Les amours du chevalier de Faublas, tome 1/5
Part 5
Ce _nous la reconduirons_ étoit très propre à m'inquiéter. Je témoignai au marquis qu'il suffiroit que la marquise prît cette peine; il insista. La marquise se joignit à moi pour lui faire perdre cette idée; il nous répondit que M. Duportail ne pouvoit trouver mauvais qu'il lui ramenât sa fille, puisque la marquise seroit avec nous, et qu'il étoit curieux de connoître l'heureux père d'une aussi aimable enfant. Quelques efforts que nous fissions, nous ne pûmes l'empêcher de nous accompagner.
Je commençois à craindre que cette aventure, qui avoit eu de si heureux commencemens, ne finît fort mal. Je ne vis rien de mieux à faire que de donner au cocher du marquis la véritable adresse de M. Duportail. «Chez M. Duportail, près de l'Arsenal», lui dis-je. La marquise sentoit mon embarras et le partageoit; aucun expédient ne s'étoit encore présenté à mon esprit, quand nous arrivâmes à la porte de mon prétendu père.
Il étoit chez lui; on lui dit que le marquis et la marquise de B... lui ramenoient sa fille. «Ma fille! s'écria-t-il avec la plus vive agitation; ma fille!» Il accourut vers nous. Sans lui donner le temps de dire un seul mot, je me jetai à son col. «Oui! lui dis-je, vous êtes veuf, et vous avez une fille.--Parlez plus bas encore, reprit-il avec vivacité, parlez plus bas, qui vous l'a dit?--Eh! mon Dieu! ne m'entendez-vous pas? C'est moi qui suis votre fille. Gardez-vous de dire non devant le marquis.» M. Duportail, plus tranquille, mais non moins étonné, sembloit attendre qu'on s'expliquât. «Monsieur, lui dit la marquise, Mlle Duportail a passé une partie de la nuit au bal, et l'autre partie chez moi.--Êtes-vous fâché, Monsieur, lui dit le marquis qui remarquoit son étonnement, que mademoiselle ait passé une partie de la nuit chez moi? Vous auriez tort, car elle a couché dans l'appartement de madame, dans son lit même, avec elle, on ne pouvoit la mettre mieux. Êtes-vous fâché que je l'aie accompagnée jusqu'ici? J'avoue que ces dames ne le vouloient pas, c'est moi...--Je suis très sensible, répondit enfin M. Duportail, tout à fait revenu de sa première surprise, et d'ailleurs bien instruit par les discours du marquis; je suis très sensible aux bontés que vous avez eues pour ma fille; mais je dois vous déclarer devant elle (il me regarda, je tremblois) que je suis fort étonné qu'elle ait été au bal déguisée de cette façon-là.--Comment! déguisée, Monsieur! interrompit la marquise.--Oui, Madame, un habit d'amazone; cela convient-il à ma fille? ou du moins ne devoit-elle pas me demander mon avis ou ma permission?»
Ravi de l'ingénieuse tournure que mon nouveau père avoit prise, j'affectai de paroître humilié. «Ah! je croyois que le papa le savoit, dit le marquis; Monsieur, il faut pardonner cette petite faute. Mademoiselle votre fille a la physionomie la plus heureuse; je vous le dis, et je m'y connois! Mademoiselle votre fille..., c'est une charmante personne, elle a enchanté tout le monde, ma femme surtout; oh! tenez, ma femme en est folle.--Il est vrai, Monsieur, dit la marquise avec un sang-froid admirable, que mademoiselle m'a inspiré toute l'amitié qu'elle mérite.» Je me croyois sauvé, lorsque mon véritable père, le baron de Faublas, qui ne se faisoit jamais annoncer chez son ami, entra tout à coup. «Ah! ah! dit-il en m'apercevant...» M. Duportail courut à lui les bras ouverts: «Mon cher Faublas, vous voyez ma fille, que M. le marquis et Mme la marquise de B... me ramènent.--Votre fille? interrompit mon père.--Hé! oui, ma fille! vous ne la reconnoissez pas sous cet habit ridicule? Mademoiselle, ajouta-t-il avec colère, passez dans votre appartement, et que personne ne vous surprenne plus dans cet équipage indécent.»
Je fis, sans dire mot, une révérence à M. de B..., qui paroissoit me plaindre, et une à la marquise, qui me voyoit à peine: car, au nom de mon père, elle avoit été si troublée que je craignois qu'elle ne se trouvât mal. Je me retirai dans la pièce voisine, et je prêtai l'oreille. «Votre fille? répéta encore le baron.--Eh! oui, ma fille! qui s'est avisée d'aller au bal avec les habits que vous lui avez vus. Monsieur le marquis vous dira le reste.» Et effectivement, monsieur le marquis répéta à mon père tout ce qu'il avoit dit à M. Duportail; il lui affirma que j'avois couché dans l'appartement de sa femme, dans son lit même, avec elle. «Elle est fort heureuse, dit mon père en regardant la marquise... Fort heureuse, répéta-t-il, qu'une si grande imprudence n'ait pas eu des suites fâcheuses.--Eh! quelle si grande imprudence a donc commise cette chère enfant? répliqua la marquise, que j'avois vue déconcertée, mais dont les forces s'étoient ranimées promptement. Quoi! parce qu'elle a pris un habit d'amazone?--Sans doute, interrompit le marquis, ce n'est qu'une vétille; et vous, Monsieur (en s'adressant à mon père d'un ton fâché), permettez-moi de vous dire qu'au lieu de vous permettre sur le compte de la jeune personne des réflexions qui peuvent lui nuire, vous feriez bien mieux de vous joindre à nous pour obtenir que son père lui pardonne.--Madame, dit M. Duportail à la marquise, je le lui pardonne à cause de vous (en s'adressant au marquis), mais à condition qu'elle n'y retournera plus.--En habit d'amazone soit, répondit celui-ci, mais j'espère que vous nous la renverrez avec ses habits ordinaires; nous serions trop privés de ne plus voir cette charmante enfant.--Assurément, dit la marquise en se levant, et, si monsieur son père veut nous rendre un véritable service, il l'accompagnera.»
M. Duportail reconduisit la marquise jusqu'à sa voiture, en lui prodiguant les remercîmens qu'il étoit présumé lui devoir.
Leur départ me soulagea d'un pesant fardeau. «Voilà une bien singulière aventure! dit M. Duportail en rentrant.--Très singulière, répondit mon père; la marquise est une fort belle femme, le petit drôle est bien heureux.--Savez-vous, répliqua son ami, qu'il a presque pénétré mon secret? Quand on m'a annoncé ma fille, j'ai cru que ma fille m'étoit rendue, et quelques mots échappés m'ont trahi.--Eh bien! il y a un remède à cela; Faublas est plus raisonnable qu'on ne l'est ordinairement à son âge; pour qu'il fût prodigieusement avancé, il ne lui manquoit que quelques lumières qu'il a sans doute acquises cette nuit: il a l'âme noble et le coeur excellent; un secret qu'on devine ne nous lie pas, comme vous savez; mais un honnête homme se croiroit déshonoré s'il trahissoit celui qu'un ami lui a confié; apprenez le vôtre à mon fils; point de demi-confidence, je vous réponds de sa discrétion.--Mais des secrets de cette importance!... il est si jeune!...--Si jeune! mon ami, un gentilhomme l'est-il jamais, quand il s'agit de l'honneur? Mon fils, déjà dans son adolescence, ignoreroit un des devoirs les plus sacrés de l'homme qui pense! un enfant que j'ai élevé auroit besoin de l'expérience de son père pour ne pas faire une bassesse!...--Mon ami, je me rends.--Mon cher Duportail, croyez que vous ne vous en repentirez jamais. J'espère d'ailleurs que cette confidence, devenue presque nécessaire, ne sera pas tout à fait inutile. Vous savez que j'ai fait quelques sacrifices pour donner à mon fils une éducation convenable à sa naissance et proportionnée aux espérances qu'il me fait concevoir: qu'il reste encore un an dans cette capitale pour s'y perfectionner dans ses exercices, cela suffit, je crois; ensuite il voyagera, et je ne serois pas fâché qu'il s'arrêtât quelques mois en Pologne.--Baron, interrompit M. Duportail, le détour dont votre amitié se sert est aussi ingénieux que délicat; je sens toute l'honnêteté de votre proposition, qui m'est très agréable, je vous l'avoue.--Ainsi, reprit le baron, vous voudriez bien donner à Faublas une lettre pour le bon serviteur qui vous reste dans ce pays-là; Boleslas et mon fils feront de nouvelles recherches. Mon cher Lovzinski, ne désespérez pas encore de votre fortune; si votre fille existe, il n'est pas impossible qu'elle vous soit rendue. Si le roi de Pologne...» Mon père parla plus bas, et tira son ami à l'autre bout de l'appartement: ils y causèrent plus d'une demi-heure, après quoi, tous deux s'étant rapprochés de la porte contre laquelle j'étois placé, j'entendis le baron qui disoit: «Je ne veux pas lui demander les détails de son aventure; probablement ils sont assez plaisans: je ne les entendrois pas avec l'air de sévérité qui conviendroit; sans doute il vous contera de point en point son histoire, vous m'en ferez part: au reste, je crois que nous venons de voir un sot mari.--Il n'est pas le seul, mon ami, répondit M. Duportail.--On le sait bien, répliqua le baron; mais il n'en faut rien dire.»
Je les entendis s'approcher de ma porte, j'allai me jeter dans un fauteuil. Le baron me dit en entrant: «Ma voiture est là, faites-vous reconduire à l'hôtel, allez vous reposer, et désormais je vous défends de sortir avec cet habit.--Mon ami, me dit M. Duportail, qui me suivit jusqu'à la porte, un de ces jours nous dînerons ensemble tête-à-tête; vous savez une partie de mon secret, je vous apprendrai le reste; mais surtout de la discrétion. Songez, d'ailleurs, que je vous ai rendu service.» Je l'assurai que je ne l'oublierois pas et qu'il pouvoit être tranquille. Dès que je fus rentré chez moi, je me mis au lit et m'endormis profondément.
Il étoit fort tard quand je me réveillai: M. Person et moi nous fûmes au couvent. Avec quelle douce émotion je revis ma Sophie! Sa contenance modeste, son innocence ingénue, l'accueil timide et caressant qu'elle me fit, un petit air d'embarras que lui donnoit encore le souvenir du baiser de la veille, tout en elle inspiroit l'amour, mais l'amour tendre et respectueux. Cependant l'image des charmes de la marquise me poursuivoit jusqu'au parloir; mais que d'avantages précieux sa jeune rivale avoit sur elle! Il est vrai que les plaisirs de la nuit dernière se représentoient vivement à mon imagination échauffée; mais combien je leur préférois ce moment délicieux où j'avois trouvé, sur les lèvres de Sophie, une âme nouvelle! La marquise régnoit sur mes sens étonnés; mon coeur adoroit Sophie.
Le lendemain, je me souvins que la marquise m'attendoit chez elle; je me souvins aussi que le baron m'avoit dit: «Je vous défends de sortir avec cet habit.» D'ailleurs, comment me présenter chez la marquise sans être au moins accompagné d'une femme de chambre? Il ne falloit pas songer au comte, qui sans doute n'étoit pas tenté de m'y conduire; et le marquis ne trouveroit-il pas singulier qu'une jeune personne sortît toute seule? Impatient de revoir ma belle maîtresse, mais retenu par la crainte de déplaire à mon père, je ne savois à quoi me résoudre. Jasmin vint me dire qu'une femme d'un certain âge, envoyée par Mlle Justine, demandoit à me parler. «Je ne sais quelle est cette demoiselle Justine; mais faites entrer.--Mlle Justine m'a chargée de vous présenter ses respects, me dit la femme, et de vous remettre ce paquet et cette lettre.» Avant d'ouvrir le paquet, je pris la lettre, dont l'adresse étoit simplement: _A Mademoiselle Duportail._ J'ouvris avec empressement, et je lus:
_Donnez-moi de vos nouvelles, ma chère enfant; avez-vous passé une bonne nuit? Vous aviez besoin de repos; je crains fort que les fatigues du bal et la scène désagréable que monsieur votre père vous a faite n'aient altéré votre santé. Je suis désolée que vous ayez été grondée à cause de moi; croyez que cette scène trop longue m'a fait souffrir autant que vous. Monsieur le marquis parle de retourner au bal ce soir, je ne m'y sens pas disposée, et je crois que vous n'en avez pas plus d'envie que moi. Cependant, comme il faut qu'une maman ait de la complaisance pour sa fille, surtout quand elle en a une aussi aimable que vous, nous irons au bal si vous le voulez. Je n'ai point oublié que l'habit d'amazone vous est interdit, et j'ai pensé que peut-être vous n'aviez point d'autre habit de bal, parce que ce n'est point un meuble de couvent, c'est pour cela que je vous envoie l'un des miens: nous sommes à peu près de la même taille, je crois qu'il vous ira bien._
_Justine m'a dit que vous aviez besoin d'une femme de chambre, celle qui vous remettra ma lettre est sage, _intelligente et adroite_: vous pouvez la prendre à votre service, et lui donner _toute votre confiance_, je vous réponds d'elle._
_Je ne vous invite point à dîner avec moi, je sais que M. Duportail dîne rarement sans sa fille; mais, si vous aimez votre chère maman autant qu'elle vous aime, vous viendrez dans la soirée, le plus tôt que vous pourrez. Monsieur le marquis ne dîne point chez lui; venez de bonne heure, mon enfant, je serai seule toute l'après-dînée, vous me ferez compagnie. Croyez que personne ne vous aime autant que votre chère maman._
LA MARQUISE DE B...
P. S. _Je n'ai point la force de vous mander toutes les folies que le marquis veut que je vous écrive de sa part. Au reste, grondez-le bien quand vous le verrez, il vouloit ce matin envoyer en son nom chez M. Duportail. J'ai eu toutes les peines du monde à lui faire comprendre que cela n'étoit pas raisonnable, et qu'il étoit plus décent que ce fût moi qui vous écrivisse._
Je fus enchanté de cette lettre. «Monsieur, me dit la femme intelligente qui me l'apportoit, Justine est la femme de chambre de madame la marquise de B..., et, si mademoiselle le veut bien, je serai la sienne aujourd'hui et demain. Au reste, monsieur ou mademoiselle peut également se fier à moi; quand Mlle Justine et Mme Dutour se mêlent d'une intrigue, elles ne la gâtent pas; c'est pour cela qu'on m'a choisie.--Fort bien, lui dis-je, Madame Dutour, je vois que vous êtes instruite, vous m'accompagnerez tantôt chez la marquise.» J'offris à ma duègne un double louis qu'elle accepta. «Ce n'est pas qu'on ne m'ait déjà bien payée, me dit-elle; mais monsieur doit savoir que les gens de ma profession reçoivent toujours des deux côtés.»
Dès que le baron eut dîné, il partit pour l'Opéra, suivant sa coutume. Mon coiffeur étoit averti: un panache blanc fut mis à la place du petit chapeau. Mme Dutour me revêtit parfaitement du charmant habit de bal que Mme de B... m'envoyoit, et qui m'alloit merveilleusement bien; ma ressemblance avec Adélaïde devenoit plus frappante; mon gouverneur ému redoubloit pour moi d'attentions et de soins. Je pris des gants, un éventail, un gros bouquet; je volai au rendez-vous que la marquise m'avoit donné.
Je la trouvai dans son boudoir, mollement couchée sur une ottomane: un déshabillé galant paroit ses charmes au lieu de les cacher. Elle se leva dès qu'elle m'aperçut. «Qu'elle est jolie dans cet équipage, Mlle Duportail! que cette robe lui sied bien!» et, dès que la porte se fut fermée: «Que vous êtes charmant, mon cher Faublas! que votre exactitude me flatte! Mon coeur me disoit bien que vous trouveriez le moyen de me venir joindre ici malgré vos deux pères.» Je ne lui répondis que par mes vives caresses; et, la forçant de reprendre l'attitude qu'elle avoit quittée pour me recevoir, je lui prouvois déjà que ses leçons n'étoient pas oubliées, lorsque nous entendîmes du bruit dans la pièce voisine. Tremblant d'être surpris dans une situation qui n'étoit pas équivoque, je me relevai brusquement, et, grâce à mes habits très commodes, je n'eus besoin que de changer de posture pour que mon désordre fût réparé. La marquise, sans paroître troublée, ne rétablit que ce qui pressoit le plus: tout cela fut l'affaire d'un moment. La porte s'ouvrit; c'étoit le marquis. «Je comprenois bien, lui dit-elle, Monsieur, qu'il n'y avoit que vous qui puissiez entrer ainsi chez moi sans vous faire annoncer; mais je croyois qu'au moins vous frapperiez à cette porte avant de l'ouvrir: cette chère enfant avoit des inquiétudes secrètes à confier à sa maman; un moment plus tôt vous la surpreniez!... On n'entre pas ainsi chez des femmes!--Bon! reprit le marquis, je la surprenois! Eh bien! je ne l'ai point surprise, ainsi il n'y a pas tant de mal à tout cela; d'ailleurs, je suis bien sûr que cette chère enfant me le pardonne: elle est plus indulgente que vous; mais convenez que son père a bien raison de ne pas vouloir qu'elle porte cet habit d'amazone, elle est à croquer comme la voilà!»
Il reprit avec moi ce mauvais ton de galanterie qui nous avoit déjà tant amusés; il trouva que j'étois parfaitement bien remise, que j'avois les yeux brillans, le teint fort animé, et même quelque chose d'extraordinaire et d'un très bon augure dans la _physionomie_. Ensuite il nous dit: «Belles dames, vous allez au bal aujourd'hui?» La marquise répondit que non. «Vous vous moquez de moi, je suis revenu tout exprès pour vous y conduire.--Je vous assure que je n'irai pas.--Hé! pourquoi donc? ce matin vous disiez...--Je disois que j'y pourrois aller par complaisance pour Mlle Duportail; mais elle ne s'en soucie pas; elle craint de retrouver là le comte de Rosambert, qui s'est fort mal comporté la dernière fois.» J'interrompis la marquise. «Certainement son procédé avec moi est assez malhonnête pour que désormais je craigne de le rencontrer autant que je me plaisois autrefois à me trouver avec lui.--Vous avez raison, me dit le marquis: le comte est un de ces petits merveilleux qui croient qu'une femme n'a des yeux que pour eux; il est bon que ces messieurs apprennent quelquefois qu'il y a dans le monde des gens qui les valent bien...» Je compris son idée, et, pour justifier ses propos, je lui lançai à la dérobée un coup d'oeil expressif... «Et qui valent peut-être mieux», ajouta-t-il aussitôt en renforçant sa voix, en s'élevant sur la pointe du pied, et en prenant son élan pour faire une lourde pirouette qu'il acheva très malheureusement. Sa tête alla frapper contre la boiserie trop dure, qui ne lui épargna une chute pesante qu'en lui faisant au front une large meurtrissure. Honteux de son malheur, mais voulant le dissimuler, il parut insensible à la douleur qu'il ressentoit. «Charmante enfant, me dit-il avec plus de sang-froid, mais en faisant de temps en temps de laides grimaces qui le trahissoient, vous avez raison d'éviter le comte; mais n'ayez pas peur de le rencontrer ce soir. Il y a bal masqué: la marquise a justement deux dominos; elle vous en prêtera un, elle prendra l'autre; nous irons au bal, vous reviendrez souper avec nous; et, si vous n'avez pas été trop mal couchée avant-hier...--Ho! oui, cela sera charmant! m'écriai-je avec plus de vivacité que de prudence; allons au bal.--Avec mes dominos que le comte connoît? interrompit la marquise plus réfléchie que moi.--Eh! oui, Madame, avec vos dominos. Il faut donner à cette enfant le plaisir du bal masqué, elle n'a jamais vu cela; le comte ne vous reconnoîtra pas, il n'y sera peut-être pas même.» La marquise paroissoit incertaine; je la voyois balancer entre le désir de me garder encore la nuit prochaine et la crainte d'aller, en présence du marquis, s'offrir aux sarcasmes du comte. «Pour moi, reprit d'un ton mystérieux le commode mari, je vous y conduirai bien; mais j'ai quelques affaires, je ne pourrai pas rester avec vous; je vous laisserai là, pour revenir à minuit vous chercher.» Cette raison du marquis, plus que toutes ses instances, détermina la marquise; elle refusa quelque temps encore, mais d'un ton qui m'annonçoit assez qu'il falloit la presser et qu'elle alloit consentir.
Cependant la contusion que le marquis s'étoit faite devenoit plus apparente, et sa bosse grossissoit à vue d'oeil. Je lui demandai d'un air étonné ce qu'il avoit au front; il y porta la main. «Ce n'est rien, me dit-il avec un rire forcé; quand on est marié, on est exposé à ces accidens-là.» Je me souvins du supplice qu'il m'avoit fait éprouver quand ma main étoit dans les siennes, et, résolu de me venger, je tirai de ma bourse une pièce de monnoie, je la lui appliquai sur le front, et me voilà serrant de toutes mes forces pour aplatir la bosse. Le patient pressoit ses flancs de ses poings fermés, grinçoit des dents, souffloit douloureusement et faisoit d'horribles contorsions. «Elle a, dit-il avec peine, elle a de la vigueur dans le poignet.» Je redoublai d'efforts; il fit enfin un cri terrible, et, m'échappant avec violence, il seroit tombé à la renverse, si je ne l'avois promptement retenu. «Ah! la petite diablesse! elle m'a presque ouvert le crâne.--La petite espiègle l'a fait exprès, dit la marquise, qui se contraignoit beaucoup pour ne pas rire.--Vous croyez qu'elle l'a fait exprès? Hé bien, je vais l'embrasser pour la punir.--Pour me punir, soit.» Je présentai la joue de bonne grâce; il se crut le plus heureux des hommes: si j'avois voulu l'écouter, je n'aurois cessé de mettre, au même prix, son courage à l'épreuve.
«Finissons ces folies, dit la marquise en affectant un peu d'humeur, et pensons à ce bal, puisqu'il y faut aller.--Ho! madame se fâche! répondit le marquis; soyons sages, me dit-il tout bas, il y a un peu de jalousie.» Il nous regarda d'un air de satisfaction. «Vous vous aimez bien toutes les deux, poursuivit-il; mais si vous alliez vous brouiller un jour à cause de moi!... cela seroit bien singulier!...--Allons-nous au bal, ou n'y allons-nous pas?» interrompit la marquise. Elle se mit à sa toilette: on lui apporta ses dominos, qu'elle ne voulut point mettre; elle en envoya chercher deux autres dont nous nous affublâmes gaiement. «Vous connoissez le mien, dit le marquis, je le prendrai pour vous aller chercher; je ne crains pas d'être reconnu, moi!» Il nous conduisit au bal, et nous promit de revenir à minuit précis.
Dès que nous parûmes à la porte de la salle, la foule des masques nous environna: on nous examina curieusement, on nous fit danser; mes yeux furent d'abord agréablement flattés de la nouveauté du spectacle. Les habits élégans, les riches parures, la singularité des costumes grotesques, la laideur même des travestissemens baroques, la bizarre représentation de tous ces visages cartonnés et peints, le mélange des couleurs, le murmure de cent voix confondues, la multitude des objets, leur mouvement perpétuel, qui varioit sans cesse le tableau en l'animant, tout se réunit pour surprendre mon attention bientôt lassée. Quelques nouveaux masques étant entrés, la contredanse fut interrompue, et la marquise, profitant du moment, se mêla dans la foule; je la suivis en silence, curieux d'examiner la scène en détail. Je ne tardai pas à m'apercevoir que chacun des acteurs s'occupoit beaucoup à ne rien faire, et bavardoit prodigieusement sans rien dire. On se cherchoit avec empressement, on s'observoit avec inquiétude, on se joignoit avec familiarité, on se quittoit sans savoir pourquoi; l'instant d'après on se reprenoit de même en ricanant. L'un vous étourdissoit du bruyant éclat de sa voix glapissante; l'autre, d'un ton nasillard, bredouilloit cent platitudes qu'à peine il comprenoit lui-même; celui-ci balbutioit un bon mot grossier qu'il accompagnoit de gestes ridicules; celui-là faisoit une question sotte, à laquelle on répondoit par une plus sotte plaisanterie. Je vis pourtant des gens cruellement tourmentés, qui certainement auroient acheté bien chèrement l'avantage d'échapper aux propos malins, aux regards persécuteurs. J'en vis d'autres bien ennuyés, dont apparemment l'objet principal avoit été de passer la nuit au bal, de quelque manière que ce fût, et qui n'y restoient sans doute que pour se ménager la petite consolation d'assurer le lendemain qu'ils s'étoient beaucoup amusés la veille. «Voilà donc ce que c'est qu'un bal masqué! dis-je à la marquise; ce n'est donc que cela? Je ne suis pas étonné qu'ici de braves gens puissent être bafoués par des faquins, et des gens d'esprit mystifiés par des sots; je ne resterois sûrement pas, si je n'étois point avec vous.--Taisez-vous, me répondit-elle, nous sommes suivis, et peut-être reconnus; ne voyez-vous pas le masque qui s'attache à nos pas? Je crains bien que ce ne soit le comte; sortons de la foule et ne vous étonnez pas.»