Les amours du chevalier de Faublas, tome 1/5

Part 2

Chapter 23,770 wordsPublic domain

La scène entre Faublas et son père, lorsqu'ils se retrouvent tous deux, par hasard, chez Coralie, est un petit chef-d'oeuvre de moraliste bien inspiré: forcé de rougir devant son fils qui le surprend en mauvais lieu, le baron de Faublas, déchu de son droit de contrôle paternel par la légèreté de sa propre conduite, sent se fondre dans une immense tristesse son étonnement mêlé de colère et ses bouffées de vice. Comme revenu à lui-même, il stigmatise avec conviction, devant le chevalier, cette existence de débauches qui ménage de telles rencontres! Comme il en dévoile les dangers, les dégoûts, les hontes!

Ce n'est plus le viveur titré, hautain et sceptique, impertinent et libertin, du XVIIIe siècle, qui parle par la bouche du baron de Faublas, c'est un chef de famille navré, humilié, repentant, qui se révèle vraiment père au milieu de l'abjection dont la présence de son fils lui fait comprendre, pour la première fois, toute la profondeur.

Ce n'est pas Louvet qui s'avisera de poétiser, de déifier la courtisane. La vraie femme, selon lui, c'est celle qu'on peut également aimer et estimer. Aussi donnera-t-il à sa chère compagne le nom de la seule héroïne vertueuse de son livre. Et quand nous disons la seule, nous nous trompons, car il y a encore la soeur aimable et sage du trop ardent chevalier, cette Mlle de Faublas, type charmant d'honnête personne, se détachant gracieuse et chaste sur le fond licencieux de l'époque.

A côté de ces deux femmes, le père de Sophie, défenseur implacable de l'honneur de sa fille, outragée par Faublas, vient compléter le tableau de cette famille aimante et protectrice, dont la double mission est de consoler et de diriger.

Nous ne chercherons donc pas davantage à défendre contre le grief d'immoralité une oeuvre dont le côté licencieux est traité avec une légèreté de touche qui doit lui valoir la plus complète indulgence. Louvet, habile dans la périphrase, cette nécessité qui s'impose lorsque les sujets en cause sont des souvenirs d'alcôve, a eu des tours ingénieux et exquis dans FAUBLAS. A l'inverse de Richardson, qui dira crûment dans PAMÉLA OU LA VERTU RÉCOMPENSÉE, en parlant d'un maître trop entreprenant vis-à-vis de sa servante: «Il lui mit la main dans le sein», le narrateur des aventures de Faublas tracera cette phrase délicate pour souligner les premières hardiesses du chevalier, entourant de ses bras le cou de la belle marquise de B...: «Mon heureuse main, guidée par le hasard et par l'amour, descendit un peu plus bas.»

En sachant bien dire que ne peut-on dire?

Louvet, du reste, est coutumier de ces périodes finement gazées avec lesquelles alterne, il est vrai, le terme visiblement suranné, défaut prévu plus que regrettable, étant donnée l'époque où parut le roman.

N'en est-il pas des ouvrages dont l'archaïsme complète la physionomie comme de ces objets anciens dont le moindre détail authentique, fût-il d'un goût douteux, vaut tous les perfectionnements récemment inventés, la modernité effaçant le caractère le plus intéressant des choses: celui du temps. Ce caractère-là, certes, ne manque pas au FAUBLAS. On y voit clairement la transformation de la littérature française, telle que la produisit l'avènement de J.-J. Rousseau, et sa domination sur les esprits de la fin du siècle. La facture sobre et correcte des écrivains de la phase classique, si brillamment représentée au XVIIe siècle, et le tour spirituel, incisif, plus railleur qu'exalté, des Voltairiens proprement dits, ne se retrouvaient plus guère dans les publications emphatiques d'une époque passionnée pour le CONTRAT SOCIAL et la NOUVELLE HÉLOÏSE. Louvet, tout aimable conteur qu'il fût, ne put se défendre de cet enveloppement qui, en lui enlevant certain naturel, le range au nombre des écrivains typiques de son temps.

On a voulu voir aussi dans l'oeuvre la plus célèbre de sa vie une émanation de ses rancunes de gentilhomme déclassé et de ses antagonismes de républicain sincère contre l'ancien régime. Beaucoup ont considéré FAUBLAS comme une sorte de pamphlet. Rien de tel, à nos yeux, ne perce dans ce roman, qui n'est que la peinture vive et légère d'une société que Louvet combattit à visage découvert aux heures de crise, mais qu'il ne songea pas à insulter sournoisement aux heures de calme.

Lorsque, en 1789, l'auteur termina son livre, il était retiré tranquillement à la campagne avec Lodoïska, devenue veuve, et qui était accourue auprès de son ami pour embellir son existence en la partageant. Les joies du coeur remplissaient tous les moments des deux amants; leurs goûts modestes, en rapport avec leur mince fortune, les éloignaient de la haine envieuse, et Louvet, trop heureux pour être méchant, Louvet, qui ne pouvait présager encore qu'il serait conventionnel, ne dut avoir pour but, en écrivant FAUBLAS, que de mettre son nom plus en lumière et de faire entrer quelque argent au logis.

Il ne semble pas, lorsqu'il parle lui-même de FAUBLAS dans ses mémoires, qu'il ait pu avoir d'autre intention. Dans une de ces notices qu'il a datées des Grottes de Saint-Émilion, en novembre 1793, alors qu'il était poursuivi et traqué, il écrit ceci: «Enfermé dans un jardin, à quelques lieues de Paris, loin de tout importun, j'écrivais, au printemps de 1789, six petits volumes,--les derniers formant la troisième partie des aventures de Faublas,--qui devaient, précipitant encore la vente des premiers, fonder ma petite fortune. A propos de ces petits livres, j'espère que tout homme impartial me rendra la justice de convenir qu'au milieu des légèretés dont ils sont remplis on trouve dans les passages sérieux, où l'auteur se montre, un grand amour de la philosophie, et surtout des principes de républicanisme assez rares encore à l'époque où je les écrivais...»

Il est possible que ces «principes de républicanisme» aient donné le change sur les intentions d'un homme de lettres qui, en les laissant percer, obéissait à ses convictions, et non à des haines. Mais on n'y peut rien voir de décisif, et nous n'en persistons pas moins à penser que Louvet ne s'est affirmé pamphlétaire que dans ses écrits politiques, ceux-là violents et agressifs et aussi courageusement publiés que loyalement pensés.

Ayant respiré à pleins poumons l'atmosphère de son temps, Louvet, après avoir vécu les aventures de Faublas, les écrivit tout simplement, sans se douter qu'en composant son oeuvre il coopérait à la formation de la singulière trilogie de héros fictifs qui sont venus personnifier, en ses nuances diverses, le sensualisme de tout un siècle.

_Faublas_, prenant place entre le _Lovelace_ de Richardson et le _Chérubin_ de Beaumarchais, est à son plan: il est la sentimentalité séductrice donnant au besoin du plaisir chez l'homme la grâce de l'amour, tandis que Chérubin, c'est le désir éclectique, ébloui jusqu'à l'aveuglement, non point raffiné, mais gourmand, et aussi brutal, dans son habileté câline, que le sensualisme à froid de Lovelace est corrompu.

De ces trois personnages, Chérubin, quoique étant de son siècle par le costume et les moeurs, est celui qui procède directement de la nature, et il pourrait être de toutes les époques par son essence. Lovelace et Faublas, au contraire, sont exclusivement de leur temps, dont ils résument, le premier, toutes les grâces et tous les vices, le second, les aspirations inconscientes vers un idéal d'amour nouveau pour l'époque et où la tendresse apparaît poétisant le désir. Avec l'ancien régime, ses élégances, ses fins soupers, ses causeries de salon, ses liaisons sans lendemain, tous deux ont disparu. Ils se sont évanouis, l'un malfaisant de parti pris, l'autre faisant le mal sans le savoir, et tous deux sont restés charmants sous leurs formes d'ombres souriantes, voluptueusement évoquées par des écrivains qui ont dû à ces créations de passer à la postérité.

Inférieur comme talent et comme célébrité à Beaumarchais et à Richardson, Louvet leur a été supérieur par la puissance d'aimer. Sa force et sa grâce, son originalité et son charme d'écrivain, sont venus de là beaucoup plus, peut-être, que des facultés spéciales d'où découle l'art d'écrire.

A une époque où la sensation était tout, Louvet a connu l'émotion tendre qui vient du coeur, il a connu les tristesses, les dévouements, les extases divines des grands sentiments, et, comme il a été plus que personne l'homme de ses écrits, il a mis dans FAUBLAS ce qui rajeunit éternellement les oeuvres, ce qui les épure, les grandit quelque petits qu'en paraissent les points de départ, quelque lointains qu'en soient les premiers succès: le reflet d'une âme aimante et d'un esprit délicat.

Moralité dans le fond, retenue dans la forme, tableaux vifs, peintures risquées sans être choquantes; tels sont, dans leur ensemble, les qualités et les attraits de l'oeuvre dont la réapparition va raviver le souvenir d'un écrivain trop oublié et la physionomie de ce galant chevalier dont les aventures ont excité un véritable engouement dans la société de son temps.

Comment de nos jours l'oeuvre de Louvet sera-t-elle accueillie? Favorablement, nous l'espérons: car, pour la critique du XIXe siècle, qui de plus en plus donne le pas sur toutes choses à l'analyse psychologique, l'oeuvre est riche en motifs d'études de ce genre. Les émotions d'un homme qui a réellement vécu et l'esprit d'un siècle qui a prodigieusement pensé ont laissé leur empreinte à ces récits légers, qui, désencadrés de leur milieu, n'en prennent que plus de relief et de vitalité typique.

Si tout le monde n'apprécie pas le FAUBLAS à sa juste valeur, nous sommes toujours certain que les lettrés goûteront pleinement, et c'est là l'essentiel, l'artistique édition qui leur est, d'ailleurs, particulièrement destinée, et à laquelle leur patronage ne peut manquer d'assurer le succès.

Quant à nous, c'est en toute conscience que nous avons consacré cette trop longue préface à la réhabilitation de l'oeuvre de Louvet. En littérature comme dans la vie, les plus à plaindre sont les méconnus, et, si nous avons pu éclairer, même d'une faible lueur, les intentions de l'auteur de FAUBLAS, nous aurons rempli le but que nous nous étions proposé.

HIPPOLYTE FOURNIER.

LES AMOURS

DU CHEVALIER

DE FAUBLAS

PRÉFACE DES PRÉFACES

Eh oui! c'est précisément parce qu'il y a déjà cinq ou six préfaces qu'il en faut encore une; ce qui rappelle le mot de cette femme d'esprit: «Il n'y a que le premier pas qui coûte.»

J'ai voulu que, dans cette édition nouvelle, les récits de mon héros ne souffrissent plus d'interruption. Les préfaces jetées à la tête de chacune des deux dernières parties, faites à des époques différentes, embarrassoient ma nouvelle distribution. Les falloit-il supprimer? Qui, moi! tuer mes préfaces! moi, commettre un parricide! D'ailleurs, n'y a-t-il pas des gens qui n'aiment pas qu'on leur retranche rien, et qui me seroient venus dire: «Il y avoit là des préfaces! Que sont devenues mes préfaces? Rendez-moi mes préfaces!» Et puis, quelle joie pour ceux de mes confrères en librairie qui, enrageant de ne pouvoir pas faire de livres, se consolent un peu en volant les livres d'autrui! Les contrefacteurs auroient dit: «Elle n'est pas complète, son édition! il y manque les préfaces!»

Afin donc que, d'une part, mon héros, quand il raconte, n'ait pas la parole coupée par des préfaces, et que, de l'autre, il ne manque à cette édition aucune des préfaces des _Six Semaines_, ni la préface de la _Fin des Amours_, ni la préface d'_Une Année_, je place à la tête du premier volume toutes ces préfaces à jamais amies, et, pour consacrer leur séparation première et leur éternelle réunion, je jette devant elles cette préface des préfaces.

ÉPITRE DÉDICATOIRE

DES

CINQ PREMIERS VOLUMES, INTITULÉS: _UNE ANNÉE_

(_Ils parurent pour la première fois en 1786_)

A M. BR*** FILS

Notre amitié naquit, pour ainsi dire, dans ton berceau; elle fut l'instinct de notre premier âge et l'amusement de notre adolescence: nourrie par l'habitude, fortifiée par la réflexion, elle fait le charme de notre jeunesse. Ton indulgence a toujours encouragé mes foibles talens; ce fut toi qui, le premier, m'invitas à les essayer; c'est toi qui naguère m'as pressé de descendre dans la vaste carrière où se sont égarés avant moi tant de jeunes gens présomptueux. Peut-être comme eux je m'y serai trop tôt montré; mais enfin je t'ai cru, j'ai écrit, je te dédie mon premier ouvrage.

La critique ne manquera pas de dire que, très heureusement pour les lecteurs, la mode de ces longs discours complimenteurs, toujours placés à la tête d'un livre somnifère, est depuis longtemps passée. Je répondrai qu'il ne s'agit pas ici d'un fade éloge, donné pour de bonnes raisons à quelque riche anobli, ou à quelque petit commis protecteur. Je répondrai que, si l'usage des épîtres dédicatoires n'avoit pas existé depuis longtemps, il m'eût fallu l'inventer aujourd'hui pour toi.

O mon ami! ta respectable mère, ton père bienfaisant, m'ont rendu des services qu'on ne paye point avec de l'or, des services que jamais je ne pourrois acquitter, quand même je deviendrois aussi riche que je le suis peu. Ton père et ta mère m'ont sauvé la vie: dis-leur que j'aime la vie à cause d'eux. Ils se sont efforcés de me donner un état qu'on croit noble et libre: dis-leur que l'espérance de devenir un jour, avec toi, l'appui de leur vieillesse respectée anima mon courage dans les cruelles épreuves qu'il m'a fallu subir, et me soutiendra toujours dans mes travaux. Ils se sont réunis à toi pour m'engager à cultiver les lettres: dis-leur que, si le chevalier de Faublas ne meurt pas en naissant, j'oserai le leur présenter lorsque, mûri par l'âge, instruit par l'expérience, devenu moins frivole et plus réservé, ce jeune homme me paroîtra digne d'eux.

Quant à toi, j'espère que cet hommage public, rendu par la reconnoissance à la bienfaisance et à l'amitié, te flattera d'autant plus qu'il ne fut point mendié, et que peut-être il n'étoit pas attendu.

Je suis ton ami,

LOUVET.

AVERTISSEMENT

(_Il fut mis à la tête de la seconde édition, faite en 1790_)

Peut-être trouvera-t-on que j'ai fait dans la _Première Année de Faublas_ des changemens heureux; je crois pourtant que c'étoient surtout les _Six Semaines_ qui avoient besoin d'être retouchées: de longues et nombreuses digressions y nuisoient à la rapidité du récit; celles qu'il ne falloit pas retrancher tout à fait, je les ai beaucoup abrégées; mais en même temps j'ai cru pouvoir ajouter quelques morceaux par lesquels je ne présume pas que la gaieté doive être diminuée, ni l'intérêt refroidi. Ce sera sans doute une raison de plus qui déterminera le public à préférer cette bonne édition aux détestables contrefaçons que des fripons en ont faites, et que d'autres fripons étalent ou colportent avec une impudence à laquelle il est bien temps qu'une loi tutélaire des propriétés mette un terme.

ÉPITRE DÉDICATOIRE

PRÉFACE, AVERTISSEMENT DES _SIX SEMAINES_

(_Ces deux volumes furent publiés pour la première fois au printemps de 1786_)

A M. TOUSTAING

MONSIEUR,

Votre nom, destiné à plusieurs sortes de gloire, est en même temps consigné dans les fastes de la littérature et dans les annales de l'histoire. On devroit donc le lire à la tête d'un ouvrage plus recommandable que celui-ci; mais je serois trop ingrat si je ne vous offrois point un hommage et des remercîmens publics. Que ne m'a-t-il été possible de suivre vos conseils! _Faublas_, pour la seconde fois soumis à votre censure[1], vous auroit, avec bien d'autres obligations, celle de se montrer déjà beaucoup plus formé. Vous paroissez croire, et vous voulez bien me dire que je pourrois, avec quelque succès, embrasser un genre plus sérieux, et que je devrois consacrer à la morale et à la philosophie mes dispositions, que vous appelez mes talens. Quelquefois je vous ai vu sourire aux espiègleries de mon _Chevalier_; plus souvent je vous ai entendu m'exprimer sans détour le regret que vous aviez de le trouver toujours si peu raisonnable. J'ai eu l'honneur de vous observer qu'il pourroit, comme tant d'autres enfans de bonne maison, complètement réparer, par les actions exemplaires de l'âge mûr, les erreurs peut-être excusables de son printemps. Ici j'ajouterai que, pour corriger les écarts du jeune homme, l'historien fidèle attend impatiemment que l'heure du héros soit venue; et, si cet aveu ne suffit pas pour m'obtenir grâce auprès des gens sévères, je citerai ma justification imprimée longtemps avant que je fusse né pour commettre la faute. Dans un conte philosophique écrit avec la facilité prodigieuse et l'inimitable naturel qui caractérisent les ouvrages de ce génie universel, presque toujours supérieur à son sujet, Voltaire m'a dit: «Monseigneur, vous avez rêvé tout cela; nos idées ne dépendent pas plus de nous dans le sommeil que dans la veille. Une puissance supérieure a voulu que cette file d'idées vous ait passé par la tête, pour vous donner apparemment quelque instruction dont vous ferez votre profit.»

[1] _Aujourd'hui qu'il n'y a plus de _censure_, je dois encore rendre justice à M. Toustaing: il étoit du petit nombre de ces censeurs qui ne se faisoient point un malin plaisir de tourmenter les gens de lettres._

Je suis, etc.

LOUVET DE COUVRAY.

_P.-S._ Pourquoi _de Couvray_?--Voyez la page suivante, et vous le saurez.

A MON SOSIE

Je ne sais, Monsieur, si vous êtes l'heureux propriétaire d'une figure semblable à la mienne, et si, comme moi, vous descendez de ce fameux Louvet... Je ne sais; mais il ne m'est plus permis de douter que nous avons à peu près le même âge, que nous sommes décorés d'un titre presque semblable, que nous nous glorifions d'un nom absolument pareil. Je suis surtout frappé d'un trait de ressemblance plus précieux pour nous, plus intéressant pour la patrie: c'est que nous pourrons aller ensemble à l'immortalité, puisque tous deux nous composons de très jolie prose, puisque tous deux nous nous faisons imprimer vifs.

J'aime à croire que cette parfaite analogie vous a d'abord semblé, comme à moi, très flatteuse; et cependant je suis persuadé que maintenant vous sentez, ainsi que moi, le terrible inconvénient qu'elle entraîne. A quelle marque certaine deux rivaux si ressemblans, en même temps lancés dans la vaste carrière, seront-ils reconnus et distingués? Quand le monde retentira de notre éloge commun; quand nos chefs-d'oeuvre, pareillement signés, voyageront d'un pôle à l'autre, qui séparera nos deux noms confondus au temple de Mémoire? Qui me conservera ma réputation, que sans cesse vous usurperez sans vous en douter? Qui vous restituera votre gloire, que je vous volerai continuellement sans le vouloir? Quel homme assez pénétrant pourra, par une assez équitable répartition, rendre à chacun la juste portion de célébrité que chacun aura méritée? Que ferai-je pour qu'on ne vous prête pas tout mon esprit? Comment empêcherez-vous qu'on ne me gratifie de toute votre éloquence? Ah! Monsieur! Monsieur!

Il est vrai que l'ingrate fortune a mis entre nos destinées une différence pour vous tout avantageuse: vous êtes avocat-_au_, je ne suis qu'avocat-_en_; vous avez prononcé, dans une grande _assemblée_, un grand _discours_: je n'ai fait qu'un petit roman. Or, tous les orateurs conviennent qu'il est plus difficile de haranguer le public que d'écrire dans le cabinet; et tous les gens instruits sont épouvantés de l'immense intervalle qui sépare les avocats-_en_ des avocats-_au_. Mais je vous observe qu'il y a encore dans l'État des milliers d'ignorans qui ne connoissent ni mon roman ni votre discours, et qui, dans leur profonde insouciance, ne se sont pas donné la peine d'apprendre quelles belles prérogatives sont attachées à ce petit mot _au_, dont, à votre place, je serois très fier. Ainsi, Monsieur, vous voyez bien que malgré le roman et le discours, et le _en_ et le _au_, tous ces gens-là, qui ne peuvent manquer d'entendre bientôt parler de vous et de moi, nous prendroient continuellement l'un pour l'autre. Ah! Monsieur, croyez-moi, hâtons-nous d'épargner à nos contemporains ces perpétuelles méprises qui donneroient trop d'embarras à nos neveux.

D'abord j'avois imaginé que, vous trouvant le plus intéressé à prévenir les doutes de la postérité, vous voudriez bien faire comme vos nobles confrères, qui, pour la plus grande gloire du barreau, augmentent ordinairement d'un superbe surnom leur baptistère devenu trop modeste. Depuis, en y réfléchissant davantage, j'ai senti que délicatement je devois me donner ce ridicule pour vous l'épargner. Voilà ce qui me détermine. Vous pouvez, si bon vous semble, rester monsieur Louvet tout court, moi, je veux être éternellement

LOUVET _de Couvray_[2].

[2] _Oui; mais ne voilà-t-il pas que la plus impertinente des révolutions m'enlève ma noblesse d'hier! Que je suis heureux d'avoir un nom de baptême! Va donc pour _Jean-Baptiste Louvet_._

La seconde édition s'étant faite en 1790, j'ajoutai la note suivante.

A ELLE

J'aurois osé le lui dédier, s'il s'en fût trouvé digne.

PRÉFACE

DE LA _FIN DES AMOURS_

(_Ces six volumes furent publiés pour la première fois en juillet 1789_)

Que de bruit pour un petit livre! Si beaucoup en ont ri, quelques-uns en ont pleuré; plusieurs l'ont imité, d'autres l'ont travesti; d'honnêtes gens l'ont contrefait, des gens honnêtes l'ont dénigré. Ainsi puissamment encouragé de toutes les manières, j'ai repris la plume avec quelque confiance, et j'ai fini.

Maintenant, Lecteur impartial, c'est à vous de m'entendre et de prononcer. Si quelquefois je suis trop gai, pardonnez-moi. Tant de romans m'avoient tant fait bâiller! Je tremblois d'être comme eux soporifique; au reste, attendez quelques années, peut-être alors j'en ferai de plus ennuyeux qui seront meilleurs. Je dis: peut-être. En effet, un romancier ne doit-il pas être l'historien fidèle de son âge? Peut-il peindre autre chose que ce qu'il a vu? O vous tous qui criez si fort, changez vos moeurs, je changerai mes tableaux.

M'accusiez-vous aussi d'immoralité? Bientôt je tâcherai de vous persuader que vous aviez tort; mais auparavant approchez, prêtez l'oreille: c'est une vérité que je vais dire, et, comme la littérature a encore ses aristocrates, il faut parler bas. En conscience, étoient-ils bien moraux, ces chefs-d'oeuvre par lesquels se sont immortalisés l'Arioste et le Tasse, La Fontaine et Molière, Voltaire enfin, Voltaire et tant d'autres, beaucoup moins grands que lui, quoique plus grands que moi? Tenez, j'ai bien peur que cette condition de moralité, si rigoureusement imposée de nos jours à tout ouvrage d'imagination, ne soit un violent remède savamment employé par ceux de mes frêles contemporains qui, désespérant de pouvoir jamais rien produire, voudroient nous châtrer.

Quoi qu'il en soit, lisez mon dénouement, il me justifiera sans doute. Au surplus, je déclare, et, dès que les circonstances me le permettront, je m'engage à prouver que cet ouvrage, si frivole en ses détails, est au fond très moral; qu'il n'a peut-être pas vingt pages qui ne marchent pas directement vers un but d'utilité première, de sagesse profonde, auquel j'ai tendu sans cesse. J'avoue qu'il sera donné à peu de gens de l'apercevoir d'abord; mais je maintiens qu'avec le temps je le pourrai découvrir à tous, et le jour de mes confidences sera, je vous le promets, le jour des surprises.

Ils m'ont encore reproché de grandes négligences. Eh! quel écrivain, assez peu maître de son art, voudroit également soigner toutes les parties d'un long ouvrage? Quant à moi, je crois fermement qu'il n'y a point de naturel sans négligences, principalement dans le dialogue. C'est là que, pour être plus vrai, sacrifiant partout l'élégance à la simplicité, je serai souvent incorrect et quelquefois trivial. C'est, ce me semble, où le personnage va parler que l'auteur doit cesser d'écrire; et néanmoins je me reconnois très fautif, s'il m'est souvent arrivé de permettre que Mme de B... s'exprimât comme Justine, et Rosambert comme M. de B...

Patient Lecteur, encore un paragraphe apologétique.