Les amours du chevalier de Faublas, tome 1/5
Part 8
«En attendant, me dit le comte, qu'on ait servi le dîner que j'ai demandé, nous pouvons, chacun de notre côté, commencer avec notre belle un bout de conversation; à table nous formerons la partie carrée.» Né curieux, je me sentis l'envie d'examiner un peu en détail la nymphe que je m'étois choisie; il me parut important de savoir quelle différence il y avoit entre une belle marquise et une laide courtisane. Le sujet étoit peu digne de mon attention: la recherche m'amusa d'abord uniquement par les objets de comparaison qu'elle m'offrit; insensiblement j'y pris feu, et machinalement je songeai à pousser l'examen aussi loin qu'il pouvoit aller. La nymphe s'aperçut de mes heureuses dispositions; et, ne me laissant pas le temps de réfléchir davantage, elle m'invita à tenter l'attaque, et se prépara fièrement à la soutenir; mais tout à coup, sans que j'eusse besoin d'expliquer mes intentions pacifiques, la guerrière expérimentée vit qu'il n'y auroit pas entre nous la plus légère escarmouche. Elle se releva nonchalamment, et, me regardant avec attention: «Tant mieux, dit-elle, ç'auroit été dommage!» Il est impossible de se figurer combien je fus frappé du sens très clair que présentoient ces mots: «Ç'auroit été dommage!» Je n'examinai pas ce que Rosambert deviendroit, je m'enfuis de cette infâme maison en jurant que je n'y retournerois de ma vie.
Le comte étoit chez moi le lendemain à dix heures du matin; il venoit savoir quelle terreur panique m'avoit saisi, et m'assura que mon aventure, s'étant répandue dans cette maison, avoit singulièrement diverti tous ceux qui s'y trouvoient. «Quoi! Rosambert! cette fille me dit: «Ç'auroit été dommage!» et vous appelez ma terreur une terreur panique!--Oh! cela est différent; la nymphe a un peu tronqué l'aventure,... elle se gardoit bien de nous apprendre... Le _ç'auroit été dommage!_ change entièrement l'histoire... Il est d'un bon genre, le _ç'auroit été dommage!_... Eh bien, Faublas, cette femme qui vous félicite froidement d'avoir échappé à un danger qu'elle vous invitoit à courir, l'estimez-vous?--Vous me faites là une plaisante question, Rosambert; eh! que pourriez-vous conclure de ma réponse contre son sexe en général?--Vous esquivez, mon ami: vous êtes donc incorrigible? Eh bien, estimez, estimez, puisque vous le voulez absolument; moi, je vais me coucher.--Comment! vous coucher? d'où venez-vous donc?--Que voulez-vous? dans le monde il faut s'amuser de tout. J'ai trouvé là le commandeur de ***, le petit chevalier de M..., l'abbé de D...: nous avons fait toute la soirée et toute la nuit un vacarme, une orgie! cela étoit délicieux! mais je vais me coucher.»
J'étois à peine habillé quand mon père monta chez moi; il me dit que M. Duportail m'attendoit à dîner. Il ajouta: «Vous passerez ensemble toute la soirée; je soupe dans ce quartier-là, j'irai vous prendre chez lui, je vous ramènerai.»
Je me hâtai de sortir, car j'étois pressé de voir ma jolie cousine. Elle vint au parloir avec ma soeur. «Que vous êtes heureux! me dit vivement Adélaïde; vous allez au bal, vous y passez les nuits, vous y avez fait la connoissance d'une fort jolie dame!--Et qui vous a dit tout cela?--M. Person, qui n'a pas de secrets pour nous.» Sophie baissoit les yeux et gardoit le silence. Ma soeur continua ainsi: «Dites-nous donc quelle est cette dame;... et un bal masqué, cela doit être beau!--Fort ennuyeux, je vous assure; et, quant à cette dame, elle est jolie, mais beaucoup moins,... oh! beaucoup moins que ma jolie cousine.» Sophie, toujours muette, toujours les yeux baissés, ne paroissoit occupée que de quelques breloques qui manquoient au cordon de sa montre; mais la rougeur dont son front s'étoit couvert la trahit. Je vis que notre conversation la touchoit d'autant plus qu'elle affectoit de s'y intéresser moins. «Vous avez du chagrin, ma jolie cousine?--Répondez donc, Mademoiselle, lui dit sa vieille gouvernante.--Non, Monsieur; mais c'est que,... c'est que j'ai mal dormi cette nuit.--Oui, dit encore la vieille, cela est vrai: mademoiselle, depuis trois ou quatre jours, s'accoutume à ne pas dormir... C'est une fort mauvaise habitude, fort mauvaise, on en meurt très bien; moi qui vous parle, j'ai connu Mlle..., tenez, Mlle Storch... Vous n'avez pas connu cela, vous, Mademoiselle, vous êtes trop jeune. Dame! il y a bien quarante-cinq ans que cela est arrivé... Mlle Storch...»
La vieille avoit ainsi commencé son histoire, et, si je ne voulois pas être privé du bonheur de voir ma jolie cousine, il falloit en écouter tranquillement la longue narration. Sophie m'épargna ce déplaisir pour m'en causer un plus vif. Elle se leva; sa gouvernante lui demanda avec humeur ce qu'elle avoit; elle répondit qu'elle se sentoit fort incommodée: sa voix trembloit. «Voilà comme vous faites toujours, répliqua la vieille, on n'a jamais le temps de parler à personne. Monsieur le chevalier, venez demain, vous verrez comme cela est intéressant, et qu'on a bien raison de dire qu'il faut que les jeunes personnes dorment.--Mon frère, vous permettez que je suive ma bonne amie?--Oui, ma chère Adélaïde, oui... Ayez bien soin d'elle!» Sophie, en me saluant, leva enfin les yeux; elle laissa tomber sur moi un regard douloureux qui pénétra dans mon coeur pour y éveiller le remords.
Il étoit temps de me rendre à l'invitation de M. Duportail. Après lui avoir renouvelé mes remercîmens, je lui racontai toute mon aventure, sans oublier le déjeuner de Rosambert; mais je me gardai bien de lui apprendre où notre gaieté nous avoit conduits ensuite. «Je suis bien aise, me dit-il, que M. de Rosambert, qui, d'après ses propos que vous me rendez, me paroît être un petit maître dans la force du terme, ait au moins de justes idées sur l'honneur véritable. Mon jeune ami, souvenez-vous bien que, de toutes les lois de votre pays, celle qui défend le duel est la plus respectable. Dans ce siècle de lumières et de philosophie, la férocité des courages s'est beaucoup adoucie. Combien l'heureuse révolution qui s'est faite à cet égard dans les esprits a déjà épargné de sang à la nation et de larmes aux pères de famille! Quant aux femmes, il paroît, en effet, que le comte ne les estime point; si ce n'est que par air, et à l'exemple de tant de jeunes gens comme lui, qu'il affecte pour elles ce profond mépris, que peut-être il n'a pas, je le plains; je le plains davantage s'il n'a jamais connu que des femmes mésestimables. Faublas, croyez-en mon expérience, plus longue que celle du comte, qui croit à vingt-deux ans avoir beaucoup vu; croyez-en mon jugement plus exercé, mes observations plus réfléchies: si l'on rencontre dans le monde quelques femmes sans pudeur, on y voit beaucoup plus de jeunes gens sans principes. Gardez-vous d'écouter les vieilles déclamations de ces petits messieurs-là: il existe des femmes dont les chastes attraits doivent inspirer l'amour tendre et pur; dont le coeur délicat est fait pour le sentir, qui s'attirent nos hommages par leur caractère aimable, et nos respects par leurs douces vertus. On rencontre moins rarement qu'on ne le dit des amantes généreuses, des épouses sages, d'excellentes mères de famille: il y en a, mon ami, qui verseroient leur sang pour le bonheur de leurs maris et de leurs enfans; j'en ai connu qui, réunissant aux paisibles vertus de leur sexe les vertus plus mâles du nôtre, ont donné à des hommes dignes d'elles l'exemple d'un généreux dévouement, les leçons difficiles d'un courage infatigable et d'une patience à toute épreuve. Votre marquise n'est point une héroïne, ajouta-t-il en souriant; c'est une femme bien jeune, bien imprudente... Mon ami, ayez plus de raison qu'elle, terminez cette aventure dangereuse; quelle que soit la crédulité du mari, il ne faut qu'un événement imprévu pour la détruire: promettez-moi de ne plus retourner chez Mme de B...» J'hésitois, M. Duportail me pressa, d'ailleurs, en faisant l'éloge des femmes; il m'avoit rappelé ma Sophie; je finis par promettre tout ce qu'il voulut.
«Maintenant, me dit-il, j'ai des secrets importans à vous révéler; quand vous m'aurez entendu, vous sentirez qu'il faut répondre à ma grande confiance par une inviolable discrétion.»
* * * * *
Mon histoire offre un exemple effrayant des vicissitudes de la fortune. Il est ordinairement très commode, mais quelquefois aussi très dangereux, d'avoir un ancien nom à soutenir et de grands biens à conserver. Unique rejeton d'une famille illustre dont l'origine se perd dans la nuit des temps, je devrois occuper dans mon pays les premières charges de l'État, et je me vois condamné à languir à jamais sous un ciel étranger, dans une oisive obscurité. Le nom de Lovzinski est honorablement inscrit dans les fastes de la Pologne, et ce nom va périr en moi! Je sais que l'austère philosophie rejette ou méprise les titres vains et les richesses corruptrices; peut-être me consolerois-je, si je n'avois perdu que cela; mais, mon jeune ami, je pleure une épouse adorée, je cherche une fille chérie, et je ne reverrai jamais ma patrie. Quel courage assez endurci pourrois-je opposer à de pareilles douleurs?
Mon père, Lovzinski, encore plus distingué par ses vertus que par son rang, jouissoit à la cour de cette considération qui suit toujours la faveur du prince, et que le mérite personnel obtient quelquefois. Il donnoit à l'éducation de mes deux soeurs l'attention d'un père tendre; il s'occupoit surtout de la mienne avec le zèle d'un vieux gentilhomme jaloux de l'honneur de sa maison dont j'étois l'unique espoir, avec l'activité d'un bon citoyen qui ne désiroit rien tant que de laisser à l'État un successeur digne de lui.
Je faisois mes exercices à Varsovie; là se distinguoit entre nous, par les qualités les plus aimables, le jeune M. de P... Aux charmes d'une figure à la fois douce et noble, il joignoit les agrémens d'un esprit heureusement cultivé; l'adresse peu commune qu'il déployoit dans nos jeux guerriers, la modestie plus rare avec laquelle il paroissoit vouloir cacher son mérite à ses propres yeux, pour exalter le mérite moins recommandable de ses rivaux presque toujours vaincus; l'urbanité de ses moeurs, la douceur de son caractère, fixoient l'attention, commandoient l'estime, et le rendoient cher à cette brillante jeunesse qui partageoit nos travaux et nos plaisirs. Dire que ce fut la ressemblance des caractères et la sympathie des humeurs qui commencèrent ma liaison avec M. de P..., ce seroit me louer beaucoup; quoi qu'il en soit, nous vécûmes bientôt tous deux dans une intime familiarité.
Qu'il est heureux, mais qu'il s'écoule rapidement cet âge où l'on ignore et l'ambition qui sacrifie tout aux idées de fortune et de gloire dont elle est possédée, et l'amour dont le pouvoir suprême absorbe et concentre toutes nos facultés sur un seul objet; cet âge des plaisirs innocens et de la crédulité confiante, où le coeur, novice encore, suit librement les impulsions de sa sensibilité naissante, et se donne sans partage à l'objet de ses affections désintéressées! Alors, mon cher Faublas, alors l'amitié n'est pas un vain nom. Confident de tous les secrets de M. de P..., je n'entreprenois rien dont je ne l'instruisisse d'abord; ses conseils régloient ma conduite, les miens déterminoient ses résolutions, et, par cette douce réciprocité, notre adolescence n'avoit point de plaisirs qui ne fussent partagés, point de peines qui ne se trouvassent adoucies. Avec quel chagrin je vis arriver le moment fatal où M. de P..., forcé par les ordres paternels de quitter Varsovie, me fit ses tendres adieux! Nous nous promîmes de nous conserver, dans tous les temps, ce vif attachement qui avoit fait le bonheur de notre adolescence; je jurai témérairement que les passions d'un autre âge ne l'altéreroient jamais. Quel vide immense laissa dans mon coeur l'absence de mon ami! D'abord il me sembla que rien ne pouvoit me dédommager de sa perte; la tendresse d'un père, les caresses de mes soeurs, ne me touchoient que foiblement. Je sentis qu'il ne me restoit, pour chasser l'ennui, d'autre moyen que d'occuper mes loisirs de quelque travail utile; j'appris la langue françoise, déjà répandue dans toute l'Europe; je lus avec délices des ouvrages fameux, éternels monumens du génie, et j'admirai comment, dans un idiome aussi ingrat, avoient pu se distinguer à ce point tant de poètes célèbres, tant d'excellens écrivains justement immortalisés. Je m'appliquai sérieusement à l'étude de la géométrie, je me formai surtout à ce noble métier qui fait un héros aux dépens de cent mille malheureux, et que des hommes moins humains que vaillans ont appelé le grand art de la guerre. Plusieurs années furent employées à ces études aussi difficiles qu'approfondies; enfin, elles m'occupèrent uniquement. M. de P..., qui m'écrivoit souvent, ne recevoit plus que des réponses courtes et rares; notre correspondance languissoit négligée, lorsqu'enfin l'amour acheva de me faire oublier l'amitié.
Mon père étoit depuis longtemps lié très étroitement avec le comte Pulauski. Connu par l'austérité de ses moeurs rigides, fameux par l'inflexibilité de ses vertus vraiment républicaines, Pulauski, à la fois grand capitaine et brave soldat, avoit signalé dans plus d'une rencontre son bouillant courage et son patriotisme ardent. Nourri de la lecture des anciens, il avoit puisé dans leur histoire les grandes leçons d'un noble désintéressement, d'une inébranlable constance, d'un dévouement absolu. Comme ces héros à qui Rome idolâtre et reconnoissante éleva des autels, Pulauski eût sacrifié tous ses biens à la prospérité de son pays, il eût versé jusqu'à la dernière goutte de son sang pour sa défense, il eût même immolé sa fille unique, sa chère Lodoïska.
Lodoïska! qu'elle étoit belle! que je l'aimai! son nom chéri est toujours sur mes lèvres, son image adorée vit encore dans mon coeur.
Mon ami, dès que je l'eus vue, je ne vis plus qu'elle, j'abandonnai mes études, l'amitié fut entièrement oubliée, je consacrai tous mes momens à Lodoïska. Mon père et le sien n'avoient pu longtemps ignorer mon amour; ils ne m'en parloient pas, ils l'approuvoient donc? Cette idée me parut assez fondée pour que je me livrasse sans inquiétude au doux penchant qui m'entraînoit, je pris mes mesures de manière que je voyois presque tous les jours Lodoïska ou chez elle, ou chez mes soeurs qu'elle aimoit beaucoup. Deux années se passèrent ainsi.
Enfin Pulauski me tira un jour à l'écart, et me dit: «Ton père et moi nous avions fondé sur toi de grandes espérances, que ta conduite avoit d'abord justifiées; je t'ai vu longtemps employer ta jeunesse à des travaux aussi honorables qu'utiles. Aujourd'hui... (Il vit que j'allois l'interrompre, et m'en empêcha.) Que vas-tu me dire? Crois-tu m'apprendre quelque chose que j'ignore? crois-tu que j'avois besoin d'être chaque jour témoin de tes transports pour sentir combien ma Lodoïska mérite d'être aimée? C'est parce que je sais aussi bien que toi ce que vaut ma fille que tu ne l'obtiendras qu'en la méritant. Jeune homme, apprends qu'il ne suffit pas que des foiblesses soient légitimes pour être excusées; que celles d'un bon citoyen doivent tourner toutes au profit de sa patrie; que l'amour, l'amour même, ne seroit, comme toutes les viles passions, que méprisable ou dangereux, s'il n'offroit aux coeurs généreux un motif de plus qui les excitât puissamment à l'honneur. Écoute: notre monarque valétudinaire semble toucher à sa fin; sa santé, chaque jour plus chancelante, a réveillé l'ambition de nos voisins; ils se préparent sans doute à semer parmi nous les divisions; ils comptent, en forçant nos suffrages, nous donner un roi de leur choix. Des troupes étrangères ont osé se montrer sur les frontières de la Pologne; déjà deux mille gentilshommes se rassemblent pour réprimer leur insolente audace; va te joindre à cette brave jeunesse; va, et surtout, à la fin de la campagne, reviens, couvert du sang de nos ennemis, montrer à Pulauski un gendre digne de lui.»
Je n'hésitai pas un moment: mon père approuva mes résolutions; mais il ne parut consentir qu'avec peine à mon départ précipité. Il me tint longtemps pressé contre son sein, une tendre sollicitude étoit peinte dans ses regards, il ne m'adressa que de tristes adieux; le trouble de son coeur passa dans le mien, nos pleurs se confondirent sur son visage vénérable. Pulauski, présent à cette scène touchante, nous reprocha stoïquement ce qu'il appeloit une foiblesse. «Sèche tes pleurs, me dit-il, ou garde-les pour Lodoïska; ce n'est qu'à de foibles amans qui se séparent pour six mois qu'il appartient d'en répandre.» Il instruisit sa fille, en ma présence même, et de mon départ et des motifs qui me déterminoient. Lodoïska pâlit, soupira, regarda son père en rougissant, et m'assura d'une voix tremblante que ses voeux hâteroient mon retour, et que son bonheur étoit dans mes mains. Encouragé de cette sorte, quels dangers pouvois-je craindre? Je partis; mais, dans le cours de cette campagne, il ne se passa rien qui mérite d'être rapporté; les ennemis, aussi soigneux que nous d'éviter une action qui eût pu produire entre les deux nations une guerre ouverte, se contentèrent de nous fatiguer par des marches fréquentes; nous nous bornâmes à les suivre et à les observer; ils nous rencontroient partout où le pays ouvert leur eût offert un accès facile. Aux approches de la mauvaise saison, ils parurent se retirer chez eux pour y prendre leurs quartiers d'hiver, et notre petite armée, presque toute composée de gentilshommes, se sépara. Je revenois à Varsovie, plein d'impatience et de joie, je croyois que l'hymen et l'amour alloient me donner Lodoïska... Hélas! je n'avois plus de père! J'appris, en entrant dans la capitale, que, la veille même, Lovzinski étoit mort d'une apoplexie. Ainsi, je n'eus pas même la douloureuse consolation de recevoir les derniers soupirs du plus tendre des pères! je ne pus que me traîner sur sa tombe, que j'arrosai de mes pleurs.
«Ce n'est point, me dit Pulauski, peu touché de ma douleur profonde, ce n'est point par des larmes stériles qu'on honore la mémoire d'un père tel que le tien. La Pologne regrette en lui un héros citoyen, qui l'auroit utilement servie dans la circonstance critique à laquelle nous touchons. Épuisé par une maladie longue, notre monarque n'a pas quinze jours à vivre, et du choix de son successeur dépend le bonheur ou le malheur de nos concitoyens. De tous les droits que la mort de ton père te transmet, le plus beau, sans doute, est d'assister aux états où tu vas le représenter; c'est là qu'il doit revivre en toi, c'est là qu'il faut prouver un courage plus difficile que celui qui ne consiste qu'à braver la mort dans les combats. La vaillance d'un soldat n'est qu'une vertu commune; mais ceux-là ne sont pas des hommes ordinaires, qui, conservant dans les occasions pressantes un courage tranquille et déployant une activité pénétrante, découvrent les projets du puissant qui cabale, déconcertent les sourdes intrigues, affrontent les factions hardies; qui, toujours fermes, incorruptibles et justes, ne donnent leur suffrage qu'à celui qu'ils en ont jugé le plus digne, ne considèrent que le bien de leur pays; que l'or et les promesses ne peuvent séduire; que les prières ne sauroient fléchir, que les menaces n'étonnent pas. Voilà les vertus qui distinguoient ton père; voilà l'héritage vraiment précieux que tu dois t'empresser à recueillir. Le jour où nos états s'assemblent pour l'élection d'un roi est l'époque certaine à laquelle se manifestent les prétentions de plusieurs concitoyens, plus occupés de leur intérêt personnel que jaloux de la prospérité de leur patrie, et les desseins pernicieux des puissances voisines, dont la cruelle politique détruit nos forces en les divisant. Mon ami, je me trompe, ou le moment fatal approche qui va fixer à jamais les destins de mon pays menacé; ses ennemis conspirent sa ruine, ils ont préparé dans le silence une révolution qu'ils ne consommeront pas tant que mon bras pourra soutenir une épée. Veuille le Dieu protecteur de mon pays lui épargner les horreurs d'une guerre civile! Mais cette extrémité, quelque affreuse qu'elle soit, deviendra peut-être nécessaire; je me flatte qu'au moins ce ne sera qu'une crise violente, après laquelle cet État régénéré reprendra son antique splendeur. Tu seconderas mes efforts, Lovzinski; les foibles intérêts de l'amour doivent tous disparoître devant des intérêts plus sacrés: je ne puis te donner ma fille dans ces momens de deuil, où la patrie est en danger; mais je te promets que les premiers jours de la paix seront marqués par ton hymen avec Lodoïska.»
Pulauski ne parla pas en vain; je sentis quels devoirs plus essentiels j'avois désormais à remplir; mais les soins importans dont je m'occupois n'offrirent à ma douleur que d'insuffisantes distractions. Je l'avouerai sans rougir, la tristesse de mes soeurs, leur amitié compatissante, les caresses plus réservées, mais non moins douces, de mon amante, firent sur mon coeur ému plus d'impression que les conseils patriotiques de Pulauski. Je vis Lodoïska vivement touchée de ma perte irréparable, aussi affligée que moi des événemens cruels qui différoient notre union; et mes chagrins ainsi partagés se trouvèrent sensiblement adoucis.
Cependant le roi mourut, et la diète fut convoquée. Le jour même qu'elle devoit s'ouvrir, à l'instant où j'allois m'y rendre, un inconnu se présente dans mon palais et demande à me parler sans témoins. Dès que mes gens se sont retirés, il entre avec précipitation, se jette dans mes bras et m'embrasse tendrement. C'étoit M. de P...; dix années écoulées depuis notre séparation ne l'avoient pas tellement changé que je ne pusse le reconnoître; je lui témoignai la surprise et la joie que me causoit son retour inattendu. «Vous serez bien plus étonné, me dit-il, quand vous en saurez la cause. J'arrive à l'instant et vais me rendre à l'assemblée des états; est-ce trop présumer de votre amitié que de compter sur votre voix?--Sur ma voix! et pour qui?--Pour moi, mon ami.» Il vit mon étonnement. «Oui, pour moi, continua-t-il avec vivacité; il n'est pas temps de vous raconter quelle heureuse révolution s'est faite dans ma fortune et me permet de nourrir de si hautes espérances; qu'il vous suffise maintenant de savoir que du moins mon ambition est justifiée par le plus grand nombre des suffrages et qu'en vain deux foibles rivaux se préparent à me disputer la couronne à laquelle je prétends. Lovzinski, poursuivit-il en m'embrassant encore, si vous n'étiez pas mon ami, si je vous estimois moins, peut-être m'efforcerois-je de vous éblouir par de grandes promesses, peut-être vous montrerois-je quelle faveur vous attend, que d'honorables distinctions vous sont réservées, quelle noble et vaste carrière va désormais vous être ouverte; mais je n'ai pas besoin de vous séduire, et je vais vous persuader. Je le vois avec douleur, et vous le savez comme moi, depuis plusieurs années notre Pologne affoiblie ne doit son salut qu'à la mésintelligence des trois puissances qui l'environnent; et le désir de s'enrichir de nos dépouilles peut réunir en un moment nos ennemis divisés. Empêchons, s'il se peut, ce triumvirat funeste, dont le démembrement de nos provinces deviendroit l'infaillible suite. Sans doute, en des temps plus heureux, nos ancêtres ont dû maintenir la liberté des élections; il faut aujourd'hui céder à la nécessité qui nous presse. La Russie protégera nécessairement un roi qui sera son ouvrage: en recevant celui qu'elle a choisi, vous prévenez la triple alliance qui rendroit notre perte inévitable et vous vous assurez un allié puissant, que nous opposerons avec succès aux deux ennemis qui nous restent. Voilà les raisons qui m'ont déterminé; je n'abandonne une partie de mes droits que pour conserver nos droits les plus précieux; je ne veux monter sur un trône chancelant que pour l'affermir par une saine politique; je n'altère enfin la constitution de cet État que pour sauver l'État entier.»