Les amours du chevalier de Faublas, tome 3/5
Part 10
La comtesse, irritée, prit une attitude fière, regarda M. de Lignolle avec majesté, et du ton le plus impérieux lui dit: «Je le veux.--Puisque vous le prenez ainsi, Madame, répondit le comte, il faut bien que cela soit, que ne vous expliquiez-vous tout d'un coup! Madame la baronne permettra seulement que j'examine un peu sa protégée, car souvent on parle de bonnes études, et Dieu sait ce qu'on entend par là. J'en ai vu de ces petits messieurs qu'on me vantoit comme des prodiges; ils avoient remporté tous les prix de l'université, et ne savoient seulement pas trouver le mot d'une énigme. Jugez donc ce que c'eût été si on les avoit priés d'en faire une!... Mademoiselle, je ne doute pas que vous ne soyez plus instruite, car... votre figure,... vos manières... Comment vous nommez-vous, Mademoiselle?--De Brumont, Monsieur.--Vous n'êtes pas philosophe, j'espère?--Non, Monsieur, je suis honnête fille.--Belle réponse, Mademoiselle, superbe! superbe! Vous êtes de bonne famille apparemment?--Monsieur, je suis noble.--Bon encore cela! bon! Je vois que nous sympathiserons merveilleusement. Je vous avouerai que vous êtes arrivée ici dans un moment précieux; quand on vous a annoncée, je limois le dernier vers d'une charade... Oh! c'est que c'est une vraie charade, celle-là!... Écoutez, je vous prie, ma charade, et cherchez le mot.
«Devinez, Mademoiselle, devinez.»
Il est certain que pour le trouver il me fallut une sagacité peu commune. Monsieur le comte n'étoit pas heureux dans l'art des définitions; mais, en revanche, chaque expression, grâce à la place qu'il lui donnoit, devenoit une énigme. «Elle l'a, ma foi, devinée! s'écria-t-il. Preuve qu'elle est bien faite, la charade! Baronne, vous avez raison, c'est une fille vraiment étonnante!--Monsieur, je suis fort aise, répliqua Mme de Fonrose, que vous la trouviez telle; mais c'est surtout aux yeux de la comtesse que je veux qu'elle se montre ainsi.--D'honneur, répéta-t-il, une fille étonnante! Elle vient de deviner ma plus belle charade,... une charade dont le plan seul m'a coûté cinq jours de méditation!... une charade dont j'ai travaillé le style pendant neuf jours et demi... Enfin, j'ai changé dix-huit fois le premier vers,... oui, dix-huit fois. Je faisois des variantes en dormant.--Comme Voltaire, Monsieur le comte.--Ah! Mademoiselle, Voltaire n'a jamais fait de charades, et puis c'étoit un philosophe. Revenons à mon ouvrage; comment le trouvez-vous?--Très saillant, Monsieur, et plein de charmantes antithèses.--De charmantes... Vous nommez cela des antithèses? Je savois bien que je faisois des antithèses, moi!... Je n'ai pourtant pas achevé ma rhétorique; mais voilà de ces choses que certaines gens n'ont pas besoin d'apprendre. C'est la nature qui donne des antithèses... Mesdames, cela s'appelle des antithèses.
--Point du tout, Monsieur, répondit la comtesse entièrement occupée de ce que lui disoit la baronne, cela s'appelle des bêtises.--Comment, Madame, des bêtises?--Oui, Monsieur, ces petits coussins que nous mettons sur nos hanches, pour relever et faire bouffer nos jupons, s'appellent des bêtises.--Ah! Madame, s'écria-t-il, quelle réponse!» Il revint à moi: «Tenez, Mademoiselle de Brumont, je ne dis pas cela pour vous, car, d'honneur, vous m'étonnez; mais les femmes sont bien petites avec leurs chiffons. Quand vous aurez gagné la confiance de la comtesse, ajouta-t-il tout bas, tâchez de lui donner des goûts solides, chargez-vous de son instruction, enseignez-lui le grand art des charades et des antithèses...--Laissez-moi faire, Monsieur le comte; que j'aie seulement le bonheur de lui plaire...--Vous lui plairez!--Croyez-vous?--Vous lui plairez, j'en suis sûr.--Eh bien, je lui apprendrai beaucoup de choses dont elle ne se doute pas, je vous en donne ma parole.--Et vous me rendrez, Mademoiselle, un véritable service dont je serai très reconnoissant.--Vous avez trop de bonté, Monsieur: une autre vous remercieroit; moi, je suis tentée de vous en vouloir. Ailleurs j'ai quelquefois occupé la place que vous m'invitez à prendre chez vous, et jamais mari n'eut besoin de m'exciter à remplir auprès de sa femme des devoirs que je ne m'imposerois point si l'exercice m'en paroissoit désagréable. Mes soins pour madame la comtesse seront, quant à vous, toujours désintéressés, je vous jure.--Revenons à mon ouvrage. Vous le trouvez?--Surprenant! d'une simplicité... sublime! Mais, Monsieur, comment faites-vous?...--D'abondance, interrompit-il; mes plus longs vers ne me coûtent pas quinze jours de travail; pour la mesure, je compte sur mes doigts; la rime, je la prends dans le dictionnaire de Richelet; et la raison, je l'attends pendant trois semaines s'il le faut: aussi mes vers sont très faciles.--Et vos charades ont le mérite d'être faites en bouts-rimés.--Justement: chaque poète a son faire, et voilà le mien.--Vous ne me disiez pas cela!--Diantre! c'est mon secret!--Il est mal gardé, Monsieur le comte; presque tous les beaux esprits du jour le possèdent. Lisez la foule de leurs opuscules, que chaque semaine voit naître et mourir, sous le titre orgueilleusement modeste de _Mes fantaisies_, _Mes souvenirs_, _Mes essais_, _Mes délassemens_, _Mes caprices_, _Mes loisirs_, etc.; lisez les petites chansons de société dont ils régalent leurs amis aux bons jours de fêtes, et qu'ensuite ils adressent à la postérité, dans ces almanachs prétendus poétiques qu'on achète au jour de l'an pour les oublier avant la mi-janvier; lisez les ariettes de nos grands opéras-comiques, de nos petits opéras lamentables; lisez les doux madrigaux de nos comédies à la mode; lisez nos odes _germaniques_, nos épouvantables tragédies; lisez, Monsieur le comte, vous verrez que tout cela se fait à peu près à votre manière, et que la poésie moderne a sur l'autre l'avantage d'être toute en bouts-rimés.»
Je vis qu'il prenoit un air sérieux, et je lui rendis sa belle humeur en l'accablant d'éloges. «Là, sérieusement, reprit-il bientôt, ma charade vous a séduite? et vous croyez que, sans se compromettre, on peut signer cela?--Assurément, et comptez, Monsieur, sur la reconnoissance publique.»,
Il prit une plume, et sous le mot _malpropre_ il écrivit: «Par M. Jean-Baptiste-Emmanuel-Frédéric-Louis-Chrysostome-Joseph, comte de Lignolle, seigneur des ***, et du ***, et de ***, lieutenant-colonel du régiment de ***, en garnison à ***, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, à Paris, rue ***, hôtel de ***.--Quoi! Monsieur, vos noms, vos titres, et votre demeure!--Mademoiselle, c'est l'usage... Là!... vous lirez cela dans le _Mercure_ de la semaine prochaine.»
Le comte, enivré de mon approbation, alla dire à la baronne qu'elle verroit bientôt quelque chose de sa façon dans les papiers publics; ensuite, il s'adressa à la comtesse: «Madame, vous pouvez prendre Mlle de Brumont, je vous certifie, moi, que vous en serez très satisfaite; je vous la donne pour une fille rare dont on ne connoît pas tout le mérite. Vous pouvez la prendre, vous le pouvez!--Monsieur, répondit la comtesse, je suis fort aise que vous soyez de mon avis; mais déjà c'étoit une affaire arrangée.»
M. de Lignolle revint à moi, et, me tirant un peu à l'écart, il me dit bien bas: «Mademoiselle de Brumont, j'ai une grâce à vous demander.--Monsieur, parlez.--Je ne puis douter que vous n'ayez de bonnes moeurs, puisque vous êtes noble et ennemie des philosophes; mais tous les jours une jeune fille, quoiqu'elle soit sage, entend conter des aventures galantes et les répète.--Fi donc! Monsieur.--Bon! vous me comprenez: je désire que vous n'ayez jamais de ces sortes de conversations avec la comtesse.--Cela n'est pas facile, Monsieur, car les jeunes femmes...--Oui, aiment en général à causer de mille fadaises qui leur gâtent l'esprit, qui leur donnent une idée fausse du monde! et je vous supplie d'éviter cela tant que vous le pourrez.--Monsieur, je suis franche, je ne puis vous répondre...--Tâchez; j'ai de bonnes raisons pour vous en prier.--Je le crois, Monsieur.--D'ailleurs, vous n'aurez pas infiniment de peine, la comtesse est sur cela d'une grande réserve.--Je n'en suis pas fâchée.--Et puis, ses lectures sont choisies; elle a de bons livres, bien moraux, qui n'amusent pas beaucoup, mais qui instruisent. Point de romans, par exemple, point de romans! car dans tous ces maudits ouvrages il y a de l'amour.--Oui, ces messieurs nous assomment! c'est une chose bien désagréable!--Mademoiselle, chez moi pas plus d'amour que de philosophie: car, tenez, la philosophie et l'amour...»
La baronne, qui se levoit pour s'en aller, interrompit le comte et me fit perdre le très beau parallèle que j'allois entendre. «Mademoiselle, me dit Mme de Fonrose d'un ton protecteur, je vous laisse dans une maison fort agréable, où tous les plaisirs vous attendent. Songez qu'à compter de ce moment-ci vous appartenez à madame la comtesse; qu'il s'agit non seulement d'exécuter ses volontés, mais encore de prévenir ses désirs; et qu'enfin, dussiez-vous même, en certains points, désobliger monsieur, votre premier devoir est de plaire à madame. Je crois que ce ne sera pour vous une chose ni désagréable ni difficile; il y va de votre honneur de justifier l'opinion très avantageuse que j'ai conçue de vous: efforcez-vous donc de mériter le plus promptement possible les bontés d'une aussi charmante maîtresse, et souvenez-vous bien que je lui cède tous mes droits.»
Après m'avoir sermonné de la sorte, mon auguste protectrice me donna un baiser sur le front et s'en alla. Dès qu'elle fut partie, je priai la comtesse de me permettre d'aller me mettre au lit. M. de Lignolle insistoit pour que je restasse, mais un _je le veux_ de madame lui ferma la bouche. La comtesse elle-même me conduisit au petit appartement qu'elle m'avoit destiné; c'étoit une espèce de cabinet pratiqué au fond de sa chambre à coucher. Le comte me souhaita plusieurs fois le bonsoir d'un ton très affectueux, et Mme de Lignolle, en me donnant un baiser sur le front, me dit avec beaucoup de vivacité: «Bonne nuit, Mademoiselle de Brumont, dormez bien, je le veux, entendez-vous?»
Me voilà seul, et je respire enfin; je me trouve dans une maison sûre, où probablement mes ennemis ne me viendront pas chercher. Depuis près de quatre jours, que de périls m'ont environné! combien d'aventures, d'inquiétudes et de plaisirs depuis plus de quarante-huit heures!... Des plaisirs? Des plaisirs loin de ma Sophie?... loin d'elle? Heureusement l'espace qui nous séparoit se trouve beaucoup diminué. Plus de soixante lieues étoient entre nous; maintenant elle est éloignée de cinq cents pas tout au plus. La même enceinte nous renferme, nous respirons, pour ainsi dire, le même air... hélas! et je ne puis l'aller joindre tout à l'heure! et cette nuit encore, dans un songe imposteur, je n'embrasserai que son image! et cette nuit encore elle arrosera de ses pleurs sa couche solitaire! Monsieur de Valbrun, venez demain, comme vous me l'avez promis; venez, car, si vous me manquez de parole, dès le soir je pars seul. A tout hasard je vais au couvent, j'y demande ma femme, je m'enivre du plaisir de la voir, du plaisir de récompenser sa tendre sollicitude et de consoler sa douleur!... Oui, j'irai; je chercherai le péril, j'affronterai les regards ennemis! Oui, trop heureux mille fois de payer de ma liberté quelques instans de volupté suprême, je ne me plaindrai pas de mon sort si l'on ne m'arrête qu'au retour.
Oui, j'irai; la comtesse ne me retiendra pas... Elle est jolie pourtant, la comtesse!... une petite brune, d'une grande blancheur! toute jeune! de la vivacité! mais d'un caractère impérieux! Oh! le petit dragon!... A-t-elle de l'esprit? aime-t-elle son mari?... Mais à quelles idées me livre mon imagination toujours prompte? Est-ce donc pour m'occuper de ces bagatelles que j'ai demandé à la comtesse la permission de me retirer? O mon père, applaudissez-vous d'avoir un fils qui vous aime: c'étoit pour s'entretenir avec vous que Faublas quittoit une jolie femme; et Faublas ne sentoit que le plaisir de pouvoir enfin vous donner de ses nouvelles!
Je ne puis me dispenser de rapporter ici tout entière la lettre tendre et respectueuse.
_Mon père_,
_Peut-être en ce moment m'accusez-vous d'ingratitude et de cruauté; je vous ai délaissé dans cet asile que vous embellissiez pour moi; mais vous n'ignorez pas quelle passion consume un coeur que vous avez fait trop sensible, vous n'ignorez pas de quel coup l'a frappé l'inconcevable attentat d'un homme qui se disoit notre ami. Mon père, en vous quittant, je me proposois un prompt retour; le chagrin que vous auroit causé mon absence devoit être bientôt effacé; ma femme, au contraire, gémissoit comme moi dans les tourmens d'une séparation que pouvoit rendre éternelle le désespoir de l'un des deux amans. Mon père, il est vrai que, loin de vous, je n'existe qu'à demi; mais je n'aurois pu vivre loin de ma Sophie._
_J'ai su qu'elle étoit à Paris, j'ai volé. Mon père n'a point reçu mes adieux, parce qu'il ne m'eût point permis de braver les dangers qui m'attendoient sur la route. Aucun des malheurs que je craignois ne m'est arrivé; mais j'ai couru plus d'un péril que je n'avois pas prévu. Depuis trois jours que je suis dans la capitale, voici le premier moment de ma liberté; je le consacre à celui qui seroit ce que j'ai de plus cher au monde, si ma Sophie n'existoit pas._
_Je comptois retourner vers vous, mon père, et je vous supplie de revenir ici. Vous ne pouvez craindre, à Paris, que les dangers qui me menacent, et bientôt il n'y en aura plus pour moi. Je me suis déjà fait des amis puissans, qui, réunis aux vôtres, assoupiront, je crois, ma malheureuse affaire. D'ailleurs j'espère, sous trois jours au plus tard, me réfugier dans un lieu sûr. Revenez, de grâce; revenez, je vous en conjure. Qu'il sera beau, le jour où le chevalier de Faublas et sa femme embrasseront leur père chéri!_
_En attendant que j'aie ce bonheur, daignez m'écrire un mot pour me tranquilliser. Voici mon adresse: La veuve Grandval, au couvent de ***, rue ***, faubourg Saint-Germain. Mon père, figurez-vous ma joie: votre réponse me trouvera près de Sophie. De grâce, écrivez promptement, mon père, écrivez._
_Je suis avec un profond respect, etc._
P.-S. _Il m'a été jusqu'à présent impossible de voir ma chère Adélaïde; j'enverrai à son couvent aussitôt que je le pourrai._
Maintenant que j'ai cacheté cette lettre et que j'ai mis l'adresse à M. de Belcourt, qu'il me soit permis d'examiner un peu mon petit appartement. Cette porte donne dans la chambre à coucher de la comtesse; cette autre, sur un escalier dérobé qui descend dans la cour. Elle est commode, ma petite chambre! Si dans la nuit il me prenoit fantaisie d'aller visiter Mme de Lignolle?... Je n'en ferai rien; va, sois tranquille, ma Sophie... Couche-t-il avec elle, M. de Lignolle?... Que m'importe? Quelle idée me vient là?... Le grand mal après tout! je n'y mets pas un vif intérêt;... c'est simplement de la curiosité... Oui, mais cependant cela me tourmente; je voudrois savoir si les époux font lit à part... Je ne vois qu'un lit dans la chambre à coucher de madame; mais il est grand et il se pourroit que monsieur n'eût pas son appartement séparé... Comment faire pour m'en instruire?... Parbleu! guetter le moment et regarder par le trou de la serrure... Bon! il n'est que sept heures; ils ne souperont pas avant dix, ils ne se retireront point avant minuit! J'attendrois là cinq heures d'horloge!... Je meurs de fatigue... Ma foi, non; ma charmante femme, je ne m'occuperai que de vous; et la preuve, c'est que je vais me coucher.
Je le fis aussitôt, et je m'endormis si bien que, le lendemain, Mme de Lignolle fut obligée de me faire appeler pour que j'assistasse à son lever.
«Comment avez-vous passé la nuit, Mademoiselle de Brumont? me demanda-t-elle avec vivacité.--Parfaitement bien; et Madame?--J'ai mal dormi.--Madame a pourtant le teint vermeil et les yeux brillans.--Je vous assure que j'ai mal dormi, répondit-elle en souriant.--C'est peut-être la faute de monsieur le comte?--Comment cela?... Répondez donc, Mademoiselle: comment cela?--Madame...--Expliquez-vous, je veux savoir...--Je prie madame de recevoir mes excuses; je lui ai peut-être déplu par cette plaisanterie pourtant innocente.--Point du tout; mais je ne l'entends pas; expliquez-la-moi et dépêchez-vous, car je n'aime pas à attendre.--Madame...--Mademoiselle, vous m'impatientez. Parlez, je le veux.--Madame, je vais vous obéir. Il est vrai que monsieur le comte atteindra bientôt la cinquantaine, mais madame la comtesse est toute jeune, je crois.--J'ai seize ans.--Il est vrai que monsieur le comte paroît d'une santé bien foible; mais madame la comtesse est jolie.--Sans compliment, le trouvez-vous?--Je ne fais sûrement que répéter à madame ce qu'elle a coutume d'entendre.--Vous êtes tout à fait polie, Mademoiselle de Brumont, mais revenons à ce que vous me disiez d'abord.--Volontiers. Il est vrai que monsieur le comte est le mari de madame; mais il n'y a pas longtemps que madame la comtesse est sa femme, je pense?--Il y a deux mois.--J'ai conclu de tout cela que M. de Lignolle, encore amoureux de sa charmante épouse, avoit pu...--Eh bien! dites donc ce qu'il avoit pu.--Venir cette nuit chez madame.--Jamais monsieur ne vient chez moi la nuit.--Ou bien, hier au soir, y rester un peu plus tard qu'à l'ordinaire, et tourmenter un peu madame la comtesse.--Me tourmenter! à quoi bon?--Quand je dis la tourmenter, j'entends lui faire ces caresses qui sont très permises entre deux époux.--Quoi! ce n'est que cela? quoi! vous aussi, vous croyez que je ne dormirois pas de la nuit, parce que le soir mon mari m'auroit embrassée cinq ou six fois? Je ne sais par quelle manie tout le monde me tient ce singulier propos!»
A ces mots la comtesse passa avec sa femme de chambre dans son cabinet de toilette, et me dit qu'elle alloit bientôt revenir. Resté seul, je me mis à réfléchir sur la conversation que nous venions d'avoir ensemble. Cette femme m'étonne! aurois-je mal joué l'embarras? s'amusoit-elle à mes dépens? Non, elle parloit sérieusement, elle avoit l'air de l'innocence, c'étoit le ton de la candeur!... Quoi donc! une jeune personne, après deux mois de mariage, se pique-t-elle de n'être pas plus instruite à certains égards que deux mois auparavant? Elle étoit si claire cette phrase: _C'est peut-être la faute de monsieur le comte._ Pourquoi s'obstiner à ne pas l'entendre? Est-ce une manière polie qu'elle ait cru devoir employer pour repousser une plaisanterie qui ne lui plaisoit pas? J'en doute. Impérieuse et vive comme elle est, elle m'eût simplement dit: «Cela me déplaît.» Et, tout au contraire, c'est elle qui exige une explication difficile que j'hésitois à lui donner, dont elle affecte encore de ne pas saisir le véritable sens, et après laquelle, du ton le plus naïf, elle me fait cette équivoque réponse: _Vous croyez que je ne dormirois pas de la nuit parce que le soir mon mari m'auroit embrassée cinq ou six fois?_ Ma foi! Madame la comtesse, comment l'entendez-vous? J'avoue qu'à mon tour je m'y perds; j'avoue que je ne puis concilier ensemble votre état de nouvelle mariée, vos airs de vierge, et vos discours ou trop innocens ou trop libres.
Mme de Lignolle, prompte à me tenir parole, revint bientôt dans un déshabillé très simple, passa dans son boudoir, où elle me pria de la suivre, et demanda le chocolat. Nous allions déjeuner, quand M. de Lignolle accourut en criant: «Non, non, je ne ferai point de grâce, je serai inexorable.--Eh! bon Dieu, dit la comtesse, quelle colère! jamais je ne vous ai vu dans cet état. Qu'y a-t-il donc?--Ce qu'il y a, Madame! une chose affreuse!--Comment?--Cette nuit vous dormiez tranquille, un séducteur étoit auprès de vous!--Vous ne rêvez que séducteurs, Monsieur; mais dites-moi donc une bonne fois ce que c'est.--Sans moi, sans le hasard qui me l'a fait découvrir...--Ce hasard-là ne m'a rien découvert, à moi.--Le malheureux vous ravissoit l'honneur.--Quoi! l'aurois-je souffert? ou ne m'en serois-je pas aperçue?--Fiez-vous désormais à ceux qui se disent...--D'ailleurs, pourquoi le mien plutôt que le vôtre, Monsieur?--A ceux qui se disent vos amis. Ce sont de prétendus amis qui vous l'ont donné?--Qui? quoi? qu'est-ce?--Qui vous ont répondu...--Monsieur...--De sa sagesse...--Voulez-vous enfin...--De sa conduite...--Vous expliquer?--De son honnêteté.--Oh! je perds patience.--Et qui...»
Le comte, dont j'observois tous les mouvemens, loin de m'adresser directement aucune des apostrophes injurieuses que sa colère lui arrachoit, ne me regardoit même pas, et peut-être ignoroit encore que j'étois là. Cependant quelques-unes de ses réflexions malhonnêtes sembloient tellement applicables à ma situation présente qu'il s'en falloit beaucoup que je fusse à mon aise. La jeune de Lignolle, bouillante d'impatience, venoit de se lever brusquement, avoit pris au collet son mari tout étonné, et, le secouant avec force, elle lui disoit: «Vous m'avez mise hors de moi, Monsieur; il est inconcevable que depuis une heure vous vous fassiez un jeu... Expliquez-vous, je le veux.--Eh bien, Madame, voici le fait. Je ne sais par quelle inspiration secrète je me suis avisé d'entrer tout à l'heure dans votre antichambre; en la traversant, j'aperçois sur le poêle une brochure ouverte, j'approche, je lis un livre affreux, Madame!... le plus dangereux, le plus abominable des livres! un ouvrage philosophique!--Ah! nous y voilà.--Le _Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes_.»
Désormais rassuré sur mon compte, je me permis d'interrompre M. de Lignolle et de lui demander ce qu'il y avoit de commun entre l'honneur des femmes et ce _Traité de l'inégalité des hommes_. «Oui, oui, s'écria la comtesse, apprenez-moi cela.
--Ce qu'il y a de commun, Madame! répondit le comte avec beaucoup de chaleur, vous ne le sentez pas? Comment! un ouvrage philosophique se lira publiquement chez vous? Tous vos laquais deviendront philosophes, et vous ne tremblez pas?--Que pourroit-il en arriver, Monsieur?--Des désordres de toute espèce, Madame. Un laquais, dès qu'il est philosophe, corrompt tous ses camarades, vole son maître et séduit sa maîtresse.--Séduire, toujours séduire! avec quoi, Monsieur, et pourquoi?--Aussi je viens de faire maison nette dans l'antichambre.--Vous congédiez tous nos gens?--Oui, Madame.--Je n'entends pas cela, Monsieur. Si l'un d'eux est vraiment coupable, renvoyez-le, j'y consens.--Je les renverrai tous, Madame.--Non, Monsieur.--Tous sont déjà perdus; il ne faut qu'une demi-heure à un philosophe.--Monsieur, finirez-vous de m'étourdir ainsi?--Oui, je l'avoue, quand je vois entre les mains de mes gens les _Pensées philosophiques_, ou le _Dictionnaire philosophique_, ou le _Discours sur la vie heureuse_, ou le _Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes_, etc., je suis très effrayé, et je ne me crois nullement en sûreté dans ma maison.»
Cependant la comtesse, furieuse de ce que, pour la première fois, sans doute, M. de Lignolle osoit lui désobéir, l'impatiente comtesse venoit de se jeter dans un fauteuil. Là, tout entière à son impuissante fureur, elle frappoit la terre de ses pieds, se mordoit les mains, et de temps en temps crioit comme une folle. Insensible à son comique désespoir, le comique antiphilosophe continuoit toujours:
«Combien de malheureux de cette classe la philosophie de ce siècle n'a-t-elle pas pervertis! Elle a produit plus de crimes et de suicides en tout genre que jamais, dans aucun temps, l'infortune et la misère n'en ont fait commettre. Je pourrois, en condamnant ses opinions et plaignant ses erreurs, être l'ami d'un homme partisan de la fausse philosophie; mais rien ne pourra m'engager à garder des laquais philosophes[12].
[12] Voyez un gros livre intitulé: _La Religion considérée_; c'est l'ouvrage d'une femme qui n'est pas du tout philosophe.