Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5
Part 12
J'aimois la manière franche et décisive dont la comtesse repoussoit les imputations calomnieuses de son mari, que je me plaisois à faire parler. Curieux d'essayer jusqu'où le juste désir d'une justification très facile emporteroit cette femme si vive, j'ajoutai: «C'est lui dire enfin qu'elle a quelque difformité secrète.» Un geste expressif que fit Mme de Lignolle, un geste aussi prompt que sa pensée, m'annonça qu'elle alloit encore donner la preuve justificative en même temps que le démenti formel. Mme d'Armincour aussi devina très aisément le dessein de la comtesse; et, malheureusement pour moi, qui le trouvois louable, elle accourut assez tôt pour en empêcher l'entière exécution. «Va, ma chère amie, ce n'est pas la peine, dit-elle à sa nièce; moi, qui depuis ton enfance ne t'ai pas perdue de vue, je sais qu'il n'en est rien, et Mlle de Brumont s'en rapporte à toi. Au reste, il ne faut pas non plus te fâcher si fort...--Ne pas me fâcher!--Ton mari...--Est un impudent menteur...--N'est peut-être pas si coupable...--Un insolent...--Que nous l'imaginions d'abord.--Un lâche!--Il se peut qu'une longue indisposition...--Ma tante, il n'y a pas d'indisposition de deux mois.--Ou quelque chagrin domestique...--Point de chagrin pour un homme trop heureux de m'épouser!--Ou quelque grand malheur...--Oui! le progrès de la philosophie!--Ou quelque travail important...--Des charades! Tenez, ma tante, ne le défendez pas, car vous m'aigrissez davantage. Je conçois maintenant toute l'indignité de sa conduite; et, dès qu'il rentrera... Dès qu'il rentrera, laissez-moi faire... Il s'expliquera, il me rendra compte de ses motifs, il me fera raison de l'outrage,... il m'épousera sur l'heure, ou nous verrons.»
Cependant le jour commençoit à tomber. Ce ne fut pas sans peine que j'obtins de la comtesse un moment de liberté. J'allai m'enfermer dans ma chambre, où je n'attendis pas longtemps M. de Valbrun. Le vicomte m'apprit qu'un homme sûr, chargé d'aller à l'hôtel de B... remettre à madame la marquise elle-même la lettre de Justine, avoit rapporté cette réponse: «Celle qui vous envoie me fait grand plaisir. Je n'étois pas tranquille sur le sort de la personne dont elle me donne des nouvelles. Dites qu'elle peut continuer de m'instruire de la situation des affaires de cette personne, à laquelle je m'intéresse véritablement. Vous pouvez ajouter que M. de B..., qui d'abord m'avoit assez mal reçue, vient de reconnoître ses torts et d'en obtenir le pardon. Ce n'est pas un secret, elle est bien la maîtresse de le dire à quiconque peut m'en féliciter.»
M. de Valbrun ajouta: «Mme de Fonrose est allée maintenant au couvent de Mme de Faublas. Demain matin, avant huit heures, je vous dirai ce que nous avons fait.» Après avoir remercié le vicomte comme je le devois, je lui remis mes deux lettres; je le priai d'envoyer l'une au couvent d'Adélaïde, et de faire mettre l'autre à la grande poste. Il voulut bien, en me quittant, m'assurer qu'il alloit tout à l'heure faire lui-même les deux commissions. Fatale lettre à M. de Belcourt, n'aurois-je pas dû prévoir tous les chagrins que tu pouvois me causer!
Maintenant je me demande pourquoi Mlle de Brumont, sans avoir en tête d'autre objet déterminé que celui de se rapprocher de Sophie, sentit pourtant, en rentrant dans l'appartement de la jeune comtesse, quelque déplaisir d'y retrouver la vieille marquise? C'est qu'apparemment, comme tant d'autres, appelé par l'amour à réparer les inexcusables torts dont l'hymen se rend journellement coupable envers la beauté, le chevalier de Faublas, entraîné malgré lui, ne faisoit qu'obéir à l'impulsion de son génie. Je me demande aussi pourquoi la nièce, ne recevant plus qu'avec distraction les instructions de la tante, et de temps en temps attachant sur moi des regards dont tous mes sens étoient émus, ne montroit pas un vif empressement à retenir chez elle, le reste de la soirée, Mme d'Armincour, d'ailleurs si chérie! C'est qu'ils existent en effet, ces atomes inhumainement rejetés par nos philosophes modernes, ces atomes sympathiques qui, tout d'un coup partis du corps brûlant d'un adolescent vif, et dans la même seconde émanés des nubiles attraits d'une jeune fille, se cherchent, se mêlent et s'accrochent pour ne faire bientôt, des deux individus doucement attirés, qu'un seul et même individu. C'est qu'il agissoit déjà sur la gentille brune, le charme dont étoit possédé le joli garçon. C'est que, déjà guidée par les puissans rayons de la bienfaisante lumière que j'avois fait luire à ses yeux, et plus encore par cet instinct naturel à tout le beau sexe, dont le tact, en certaines matières surtout et dans certains cas, est à la fois délicat, prompt et sûr, Mme de Lignolle se sentoit intérieurement avertie de la nullité d'un homme qui, depuis deux mois, lui manquoit nuit et jour, et que machinalement elle pressentoit en moi celui qui pouvoit pleinement punir l'offense et dédommager l'offensée. Je me demande encore pourquoi Mme d'Armincour, quoique favorisée de son antique expérience, ne parut pas s'apercevoir qu'elle étoit de trop, et s'obstina, malgré les fréquentes distractions de sa nièce, à lui tenir fidèle compagnie jusqu'au retour de M. de Lignolle? C'est que les vieilles gens furent de toute éternité spécialement destinés à gêner l'aimable jeunesse, peut-être afin que ses désirs contrariés devinssent plus ardens, et que les plaisirs obtenus malgré les obstacles eussent pour elle un charme de plus. Au reste, je ne vous conseille pas de donner une confiance aveugle à mes propositions, qui ne sont peut-être pas trop vraies. Plus d'une fois j'ai cru m'apercevoir que, dès qu'une femme entroit pour quelque chose dans mes raisonnemens, elle brouilloit toutes mes idées. De là vient que souvent, quand je voudrois moraliser, je plaisante; de là vient que souvent je déraisonne au lieu de philosopher.
Quoi qu'il en soit, Mme d'Armincour nous honora de sa présence à souper. Elle me parla beaucoup de la province où elle avoit élevé sa nièce, de son bon château qu'il ne falloit réparer qu'une fois par an, de ses beaux biens que son concierge faisoit valoir, de ce concierge qu'elle nous donna pour le premier homme du monde, et qui, soit dit sans offenser personne, me parut être celui de ses gens qu'elle connoissoit le mieux. Je crois qu'il eût été question du bon _André_ jusqu'au lendemain matin; mais, à minuit passé, la voiture du comte se fit entendre. «Il vient de m'arriver l'aventure du monde la plus désagréable, cria M. de Lignolle en entrant; vous savez bien ma belle charade?...--Monsieur, interrompit la comtesse, voici madame la marquise d'Armincour, ma tante.» Le comte, un peu surpris, commença pour la marquise un long compliment, qu'elle n'écouta pas jusqu'au bout. «Bonsoir, dit-elle brusquement à sa nièce, bonsoir, ma chère Éléonore[14]. Demain je reviendrai de bonne heure, demain j'espère qu'enfin je souhaiterai le bonjour à madame la comtesse de Lignolle. Adieu, Monsieur», fit-elle sèchement à M. de Lignolle. Elle lui fit, en sortant, une de ces révérences froides que les femmes réservent pour certains hommes qu'elles n'estiment point. «Vous savez bien ma belle charade? reprit le comte dès qu'elle fut partie...--Mademoiselle de Brumont, interrompit la comtesse, faites-moi le plaisir de vous retirer chez vous.»
[14] C'étoit le nom de fille de la comtesse.
J'obéis sans répondre, mais je restai collé derrière ma porte et prêtant l'oreille avec la plus grande attention...
«Vous savez bien ma belle charade?» reprit encore M. de Lignolle. Madame l'interrompit de nouveau: «Il ne s'agit pas de cela, Monsieur, on ne se marie pas pour faire des charades, mais pour faire des enfans.--Comment! Madame...--Comment! Monsieur, étoit-ce à moi de vous l'apprendre?--Comment?--Si ma tante et Mlle de Brumont ne m'avoient pas instruite, je serois donc restée fille?--Madame, vous ne m'entendez pas. Je savois tout comme un autre quel devoir...--Vous le saviez, Monsieur? Si vous le saviez, pourquoi ne le faisiez-vous pas? Il est donc vrai que vous me trouviez laide? Il est donc vrai que depuis deux mois je suis l'objet de vos mépris?... Où allez-vous, Monsieur?»
J'entendis Mme de Lignolle courir à la porte et la fermer.
«Vous ne sortirez pas d'ici, Monsieur, que vous n'ayez réparé vos outrages.--Mes outrages?--Oui, vos outrages. Je sais tout, Monsieur: en ne m'épousant pas, vous m'avez insultée; mais vous m'épouserez! vous m'épouserez tout à l'heure... Si tout ce qu'on m'a dit est vrai, ce n'est pas un grand mal pour vous, j'espère. Au reste, c'est votre devoir, qu'il vous soit agréable ou non: remplissez-le. Je le veux et je vous l'ordonne.--Mais, Madame...--Point de mais, Monsieur. Je vous trouve encore bien impertinent. Croyez-vous que je ne vous vaille pas?... On vous donnera une femme jeune et jolie pour lui faire des charades?... Vous me ferez un enfant, Monsieur... Vous m'en ferez un!... Vous me le ferez! vous me le ferez tout à l'heure!... tout à l'heure,... ici!... là, à cette place-là.»
La comtesse venoit de le prendre par la main, et de le conduire derrière les rideaux. A travers le trou de ma serrure je voyois sur le parquet, dans un petit espace que laissoit découvert le _lampasse_ devenu trop court, vedeva quattro piedi groppati. La loro positura, che non era più dubbia, mi dava ben' a conoscere che 'l Lignolo otteneva, od era sul punto d'ottener' il perdono delle sue colpe.
Quel personnage je fais là, cependant! que le rôle d'observateur est, en ce cas, humiliant et pénible! Ah! tante bavarde autant que maudite, pourquoi n'avez-vous pas voulu vous en aller plus tôt? Eh bien! Chevalier, qu'est-ce donc que tu te dis à toi-même? Quoi! tu désespères de ta fortune? Va, mon ami, rassure-toi, ton génie protecteur ne t'abandonne pas. Va, Faublas n'est pas fait pour remplir, dans une aventure bizarre et galante, un emploi subalterne. Écoute ce que dit la comtesse, et fais un saut de joie.
«Pardon, Monsieur, peut-être que j'ai tort, peut-être qu'en effet ma tante et Mlle de Brumont ne m'ont voulu faire qu'une mauvaise plaisanterie. Je comptois vous inviter à passer chez moi la nuit entière; mais vous prendriez, je le vois, bien des peines inutiles; je crois que c'est vous rendre service que de vous engager à vous retirer dans votre appartement.--Madame, je vous demande le secret; j'espère qu'une autre fois je serai plus heureux.--Une autre fois! reste à savoir si je voudrai...--Madame, dans tous les cas, je compte sur votre discrétion.--Monsieur, je ne promets rien.--Madame...--Monsieur, je vous prie de me laisser libre.»
Elle venoit d'ouvrir la porte, qu'elle referma dès qu'il fut dehors. Aussitôt je sortis de ma chambre et volai dans la sienne: «Ah! Madame, que je suis aise!...--Pourquoi donc cette folle joie? interrompit-elle.--Madame, vous ne pouvez concevoir...--Mademoiselle, interrompit-elle encore du ton le plus sérieux, si vous pouviez vous faire une juste idée de ce que c'est que M. de Lignolle, vous sauriez qu'entre lui et moi, tout à l'heure, il n'a pu rien se passer dont on doive se réjouir et me féliciter; rien dont je doive me réjouir.--Madame! et que diriez-vous si je vous avouois que c'est votre peine qui fait ma joie?--Ce que je dirois, Mademoiselle!...--Que diriez-vous, si je vous apprenois que le sort, toujours juste, a conduit chez vous un vengeur?--Un vengeur!--Si je vous déclarois que vous voyez à vos pieds un jeune homme...--Un jeune homme!--Qui vous aime...--Qui m'aime!...--Un jeune homme plein de tendresse pour vous et d'admiration pour vos charmes!--Vous êtes un jeune homme! et vous m'aimez!--Ah! ce n'est pas de l'amour, c'est...--Mademoiselle de Brumont, êtes-vous bien sûre d'être un jeune homme?--Jolie comtesse, en vérité, je ne puis avoir là-dessus aucune espèce de doute.--Eh bien, venez, venez, vengez-moi, épousez-moi tout de suite; je le veux! je vous l'ordonne!--Ah! vous n'avez pas besoin de me l'ordonner! ah! charmante Éléonore, je ne demande pas mieux.»
Elle avoit raison d'être fâchée contre son mari! J'avois raison d'être content de M. de Lignolle! Ce M. de Lignolle avoit si peu fait... que tout me restoit à faire! Mais, dans les entreprises de la nature de celle-ci, les obstacles ne sont pas faits pour abattre un courage éprouvé: le mien s'accrut par les difficultés, et bientôt quelques sourds gémissemens, à la fois douloureux et tendres, annoncèrent mon triomphe prochain, dont l'heureux instant fut marqué par un dernier cri. Triomphe vraiment délicieux, où le vainqueur, dans l'ivresse du succès, s'applaudit des transports du vaincu charmé de sa défaite! Victoire la plus douce de toutes à quiconque, au sein de son propre bonheur, sait jouir encore du bonheur d'autrui!
Il faut rendre justice à la présence d'esprit de la comtesse: aussitôt que la parole lui fut revenue, elle me demanda qui j'étois. Préparé à cette question toute simple, qu'une femme moins vive m'eût sans doute adressée plus tôt, je ne fis pas attendre la réponse: «Charmante Éléonore, on m'appelle le chevalier Flourvac. Mes parens injustes, uniquement jaloux d'assurer une grande fortune à mon aîné barbare, m'ont voulu forcer à me faire _génovéfain_...--Ils vouloient vous faire moine! s'écria-t-elle; mais vous n'auriez jamais épousé personne! Oh! que c'eût été dommage!--Aussi, ma jeune amie, quelque chose me disoit sans cesse que je n'avois pas la moindre vocation pour ce métier-là. Assurément je ne devinois pas que le destin propice me réservoit l'avantage peu commun de consommer un mariage qui ne seroit pas le mien; mais je sentois confusément que j'étois né pour épouser. Je me suis donc échappé du couvent où l'on me tenoit renfermé. Mon ami, le vicomte de Valbrun, indigné de la lâcheté de mon frère et de la cruauté de mes parens, m'a recueilli, m'a conseillé ce déguisement, m'a fait chercher un asile plus sûr que sa maison, et chaque jour je rendrai grâces au hasard favorable qui m'a conduit auprès d'une femme jeune, jolie et vierge.--Le sort ne m'a pas favorisée moins que toi, mon cher Flourvac, répondit la comtesse en m'embrassant, tu me tiendras compagnie jusqu'à ce que tes parens soient morts.--Quel engagement vous prenez là, ma chère Éléonore! mon père est encore jeune...--Tant mieux, mon ami, nous demeurerons ensemble plus longtemps. Restez avec moi jusqu'à ce que tous vos parens soient morts; restez, Flourvac, je le veux.»
Pendant que je faisois à Mme de Lignolle l'indispensable mensonge que vous venez de lire, je l'aidois à dépouiller des vêtemens incommodes dont je ne l'avois pas débarrassée d'abord, tant elle m'avoit paru pressée d'être vengée! tant j'avois jugé convenable la prompte exécution de ses ordres formels!
A présent, lecteur, parlez sans déguisement; n'auriez-vous pas quelque envie de prendre ma place auprès de la comtesse, dans le lit nuptial où je suis avec elle?
Je ne vous dirai pas tout à fait comment j'y passai les plus douces heures de ma vie; mais je vous dirai bien à quels souvenirs enchanteurs j'y livrai, pour quelques instans, ma fugitive pensée. Près de l'aimable disciple que je formois, je me rappelai le maître plus aimable qui m'avoit formé. Là comme ici, aujourd'hui comme alors, des événemens inattendus et peu communs, préparant mon bonheur, m'avoient, presque sous les yeux d'un époux ridicule, pour ainsi dire jeté dans les bras de sa vive moitié! Je me trouvois à la place de M. de Lignolle, enseignant à la jolie comtesse les premiers élémens de l'auguste science que j'avois apprise de la belle Mme de B..., sous les auspices du marquis. Mais, hélas! des deux femmes rares que m'avoit données mon étoile singulièrement propice, l'une déjà m'étoit ravie, l'autre bientôt se verroit abandonnée... Quelle honte cependant ce seroit pour moi, si je quittois ma gentille élève sans avoir parfaitement achevé son éducation! Quel maître plus favorisé du hasard put jamais s'applaudir d'une écolière supérieure à Mme de Lignolle! Charmante enfant, sujet précieux, chez qui se trouvoient réunis les moyens séduisans et les dispositions heureuses! Que d'attraits elle m'offrit! que de docilité je lui trouvai! combien d'intelligence et de feu! quelle adresse, et que d'activité! La même nuit, je vous le jure, vit commencer et finir son instruction complète; et cette nuit sera toujours comptée dans le nombre de mes plus courtes nuits.
Le jour ne devoit pas tarder à paroître, quand tous deux, enfin lassés, nous nous endormîmes. Lorsque je me réveillai, ma montre marquoit midi: «Grand Dieu! M. de Valbrun m'attend-il patiemment depuis huit heures du matin?... Je quittai sans bruit la comtesse, qui dormoit profondément, et, presque nu que j'étois, je courus à ma chambre, j'ouvris la petite porte de l'escalier, je ne vis personne. O ma Sophie!... Heureusement je vis dans ma serrure un petit papier qui débordoit. Le vicomte, avec un crayon rouge, avoit griffonné ces mots, que j'eus beaucoup de peine à déchiffrer:
_Je frappe, et vous ne répondez pas. Où êtes-vous, Mademoiselle de Brumont? Que faites-vous? Je n'en sais rien; mais je devine. Quelle agréable nouvelle je vais porter à la baronne! A deux heures je reviendrai; madame la comtesse sera-t-elle levée à deux heures?_
Je réveillai ma jeune amie, en reprenant ma place auprès d'elle. Le regard qu'elle me lança me parut encore plus vif que tendre; j'eus lieu de croire que la douce caresse dont elle l'accompagnoit n'étoit pas tout à fait désintéressée; j'entendis, avec de fréquens soupirs, quelques mots à demi prononcés. Tout cela, suivant moi, vouloit dire que mon écolière attendoit sa dernière leçon. Qui de vous, Messieurs, l'eût refusée, pouvant la donner encore? Je la donnois donc lorsqu'on frappa rudement à la porte de la chambre à coucher. Je quittai brusquement le poste que j'occupois, et je me préparois à sortir du lit de la comtesse, mais elle me fit signe de rester à ses côtés, et, d'une voix ferme, elle demanda: «Qui va là?--C'est moi, répondit M. de Lignolle; ne vous levez-vous pas aujourd'hui?--Pas encore, Monsieur.--Il est tard cependant, Madame.--Oui, Monsieur, mais je suis occupée.--A quoi, Madame?--Monsieur, je compose.--Qui vous apprend à composer?--Mlle de Brumont.--Je voudrois bien assister à la leçon.--Cela ne se peut pas, Monsieur; vous ne feriez sûrement rien, et vous nous empêcheriez de faire quelque chose.--Et que faites-vous donc, Madame?--Des enfans qu'on puisse croire les vôtres, Monsieur.--Que voulez-vous dire?--Que je finis une charade.--Une charade! voyons donc.--Vous avez envie de chercher le mot?--Oui, vraiment.--Eh bien, attendez une minute.
«Voici, me dit-elle tout bas, l'instant d'une vengeance complète. Je veux lui faire une malice dont le souvenir puisse, dans cinquante ans encore, amuser ma vieillesse. Mon cher Flourvac, il a cruellement interrompu nos doux exercices.» Elle ne m'en dit pas davantage, mais un regard, un geste, un baiser, parurent m'apporter l'ordre de reprendre l'_exercice cruellement interrompu_. Docile avec plaisir, j'obéis, sans me permettre la plus légère observation. Alors, pour me prouver, après Coralie, que plus d'une femme, sachant, dans un moment critique, embrasser à la fois plusieurs occupations difficiles, peut en même temps très conséquemment agir et très distinctement parler, Mme de Lignolle éleva la voix, et dit au comte: «Monsieur, écoutez-vous à la porte?--Il le faut bien, Madame, puisque vous ne voulez pas m'ouvrir.--Bon! voici ma charade: _Amo 'l primo mio._ (Piano a Faublas abbracciandolo.) _L'amo di molto._--Amo 'l primo mio, ridisse il Lignolo.--_Signor, sì_, soggiunse ella. _M'ama 'l secondo mio._ (Piano a Faublas.) _M'ami! Ah! m'ami è vero?_» Non risposi, ma l'abbracciai teneramente, mentre che 'l Lignolo con grandissima attenzione ridiceva: «M'ama 'l secondo mio.--_Bravo, signor!_ disse la contessina. _Il mio integrale, benchè composto da due, nondimeno fa più ch'uno._ (Piano a Faublas.) _Deh! non è la... la verità? la verità,... ben' mio!_--Ma, disse Lignolo, dunque in prosa la fate?--_Signor,... sì... in pro..._» Esta volta sulle labbra della svenuta la parola morì.
Cependant elle eut tout le temps de reprendre ses esprits avant que son mari, qui vouloit absolument deviner, eût cessé de répéter: _Mon tout, quoique formé de deux personnes, ne fait qu'un._ «Monsieur, reprit la jeune écervelée, plus contente que si elle eût fait un poème épique et une bonne action, je dois, en conscience, vous prévenir d'une chose essentielle: c'est que ma charade est une espèce d'énigme qui a deux mots. Je vous déclare d'avance que je ne vous les dirai jamais, et je crois que vous ne les devinerez pas.--Je ne les devinerai pas! ah! je vais m'enfermer dans mon cabinet, et je descends dans une demi-heure.--Dans une demi-heure, soit; je serai levée.»
Il revint effectivement une demi-heure après. Assis à côté de la comtesse, je prenois dans son boudoir une grande tasse de chocolat, que cette fois j'avois demandée sans façon. «Mesdames, vous savez bien, ma plus belle charade? dit M. de Lignolle en entrant, hier on l'a critiquée. On l'a critiquée, Mademoiselle de Brumont; auriez-vous cru cela?--Oui, Monsieur le comte.--Oui?--Sans doute; l'envie!--L'envie, vous avez raison. Mais que je vous conte un événement tout aussi désagréable. Hier encore, dans un cercle d'amateurs, on propose une charade; je trouve le mot, un de mes voisins le trouve aussi: nous le disons en même temps; chacun félicite mon rival, et personne ne me fait le moindre compliment. Cette injustice m'a donné de l'humeur, et je me suis, à propos de cela, rappelé certain projet qui m'est venu vingt fois dans la tête. Dans le _Mercure de France_, Mademoiselle, on imprime au bas de chaque charade le nom, le surnom, le titre, la demeure, le nom de la ville et de la province de l'auteur; et je trouve qu'on fait bien, parce qu'on ne sauroit trop encourager les talens. Mais n'est-ce pas une chose affreuse qu'un homme qui emploie régulièrement trois ou quatre jours de la semaine à la recherche des mots du logogriphe, de l'énigme et de la charade de chaque numéro, ne soit jamais payé de ses travaux par un peu de gloire? Assurément, c'est là de l'ingratitude, ou je ne m'y connois pas. A présent, Mademoiselle, écoutez mon projet: je veux proposer aux rédacteurs du _Mercure_ d'ouvrir une souscription dont le produit sera destiné à l'impression d'une grande pancarte qui paroîtra toutes les semaines, et sur laquelle on lira les noms de tous ceux qui auront deviné le logogriphe, l'énigme et la charade de la semaine précédente.--Fort bien vu, Monsieur, répondit la comtesse; mais, puisque nous parlons de charade, avez-vous deviné la mienne?--Pas encore, Madame», répliqua-t-il d'un air confus. Mme de Lignolle aussitôt lui repartit: «Monsieur, si vous venez à bout de trouver les deux mots, je vous promets, en attendant l'exécution de votre grand projet, je vous promets de remuer ciel et terre pour qu'on veuille bien insérer dans le _Mercure_ ma charade, son explication, mon nom à moi qui l'ai composée, votre nom à vous qui l'aurez devinée, et même je tâcherai qu'on apprenne au public comment et pourquoi je l'ai faite.--Madame, ce que vous me dites là m'excite encore...»
Le bruit d'une voiture qui entroit dans la cour interrompit le comte. Un laquais vint annoncer madame la marquise d'Armincour; elle entra précipitamment, fut droit à sa nièce, et lui dit: «Eh bien, mon cher coeur, comment te sens-tu aujourd'hui? y a-t-il quelque changement?... Ah! petite friponne, je vous trouve l'air fatigué, vous avez les yeux battus... Allons, c'est une affaire finie. Je m'y connois! je m'y connois!... Je t'en félicite de toute mon âme, ma petite. Et vous, Monsieur le comte, recevez mon compliment, faisons la paix, embrassons-nous... Allons, mes enfans, courage! un petit-neveu dans neuf mois!--Un petit-neveu dans neuf mois, répéta la comtesse, cela se pourroit bien, vous avez raison, ma tante; mais souhaitez donc le bonjour à Mlle de Brumont.»