Les amours du chevalier de Faublas, tome 1/5
Part 9
Nous nous rendîmes à la diète; j'y votai pour M. de P... Il obtint en effet le plus grand nombre des suffrages; mais Pulauski, Zaremba et quelques autres se déclarèrent pour le prince C...: on ne put rien décider dans le tumulte de cette première assemblée.
Quand nous en sortîmes, M. de P... revint à moi; il m'invita à le suivre dans le palais que des émissaires secrets lui avoient déjà préparé dans la capitale[5]. Nous nous enfermâmes pendant plusieurs heures: alors se renouvelèrent entre nous les protestations d'une amitié toujours durable; alors j'instruisis M. de P... de mes liaisons intimes avec Pulauski et de mon amour pour Lodoïska. Il répondit à ma confiance par une confiance plus grande; il m'apprit quels événemens avoient préparé sa grandeur prochaine, il m'expliqua ses desseins secrets, et je le quittai convaincu qu'il étoit moins occupé du désir de s'élever que de celui de rendre à la Pologne son antique prospérité.
[5] La diète pour l'élection des rois de Pologne se tient à une demi-lieue de Varsovie, en pleine campagne, de l'autre côté de la Vistule, près du village de Vola.
Ainsi disposé, je volai chez mon futur beau-père, que je brûlois de ramener au parti de mon ami. Pulauski se promenoit à grands pas dans l'appartement de sa fille, qui paroissoit aussi agitée que lui. «Le voilà, dit-il à Lodoïska, dès qu'il me vit paroître, le voilà, dit-il, cet homme que j'estimois et que vous aimiez! il nous sacrifie tous deux à son aveugle amitié.» Je voulus répondre, il poursuivit: «Vous avez été lié dès l'enfance avec M. de P..., une faction puissante le porte sur le trône, vous le saviez, vous saviez ses desseins; ce matin, à la diète, vous avez voté pour lui, vous m'avez trompé; mais croyez-vous qu'on me trompe impunément?» Je le priai de m'entendre; il se contraignit pour garder un silence farouche; je lui appris comment M. de P..., que j'avois négligé depuis longtemps, m'avoit surpris par son retour imprévu. Lodoïska paroissoit charmée d'entendre ma justification. «On ne m'abuse pas comme une femme crédule, me dit Pulauski; mais, n'importe, continuez.» Je lui rendis compte du court entretien que j'avois eu avec M. de P... avant de me rendre à l'assemblée des états. «Et voilà vos projets! s'écria-t-il. M. de P... ne voit d'autre remède aux maux de ses concitoyens que leur esclavage! il le propose, un Lovzinski l'approuve! et l'on me méprise assez pour tenter de me faire entrer dans cet infâme complot! Moi, je verrois, sous le nom d'un Polonois, les Russes commander dans nos provinces! Les Russes! répéta-t-il avec fureur, ils régneroient dans mon pays! (Il vint à moi avec la plus grande impétuosité.) Perfide! tu m'as trompé, et tu trahis ta patrie! Sors de ce palais à l'instant, ou crains que je ne t'en fasse arracher.»
Je vous l'avoue, Faublas, un affront si cruel et si peu mérité me mit hors de moi-même: dans le premier transport de ma colère, je portai la main sur mon épée; plus prompt que l'éclair, Pulauski tira la sienne. Sa fille, sa fille éperdue se précipita sur moi: «Lovzinski, qu'allez-vous faire?» Aux accens de sa voix si chère, je repris ma raison égarée; mais je sentis qu'un seul instant venoit de m'enlever Lodoïska pour toujours. Elle m'avoit quitté pour se jeter dans les bras de son père; le cruel vit ma douleur amère, et se plut à l'augmenter. «Va! traître, me dit-il, va! tu la vois pour la dernière fois.»
Je retournai chez moi désespéré; les noms odieux que Pulauski m'avoit prodigués revenoient sans cesse à ma pensée; les intérêts de la Pologne et ceux de M. de P... me paroissoient si étroitement liés que je ne concevois pas comment je pouvois trahir mes concitoyens en servant mon ami; cependant il falloit l'abandonner, ou renoncer à Lodoïska: que résoudre? quel parti prendre? Je passai la nuit tout entière dans cette cruelle incertitude; et, quand le jour parut, j'allai chez Pulauski, sans savoir encore à quoi je pourrois me déterminer.
Un domestique, resté seul dans le palais, me dit que son maître étoit parti au commencement de la nuit avec Lodoïska, après avoir congédié tous ses gens. Vous jugez de mon désespoir à cette nouvelle. Je demandai à ce domestique où Pulauski étoit allé. «Je l'ignore absolument, me répondit-il; tout ce que je puis vous dire, c'est qu'hier au soir, vous sortiez à peine d'ici, quand nous entendîmes un grand bruit dans l'appartement de sa fille. Encore effrayé de la scène terrible qui venoit de se passer entre vous, j'osai m'approcher et prêter l'oreille. Lodoïska pleuroit, son père furieux l'accabloit d'injures, lui donnoit sa malédiction, et je l'entendis qui lui disoit: «Qui peut aimer un traître peut l'être aussi: ingrate, je vais vous conduire dans une maison sûre, où vous serez désormais à l'abri de la séduction.»
Pouvois-je encore douter de mon malheur? J'appelai Boleslas, un de mes serviteurs les plus fidèles; je lui ordonnai de placer autour du palais de Pulauski des espions vigilans qui pussent me rendre compte de tout ce qui s'y seroit passé, de faire suivre Pulauski partout s'il rentroit avant moi dans la capitale; et, ne désespérant pas de le rencontrer encore dans ses terres les plus prochaines, je me mis moi-même à sa poursuite.
Je parcourus tous les domaines de Pulauski, je demandai Lodoïska à tous les voyageurs que je rencontrai: ce fut inutilement. Après avoir perdu huit jours dans cette recherche pénible, je me décidai à retourner à Varsovie. Je ne fus pas médiocrement étonné de voir une armée russe campée presque sous ses murs, sur les bords de la Vistule.
Il étoit nuit quand je rentrai dans la capitale; les palais des grands étoient illuminés, un peuple immense remplissoit les rues; j'entendis les chants d'allégresse, je vis le vin couler à grands flots dans les places publiques, tout m'annonça que la Pologne avoit un roi.
Boleslas m'attendoit avec impatience. «Pulauski, me dit-il, est revenu seul dès le second jour; il n'est sorti de chez lui que pour se rendre à la diète, où, malgré ses efforts, l'ascendant de la Russie s'est manifesté chaque jour de plus en plus. Dans la dernière assemblée tenue ce matin, M. de P... réunissoit presque toutes les voix, il alloit être élu; Pulauski a prononcé le fatal _veto_: à l'instant vingt sabres ont été tirés. Le fier palatin de ..., que Pulauski avoit peu ménagé dans l'assemblée précédente, s'est élancé le premier, et lui a porté sur la tête un coup terrible. Zaremba et quelques autres ont volé à la défense de leur ami; mais tous leurs efforts n'auroient pu le sauver, si M. de P... lui-même ne s'étoit rangé parmi eux, en criant qu'il immoleroit de sa main celui qui oseroit approcher. Les assaillants se sont retirés; cependant Pulauski perdoit son sang et ses forces; il s'est évanoui, on l'a emporté. Zaremba est sorti en jurant de le venger. Restés maîtres des délibérations, les nombreux partisans de M. de P... l'ont sur-le-champ proclamé roi. Pulauski, rapporté dans son palais, a bientôt repris connoissance. Les chirurgiens, appelés pour voir sa blessure, ont déclaré qu'elle n'étoit pas mortelle; alors, quoiqu'il ressentît de grandes douleurs, quoique plusieurs de ses amis s'opposassent à son dessein, il s'est fait porter dans sa voiture. Il étoit à peine midi quand il est sorti de Varsovie, accompagné de Mazeppa et de quelques mécontens. On le suit, et sans doute on viendra sous peu de jours vous apprendre le lieu qu'il aura choisi pour sa retraite.»
On ne pouvoit guère m'annoncer de plus mauvaises nouvelles. Mon ami étoit sur le trône; mais ma réconciliation avec Pulauski paroissoit désormais impossible, et vraisemblablement j'avois perdu Lodoïska pour toujours. Je connoissois assez son père pour craindre qu'il ne prît des résolutions extrêmes; le présent m'effrayoit, je n'osois porter mes regards sur l'avenir, et mes chagrins m'accablèrent au point que je n'allai pas même féliciter le nouveau roi.
Celui de mes gens que Boleslas avoit détaché à la poursuite de Pulauski revint le quatrième jour; il l'avoit suivi jusqu'à quinze lieues de la capitale: là, Zaremba, voyant toujours un inconnu à quelque distance de sa chaise de poste, avoit conçu des soupçons. Un peu plus loin, quatre de ses gens, cachés derrière une masure, avoient surpris mon courrier et l'avoient conduit à Pulauski. Celui-ci, le pistolet à la main, l'avoit forcé d'avouer à qui il appartenoit. «Je te renverrai à Lovzinski, lui avoit-il dit, annonce-lui de ma part qu'il n'échappera pas à ma juste vengeance.» A ces mots, on avoit bandé les yeux à mon courrier, il ne pouvoit dire où on l'avoit conduit et enfermé; mais au bout de trois jours on l'étoit venu chercher: on avoit encore pris la précaution de lui bander les yeux et de le promener pendant plusieurs heures; enfin la voiture s'étoit arrêtée, on l'en avoit fait descendre. A peine il mettoit pied à terre que ses gardes s'étoient éloignés au grand galop; il avoit détaché son bandeau et s'étoit retrouvé précisément à l'endroit où d'abord on l'avoit arrêté.
Ces nouvelles me donnèrent beaucoup d'inquiétude; les menaces de Pulauski m'effrayoient beaucoup moins pour moi que pour Lodoïska qui restoit en son pouvoir: il pouvoit, dans sa fureur, se porter contre elle aux dernières extrémités; je résolus de m'exposer à tout pour découvrir la retraite du père et la prison de la fille. Le lendemain j'instruisis mes soeurs de mon dessein, et je quittai la capitale: le seul Boleslas m'accompagnoit; je me donnai partout pour son frère. Nous parcourûmes toute la Pologne; je vis alors que l'événement ne justifioit que trop les craintes de Pulauski. Sous prétexte de faire prêter le serment de fidélité pour le nouveau roi, les Russes répandus dans nos provinces commettoient mille exactions dans les villes et désoloient les campagnes. Après avoir perdu trois mois en recherches vaines, désespéré de ne pouvoir retrouver Lodoïska, vivement touché des malheurs de ma patrie, pleurant à la fois sur elle et sur moi, j'allois retourner à Varsovie pour apprendre moi-même au nouveau roi à quels excès des étrangers se portoient dans ses États, lorsqu'une rencontre, qui sembloit devoir être pour moi très fâcheuse, me força de prendre un parti tout différent.
Les Turcs venoient de déclarer la guerre à la Russie, et les Tartares du Budziac et de la Crimée faisoient de fréquentes incursions dans la Volhynie, où je me trouvois alors. Quatre de ces brigands nous attaquèrent à la sortie d'un bois, près d'Ostropol. J'avois très imprudemment négligé de charger mes pistolets; mais je me servis de mon sabre avec tant d'adresse et de bonheur que bientôt deux d'entre eux tombèrent grièvement blessés. Boleslas occupoit le troisième, le quatrième me combattoit avec vigueur; il me fit à la cuisse une légère blessure, et reçut en même temps un coup terrible qui le renversa de son cheval. Boleslas se vit à l'instant débarrassé de son ennemi, qui, au bruit de la chute de son camarade, prit la fuite. Celui que j'avois renversé le dernier me dit en mauvais polonois: «Un aussi brave homme que toi doit être généreux; je te demande la vie; ami, au lieu de m'achever, secours-moi; crois-moi, viens m'aider à me relever, bande ma plaie.» Il demandoit quartier d'un ton si noble et si nouveau que je ne balançai pas: je descendis de cheval; Boleslas et moi nous le relevâmes, nous bandâmes sa plaie. «Tu fais bien, brave homme, me disoit le Tartare, tu fais bien.» Comme il parloit, nous vîmes s'élever autour de nous un nuage de poussière; plus de trois cents Tartares accouroient à nous ventre à terre. «Ne crains rien, me dit celui que j'avois épargné, je suis le chef de cette troupe.» Effectivement, d'un signe il arrêta ses soldats près de me massacrer; il leur dit dans leur langue quelques mots que je ne compris pas; ils ouvrirent leurs rangs pour laisser passer Boleslas et moi. «Brave homme, me dit encore leur capitaine, n'avois-je pas raison de te dire que tu faisois bien? tu m'as laissé la vie, je sauve la tienne; il est quelquefois bon d'épargner un ennemi, et même un voleur. Écoute, mon ami, en t'attaquant j'ai fait mon métier, tu as fait ton devoir en m'étrillant bien: je te pardonne, tu me pardonnes, embrassons-nous.» Il ajouta: «Le jour commence à baisser, je ne te conseille pas de voyager dans ces cantons cette nuit; ces gens-là vont aller chacun à son poste, et je ne pourrois te répondre d'eux. Tu vois ce château sur la hauteur à droite, il appartient à un certain comte Dourlinski, à qui nous en voulons beaucoup, parce qu'il est fort riche: va lui demander un asile, dis-lui que tu as blessé Titsikan, que Titsikan te poursuit. Il me connoît de nom: je lui ai déjà fait passer quelques mauvaises journées; au reste, compte que, pendant que tu seras chez lui, sa maison sera respectée; garde-toi surtout d'en sortir avant trois jours et d'y rester plus de huit: adieu.»
Ce fut avec un vrai plaisir que nous prîmes congé de Titsikan et de sa compagnie. Les avis du Tartare étoient des ordres; je dis à Boleslas: «Gagnons promptement ce château qu'il nous a montré; aussi bien je connois ce Dourlinski de nom. Pulauski m'a quelquefois parlé de lui; il n'ignore peut-être pas où Pulauski s'est retiré; il n'est pas impossible qu'avec un peu d'adresse nous le sachions de lui. Je dirai à tout hasard que c'est Pulauski qui nous envoie; cette recommandation vaudra bien celle de Titsikan: toi, Boleslas, n'oublie pas que je suis ton frère et ne me découvre pas.»
Nous arrivâmes aux fossés du château; les gens de Dourlinski nous demandèrent qui nous étions: je répondis que nous venions pour parler à leur maître de la part de Pulauski; que des brigands nous avoient attaqués et nous poursuivoient. Le pont-levis fut baissé, nous entrâmes; on nous dit que pour le moment nous ne pouvions parler à Dourlinski, mais que le lendemain, sur les dix heures, il pourroit nous donner audience. On nous demanda nos armes que nous rendîmes sans difficulté. Boleslas visita ma blessure, les chairs étoient à peine entamées. On ne tarda pas à nous servir dans la cuisine un frugal repas; nous fûmes conduits ensuite dans une chambre basse, où deux mauvais lits venoient d'être préparés; on nous y laissa sans lumière, et l'on nous y enferma.
Je ne pus fermer l'oeil de la nuit. Titsikan ne m'avoit fait qu'une légère blessure, mais celle de mon coeur étoit si profonde! Au point du jour je m'impatientai dans ma prison; je voulus ouvrir les volets, ils étoient fermés à clef. Je les secoue vigoureusement, les ferrures sautent, je vois un fort beau parc; la fenêtre étoit basse, je m'élance, et me voilà dans les jardins de Dourlinski. Après m'y être promené quelques minutes, j'allai m'asseoir sur un banc de pierre placé au pied d'une tour dont je considérai quelque temps l'architecture antique. Je restois là plongé dans mes réflexions, lorsqu'une tuile tomba à mes pieds: je crus qu'elle s'étoit détachée de la couverture de ce vieux bâtiment, et, pour éviter un accident pareil, j'allai me placer à l'autre bout du banc. Quelques instans après, une seconde tuile tomba à côté de moi. Le hasard me parut surprenant; je me levai avec inquiétude, j'examinai la tour attentivement. J'aperçus, à vingt-cinq ou trente pieds de hauteur, une étroite ouverture; je ramassai les tuiles qu'on m'avoit jetées; sur la première, je déchiffrai ces mots tracés avec du plâtre: _Lovzinski, c'est donc vous! vous vivez!_ et sur la seconde, ceux-ci: _Délivrez-moi, sauvez Lodoïska._
Vous ne pouvez, mon cher Faublas, vous figurer combien de sentimens divers m'agitèrent à la fois; mon étonnement, ma joie, ma douleur, mon embarras, ne sauroient s'exprimer. J'examinois la prison de Lodoïska, je cherchois comment je pourrois l'en tirer; elle m'envoya encore une tuile; je lus: _A minuit, apportez du papier, de l'encre et des plumes; demain, une heure après le soleil levé, venez chercher une lettre; éloignez-vous._
Je retournai à ma chambre, j'appelai Boleslas, qui m'aida à rentrer par la fenêtre; nous raccommodâmes le volet de notre mieux. J'appris à mon serviteur fidèle la rencontre inespérée qui mettoit fin à mes courses et redoubloit mes inquiétudes. Comment pénétrer dans cette tour? comment nous procurer des armes? Le moyen de tirer Lodoïska de sa prison? le moyen de l'enlever sous les yeux de Dourlinski, au milieu de ses gens, dans un château fortifié?
Et, en supposant que tant d'obstacles ne fussent pas insurmontables, pouvois-je tenter une entreprise aussi difficile dans le court délai que Titsikan m'avoit laissé? Titsikan ne m'avoit-il pas recommandé de rester chez Dourlinski trois jours, et de n'y pas demeurer plus de huit? Sortir de ce château avant le troisième jour ou après le huitième, n'étoit-ce pas nous exposer aux attaques des Tartares? Tirer ma chère Lodoïska de sa prison pour la livrer à des brigands, être à jamais séparé d'elle par l'esclavage ou par la mort, cela étoit horrible à penser.
Mais pourquoi étoit-elle dans une aussi affreuse prison? La lettre qu'elle m'avoit promise m'en instruiroit sans doute. Il falloit nous procurer du papier; je chargeai Boleslas de ce soin, et moi, je me préparai à soutenir devant Dourlinski le rôle délicat d'un émissaire de Pulauski.
Il étoit grand jour quand on vint nous mettre en liberté; on nous dit que Dourlinski pouvoit et vouloit nous voir. Nous nous présentâmes avec assurance; nous vîmes un homme de soixante ans à peu près, dont l'abord étoit brusque et les manières repoussantes. Il nous demanda qui nous étions. «Mon frère et moi, lui dis-je, appartenons au seigneur Pulauski; mon maître m'a chargé pour vous d'une commission secrète, mon frère m'a accompagné pour un autre objet; je dois, pour m'expliquer, être seul, je ne dois ne parler qu'à vous seul.--Eh bien, répondit Dourlinski, que ton frère s'en aille; et vous aussi, allez-vous-en, dit-il à ses gens; quant à celui-ci (il montra celui qui étoit son confident), tu trouveras bon qu'il reste, tu peux tout dire devant lui.--Pulauski m'envoie...--Je le vois bien qu'il t'envoie.--Pour vous demander...--Quoi?--(Je pris courage.) Pour vous demander des nouvelles de sa fille.--Des nouvelles de sa fille! Pulauski t'a dit...--Oui, mon maître m'a dit que Lodoïska étoit ici.» Je m'aperçus que Dourlinski pâlissoit; il regarda son confident, et me fixa longtemps en silence. «Tu m'étonnes, reprit-il enfin; pour te confier un secret de cette importance, il faut que ton maître soit bien imprudent.--Pas plus que vous, Seigneur; n'avez-vous pas aussi un confident? Les grands seroient bien à plaindre s'ils ne pouvoient donner leur confiance à personne. Pulauski m'a chargé de vous dire que Lovzinski avoit déjà parcouru une grande partie de la Pologne, et que sans doute il visiteroit vos cantons.--S'il ose venir ici, me répondit-il aussitôt avec la plus grande vivacité, je lui garde un logement qu'il occupera longtemps: le connois-tu ce Lovzinski?--Je l'ai vu souvent chez mon maître à Varsovie.--On le dit bel homme?--Il est bien fait et de ma taille à peu près.--Sa figure?--Est prévenante; c'est un...--C'est un insolent, interrompit-il avec colère; si jamais il tombe en mes mains!--Seigneur, on assure qu'il est brave.--Lui! je parie qu'il ne sait que séduire des filles! Si jamais il tombe en mes mains! (Je me contins; il ajouta d'un ton plus calme:) Il y a bien longtemps que Pulauski ne m'a écrit, où est-il à présent?--Seigneur, j'ai des ordres précis de ne pas répondre à cette question-là: tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il a, pour cacher sa retraite et pour n'écrire à personne, de grandes raisons qu'il viendra bientôt vous expliquer lui-même.»
Dourlinski parut très étonné; je crus même remarquer quelques signes de frayeur; il regarda son confident, qui sembloit aussi embarrassé que lui. «Tu dis que Pulauski viendra bientôt?...--Oui, Seigneur, sous quinzaine au plus tard.» Il regarda encore son confident; et puis, affectant tout à coup autant de sang-froid qu'il avoit montré d'embarras: «Retourne à ton maître, je suis fâché de n'avoir que de mauvaises nouvelles à lui donner; tu lui diras que Lodoïska n'est plus ici.» Je fus à mon tour fort surpris. «Quoi! Seigneur, Lodoïska...--N'est plus ici, te dis-je. Pour obliger Pulauski que j'estime, je me suis chargé, quoiqu'avec répugnance, du soin de garder sa fille dans mon château: personne que moi et lui (il me montra son confident) ne savoit qu'elle y fût. Il y a environ un mois, nous allâmes, comme à l'ordinaire, lui porter des vivres pour sa journée, il n'y avoit plus personne dans son appartement. J'ignore comment elle a fait; mais ce que je sais bien, c'est qu'elle s'est échappée; je n'ai pas entendu parler d'elle depuis; elle sera sans doute allée rejoindre Lovzinski à Varsovie, si pourtant les Tartares ne l'ont pas enlevée sur la route.»
Mon étonnement devint extrême: comment concilier ce que j'avois vu dans le jardin avec ce que Dourlinski me disoit? Il y avoit là quelque mystère que j'étois bien impatient d'approfondir; cependant je me gardai bien de faire paroître le moindre doute. «Seigneur, voilà des nouvelles bien tristes pour mon maître!--Sans doute, mais ce n'est pas ma faute.--Seigneur, j'ai une grâce à vous demander.--Voyons.--Les Tartares dévastent les environs de votre château; ils nous ont attaqués, nous leur avons échappé comme par miracle; ne nous accorderez-vous pas, à mon frère et à moi, la permission de nous reposer ici seulement deux jours?--Seulement deux jours? j'y consens. Où les a-t-on logés? demanda-t-il à son confident.--Au rez-de-chaussée, répondit celui-ci, dans une chambre basse...--Qui donne sur mes jardins? interrompit Dourlinski avec inquiétude.--Les volets ferment à clef, répondit l'autre.--N'importe, il faut les mettre ailleurs.» Ces mots me firent trembler. Le confident répliqua: «Cela n'est pas possible; mais...» Il lui dit le reste à l'oreille. «A la bonne heure, répondit le maître, et qu'on le fasse à l'instant»; et, s'adressant à moi: «Ton frère et toi, vous vous en irez après-demain; avant de partir tu me parleras, je te donnerai une lettre pour Pulauski.»