Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5

Part 13

Chapter 132,096 wordsPublic domain

Tandis que la marquise s'occupoit de moi, je vis M. de Lignolle se pencher à l'oreille de la comtesse. Tout en paroissant écouter la tante, j'écoutai le mari; il disoit à sa femme: «Madame, épargnez-moi, laissez à la marquise une erreur...--Quoi donc! Monsieur, interrompit-elle, n'êtes-vous pas content de moi?--Au contraire, Madame, je vous rends grâces de votre discrétion.--Et vous avez tort, Monsieur, elle est naturelle et nécessaire; vous ne me devez aucun remerciement pour cela.»

M. de Lignolle, bien rassuré, vint à moi. «A propos, Mademoiselle, me dit-il, je vous rends grâces, vous voulez bien enseigner à la comtesse des choses difficiles.--Difficiles! mais non, Monsieur le comte.--Oh! que si, Mademoiselle; je sais trop ce que c'est, et je suis vraiment sensible à votre complaisance.» Alors, pour payer le trop honnête compliment du mari, je lui répétai mot à mot l'équivoque réponse que sa femme venoit de faire: _Et vous avez tort, Monsieur, elle est naturelle et nécessaire; vous ne me devez aucun remerciement pour cela._

Après ces politesses réciproques, la conversation devint générale, et de part et d'autre il ne fut rien dit qui mérite d'être rapporté; mais à deux heures on vint annoncer que quelqu'un me demandoit. «Qu'on fasse entrer», dit la comtesse. Je lui représentai qu'apparemment c'étoit M. de Valbrun. «Eh bien! répliqua-t-elle, qu'il vous parle ici.--Cela ne se peut guère, Madame.--Allez donc chez vous, mais ne tardez pas à revenir.»

Je courus à ma petite porte: «Bonjour, Monsieur le vicomte.--Bonjour, Monsieur le chevalier.--Eh bien! la lettre à ma soeur?--Je l'ai fait porter au couvent.--Celle à mon père?--C'est moi-même qui l'ai mise hier à la poste.--Et ma Sophie?--La baronne ne l'a pas vue; mais une chambre est retenue pour vous dans le couvent que vous avez indiqué.--Partons, Vicomte, partons!--Comment! partons?--Oui, tout à l'heure...--Ne sommes-nous pas convenus d'attendre?...--Je n'attends pas un moment.--Mais songez donc...--Je ne songe à rien.--Aux périls...--Je n'en connois plus... O ma Sophie! je différerois d'un jour le bonheur de te voir?--Cependant, il faut différer...--Vicomte, si vous ne voulez pas m'y conduire, j'irai seul.--Mais...--J'irai seul. Plutôt périr cent fois que de ne pas la voir aujourd'hui!--Chevalier de Faublas, et la comtesse?--De quoi me parlez-vous? qu'est-ce que la comtesse, quand il s'agit de Sophie?--Et vos ennemis?--Je les défie tous.--Ainsi nulle considération ne peut plus vous arrêter?--Nulle considération, Monsieur le vicomte; et, je vous le répète, si vous m'abandonnez, je pars seul... Vicomte, la reconnoissance que je vous dois n'en sera point altérée.--Puisque rien ne peut changer vos résolutions, je me rends; mais je vous demande une grâce.--Parlez, et croyez...--Attendez au moins jusqu'à la nuit.--Jusqu'à la nuit!--Écoutez-moi: dans un quart d'heure je dîne avec la baronne, à six heures du soir je l'amène ici. Dès que vous la verrez entrer chez la comtesse, soyez sûr que mon carrosse vous attend à la porte. Descendez alors par ce petit escalier, venez me joindre, et vous serez bien accompagné jusqu'au couvent, je vous le promets.--A six heures précises, Vicomte?--Chevalier, je vous en donne ma parole.»

Au moment où M. de Valbrun me disoit adieu, la comtesse venoit elle-même me chercher. L'aimable enfant, trop abusée, se crut sans doute l'objet de la profonde rêverie dans laquelle on me vit plongé pendant tout le dîner, qui me parut long. O ma Sophie! faut-il vous dire que, seule et sans distraction, vous occupiez alors mon coeur et ma pensée?

Après le dessert, cependant, en prenant le café dans le salon, je fixai plusieurs fois la jeune Lignolle, et toujours mes yeux rencontrèrent les siens. Mes regards enfin s'arrêtèrent volontairement sur tant d'appas. Que de vivacité! que de fraîcheur! la belle peau!... la jolie bouche!... Ah! charmante petite femme, vous ne méritiez pas d'être abandonnée le lendemain de vos noces.

Ces réflexions étoient l'effet tout simple d'une commisération trop naturelle pour que personne puisse l'improuver; mais malheureusement, dans la situation où je me trouvois, une réflexion fait naître une idée promptement suivie d'une autre réflexion, qu'une autre idée remplace aussitôt, et voilà comme souvent, d'encore en encore, il arrive que ce qui étoit bon dans son principe devient blâmable dans ses conséquences. Qui de vous pourtant, présumant assez de lui-même, oseroit, en pareil cas, après avoir assigné le point juste où il faudroit s'arrêter, oseroit, dis-je, affirmer que jamais il ne le passera? Montrez donc votre indulgence ordinaire pour un jeune homme qui vous fait, avec sa franchise accoutumée, un aveu délicat et pénible.

J'approchai de la comtesse, et, me penchant à son oreille, je lui dis bien bas: «Ne pourrois-je un instant, ma jeune amie, vous entretenir seule au boudoir?» Mme de Lignolle se leva. «Madame la marquise, dit-elle à sa tante, permet-elle que je la quitte pour un moment?--Oui, oui, répondit Mme d'Armincour. Je n'ignore pas que les jeunes femmes ont toujours...--Bon! Savez-vous ce que ces dames vont faire? interrompit le comte avec un rire presque moqueur. Une charade en prose!--Eh! Monsieur, répliqua la comtesse, quelle ironique joie! que d'amertume! Je ne défends pas notre ouvrage, il nous a si peu coûté! Mais quiconque est également incapable de nous deviner et de faire comme nous n'a pas, ce me semble, le droit de se fâcher ni de s'égayer à nos dépens.»

A ces mots, elle me conduisit dans son boudoir, la maligne comtesse! Et, quoique nous n'y fussions pas restés longtemps, la charade étoit faite quand nous en sortîmes.

Cependant mes voeux hâtoient la fin du jour, et la nuit tardoit beaucoup à venir. Elle vint, je tressaillis de joie; on annonça la baronne, je pensai me trouver mal; mes jambes me soutenoient à peine, j'eus à peine la force de faire à ma _protectrice_ une inclination légère; mais, aussitôt que cette extrême agitation fut calmée, je pris le chemin de ma chambre. Je m'étois flatté que la comtesse, qui faisoit à la baronne les premiers complimens, ne s'apercevroit pas de mon évasion; mais aucun des mouvemens de l'objet chéri n'échappe à l'oeil vigilant d'une amante. Mme de Lignolle me vit sortir et cria: «Vous partez, Mademoiselle de Brumont?...--Oui, Madame.--Mais vous allez revenir, j'espère?--Oh! oui,... Madame,... je... re...vien...drai,... oui, je tâ...che...rai,... oui, Madame, le plus tôt possible!»

J'avoue que ma voix étoit entrecoupée, j'avoue que je tremblois en lui adressant ce fatal adieu. Pauvre petite!

Je traversai son appartement et ma chambre, je descendis rapidement l'escalier dérobé, je franchis le seuil de la porte cochère, je me précipitai dans la voiture du vicomte.

Cinq minutes après j'arrive au couvent, à cet asile désiré. Une religieuse m'ouvre la porte, et me demande qui je suis. «La veuve Grandval.--Je vais vous conduire à votre chambre, ma soeur.--Non, ma soeur, dites-moi où sont maintenant rassemblées toutes vos pensionnaires.--Au _salut_, ma soeur.--Où dit-on le _salut_?--Mais... dans la chapelle.--Et la chapelle?--Est devant vous.»

Je cours à la chapelle, et mon coup d'oeil inquiet en embrasse toute l'étendue. Beaucoup de femmes sont en prières; une d'entre elles se distingue par son recueillement plus profond. Mon coeur s'est ému, mon coeur palpite. Voilà ses longs cheveux bruns, sa taille légère, ses grâces enchanteresses... Je fais quelques pas, je la vois! grand Dieu!... Faublas, heureux époux, maîtrisez la violence de ce premier transport: allez doucement vous mettre à genoux tout à côté d'elle.

Mme de Faublas étoit si préoccupée qu'elle ne s'aperçut pas qu'une étrangère venoit de prendre place à ses côtés. J'écoutai la fervente prière qu'elle adressoit au Ciel. «Grand Dieu! disoit-elle, il est vrai que je fus sa coupable amante; mais tu m'as permis de devenir sa légitime épouse. Je croyois qu'une longue absence avoit assez puni la foiblesse d'un moment. Si pourtant ta justice n'est pas fléchie; si, dans l'auguste sévérité de tes jugemens, tu as décidé que mon crime ne pouvoit s'expier que par une éternelle séparation, Dieu puissant, Dieu de bonté, qui te plais à faire éclater jusque dans les châtimens ta miséricorde infinie, souviens-toi que je suis mortelle, hâte-toi de frapper, prends ma vie: un prompt trépas sera pour ta victime un signalé bienfait; et, si tu daignes combler son dernier voeu, tu permettras qu'à son heure suprême elle entrevoie encore son époux une fois, une fois seulement! Tu permettras que Faublas ferme sa mourante paupière et reçoive son dernier soupir.»

J'entendis sa prière: mon premier mouvement fut de me précipiter devant elle et de lui montrer son époux. Je conservai pourtant assez de présence d'esprit pour sentir qu'un éclat nous perdroit, et assez de courage pour modérer mon impatience et retenir ma joie. En attendant que l'office fût dit, et que je pusse me découvrir à Sophie quand elle seroit seule, je m'enivrai du bonheur de l'admirer.

Le _salut_ vient de finir, Sophie se lève, et ne me voit seulement pas, parce que, tout entière à sa douleur, elle ne voit aucun des objets qui l'environnent. Je règle mes pas sur les siens, et je la suis lentement par derrière. Elle vient de sortir de la chapelle et va traverser la cour. Au moment où j'y mets le pied, plusieurs hommes[15], tout à coup sortis de la retraite qui les cachoit, m'entourent et se jettent sur moi. La surprise et l'effroi m'arrachent un cri, un cri terrible qui va retentir aux oreilles de Sophie. Mon amante a reconnu ma voix, elle se retourne, trop tôt sans doute, puisqu'elle peut encore m'apercevoir. Moi-même je l'entends m'adresser une plainte inutile, je la vois me tendre les bras, je la vois tomber au milieu des femmes effrayées qui l'environnent... Hélas! où sont mes armes? où sont mes amis?... Les barbares satellites m'accablent de leur nombre; ils m'entraînent loin de ma femme! loin de ma femme évanouie!... Dieu cruel, impitoyable Dieu, aurois-tu reçu la prière que tout à l'heure elle t'adressoit?

[15] Lecteur pénétrant, souvenez-vous de la lettre à mon père, mise hier à la poste, et conjecturez.

Vains emportemens d'une fureur impuissante! Rien ne peut me sauver. Elles viennent de se rouvrir, les portes de ce couvent où je suis si témérairement entré! On m'a jeté dans une voiture, qui soudain part et ne roule pas fort longtemps. J'entends d'immenses portes crier sur d'énormes gonds; je vois un château fort, le pont-levis s'abaisse devant moi, j'entre dans une grosse tour, des militaires décorés m'y reçoivent... Hélas! je suis à la Bastille.

_Au Public._

Il ne tient qu'à vous que j'en sorte, Monsieur, mais il faut pour cela que vous ayez encore le désir de voir une nouvelle suite de mes aventures. Si vous ne daignez pas, Monsieur, continuer à cet essai l'indulgence dont vous avez honoré le premier, je me verrai condamné à finir mes jours dans une prison, et je n'aurai, sur beaucoup de compagnons d'infortune, que le triste avantage de savoir pourquoi l'on m'y a mis et pourquoi j'y reste.

* * * * *

_Imprimé par Jouaust et Sigaux_

POUR LA

PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE

M DCCC LXXXIV

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