronter le péril, au moins devois-je savoir en quel lieu gémissoit ma femme infortunée. Réduit moi-même à ne pas sortir de la maison que nous occupions, j'allois toute la journée promener dans le jardin ma douleur et mes ennuis.
Un soir, en me déshabillant, je trouvai dans mon bonnet de nuit un billet soigneusement plié; pour adresse étoient écrits ces mots: _Noirval, renvoie ton domestique, et lis._ Je renvoyai Jasmin et je lus:
_S'il est vrai que le chevalier de Faublas ne craigne pas les revenans, qu'il brûle ce billet et qu'il garde cette nuit un profond silence, quoi qu'il lui arrive._
«Voilà, m'écriai-je assez haut, une petite plaisanterie du cher docteur.» Je brûlai le mystérieux papier, j'éteignis ma lumière, je me couchai, et je m'endormis.
Ce ne fut pas pour longtemps. Mon premier sommeil, quoique profond, ne devoit pas résister à l'impression accoutumée de ce baiser si vif qui brûloit mes lèvres et faisoit palpiter mon coeur. Pour cette fois un songe vain ne m'abusoit plus, ce n'étoit plus une ombre fugitive qui m'embrassoit; dans mon lit même, et bientôt dans mes bras, se trouvoit un corps bien vivant dont le voluptueux contact... Mais doucement donc! étourdi que je suis! j'allois conter tout cela au bon lecteur, qui déjà se trouble et rougit; essayons une phrase un peu plus décente.
Aussitôt je me sentis, non pas brusquement saisi, mais mollement attiré par une charmante petite main... que je baisai, ne vous en déplaise: car, avec tous vos scrupules, si vous vous étiez trouvé où je me trouvois, vous auriez fait ce que je fis; mille appas séducteurs ne vous auroient pas été vainement offerts, comme moi vous auriez promené sur tant de charmes une main caressante et curieuse; enchanté du résultat de vos recherches, comme moi vous auriez dit poliment, et bien bas, de peur que votre domestique ne vous entendît dans la pièce voisine: «Charmant revenant, que vos formes sont belles, et que vous avez la peau douce!»
Plus d'une fois je fis ce compliment flatteur, j'aurois voulu prouver plus d'une fois qu'il étoit sincère. Vains désirs! un convalescent, s'il peut dans une heureuse nuit souvent recommencer les mêmes discours, répète malaisément les mêmes actions. Le doux combat venoit de s'engager; il n'étoit pas de simple politesse, je me rappelle trop bien que mon adversaire s'y complaisoit. Hélas! Faublas s'y trouva trop peu préparé! Faublas y fut presque aussitôt vaincu. Encore, si le revenant, moins taciturne, avoit bien voulu causer familièrement avec moi! mais il s'obstinoit à ne pas répondre un mot. C'étoit un sûr moyen de me rendormir, moi qui, comme tant d'autres, aime assez à parler quand je n'ai rien à faire.
Lorsque je rouvris les yeux, le jour venoit de paroître, et j'étois seul dans ma chambre. J'y recommençai mes perquisitions déjà plusieurs fois inutilement faites: mes deux portes et mes quatre fenêtres se trouvoient bien exactement fermées, aucune fausse porte n'étoit pratiquée dans les murs; il n'y avoit point de trappes au plancher, point de coupures au plafond. Par où donc le revenant femelle pénétroit-il chez moi? Le cher docteur n'avoit ni femme ni fille; la maison n'étoit habitée que par des hommes. D'où venoit donc l'esprit tentateur dont le sexe m'étoit bien connu? Lisette voyageoit-elle de l'autre monde dans celui-ci pour se venger du pauvre Lucas? Une fermière dans mes bras! fi donc! j'aimois mieux me croire le _Tithon_ rajeuni de la timide Aurore, ou le moderne _Endymion_ de quelque fière déesse humanisée. O ma Sophie! de tout temps peut-être il étoit écrit que ton époux prédestiné ne pourroit seulement pendant trois semaines te demeurer fidèle; mais au moins l'encens qui t'appartenoit ne devoit brûler que pour une divinité!
Je fus bien aise de consulter sur cette aventure le comte de Rosambert, dont il étoit bien étonnant que je ne reçusse aucune nouvelle directe. La lettre que je lui écrivis avoit trois grandes pages. En vérité, dans les deux premières, il n'étoit question que de ma Sophie; j'avois resserré dans la troisième l'inconcevable histoire du joli revenant.
Je l'attendois la nuit suivante, il ne revint que la huitième nuit. Pressé du vif désir de connoître la nocturne beauté qui me visitoit, je lui demandai comment elle s'appeloit, car, nymphe ou déesse, elle avoit un nom; depuis quand elle m'aimoit, car, sans fatuité, je pouvois me flatter de lui avoir plu; dans quel endroit elle m'avoit rencontré, car elle me traitoit au moins comme connoissance. Ces questions et plusieurs autres moins embarrassantes ne me valurent aucune réponse. Alors, de tous les moyens connus de faire jaser une femme, j'employai le plus décisif; mais le malin démon femelle, avec une présence d'esprit imperturbable, épuisa toutes mes ressources sans se permettre même une exclamation. Je m'obstinois d'autant plus que ce silence impoli devenoit, par la circonstance, une ingratitude: cette fois je me comportois assez bien pour obtenir un remercîment. Tous mes efforts furent inutiles; je vis avec chagrin que les femmes de l'autre monde, quoique très sensibles aux bons procédés, n'ont pas, dans les occasions intéressantes, le tendre bavardage, le jargon caressant de la plupart des femmes de ce monde-ci.
Ennemie du jour délateur, ma discrète amante n'attendit pas chez moi le lever de l'aurore. Quand je l'entendis préparer son départ, j'essayai de la retenir; mais elle posa sur ma bouche l'index de sa main droite, sur mon coeur sa main gauche, sur mon front deux baisers; et puis, m'échappant avec un soupir, elle s'en alla prestement, je ne sais par où. Seulement je crus distinguer le craquement d'un mur qui s'ouvroit, et l'aigu sifflement d'un gond criard. Apparemment j'avois mal entendu, car je visitai mes quatre murailles dès qu'il fit jour, et le simple papier qui les tapissoit, bien uni dans sa surface, ne m'offrit aucune trace de déchirement; mes portes et mes fenêtres étoient bien exactement fermées.
Le même soir je trouvai dans mon bonnet de nuit un second billet:
_Je reviendrai dans la nuit du dimanche au lundi, si le chevalier de Faublas me promet, foi de gentilhomme, de ne faire aucune tentative pour me retenir. Qu'il me réponde par le même courrier._
Ah! j'entends; le courrier, c'est mon bonnet de nuit. Le lendemain mon docile commissionnaire fut chargé de mes courtes dépêches, qui contenoient la promesse qu'on exigeoit de moi.
Il vint enfin ce dimanche, peut-être impatiemment attendu! Bientôt elle alloit m'environner de ses ombres perfides, cette nuit si remarquable dans l'histoire de ma vie! Jasmin, qui depuis le dîner s'étoit absenté, revint sur la brune. Dès qu'il me vit seul, il m'apprit la nouvelle imprévue de l'arrivée de Rosambert; le comte s'étoit arrêté à Luxembourg, d'où il avoit secrètement dépêché vers Jasmin, pour de grandes raisons qu'il me diroit lui-même; il ne pouvoit venir à _Hollriss_ qu'une heure avant minuit, il importoit extrêmement que personne ne le vît entrer dans la maison; j'étois donc instamment prié de lui ouvrir moi-même, à onze heures précises, la petite porte du jardin.
Je suivis ponctuellement mes instructions. M. de Belcourt, fâché que je le quittasse plus tôt qu'à l'ordinaire, en fit la remarque. M. Desprez répondit par une plaisanterie, dont je ne fus pas d'abord aussi frappé que par la suite: «Laissez aller ce convalescent, dit-il à mon père, il a sans doute avec les esprits quelque commerce qu'il n'avoue pas.»
Au lieu de monter chez moi, je me glissai doucement dans le jardin. Rosambert m'attendoit à la petite porte. «Oh! bonsoir, mon ami, où est ma Sophie? Qu'est devenue la marquise? Avez-vous des nouvelles de son père? Son mari vit-il encore? Comment se porte ma soeur? Que dit-on de ce duel? Que pensez-vous de cet inconnu? Que vous semble de ce revenant? Pourquoi ne m'avez-vous pas écrit? Comment vous portez-vous?--De Noirval, un moment donc! que de vivacité! quelle impatience! Vous ressemblez beaucoup à ce petit chevalier de Faublas, dont on parle tant dans Paris! D'abord, asseyons-nous sur ce banc, et permettez-moi d'apporter dans mes réponses un peu plus d'ordre que vous n'en avez mis dans vos questions. Mes vigilans émissaires ont vu M. Duportail à Paris, ils suivront ses traces jusqu'à ce qu'ils aient découvert la retraite de sa fille, on nous en rendra bon compte.--O ma Sophie, je te reverrai!--Doucement, mon ami; ne m'étouffez pas. Mme de B... est apparemment dans une de ses terres, on ne la rencontre ni à la cour ni à la ville.--Pauvre marquise! je ne la reverrai plus!--Peut-être: ne vous chagrinez pas... Le marquis, dont la blessure n'est pas jugée mortelle, ne désire sa guérison que pour vous aller chercher en quelque lieu que vous soyez. Faublas, il assure qu'il vous reconnoîtra partout.--Rosambert, on ne sait pas où elle est?--Apparemment dans une de ses terres, mon ami.--Oui, Mme de B...; mais Sophie?--Ah! dans Paris très probablement.--Mon ami, croyez-vous que le marquis soit homme à lui pardonner?--Pardonner à la marquise! pourquoi pas? l'aventure n'est pas commune, j'en conviens, mais le mal est ordinaire. Ce n'est donc qu'un peu plus de bruit! Oh! la marquise est femme à lui faire entendre raison là-dessus.--Rosambert, dites sans me flatter, pensez-vous qu'on puisse le forcer à me la rendre?--Comment! forcer le marquis à vous rendre sa femme?--Eh! non, mon ami, c'est de la mienne et de son père que je vous parle.--M. Duportail! il n'y a pas de doute, on l'y forcera très certainement.--Je ne la reverrai plus! je ne la reverrai plus!--Au contraire, puisqu'il sera contraint de vous la rendre, vous la reverrez.--Mon ami, je pensois à cette femme si malheureuse.--Mon ami, vous êtes toujours le même, le mariage ne vous a pas changé... Mais permettez qu'à mon tour je vous fasse quelques questions. D'abord, je vois que vous êtes à peu près rétabli.--L'espérance de revoir bientôt ma Sophie...--Oui! oui! ma Sophie! _et puis cette femme si malheureuse?_...--La marquise? je vous assure que mon intention n'est pas de l'aller chercher. Il est vrai que parfois je me surprends m'occupant d'elle, mais c'est que...--Sans doute, Chevalier, je vous entends; c'est qu'on n'est pas maître de cela. Malgré lui, un jeune homme bien né se rappelle les bons procédés d'une femme jeune et belle qui a formé son adolescence.--Rosambert, toujours vous plaisantez! Dites-moi,... auriez-vous par hasard entendu parler de cette petite Justine...?--Quoi! la femme de chambre aussi vous tient au coeur? Ah! c'est que vous l'avez formée, celle-là. Mais vous m'avez dit, ce me semble, que La Jeunesse...--Allons, Rosambert, pour cette fois j'ai tort, ne parlons pas de cela.--Non, mon cher Faublas, parlons de ce revenant...--Oui, Rosambert, comment le trouvez-vous, mon revenant? N'est-elle pas singulière cette femme qui jamais ne dit mot et toujours se comporte à merveille?
«N'est-il pas drôle ce petit démon qui entre chez moi je ne sais par où?--Faublas, il vous visite toutes les nuits?--Non.--Non?--Mais tenez, justement je l'attends celle-ci.--Tant mieux, nous éclaircirons le doux mystère! nous saurons. Mais je me suis amusé à écrire dans cette auberge au lieu d'y souper: Chevalier, j'ai faim.--Attendez, je vais avertir Jasmin...--Faire du bruit dans la maison! gardez-vous-en bien. Tenez, je crois que ma chaise de poste n'est pas encore partie, j'y dois avoir quelque chose; quand je fais route, j'emporte toujours des provisions.»
Il me quitta, et rapporta un moment après une moitié de poularde avec une bouteille de vin. «J'ai pris deux verres, me dit-il, parce que vous souperez avec moi.--Ici?--Ici, dans ce jardin, Chevalier; nous avons à causer, et votre chambre n'est pas sûre. D'abord nous boirons à la santé d'Adélaïde, dont vous ne m'avez parlé qu'une fois.--Ah! ma chère soeur! je l'aime pourtant beaucoup! Comment se porte-t-elle?--Bien, très bien. Toujours plus charmante! Je n'ai pu résister au désir de l'aller voir une dernière fois avant de quitter la France. L'aimable enfant! Comme sa douleur l'embellissoit! comme elle souffre de ne voir ni son père, ni son frère, ni sa bonne amie! Faublas, buvons à sa santé, buvons, mon ami: je sais que ce n'est pas du bon ton; mais nous sommes à la campagne, et puis des voyageurs... Tenez, prenez un morceau, je ne puis souper seul, vous le savez bien.--Rosambert, je suis charmé de vous voir ici... Mais à quoi bon dans ce jardin? pourquoi ce mystère?--Parce que je n'aurois pu vous entretenir en particulier; parce que le baron, qui a déjà intercepté les lettres que je vous écrivois, se seroit d'abord emparé de moi; parce qu'il m'auroit sans doute prié d'altérer selon ses vues les nouvelles que j'apporte.--Vous avez raison.--Et puis ce revenant,... croyez-vous qu'il ne m'occupe pas?... Faublas, à la santé de Sophie.--Mon ami, depuis plus d'un mois je ne bois plus de vin; vous allez me griser!--A la santé de Sophie, vous ne pouvez vous en dispenser.--Allons, va pour Sophie! O ma jolie cousine, ce ne sera pas la première fois que tu m'auras fait perdre la raison!