Les amours du chevalier de Faublas, tome 1/5
Part 13
«Vous voilà de retour de bonne heure, Monsieur?--Oui, Madame.--Je ne vous attendois pas sitôt.--Cela se peut bien, Madame.--Vous paroissez agité, Monsieur, qu'avez-vous donc?--Ce que j'ai, Madame, ce que j'ai!... j'ai que... je suis furieux.--Modérez-vous, Monsieur... Peut-on savoir...?--J'ai que... il n'y a plus de moeurs nulle part... les femmes!...--Monsieur, la remarque est honnête, et l'application heureuse!--Madame, c'est que je n'aime pas qu'on me joue!... et, quand on me joue, je m'en aperçois bien vite!--Comment! Monsieur, des reproches! des injures! cela s'adresseroit-il... Vous vous expliquerez sans doute?--Oui, Madame, je m'expliquerai, et vous allez être convaincue.--Convaincue!... de quoi, Monsieur?--De quoi? de quoi? un moment donc, Madame, vous ne me laissez pas le temps de respirer!... Madame, vous avez reçu chez vous, logé chez vous, couché avec vous Mlle Duportail?» La marquise avec fermeté: «Eh bien, Monsieur?--Eh bien, Madame, savez-vous ce que c'est que Mlle Duportail?--Je le sais... comme vous, Monsieur; elle m'a été présentée par M. de Rosambert; son père est un honnête gentilhomme, chez qui vous avez soupé encore avant-hier.--Il ne s'agit pas de cela, Madame. Savez-vous ce que c'est que Mlle Duportail?--Je vous le répète, Monsieur, je sais comme vous que Mlle Duportail est une fille bien née, bien élevée, fort aimable.--Il ne s'agit pas de cela, Madame.--Eh! Monsieur, de quoi s'agit-il donc? avez-vous juré de pousser ma patience à bout?--Un moment donc, Madame. Mlle Duportail n'est point une fille...» La marquise très vivement: «N'est point une fille!...--N'est point une fille bien née, Madame; c'est une fille d'une espèce... de ces filles qui... là... vous m'entendez?--Je vous assure que non, Monsieur.--Je m'explique pourtant bien; c'est une fille qui... dont... que... enfin suffit, vous y êtes?--Oh! point du tout, Monsieur, je vous assure.--C'est que je voudrois vous gazer cela... Madame, c'est une p....., vous comprenez?--Mlle Duportail une... Pardon, Monsieur, mais je n'y tiens pas, il faut que je rie.» En effet, la marquise se mit à rire de toutes ses forces. «Riez, riez, Madame... Tenez, connoissez-vous cette lettre-là?--Oui, c'est celle que j'ai écrite à Mlle Duportail, le lendemain du jour qu'elle a couché chez moi.--Justement, Madame. Et celle-ci, la connoissez-vous?--Non, Monsieur.--Regardez-la, Madame, vous voyez bien l'adresse: _A Monsieur, Monsieur le chevalier de Faublas_; et lisez le dedans: _Mon cher maître, j'ai l'honneur de prendre la liberté d'oser vous interrompre, pour vous souhaiter que cette année qui commence nous soit belle et bonne, etc. J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, mon cher maître, etc._» C'est une lettre de bonne année d'un domestique à son maître, qui est ce M. de Faublas. Eh bien, Madame, ces deux lettres étoient dans le portefeuille que voici.--Enfin, Monsieur?--Madame, et le portefeuille, vous ne devineriez jamais où je l'ai trouvé?--Dites, dites, Monsieur.--Je l'ai trouvé dans un endroit où... là...--Eh! Monsieur, dites tout de suite le mot; vous seriez toujours obligé d'en venir là, ainsi...--Eh bien, Madame, je l'ai trouvé dans un mauvais lieu.--Dans un mauvais lieu!--Oui, Madame.--Où vous aviez affaire, Monsieur?--Où la curiosité m'a conduit. Tenez, je vais vous conter cela. Une femme a fait courir depuis quelques jours des billets imprimés, par lesquels elle donne avis aux amateurs qu'elle peut leur offrir de charmans boudoirs qu'elle louera à tant par heure; moi, j'ai été voir cela par curiosité, uniquement par curiosité, comme je vous le disois tout à l'heure.--Quel jour y avez-vous été, Monsieur?--Hier, l'après-dînée, Madame. Les boudoirs sont en effet charmans!... Il y en a un surtout au premier étage... il est vraiment joli! on y voit des tableaux, des estampes, des glaces, une alcôve, un lit... ah! c'est le lit surtout! figurez-vous que ce diable de lit est à ressorts!... ah! c'est très plaisant! tenez, il faut quelque jour que je vous fasse voir cela.--Un mari et sa femme en partie fine! répondit la marquise, cela seroit beau.»
J'entendis quelque bruit; la marquise se défendoit, le marquis l'embrassa. Leur conversation, qui dans les commencemens m'avoit inquiété, m'amusoit alors au point que je sentois moins la gêne de ma situation. Le marquis reprit ainsi:
«Mais c'est que rien n'y manque; il y a dans ce boudoir, au premier étage, une porte qui communique chez une marchande de modes qui loge à côté... cela est fort bien imaginé... Vous entendez qu'une femme comme il faut a l'air d'être chez sa marchande de modes; point du tout, elle monte l'escalier, et puis on vous en plante à un pauvre mari!... Mais écoutez-moi, Madame: dans ce boudoir j'ai ouvert une petite armoire, et dans cette armoire j'ai trouvé ce portefeuille! Ainsi il est clair que Mlle Duportail a été là avec ce M. de Faublas, et cela est très vilain à elle, et très malhonnête à M. de Rosambert, qui la connoissoit, de nous l'avoir présentée! et très imprudent à son père de la laisser sortir, accompagnée seulement d'une femme de chambre! et je n'en ai pas été la dupe! il y a dans sa figure... Vous savez comme je suis physionomiste!... elle est jolie sa figure, mais il y a quelque chose dans les traits qui annonce un sang... Cette fille-là a du tempérament, et je l'ai bien vu!... Vous souvenez-vous de ce soir que Rosambert lui dit qu'il y avoit des circonstances... hein! des circonstances! vous n'aviez pas remarqué cela, vous! Moi, je vous ai relevé le mot! ah! on ne m'attrape pas! et tenez, le même jour... Venez, venez, Madame...»
La marquise, qui me croyoit parti, se laissa conduire à son boudoir; le marquis continua.
«Elle étoit ici, dans ce boudoir,... là. Vous, vous étiez couchée sur cette ottomane... Je suis arrivé... Madame, elle avoit le teint animé, les yeux brillans, un air!... oh! je vous le dis, cette fille a un tempérament de feu! Vous savez que je m'y connois; mais laissez-moi faire, j'y mettrai bon ordre.--Comment! Monsieur, vous y mettrez bon ordre?...--Oui, oui, Madame; d'abord je dirai à Rosambert ce que je pense de son procédé; il y a peut-être été avec elle, Rosambert! ensuite je verrai M. Duportail, et je l'instruirai de la conduite de sa fille.--Quoi! Monsieur, vous ferez à M. de Rosambert une mauvaise querelle?--Madame, Madame, Rosambert savoit ce qui en étoit, il étoit jaloux de moi comme un tigre.--De vous, Monsieur?--Oui, Madame, de moi, parce que la petite avoit l'air de me préférer,... elle me faisoit même des avances, et c'est en cela qu'elle m'a joué, elle! car elle avoit alors ce M. de Faublas. Je saurai ce que c'est que ce M. de Faublas, et je verrai M. Duportail.--Quoi! Monsieur, vous pourriez aller dire à un père...?--Oui, Madame, c'est un service à lui rendre; je le verrai, je l'instruirai de tout.--J'espère, Monsieur, que vous n'en ferez rien.--Je le ferai, Madame.--Monsieur, si vous avez quelque considération pour moi, vous laisserez tout cela tomber de soi-même.--Point, point, je saurai...--Monsieur, je vous le demande en grâce.--Non, non, Madame.--Vous m'éclairez, Monsieur, je vois le motif de l'intérêt si pressant que vous prenez à ce qui regarde Mlle Duportail... Je vous connois trop bien pour être la dupe de cette austérité de moeurs dont vous vous parez aujourd'hui; vous êtes fâché, non pas de ce que Mlle Duportail a été dans un lieu suspect, mais de ce qu'elle y a été avec un autre que vous.--Oh! Madame!--Et quand j'accueillois chez moi une demoiselle que je croyois honnête, vous aviez des desseins sur elle!--Madame!--Et vous osez venir vous plaindre à moi-même d'avoir été joué! c'étoit moi, c'étoit moi seule qu'on jouoit.»
Elle se laissa tomber sur l'ottomane; son mari jeta un cri, et puis il embrassa la marquise en lui disant: «Si vous saviez comme je vous aime!--Si vous m'aimiez, Monsieur, vous auriez plus de considération pour moi, plus de respect pour vous-même, plus de ménagement pour un enfant peut-être moins à blâmer qu'à plaindre... Que faites-vous donc, Monsieur? Laissez-moi. Si vous m'aimiez, vous n'iriez pas apprendre à un père malheureux les égaremens de sa fille; vous n'iriez pas conter cette aventure à M. de Rosambert, qui en rira, qui se moquera de vous, et qui dira partout que j'ai reçu chez moi une fille à intrigue!... Mais, Monsieur, finissez donc; ce que vous faites là ne ressemble à rien.--Madame, je vous aime.--Il suffit bien de le dire! il faut le prouver.--Mais depuis trois ou quatre jours, mon coeur, vous ne voulez jamais que je vous le prouve.--Ce ne sont pas de ces preuves-là que je vous demande, Monsieur... Mais, Monsieur, finissez donc.--Allons, Madame! allons, mon coeur!--En vérité, Monsieur, cela est d'un ridicule!--Ah! nous sommes seuls.--Il vaudroit mieux qu'il y eût du monde! cela seroit plus décent! Mais finissez donc, n'avons-nous pas toujours le temps de faire ces choses-là?... Finissez donc... Quoi! des gens mariés!... à votre âge!... dans un boudoir!... sur une ottomane!... comme deux amans!... et quand j'ai lieu de vous en vouloir, encore!--Eh bien, mon ange, je ne dirai rien à Rosambert, rien à M. Duportail.--Vous me le promettez bien?--Oh! je vous en donne ma parole...--Eh bien, un moment; rendez-moi le portefeuille, laissez-le-moi.--Oh! de tout mon coeur, le voilà. (Il y eut un moment de silence.)--En vérité, Monsieur, dit la marquise d'une voix presque éteinte, vous l'avez voulu, mais cela est bien ridicule.»
Je les entendis bégayer, soupirer, se pâmer tous deux; on ne peut se figurer ce que je souffrois sous l'ottomane pendant cette étrange scène; j'aurois étranglé les acteurs de mes mains; et, dans l'excès de mon dépit, j'étois tenté de me découvrir, de reprocher à la marquise cette infidélité d'un nouveau genre, et de rendre au marquis l'amère mystification qu'il me faisoit essuyer sans le savoir. Justine vint terminer mes irrésolutions; elle ouvrit tout à coup la porte de l'escalier dérobé. La marquise jeta un cri; le marquis se sauva dans la chambre à coucher pour y réparer son désordre. Justine, apercevant un mari au lieu d'un amant, demeura stupéfaite, et la marquise ne fut pas moins étonnée qu'elle en me voyant sortir de dessous l'ottomane. Je remerciai tout bas la femme de chambre. «Grand merci, Justine, tu m'as rendu service, j'étois fort mal dessous, tandis que madame étoit dessus très à son aise.» La marquise, interdite et tremblante, n'osa ni me répondre, ni me retenir: son mari étoit si près de là! probablement il alloit rentrer dès qu'il seroit plus décemment vêtu. Justine se rangea pour me laisser passer. Je descendis l'escalier dérobé, sans lumière, au risque de me rompre vingt fois le col; je traversai la cour rapidement, et je sortis de l'hôtel en maudissant ses maîtres.
Le lendemain j'étois encore au lit quand Jasmin m'annonça Justine et se retira discrètement. «Mon enfant, je songeois à toi.--Oh! Monsieur, laissez-moi; cette fois-ci vous ne m'y prendrez pas, je veux commencer par ma commission. Savez-vous que j'ai été encore bien grondée hier? vous nous avez fait une belle peur! vous n'étiez pas encore au bas de l'escalier quand le marquis est rentré dans le boudoir. «Voyez cette sotte, a-t-il dit, qui entre ici comme un coup de pistolet!» Dès qu'il nous a quittées, madame, désolée de l'aventure, m'a dit qu'elle ne concevoit pas pourquoi vous vous étiez caché sous l'ottomane. J'ai été forcée de lui avouer que j'avois, sans y songer, fermé la porte à double tour. Elle m'a fait une scène! et puis ce matin elle m'a remis cette lettre pour vous.--Fort bien, ma petite Justine, voilà ta commission faite, car je n'ouvrirai pas la lettre.--Vous ne l'ouvrirez pas, Monsieur?--Non; je suis fâché contre ta maîtresse.--Vous avez tort.--Mais je ne suis pas fâché contre toi, Justine.--Et vous avez raison... Finissez... Mais, tenez, je le veux bien, à condition que vous lirez la lettre.--Oh! qu'une maîtresse est heureuse d'avoir une fille comme toi! eh bien, oui, je lirai.»
Justine remplit de si bonne grâce les conditions du traité qu'il y auroit eu de ma part de la perfidie à ne pas tenir parole: j'ouvris la lettre.
_Que notre aventure d'hier m'a peinée, mon bon ami! Cette scène, qui n'eût été que bizarre si, comme je le croyois, vous n'en aviez pas été le témoin, est devenue, par votre présence, aussi désagréable pour moi que mortifiante pour vous. Quels mots vous avez dits en partant, ingrat! vous ne savez pas le mal que vous m'avez fait! Revenez à moi, mon bon ami, revenez à celle qui vous aime; trouvez-vous à midi au lieu qu'on vous désignera. Là, je n'aurai pas de peine à me justifier; là, quand mon amant sera bien convaincu de son injustice, il me trouvera prête à lui pardonner sa vivacité._
«Monsieur, reprit Justine dès que j'eus fini ma lecture, madame vous attendra à midi au boudoir de l'autre jour... vous savez bien?... où nous vous avons habillé.--Oui, Justine, et où tu as tant pleuré! Si tu savois comme j'ai souffert pour toi! Mais aussi, friponne, tu ne te contentes pas de faire des malices, tu en dis!--Ne me parlez pas de cela, j'en suis encore toute honteuse... Finissez donc,... donnez-moi votre réponse pour ma maîtresse.--Ma réponse, Justine, est que je n'irai pas au rendez-vous.--Vous n'irez pas?--Non, Justine.--Quoi! vous donnerez ce chagrin-là à ma maîtresse?--Oui, mon enfant.--Mais vous allez me faire gronder.--Je me charge de te consoler d'avance.--Vous êtes bien décidé?--Très décidé, Justine.--Eh bien, en ce cas, faites un bout de lettre,... finissez donc... (elle m'embrassa). Écrivez un mot pour ma maîtresse.--Non, mon enfant, je n'écrirai pas.--Laissez-moi... Mais tenez, je le veux bien encore, à condition que vous écrirez.--Ah! Justine, je le répète, qu'une maîtresse est heureuse d'avoir une fille comme toi! eh bien, oui, j'écrirai.»
J'écrivis en effet:
_Je ne sais, Madame, si l'aventure d'hier vous a beaucoup _peinée_; mais, à la manière dont vous avez rempli votre emploi sur l'ottomane, j'ai lieu de croire qu'il ne vous paroissoit pas très pénible. Quand on a un mari aimable, galant et tendrement aimé, Madame, on doit s'en tenir là. Je suis avec le plus vif regret, etc._
O ma jolie cousine, oh! combien, en songeant à vous, je m'applaudis de l'effort généreux que je venois de faire! oh! qu'il me fut doux de penser qu'enfin je vous avois sacrifié un rendez-vous, et qu'à l'heure même où la marquise avoit cru me revoir chez son amie, je jouirois près de vous du bonheur de vous admirer!
Hélas! elle ne vint pas au parloir. «Ah! ma soeur, pourquoi votre amie n'est-elle pas avec vous?--Je vous disois bien qu'elle étoit malade! Hier encore elle a pleuré toute la journée; de la nuit elle n'a fermé l'oeil, la fièvre s'est déclarée ce matin.--La fièvre! Sophie a la fièvre! Sophie est en danger!--Ne parlez pas si haut, mon frère, je ne sais pas s'il y a du danger, mais elle souffre; elle a le teint pâle, les yeux rouges, la tête penchée, la respiration lente, la parole brève et entrecoupée; j'ai cru même surprendre quelques momens de délire. Ce matin, son visage s'est enflammé tout à coup, ses yeux sont devenus vifs et brillans; elle a prononcé très vite et très bas quelques mots que je n'ai pu entendre, mais bientôt elle est retombée dans un accablement plus profond. «Non, non, a-t-elle dit, cela n'est pas possible,... je ne le puis, je ne le dois pas... Jamais il ne le saura.» J'ai vu des larmes couler de ses yeux. Elle a ajouté d'un ton douloureux: «Comme je me suis trompée! J'en mourrai, j'en mourrai; le cruel! l'ingrat!» J'ai pris sa main, elle a serré la mienne, et puis elle m'a redit ce qu'elle me répète sans cesse: «Adélaïde! Adélaïde! ah! que tu es heureuse!» Sa gouvernante rentroit, Sophie m'a encore conjurée de ne lui rien dire. Cependant, mon frère, il faudra que j'avertisse Mme Munich (c'étoit le nom de la gouvernante de Sophie), parce que je crains pour ma bonne amie; qu'en pensez-vous?--Adélaïde, lui avez-vous dit que j'étois ici?--Oui, mais j'avois bien raison de vous soutenir hier qu'elle ne vous aimoit plus, elle me l'a dit elle-même.--Sophie vous a dit...--Oui, Monsieur, elle me l'a dit, et elle m'a chargée de vous le dire. Hier, avant souper, je lui racontois que vous aviez amené avec vous un jeune monsieur fort aimable; elle a demandé son nom, j'ai répondu: «Le comte de Rosambert.--Rosambert? a-t-elle répété avec étonnement, Rosambert? C'est celui qui a mené votre frère chez la marquise de B...! Ce n'est pas un jeune homme honnête. Votre frère en fait son ami, il gâtera tout à fait votre frère... Adélaïde, il commence à se déranger, votre frère.--Ah! ma bonne amie, je lui en ai fait des reproches, et je lui ai même dit que tu ne l'aimes plus.--Vous lui avez dit que je ne l'aime plus!--Oui, ma bonne amie; mais il n'a pas voulu me croire, et il s'est mis à rire, et M. de Rosambert a ri aussi...--Ces messieurs se sont mis à rire! m'a répliqué Sophie d'un ton fâché; votre frère a ri, et n'a pas voulu vous croire! Adélaïde, quand revient-il, votre frère?--Demain, ma bonne amie.--Eh bien! dites-lui qu'il est vrai que j'ai eu de l'amitié pour lui, mais que je n'en ai plus, plus du tout; et qu'afin de l'en convaincre, je ne le reverrai de ma vie.» Elle m'a quittée, et puis un moment après elle est revenue me dire en riant: «Oui, ma chère Adélaïde, tu as raison; je n'aime pas ton frère, je ne l'aime pas. Ne manque pas de le lui dire demain.» Elle rioit; et cependant je vous assure, Faublas, que tout de suite elle s'est mise à pleurer.»
Tandis qu'Adélaïde me parloit, mon coeur étoit pénétré de douleur et de joie!
«Il faut, reprit ma soeur, il faut que je vous fasse part d'une singulière idée qui m'étoit venue dans l'esprit, je ne sais comment, je ne sais pourquoi. En voyant ma bonne amie rire et pleurer en même temps, je ne puis m'empêcher de craindre qu'elle ne soit un peu folle; cependant il y a là dedans quelque mystère que je ne pénètre pas. Sûrement quelqu'un lui donne du chagrin... Mon frère, j'ai vraiment eu peur que ce ne fût vous. Pourquoi le hait-elle à présent? me suis-je dit. Pourquoi ne veut-elle plus le voir? Seroit-ce lui qu'elle appelle ingrat et cruel?... Vous sentez bien, Faublas, qu'en y réfléchissant un peu, je me suis convaincue que cette idée n'étoit pas raisonnable... Mon frère, un ingrat! un cruel! cela ne se peut pas. Et puis, quel mal a-t-il fait à ma bonne amie? quel mal auroit-il pu lui faire?
--Adélaïde! m'écriai-je, ma chère Adélaïde!
--Comment! vous pleurez? me dit-elle; seriez-vous fâché contre moi? Je vous assure que j'ai pensé tout cela malgré moi, et que je ne vous l'ai pas dit pour vous offenser.--Je le sais bien, ma chère soeur, je le sais bien; c'est la maladie de ta bonne amie qui me fait pleurer.--Mon frère, pensez-vous qu'elle puisse devenir sérieuse? Pensez-vous que je doive avertir la gouvernante de Sophie?--Non, Adélaïde, non, ne l'avertis pas. Ta bonne amie a la fièvre, comme tu dis bien; et je connois un remède qui la guérira. Adélaïde, je vous apporterai demain matin la recette écrite sur un morceau de papier soigneusement cacheté; vous ne montrerez ce papier à personne: vous le donnerez à Sophie, quand Mme Munich ne sera pas avec elle; il est essentiel que Mme Munich ne voie pas ce papier. Vous m'entendez bien?--Oui, oui, soyez tranquille. Ah! que je vous aurai d'obligations, si vous guérissez ma bonne amie!--Adélaïde, dites à ma jolie cousine que je crois connoître son mal, que je le partage, et que j'espère lui rendre sa tranquillité. Lui direz-vous bien cela, ma soeur?--Ah! mot pour mot! vous connoissez son mal, vous le partagez, vous le guérirez, mon frère; je lui dirai même que vous avez pleuré. Mais ne manquez pas de venir demain, demain apportez la recette, et, en attendant, ne négligez rien pour que son succès soit entier; gardez-vous de ne vous en rapporter qu'à vous seul, vous n'êtes pas médecin, mon frère: courez aujourd'hui chez les plus célèbres d'entre eux, voyez, interrogez, consultez. La maladie n'est pas ordinaire; jamais je n'en ai vu de semblable, et je tremble qu'elle ne devienne infiniment dangereuse. Bon Dieu! si, en voulant détruire le mal, vous alliez le rendre incurable! Mon frère, il faut que la guérison soit radicale, et prompte aussi, bien prompte! Hâtez-vous, hâtez-vous pour Sophie qui souffre, qui dépérit, qui brûle; pour moi qui suis si malheureuse de sa peine, et, tenez, pour vous-même, mon frère, car ma bonne amie, dès qu'elle se portera bien, vous aimera sans doute autant qu'elle vous aimoit autrefois.»
Revenu chez moi, je ne m'occupai que des discours d'Adélaïde, que des peines de Sophie. Malheureusement mon père donnoit à dîner ce jour-là. Il fallut d'abord tenir table, et faire ensuite un maudit brelan, qui me retint jusqu'à plus de minuit. Quel tourment, quand on aime bien, quand on se croit aimé, quand on veut écrire à sa maîtresse, quel tourment d'être obligé de jouer toute la soirée! Je ne le souhaite pas à mon plus cruel ennemi.
On devine que je dormis peu cette nuit. Le lendemain, je passai dans un petit cabinet pratiqué au fond de ma chambre à coucher; j'avois là quelques livres d'étude, dont mon commode gouverneur ne m'ennuyoit pas souvent. Je me mis à mon secrétaire. J'écrivis une première lettre, que je déchirai; j'en fis une seconde, pleine de ratures, qu'il falloit bien corriger; et je prie le lecteur de ne pas dire que j'aurois dû recommencer encore la troisième, que voici:
_Ma jolie cousine,_
_Il est enfin venu ce moment tant souhaité où je puis librement vous ouvrir mon coeur, solliciter de votre tendresse un aveu bien doux, et peut-être assurer ainsi notre bonheur commun._
_Ah! Sophie, Sophie! si vous saviez ce que j'éprouvai le premier jour que je vous vis! Comme ma vue se troubla! comme mon coeur fut agité! Mon amour n'a fait qu'augmenter depuis: un feu dévorant circule aujourd'hui dans mes veines... Sophie, je n'existe plus que par toi!_
J'en étois là, quand Jasmin, entrant brusquement, m'annonça le vicomte de Florville. «Le vicomte de Florville! je ne le connois pas. Dites que je n'y suis pas.--Monsieur, il est dans votre chambre à coucher.--Comment! vous laisseriez donc entrer toute la terre?--Monsieur, il a forcé la porte.--Au diable le vicomte de Florville!»
Tremblant que cet inconnu si peu civil ne vînt jusque dans mon cabinet, et que d'un coup d'oeil profane il ne parcourût ce papier dépositaire de mes plus secrets sentimens, je me précipitai dans ma chambre à coucher. Un cri de surprise et de joie m'échappa: ce prétendu vicomte, c'étoit la marquise de B...! Mon premier mouvement fut de pousser Jasmin dehors; le second, de verrouiller la porte; le troisième, d'embrasser le charmant cavalier; le quatrième!... Les esprits pénétrans l'ont déjà deviné.